polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs
branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles; c'est un
papillon qui s'envole. Il va pour marcher sur un galet; une sauterelle
grise bondit. Des insectes pareils à des pétales de roses, garnissent un
arbuste; des débris d'éphémères font sur le sol une couche neigeuse.
Et puis les plantes se confondent avec les pierres.
Des cailloux ressemblent à des cerveaux, des stalactites à des mamelles,
des fleurs de fer à des tapisseries ornées de figures.
Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des
empreintes de buissons et de coquilles--à ne savoir si ce sont les
empreintes de ces choses-là, ou ces choses elles-mêmes. Des diamants
brillent comme des yeux, des minéraux palpitent.
Et il n'a plus peur!
Il se couche à plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant
son haleine, il regarde.
Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent à manger; des fougères
desséchées se remettent à fleurir; des membres qui manquaient
repoussent.
Enfin, il aperçoit de petites masses globuleuses, grosses comme des
têtes d'épingles et garnies de cils tout autour. Une vibration
les agite.
ANTOINE
délirant:
O bonheur! bonheur! j'ai vu naître la vie, j'ai vu le mouvement commencer.
Le sang de mes veines bat si fort qu'il vas les rompre, j'ai envie de
voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des
ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe,
tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m'émaner avec les
odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme
le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes,
pénétrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matière,--être la
matière!
Le jour enfin paraît; et comme les rideaux d'un tabernacle qu'on relève,
des nuages d'or en s'enroulant à larges volutes découvrent le ciel.
Tout au milieu, et dans le disque même du soleil, rayonne la face de
Jésus-Christ.
Antoine fait le signe de la croix et se remet en prières.
End of Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert