Peut-être qu'au fond d'une étuve elle retire ses vêtements l'un après

l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la première tunique, la

seconde plus légère, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome

enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tiède mosaïque.

Sa chevelure à l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et

suffoquant un peu dans l'atmosphère trop chaude, elle respire, la taille

cambrée, les deux seins en avant. Tiens!... voilà ma chair qui se

révolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux

supplices à la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne!

Il se penche, et regarde le précipice.

L'homme qui tomberait serait tué. Rien de plus facile, en se roulant sur

le côté gauche; c'est un mouvement à faire! un seul.

Alors apparaît

UNE VIEILLE FEMME

Antoine se relève dans un sursaut d'épouvanté.--Il croit voir sa mère

ressuscitée.

Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d'une prodigieuse maigreur.

Un linceul noué autour de sa tête, pend avec ses cheveux blancs jusqu'au

bas de ses doux jambes, minces comme des béquilles. L'éclat de ses

dents, couleur d'ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites

de ses yeux sont pleins de ténèbres, et au fond deux flammes vacillent,

comme des lampes de sépulcre.

Avance, dit-elle. Qui te retient?

ANTOINE

balbutiant:

J'ai peur de commettre un péché!

ELLE

reprend:

Mais le roi Saül s'est tué! Razias, un juste, s'est tué! Sainte Pélagie

d'Antioche s'est tuée! Dommine d'Alep et ses deux filles, trois autres

saintes, se sont tuées;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui

couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d'en

jouir plus vite, les vierges de Milet s'étranglaient avec leurs cordons.

Le philosophe Hégésias, à Syracuse, la prêchait si bien qu'on désertait

les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome

se la procurent comme débauche.

ANTOINE

Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachorètes y succombent.

LA VIEILLE

Faire une chose qui vous égale à Dieu, pense donc! Il t'a créé, tu vas

détruire son oeuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance

d'Érostrate n'était pas supérieure. Et puis, ton corps s'est assez moqué

de ton âme pour que tu t'en venges à la fin. Tu ne souffriras pas. Ce

sera vite terminé. Que crains-tu? un large trou noir! Il est vide,

peut-être?

Antoine écoute sans répondre;--et de l'autre côté paraît:

UNE AUTRE FEMME

jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria.

Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, très-grasse, avec du

fard sur les joues et des roses sur la tête. Sa longue robe chargée de

paillettes a des miroitements métalliques; ses lèvres charnues

paraissent sanguinolentes, et ses paupières un peu lourdes sont

tellement noyées de langueur qu'on la dirait aveugle.

Elle murmure:

Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton coeur te

mène et selon le désir de tes yeux!

ANTOINE

Quelle joie trouver? mon coeur est las, mes yeux sont troubles!

ELLE

reprend:

Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et quand

tu seras dans l'atrium où murmure un jet d'eau, une femme se

présentera--en péplos de soie blanche lamé d'or, les cheveux dénoués, le

rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu goûteras

dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin.

Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adultères, les escalades,

les enlèvements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait

habillée.

As-tu serré contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu

les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un flux

de larmes douces!

Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la

lumière de la lune? A la pression de vos mains jointes un frémissement

vous parcourt; vos yeux rapprochés épanchent de l'un à l'autre comme des

ondes immatérielles, et votre coeur s'emplit; il éclate; c'est un suave

tourbillon, une ivresse débordante ...

LA VIEILLE

On n'a pas besoin de posséder les joies pour en sentir l'amertume! Rien

qu'à les voir de loin, le dégoût vous en prend. Tu dois être fatigué par

la monotonie des mêmes actions, la durée des jours, la laideur du monde,

la bêtise du soleil!

ANTOINE

Oh! oui, tout ce qu'il éclaire me déplaît!

LA JEUNE

Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des

fontaines sous le sable, une délectation dans les hasards que tu

méprises; et même il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie

de la serrer contre son coeur.

LA VIEILLE

Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu espères que bientôt elle te

recouvrira!

LA JEUNE

Cependant, tu crois à la résurrection de la chair, qui est le transport

de la vie dans l'éternité!

La Vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore décharnée; et

au-dessus de son crâne, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait

des cercles dans l'air.

La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent,

ses yeux roulent moelleusement.

LA PREMIÈRE

dit, en ouvrant les bras:

Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'éternelle sérénité!

et

LA SECONDE

en offrant ses seins:

Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inépuisable!

Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur

l'épaule.

Le linceul s'écarte, et découvre le squelette de La Mort.

La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la

taille mince avec la croupe énorme et de grands cheveux ondés s'envolant

par le bout.

Antoine reste immobile entre les deux, les considérant.

LA MORT

lui dit:

Tout de suite ou tout à l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les

soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe

des champs. Je vole plus haut que l'épervier, je cours plus vite que la

gazelle, j'atteins même l'espérance, j'ai vaincu le fils de Dieu!

LA LUXURE

Ne résiste pas; je suis l'omnipotente! Les forêts retentissent de mes

soupirs, les flots sont remués par mes agitations. La vertu, le courage,

la piété se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme

pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se

retourne vers moi!

LA MORT

Je te découvrirai ce que tu tâchais de saisir, à la lueur des flambeaux,

sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au delà des Pyramides,

dans ces grands sables composés de débris humains. De temps à autre, un

fragment de crâne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussière,

tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pensée, confondue avec

elle, s'abîmait dans le néant.

LA LUXURE

Mon gouffre est plus profond! Des marbres ont inspiré d'obscènes amours.

On se précipite à des rencontres qui effrayent. On rive des chaînes que

l'on maudit. D'où vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance

des rêves, l'immensité de ma tristesse?

LA MORT

Mon ironie dépasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir

aux funérailles des rois, à l'extermination d'un peuple;--et on fait la

guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or,

un déploiement de cérémonie pour me rendre plus d'hommages.

LA LUXURE

Ma colère vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs

d'agonisant et des aspects de cadavre.

LA MORT

C'est moi qui te rends sérieuse; enlaçons-nous!

La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et

chantent ensemble:

--Je hâte la dissolution de la matière!

--Je facilite l'éparpillement des germes!

--Tu détruis, pour mes renouvellements!

--Tu engendres, pour mes destructions!

--Active ma puissance!

--Féconde ma pourriture!

Et leur voix, dont les échos se déroulant emplissent l'horizon, devient

tellement forte qu'Antoine en tombe à la renverse.

Une secousse, de temps à autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il

aperçoit au milieu des ténèbres une manière de monstre devant lui.

C'est une tête de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse

de femme d'une blancheur nacrée. En dessous, un linceul étoile de points

d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule, à la manière d'un

ver gigantesque qui se tiendrait debout.

La vision s'atténue, disparaît.

ANTOINE

se relève.

Encore une fois c'était le Diable, et sous son double aspect: l'esprit

de fornication et l'esprit de destruction.

Aucun des deux ne m'épouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens

éternel.

Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la

continuité de la vie.

Mais la Substance étant unique, pourquoi les Formes sont-elles variées?

Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps

ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connaîtrait le lien de

la matière et de la pensée, en quoi l'Être consiste!

Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du

temple de Bélus, et elles couvraient une mosaïque dans le port de

Carthage. Moi-même, j'ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des

formes d'esprits. Ceux qui traversent le désert rencontrent des animaux

dépassant toute conception ...

Et en face, de l'autre côté du Nil, voilà que le Sphinx apparaît.

Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche

sur le ventre.

Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de

dragon se frappant les ailes, la Chimère aux yeux verts,

tournoie, aboie.

Les anneaux de sa chevelure, rejetés d'un côté, s'entremêlent aux poils

de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent

au balancement de tout son corps.

LE SPHINX

est immobile, et regarde la Chimère:

Ici, Chimère; arrête-toi!

LA CHIMÈRE

Non, jamais!

