Trente jours de patin consécutifs, et l'hiver ne fait pour ainsi dire
que commencer. Depuis très longtemps les Parisiens n'avaient été à
pareille fête, aussi s'en sont-ils donné à coeur joie. Les lacs du Bois
de Boulogne, de Versailles, du Vésinet, d'Enghien, ont été bien vite
envahis. La Seine, qui prenait des allures de Bérésina, a fait même
espérer un moment qu'on pourrait traverser Paris en traîneau.
Depuis le vieux patin hollandais à pointe recourbée jusqu'au patin
américain à vis articulée, depuis le patin à lanières jusqu'à la lame de
fin acier adaptée par charnière à une bottine élégante, tous les engins
anciens ou modernes qui servent à glisser sur la surface polie ont été
retirés des coins sombres où les avait relégués l'_inclémence du
temps_:--c'est là le nom dont les fidèles de la glace gratifient toute
température qui ne descend pas au dessous de 0.
C'est principalement au Cercle des Patineurs du Bois de Boulogne, que ce
sport hivernal est une tradition et une élégance.
Le gracieux chalet qui est affecté en été au Tir au Pigeon a vu défiler
depuis bientôt vingt-six ans deux générations du _high life_ parisien.
C'est là qu'ont débuté le prince de S., le marquis du L., le duc de L.
S., M. A. B., M. H. C., et tant d'autres: dans le grand hall du milieu,
une collection charmante d'aquarelles de Tissot conserve du reste le
souvenir des plus anciens membres du cercle.
Le Cercle, cette année, est «tout à la joie». Dès le matin la large
étendue de glace, très unie, car elle vient d'être balayée, est
sillonnée par les patineurs les plus enragés; beaucoup aussi de jeunes
filles et de jeunes femmes qui ne veulent pas risquer leur premiers pas
devant un public nombreux et indiscret. C'est l'heure du travail
sérieux.
A midi précis le déjeuner. Dans la grande salle du chalet s'organisent
des petites tables intimes. Parfois même le duc de M... ou un autre se
met à la tête d'un gai pique-nique où les cuisines les plus
aristocratiques se font dignement représenter. Mais avant de prendre
place on n'a pas oublié d'aller consulter l'énorme thermomètre, le grand
arbitre des destinées, dont les fervents du patin voudraient voir la
colonne de mercure descendre, descendre encore...
A une heure second coup de balai, surveillé cette fois par l'aimable
secrétaire qui ne perd pas de vue un moment l'escouade grelottante des
balayeurs.
Voici enfin le grand défilé qui commence. Au dehors du cercle, des
mails, des coachs, des dorsays, des victorias, des coupés, des cabs,
descendent devant la grille les plus jolies femmes du Paris mondain
frileusement emmitouflées. En un clin d'oeil elle sont sorties de
l'épais fourreau de pelisses, étalant au grand jour la toilette sobre et
coquette qui leur laissera une complète liberté d'allure, et qui
n'entravera point l'ondulation souple des mouvements. Bientôt les
fauteuils en osier, rappelant ironiquement les coins chauds et
ensoleillés des plages estivales, sont occupés; autour des énormes
brasiers, se forment les groupes sympathiques, et préludent les causeries
intimes.
Le va-et-vient sur la glace se fait bruyant, continu, vertigineux, et en
peu de temps les lames fines en acier ont strié en tous les sens le
miroir lisse du lac qui se couvre d'une fine poussière d'un blanc
étincelant. Les couples s'unissent et s'entrecroisent en un balancement
rythmé et ondoyant bien plus gracieux que la danse, car les silhouettes
se détachent séparées et distinctes sur le fond gris du ciel. Mlle J. de
R., le plus élégant patin du cercle, passe rapidement, et la voilà bien
vite au bras de M. U. C., le patineur le plus difficile sur le choix de
ses compagnes. M. de M. offre à une adorable blonde qui débute le
secours de sa vieille expérience; appuyée sur lui, elle est complètement
rassurée. Voici Mme H. de S.-D., encadrée par MM. E. E. et S., et
merveilleuse de grâce et de souplesse. Plus loin M. Frost, le champion
du patinage parisien, passe en revue les figures les plus difficiles: la
digue, la boucle, etc. et parfois il trace d'un pied sur un nom sur la
glace. Le duc de M., M. de M., Mmes H. et P., appuyés sur la longue
barre recouverte de velours rouge, glissent élégamment en avant et en
arrière ou pivotent rapidement en moulinet. Et dans ce tournoiement
perpétuel on cause, on flirte, on se suit, on s'esquive, devant la
galerie composée des mamans, des douairières et des vieux beaux qui se
sont résignés à l'inaction.
Un seul de ces derniers, qui a choisi prudemment un coin éloigné de tout
regard, prend sournoisement sa première leçon, soutenu par deux valets
de pied. C'est débuter un peu tard, mais qui sait? Peut-être a-t-il une
surveillance à exercer et veut-il se mettre en garde contre le jeu du
patin et de l'amour. Puis, de même que la valeur dans les âmes bien
nées,
Le patin sait braver le nombre des années.
Cinq heures: le jour tombe et les branches nues des arbres se dessinent
en noir sur le ciel rougi par le coucher d'un soleil d'hiver.
Les jolies patineuses rentrent dans leurs fourreaux de pelisses et, au
dehors du cercle, le défilé des voitures devant la grille recommence en
sens inverse.
Dans quelques heures des chaudes fourrures sortiront les toilettes
claires, les épaules nues et diamantées: le dîner, le théâtre et le bal
reposeront des fatigues de la journée.
Abeniacar.