l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxès,
passant en revue son armée.
Là-bas, très-loin, au milieu des brouillards, aperçois-tu ce géant à
barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe
Zalmoxis, entre deux planètes: Artimpasa--Vénus, et Orsiloché--la Lune.
Plus loin, émergeant des nuages pâles, sont les Dieux qu'on adorait chez
les Cimmériens, au delà même de Thulé!
Leurs grandes salles étaient chaudes; et à la lueur des épées nues
tapissant la voûte, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes d'ivoire.
Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par
des démons; ou bien, ils écoutaient les sorciers captifs faisant aller
leurs mains sur les harpes de pierre.
Ils sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et
leurs pieds se montrent par les déchirures de leurs sandales.
Ils pleurent les prairies, où sur des tertres de gazon ils reprenaient
haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les
monts de glace, et les patins qu'ils avaient pour suivre l'orbe des
pôles, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui
tournait avec eux.
Une rafale de givre les enveloppe.
Antoine abaisse son regard d'un autre côté.
Et il aperçoit,--se détachant en noir sur un fond rouge,--d'étranges
personnages, avec des mentonnières et des gantelets, qui se renvoient
des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces,
dansent frénétiquement.
HILARION
Ce sont les Dieux de l'Étrurie, les innombrables Aesars.
Voici Tagès, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main
d'augmenter les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la
terre. Qu'il y rentre!
Nortia considère la muraille où elle enfonçait des clous pour marquer le
nombre des années. La surface en est couverte, et la dernière période
accomplie.
Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent
en tremblant sous le même manteau.
ANTOINE
ferme les yeux.
Assez! assez!
Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les
Victoires du Capitole,--cachant leur front de leurs mains, et perdant
les trophées suspendus à leurs bras.
Janus,--maître des crépuscules, s'enfuit sur un bélier noir; et, de ses
deux visages, l'un est déjà putréfié, l'autre s'endort de fatigue.
Summanus,--dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tête, presse contre
son coeur un vieux gâteau en forme de roue.
Vesta,--sous une coupole en ruine, tâche de ranimer sa lampe éteinte.
Bellone--se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait
ses dévots.
ANTOINE
Grâce! ils me fatiguent!
HILARION
Autrefois, ils amusaient!
Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, Une Femme toute nue,--à
quatre pattes comme une bête, et saillie par un homme noir, tenant dans
chaque main un flambeau.
C'est la déesse d'Aricia, avec le démon Virbius. Son sacerdote, le roi
du bois, devait être un assassin;--et les esclaves en fuite, les
dépouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les éclopés
du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas
de dévotion plus chère!
Les patriciennes du temps de Marc-Antoine préféraient Libitina.
Et il lui montre, sous des cyprès et des rosiers, Une autre Femme--vêtue
de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des pioches, des brancards;
des tentures noires, tous les ustensiles des funérailles. Ses diamants
brillent de loin sous des toiles d'araignées. Les Larves comme des
squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lémures, qui
sont des fantômes, étendent leurs ailes de chauve-souris.
Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, déraciné, penche, tout couvert
d'ordures.
Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dévoré par des
chiens rouges.
Les Dieux rustiques s'en éloignent en pleurant, Sartor, Sarrator,
Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,--tous couverts de petite
manteaux à capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une
claie, un épieu.
HILARION
C'était leur âme qui faisait prospérer la villa, avec ses colombiers,
ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours défendues par des
filets, ses chaudes écuries embaumées de cèdre.
Ils protégeaient tout le peuple misérable qui traînait les fers de ses
jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au
son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes,
ceux qui poussaient par les petits chemins les ânes chargés de fumier.
Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de
fortifier ses bras; et les vachers à l'ombre des tilleuls, près des
calebasses de lait, alternaient leurs éloges sur des flûtes de roseau.
Antoine soupire.
Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se découvre un lit
d'ivoire, environné par des gens qui tiennent des torches de sapin.
Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'épousée!
Domiduca devait l'amener, Virgo défaire sa ceinture, Subigo l'étendre
sur le lit,--et Praema écarter ses bras, en lui disant à l'oreille des
paroles douces.
Mais elle ne viendra pas! et ils congédient les autres: Nona et Decima
gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et
Potina,--et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubépines éloigne de
l'enfant les mauvais rêves.
Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donné la
barbe, Stimula les premiers désirs, Volupia la première jouissance,
Fabulinus appris à parler, Numera à compter, Camoena à chanter, Consus à
réfléchir.
La chambre est vide; et il ne reste plus au bord du lit que
Naenia--centenaire,--marmottant pour elle-même la complainte qu'elle
hurlait à la mort des vieillards.
Mais bientôt sa voix est dominée par des cris aigus. Ce sont:
LES LARES DOMESTIQUES
accroupis au fond de l'atrium, vêtus de peaux de chien, avec des fleurs
autour du corps, tenant leurs mains fermées contre leurs joues, et
pleurant tant qu'ils peuvent.
Où est la portion de nourriture qu'on nous donnait à chaque repas, les
bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaieté des
petits garçons jouant aux osselets sur les mosaïques de la cour? Puis,
devenus grands ils suspendaient à notre poitrine leur bulle d'or ou
de cuir.
Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le maître en rentrant
tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats; et
l'étroite maison était plus fière qu'un palais et sacrée comme
un temple.
Qu'ils étaient doux les repas de famille, surtout le lendemain des
Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes
s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du passé et aux
espérances de l'avenir.
Mais les aïeux de cire peinte, enfermés derrière nous, se couvrent
lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs
déceptions, nous ont brisé la mâchoire; sous la dent des rats nos corps
de bois s'émiettent.
Et les innombrables Dieux veillant aux portes, à la cuisine, au cellier,
aux étuves, se dispersent de tous les côtés,--sous l'apparence d'énormes
fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent.
CRÉPITUS
se fait entendre.
Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un
Dieu!
L'Athénien me saluait comme un présage de fortune, tandis que le Romain
dévot me maudissait les poings levés et que le pontife d'Égypte,
s'abstenant de fèves, tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur.
Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, qu'on se
régalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux
cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin,
personne alors ne se gênait. Les nourritures solides faisaient les
digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se
soulageaient avec lenteur.
Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie,
comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protège le sein
de la nourrice, gonflé de veines bleuâtres. J'étais joyeux. Je faisais
rire! Et se dilatant d'aise à cause de moi, le convive exhalait toute sa
gaieté par les ouvertures de son corps.
J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scène,
et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa table. Dans les
laticlaves des patriciens j'ai circulé majestueusement! Les vases d'or,
comme des tympanons, résonnaient sous moi;--et quand plein de murènes,
de truffes et de pâtés, l'intestin du maître se dégageait avec fracas,
l'univers attentif apprenait que César avait dîné!
Mais à présent, je suis confiné dans la populace,--et l'on se récrie,
même à mon nom!
Et Crépitus s'éloigne, en poussant un gémissement.
Puis un coup de tonnerre;
UNE VOIX
J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu!
J'ai déplié sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les
sables mon peuple qui s'enfuyait.
C'est moi qui ai brûlé Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous
le Déluge! C'est moi qui ai noyé Pharaon, avec les princes fils de rois,
les chariots de guerre et les cochers.
Dieux jaloux, j'exécrais les autres Dieux. J'ai broyé les impurs; j'ai
abattu les superbes;--et ma désolation courait de droite et de gauche,
comme un dromadaire qui est lâché dans un champ de maïs.
Pour délivrer Israël, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de
flamme leur parlaient dans les buissons.
Parfumées de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes
transparentes et des chaussures à talon haut, des femmes d'un coeur
intrépide allaient égorger les capitaines. Le vent qui passait emportait
les prophètes.
J'avais gravé ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple
comme dans une citadelle. C'était mon peuple. J'étais son Dieu! La terre
était à moi, les hommes à moi, avec leurs pensées, leurs oeuvres, leurs
outils de labourage et leur postérité.
Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrière des courtines de
pourpre et des candélabres allumés. J'avais, pour me servir, toute une
tribu qui balançait des encensoirs, et le grand prêtre en robe
d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres précieuses, disposées
dans un ordre symétrique.
Malheur! malheur! Le Saint-des-Saints s'est ouvert, le voile s'est
déchiré, les parfums de l'holocauste se sont perdus à tous les vents. Le
chacal piaule dans les sépulcres; mon temple est détruit, mon peuple
est dispersé!
On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs habits. Les femmes
sont captives, les vases sont tous fondus!
La voix s'éloignant:
J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu!
Alors il se fait un silence énorme, une nuit profonde.
ANTOINE
Tous sont passés.
Il reste moi!
dit QUELQU'UN.
Et Hilarion est devant lui,--mais transfiguré, beau comme un archange,
lumineux comme un soleil,--et tellement grand, que pour le voir
ANTOINE
se renverse la tête.
Qui donc es-tu?
HILARION
Mon royaume est de la dimension de l'univers; et mon désir n'a pas de
bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les mondes,
sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour, et sans Dieu. On
m'appelle la Science.
ANTOINE
se rejette en arrière:
Tu dois être plutôt ... le Diable!
HILARION
en fixant sur lui ses prunelles:
Veux-tu le voir?
ANTOINE
ne se détache plus de ce regard; il est saisi par la curiosité du
Diable. Sa terreur augmente, son envie devient démesurée.
Si je le voyais pourtant ... si je le voyais?...
Puis dans un spasme de colère:
L'horreur que j'en ai m'en débarrassera pour toujours.--Oui!
Un pied fourchu se montre.
Antoine a regret.
Mais le Diable l'a jeté sur ses cornes, et l'enlève.
VI.
Il vole sous lui, étendu comme un nageur;--ses deux ailes grandes
ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage.
ANTOINE
Où vais-je?
Tout à l'heure j'ai entrevu la forme du Maudit. Non! une nuée m'emporte.
Peut-être que je suis mort, et que je monte vers Dieu?...
Ah! comme je respire bien! L'air immaculé me gonfle l'âme. Plus de
pesanteur! plus de souffrance!
En bas, sous moi, la foudre éclate, l'horizon s'élargit, des fleuves
s'entre-croisent. Cette tache blonde c'est le désert, cette flaque
d'eau l'Océan.
Et d'autres océans paraissent, d'immenses régions que je ne connaissais
pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des
neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tâche de découvrir les
montagnes où le soleil, chaque soir, va se coucher.
LE DIABLE
Jamais le soleil ne se couche!
Antoine n'est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un écho de sa
pensée,--une réponse de sa mémoire.
Cependant la terre prend la forme d'une boule; et il l'aperçoit au
milieu de l'azur qui tourne sur ses pôles, en tournant autour du soleil.
LE DIABLE
Elle ne fait donc pas le centre du monde? Orgueil de l'homme,
humilie-toi!
ANTOINE
A peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres
feux.
Le firmament n'est qu'un tissu d'étoiles.
Ils montent toujours.
Aucun bruit! pas même le croassement des aigles! Rien!... et je me
penche pour écouter l'harmonie des planètes.
LE DIABLE
Tu ne les entendras pas! Tu ne verras pas, non plus, l'antichtone de
Platon, le foyer de Philolaüs, les sphères d'Aristote, ni les sept cieux
des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la voûte de cristal!
ANTOINE
D'en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la pénètre, au
contraire, je m'y enfonce!
Et il arrive devant la lune,--qui ressemble à un morceau de glace tout
rond, plein d'une lumière immobile.
LE DIABLE
C'était autrefois le séjour des âmes. Le bon Pythagore l'avait même
garnie d'oiseaux et de fleurs magnifiques.
ANTOINE
Je n'y vois que des plaines désolées, avec des cratères éteints, sous un
ciel tout noir.
Allons vers ces astres d'un rayonnement plus doux, afin de contempler
les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux!
LE DIABLE
l'emporte au milieu des étoiles.
Elles s'attirent en même temps qu'elles se repoussent. L'action de
chacune résulte des autres et y contribue,--sans le moyen d'un
auxiliaire, par la force d'une loi, la seule vertu de l'ordre.
ANTOINE
Oui ... oui! mon intelligence l'embrasse! C'est une joie supérieure aux
plaisirs de la tendresse! Je halète stupéfait devant l'énormité de Dieu!
LE DIABLE
Comme le firmament qui s'élève à mesure que tu montes et grandira sous
l'ascension de ta pensée;--et tu sentiras augmenter ta joie, d'après
cette découverte du monde, dans cet élargissement de l'infini.
ANTOINE
Ah! plus haut! plus haut! toujours!
Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lactée au zénith se
développe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles;
dans ces fentes de sa clarté, s'allongent des espaces de ténèbres. Il y
a des pluies d'étoiles, des traînées de poussière d'or, des vapeurs
lumineuses qui flottent et se dissolvent.
Quelquefois une comète passe tout à coup;--puis la tranquillité des
lumières innombrables recommence.
Antoine, les bras ouverts, s'appuie sur les deux cornes du Diable, en
occupant ainsi toute l'envergure.
Il se rappelle avec dédain l'ignorance des anciens jours, la médiocrité
de ses rêves. Les voilà donc près de lui ces globes lumineux qu'il
contemplait d'en bas! Il distingue l'entre-croisement de leurs lignes,
la complexité de leurs directions. Il les voit venir de loin,--et
suspendus comme des pierres dans une fronde, décrire leurs orbites,
pousser leurs hyperboles.
Il aperçoit d'un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx
et le Centaure, la nébuleuse de la Dorade, les six soleils dans la
constellation d'Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple
anneau du monstrueux Saturne! toutes les planètes, tous les astres que
les hommes plus tard découvriront! Il emplit ses yeux de leurs lumières,
il surcharge sa pensée du calcul de leurs distances;--puis sa
tête retombe.
Quel est le but de tout cela?
LE DIABLE
Il n'y a pas de but!
Comment Dieu aurait-il un but? Quelle expérience a pu l'instruire,
quelle réflexion le déterminer?
Avant le commencement il n'aurait pas agi, et maintenant il serait
inutile.
ANTOINE
Il a créé le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole!
LE DIABLE
Mais les êtres qui peuplent la terre y viennent successivement. De même,
au ciel, des astres nouveaux surgissent,--effets différents de
causes variées.
ANTOINE
La variété des causes est la volonté de Dieu!
LE DIABLE
Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volonté, c'est admettre
plusieurs causes et détruire son unité!
Sa volonté n'est pas séparable de son essence. Il n'a pu avoir une autre
volonté, ne pouvant avoir une autre essence;--et puisqu'il existe
éternellement, il agit éternellement.
Contemple le soleil! De ses bords s'échappent de hautes flammes lançant
des étincelles, qui se disposent pour devenir des mondes;--et plus loin
que la dernière, au delà de ces profondeurs où tu n'aperçois que la
nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derrière ceux-là d'autres, et
encore d'autres, indéfiniment ...
ANTOINE
Assez! assez! J'ai peur! je vais tomber dans l'abîme.
LE DIABLE
s'arrête; et en le balançant mollement:
Le néant n'est pas! le vide n'est pas! Partout il y a des corps qui se
meuvent sur le fond immuable de l'Étendue;--et comme si elle était
bornée par quelque chose, ce ne serait plus l'étendue, mais un corps,
elle n'a pas de limites!
ANTOINE
béant:
Pas de limites!
LE DIABLE
Monte dans le ciel toujours et toujours; jamais tu n'atteindras le
sommet! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de
milliards de siècles, jamais tu n'arriveras au fond,--puisqu'il n'y a
pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme; et l'Étendue
se trouve comprise dans Dieu qui n'est point une portion de l'espace,
telle ou telle grandeur, mais l'immensité!
ANTOINE
lentement:
La matière ... alors ... ferait partie de Dieu?
LE DIABLE
Pourquoi non? Peux-tu savoir où il finit?
ANTOINE
Je me prosterne au contraire, je m'écrase, devant sa puissance!
LE DIABLE
Et tu prétends le fléchir! Tu lui parles, tu le décores même de vertus,
bonté, justice, clémence, au lieu de reconnaître qu'il possède toutes
les perfections!
Concevoir quelque chose au delà, c'est concevoir Dieu au delà de Dieu,
l'être par-dessus l'être. Il est donc le seul Être, la seule substance.
Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne
serait pas elle, Dieu n'existerait plus. Il est donc indivisible comme
infini;--et s'il avait un corps, il serait composé de parties, il ne
serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas
une personne!
ANTOINE
Comment? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les
transports de mon ardeur, tout cela se serait en allé vers un mensonge
... dans l'espace ... inutilement,--comme un cri d'oiseau, comme un
tourbillon de feuilles mortes!
Il pleure.