LE SPHINX

Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort!

LA CHIMÈRE

Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet!

LE SPHINX

Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements

dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit!

LA CHIMÈRE

Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible!

LE SPHINX

Pour demeurer avec moi, tu es trop folle!

LA CHIMÈRE

Pour me suivre, tu es trop lourd!

LE SPHINX

Ou vas-tu donc, que tu cours si vite?

LA CHIMÈRE

Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je

rase les flots, je jappe au fond des précipices, je m'accroche par la

gueule au pan des nuées; avec ma queue traînante, je raye les plages, et

les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais

toi, je te retrouve perpétuellement immobile, ou bien du bout de ta

griffe dessinant des alphabets sur le sable.

LE SPHINX

C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule.

La mer se retourne dans son lit, les blés se balancent sous le vent, les

caravanes passent, la poussière s'envole, les cités s'écroulent;--et mon

regard, que rien ne peut dévier, demeure tendu à travers les choses sur

un horizon inaccessible.

LA CHIMÈRE

Moi, je suis légère et joyeuse! Je découvre aux hommes des perspectives

éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités

lointaines. Je leur verse à l'âme les éternelles démences, projets de

bonheur, plans d'avenir, rêves de gloire, et les serments d'amour et les

résolutions vertueuses.

Je pousse aux périlleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai ciselé

avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai

suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entouré d'un mur

d'orichalque les quais de l'Atlantide.

Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs

inéprouvés. Si j'aperçois quelque part un homme dont l'esprit repose

dans la sagesse, je tombe dessus, et je l'étrangle.

LE SPHINX

Tous ceux que le désir de Dieu tourmente, je les ai dévorés.

Les plus forts, pour gravir jusqu'à mon front royal, montent aux stries

de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les

prend; et ils tombent d'eux-mêmes à la renverse.

Antoine commence à trembler.

Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le désert,--ayant à ces côtés

deux bêtes monstrueuses, dont la gueule lui effleura l'épaule.

LE SPHINX

O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse!

LA CHIMÈRE

O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyène en chaleur je

tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin

me dévore.

Ouvre la gueule, lève tes pieds, monte sur mon dos!

LE SPHINX

Mes pieds, depuis qu'ils sont à plat, ne peuvent plus se relever. Le

lichen, comme une dartre, a poussé sur ma gueule. A force de songer, je

n'ai plus rien à dire.

LÀ CHIMÈRE

Tu mens, sphinx hypocrite! D'où vient toujours que tu m'appelles et me

renies?

LE SPHINX

C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne!

LA CHIMÈRE

Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi!

Elle aboie.

LE SPHINX

Tu remues, tu m'échappes!

Il grogne.

LA CHIMÈRE

Essayons!--tu m'écrases!

LE SPHINX

Non! impossible!

Et en s'enfonçant peu à peu, il disparaît dans le sable,--tandis que la

Chimère, qui rampe la langue tirée, s'éloigne en décrivant des cercles.

L'haleine de sa bouche a produit un brouillard.

Dans cette brume, Antoine aperçoit des enroulements de nuages, des

courbes indécises.

Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains;

Et d'abord s'avance

LE GROUPE DES ASTOMI

pareils à des bulles d'air que traverse le soleil.

Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les

sons faux nous écorchent, les ténèbres nous aveuglent. Composés de

brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des

rêves, pas des êtres tout à fait ...

LES NISNAS

n'ont qu'un oeil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moitié

du corps, qu'une moitié du coeur. Et ils disent, très-haut:

Nous vivons fort à notre aise dans nos moitiés de maisons, avec nos

moitiés de femmes et nos moitiés d'enfants.

LES BLEMMYES

absolument privés de tête:

Nos épaules en sont plus larges;--et il n'y a pas de boeuf, de

rhinocéros ni d'éléphant qui soit capable de porter ce que nous portons.

Des espèces de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos

poitrines, voilà tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des

sécrétions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles intérieurs.

Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, côtoyant

tous les abîmes;--et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus

heureux, les plus vertueux.

LES PYGMÉES

Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur

la bosse d'un dromadaire.

On nous brûle, on nous noie, ou nous écrase; et toujours, nous

reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantité!

LES SCIAPODES

Retenus à la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous

végétons à l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumière

nous arrive à travers l'épaisseur de nos talons. Point de dérangement et

point de travail!--La tête le puis bas possible, c'est le secret

du bonheur!

Leurs cuisses levées ressemblant à des troncs d'arbres, se multiplient.

Et une forêt paraît. De grands singes y courent à quatre pattes; ce sont

des hommes à tête de chien.

LES CYNOCÉPHALES

Nous sautons de branche en branche pour sucer les oeufs, et nous plumons

les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos têtes, en guise

de bonnets.

Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les

yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous étalons notre

turpitude en plein soleil.

Lacérant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant

les femmes, nous sommes les maîtres,--par la force de nos bras et la

férocité de notre coeur.

Hardi, compagnons! Faites claquer vos mâchoires!

Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur

leurs dos velus.

Antoine hume la fraîcheur des feuilles vertes.

Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout à coup paraît un

grand cerf noir, à tête de taureau, qui porte entre les oreilles un

buisson de cornes blanches.

LE SADHUZAG

Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flûtes.

Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent

à moi les bêtes ravies. Les serpents s'enroulent à mes jambes, les

guêpes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et

les ibis s'abattent dans mes rameaux.--Écoute!

Il renverse son bois, d'où s'échappe une musique ineffablement douce.

Antoine presse son coeur à deux mains. Il lui semble que cette mélodie

va emporter son âme.

LE SADHUZAG

Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu'un

bataillon de lances, exhale un hurlement; les forêts tressaillent, les

fleuves remontent, la gousse des fruits éclate, et les herbes se

dressent comme la chevelure d'un lâche.

--Écoute!

Il penche ses rameaux, d'où sortent des cris discordants; Antoine est

comme déchiré.

Et son horreur augmente en voyant:

LE MARTICHORAS

gigantesque lion rouge, à figure humaine, avec trois rangées de dents.

Les moires de mon pelage écarlate se mêlent au miroitement des grands

sables. Je souffle par mes narines l'épouvante des solitudes. Je crache

la peste. Je mange les armées, quand elles s'aventurent dans le désert.

Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillées en scie; et

ma queue, qui se contourne, est hérissée de dards que je lance à droite,

à gauche, en avant, en arrière.--Tiens! tiens!

Le Martichoras jette les épines de sa queue; qui s'irradient comme des

flèches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en

claquant sur le feuillage.

LE CATOBLEPAS

buffle noir, avec une tête de porc tombant jusqu'à terre, et rattachée à

ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé.

Il est vautré tout à plat; et ses pieds disparaissent sous l'énorme

crinière à poils durs qui lui couvre le visage.

Gras, mélancolique, farouche, je reste continuellement à sentir sous mon

ventre la chaleur de la boue. Mon crâne est tellement lourd qu'il m'est

impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la

mâchoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes vénéneuses

arrosées de mon haleine. Une fois, je me suis dévoré les pattes sans

m'en apercevoir.

Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont

morts. Si je relevais mes paupières,--mes paupières roses et

gonflées,--tout de suite, tu mourrais.

ANTOINE

Oh! celui-là!... a ... a ... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidité

m'attire. Non! non! je ne veux pas!

Il regarde par terre fixement.

Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse

LE BASILIC

grand serpent violet à crête trilobée, avec deux dents, une en haut, une

en bas.

Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu,

c'est moi;--et de partout j'en aspire: des nuées, des cailloux, des

arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marécages. Ma

température entretient les volcans; je fais l'éclat des pierreries et la

couleur des métaux.

LE GRIFFON

lion à bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le

cou bleu.

Je suis le maître des splendeurs profondes. Je connais le secret des

tombeaux où dorment les vieux rois.

