Me Émile Durier, qu'une fluxion de poitrine vient d'emporter
brusquement, était âgé de soixante-deux ans. Mais, à voir sa forte
complexion, son visage plein, aux pommettes roses, qu'animaient deux
yeux d'une spirituelle vivacité, son pas assuré, son allure alerte, à
peine eût-on songé qu'il pouvait avoir dépassé la cinquantaine.
Sa mort prématurée a causé, parmi ses amis qui étaient nombreux, tant au
palais qu'en dehors du monde judiciaire, une douloureuse surprise. Avec
lui s'éteint un des représentants les plus goûtés de l'atticisme au
barreau.
Car Émile Durier, bien qu'il eût, lui aussi, jadis pris sa part des
luttes politiques, était surtout et avant tout un avocat, aimant
passionnément sa profession et l'honorant par son attention constante à
en pratiquer tous les devoirs. Républicain dès l'empire, impliqué dans
le procès fameux des Treize, il eût pu, au lendemain du Quatre
Septembre, délaisser, comme d'autres, les débats judiciaires pour les
discussions parlementaires: il aima mieux, après un court passage au
secrétariat général de la justice, sous M. Dufaure, reprendre la robe,
qu'il ne quitta plus depuis.
Non pas que, cantonné dans une dédaigneuse indifférence, il se fût tout
à coup désintéressé des choses de la politique: familier de M. Thiers,
ami de Gambetta, il se rangea aux côtés de ses coreligionnaires aux
prises avec le vingt-quatre mai et le seize mai, et il leur prêta en
mainte occurrence le précieux concours de sa science juridique.
Mais aux agitations du Forum et du Parlement il préférait l'atmosphère
apaisée de l'audience.
Il y apportait une tolérance souriante, qui eût pu étonner ceux qui ne
connaissaient de lui que sa participation à l'établissement de la
République et la fermeté de ses convictions.
Et c'est par là peut-être, autant que par son impeccable correction
professionnelle, qu'il avait acquis une haute autorité auprès de ses
confrères, dont il fut le bâtonnier en 1887 et 1888.
Qu'il plaidât devant les juges civils ou en cour d'assises, Émile Durier
se montrait toujours le même: lettré délicat, d'une rare distinction
d'esprit, homme d'un grand sens, ayant au service de sa raison et de ses
raisons une parole facile, élégante, claire, persuasive.
Ses plaidoyers étaient comme une fine causerie devant des gens de bonne
compagnie; et, s'il lui arrivait assez souvent de lancer à l'adversaire
quelque trait acéré, ce trait n'était pas de ceux qui restent dans la
blessure.
Aussi tout le palais est-il en deuil.
A. Bergougnan.