Oh! non! Il y a par-dessus tout quelqu'un, une grande âme, un Seigneur,
un père, que mon coeur adore et qui doit m'aimer!
LE DIABLE
Tu désires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il éprouvait de l'amour, de
la colère ou de la pitié, il passerait de sa perfection à une perfection
plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre à un sentiment, ni se
contenir dans une forme.
ANTOINE
Un jour, pourtant, je le verrai!
LE DIABLE
Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini,
dans un endroit restreint enfermant l'absolu!
ANTOINE
N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer
pour le mal!
LE DIABLE
L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal
est indifférent à Dieu puisque la terre en est couverte!
Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruauté qu'il le
conserve?
Penses-tu qu'il soit continuellement à rajuster le monde comme une
oeuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les
êtres depuis le vol du papillon jusqu'à la pensée de l'homme?
S'il a créé l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence
existe, la création est défectueuse.
Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la nuit,
le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs à un
coin de l'étendue, à un milieu spécial, à un intérêt particulier.
Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et c'est tout!
Le Diable a progressivement étiré ses longues ailes; maintenant elles
couvrent l'espace.
ANTOINE
n'y voit plus. Il défaille.
Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'âme. Cela excède la portée
de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule
dans l'immensité des ténèbres. Elles entrent en moi. Ma conscience
éclate sous cette dilatation du néant!
LE DIABLE
Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermédiaire de ton esprit. Tel
qu'un miroir concave il déforme les objets;--et tout moyen te manque
pour en vérifier l'exactitude.
Jamais tu ne connaîtras l'univers dans sa pleine étendue; par conséquent
tu ne peux te faire une idée de sa cause, avoir une notion juste de
Dieu, ni même dire que l'univers est infini,--car il faudrait d'abord
connaître l'Infini!
La Forme est peut-être une erreur de tes sens, la Substance une
imagination de ta pensée.
A moins que le monde étant un flux perpétuel des choses, l'apparence au
contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la
seule réalité.
Mais es-tu sûr de voir? es-tu même sûr de vivre? Peut-être qu'il n'y a
rien!
Le Diable a pris Antoine; et le tenant au bout de ses bras, il le
regarde la gueule ouverte, prêt à le dévorer.
Adore-moi donc! et maudis le fantôme que tu nommes Dieu!
Antoine lève les yeux, par un dernier mouvement d'espoir.
Le Diable l'abandonne.
* * * * *
ANTOINE
se retrouve étendu sur le dos, au bord de la falaise.
Le ciel commence à blanchir.
Est-ce la clarté de l'aube, ou bien un reflet de la lune?
Il tâche de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents:
J'éprouve une fatigue ... comme si tous mes os étaient brisés!
Pourquoi?
Ah! c'est le Diable! je me souviens,--et même il me redisait tout ce que
j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xénophane, d'Héraclite,
de Mélisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la création, l'impossibilité de
rien connaître!
Et j'avais cru pouvoir m'unir à Dieu!
Riant amèrement:
Ah! démence! démence! Est-ce ma faute? La prière m'est intolérable! J'ai
le coeur plus sec qu'un rocher! Autrefois il débordait d'amour!...
Le sable, le matin, fumait à l'horizon comme la poussière d'un
encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'épanouissaient sur
la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a semblé que tous les
êtres et toutes les choses, recueillis dans le même silence, adoraient
avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, félicités de l'extase,
présents du ciel, qu'êtes-vous devenus!
Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon, à la recherche d'une
solitude pour établir des monastères. C'était le dernier soir; et nous
pressions nos pas, en murmurant des hymnes, côte à côte, sans parler. A
mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos corps
s'allongeaient comme deux obélisques grandissant toujours et qui
auraient marché devant nous. Avec les morceaux de nos bâtons, çà et là
nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit
fut lente à venir; et des ondes noires se répandaient sur la terre
qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel.
Quand j'étais un enfant, je m'amusais avec des cailloux à construire des
ermitages. Ma mère, près de moi, me regardait.
Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant à pleines mains ses
cheveux blancs. Et son cadavre est resté étendu au milieu de la cabane,
sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une
hyène en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur!
Il sanglote.
Non, Ammonaria ne l'aura pas quittée!
Où est-elle maintenant, Ammonaria?