Une chaîne, qui sort du mur, leur tient la tête droite. Près d'eux, dans

des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimées flottent sur des

liquides noirs. Leurs trésors sont rangés dans des salles, par losanges,

par monticules, par pyramides;--et plus bas, bien au-dessous des

tombeaux, après de longs voyages au milieu des ténèbres étouffantes, il

y a des fleuves d'or avec des forêts de diamant, des prairies

d'escarboucles, des lacs de mercure.

Adossé contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'épie de

mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense,

jusqu'au fond de l'horizon est toute nue et blanchie par les ossements

des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront, et tu

humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes ...

Vite! vite!

Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq.

Mille voix lui répondent. La forêt tremble.

Et toutes sortes de bêtes effroyables surgissent: le Tragelaphus, moitié

cerf et moitié boeuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par

derrière, et dont les génitoires sont à rebours; le python Aksar, de

soixante coudées, qui épouvanta Moïse; la grande belette Pastinaca, qui

tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend imbécile par son

contact; le Mirag, lièvre cornu, habitant des îles de la mer. Le léopard

Phalmant crève son ventre à force de hurler; le Senad, ours à trois

têtes, déchire ses petits avec sa langue; le chien Cépus répand sur les

rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent à

bourdonner, des crapauds à sauter, des serpents à siffler. Des éclairs

brillent. La grêle tombe.

Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des

têtes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux à queue de

serpent, des pourceaux à mufle de tigre, des chèvres à croupe d'âne, des

grenouilles velues comme des ours, des caméléons grands comme des

hippopotames, des veaux à deux têtes dont l'une pleure et l'autre

beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme

des toupies, des ventres ailés qui voltigent comme des moucherons.

Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches.

Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les poitrines

se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs

clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule

bouchée s'entre-dévorent.

S'étouffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils

grimpent les uns sur les autres;--et tous remuent autour d'Antoine avec

un balancement régulier, comme si le sol était le pont d'un navire. Il

sent contre ses mollets la traînée des limaces, sur ses mains le froid

des vipères; et des araignées filant leur toile l'enferment dans

leur réseau.

Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout à coup devient

bleu, et

LA LICORNE

se présente.

Au galop! au galop!

J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tête couleur de pourpre,

le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures

de l'arc-en-ciel.

Je voyage de la Chaldée au désert tartare, sur les bords du Gange et

dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches. Je cours si vite que je

traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans

les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent

au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.

Au galop! au galop!

Antoine la regarde s'enfuir.

Et ses yeux restant levés, il aperçoit tous les oiseaux qui se

nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des

montagnes de Caff, les Homaï des Arabes qui sont les âmes d'hommes

assassinés. Il entend les perroquets proférer des paroles humaines, puis

les grands palmipèdes pélasgiens qui sanglotent comme des enfants ou

ricanent comme de vieilles femmes.

Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui.

Au loin des jets d'eau s'élèvent, lancés par des baleines; et du fond de

l'horizon

LES BÊTES DE LA MER

rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelées comme des

scies, s'avancent en se traînant sur le sable.

Tu vas venir avec nous, dans nos immensités où personne encore n'est

descendu!

Des peuples divers habitent les pays de l'Océan. Les uns sont au séjour

des tempêtes; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes

froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par

leur trompe le reflux des marées, ou portent sur leurs épaules le poids

des sources de la mer.

Des phosphorescences brillent à la moustache des phoques, aux écailles

des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d'Ammon

se déroulent comme des câbles, des huîtres font crier leurs charnières,

des polypes déploient leurs tentacules, des méduses frémissent pareilles

à des boules de cristal, des éponges flottent, des anémones crachent de

l'eau; des mousses, des varechs ont poussé.

Et toutes sortes de plantes s'étendent en rameaux, se tordent en

vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en éventail. Des courges

ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents.

Les Dedaïms de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des têtes

humaines; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l'herbe.

La tentation de Saint Antoine · 第 9 / 10 段