L'hypothèse la plus simple serait d'imaginer que la surface de Mars est
plate et sablonneuse, que les lacs et les canaux n'ont pas de lits, pour
ainsi dire, sont très peu profonds, et n'ont qu'une très faible
épaisseur d'eau, et qu'ils peuvent facilement, suivant les circonstances
atmosphériques, les pluies, les marées peut-être, se rétrécir,
s'élargir, déborder, et même changer de place. L'atmosphère peut être
légère, l'évaporation et la condensation des eaux facile. Nous
assisterions d'ici à des inondations plus ou moins vastes et plus ou
moins durables. La séparation du lac du Soleil cette année serait due,
par exemple, à une diminution ou à un déplacement de l'eau de ce lac, la
ligne de séparation pouvant être considérée comme un banc de sable mis à
découvert.
Il y a plus d'une objection à cette hypothèse.
La première est qu'il ne me semble pas qu'il y ait moins d'eau, puisque
les affluents sont plus nombreux, et que celui de gauche a la longueur
d'un bras de mer.
Déplacement d'eau dû à des marées? Ce serait périodique, ne durerait que
quelques heures, et ne caractériserait pas comme ici des saisons
entières.
Devons-nous plutôt admettre que le banc de sable s'est élevé au-dessus
du niveau des eaux et qu'en général, les déplacements d'eaux soient dûs
à des soulèvements du sol?
Il est également difficile d'accepter cette interprétation, d'abord
parce qu'une telle instabilité du sol serait bien extraordinaire,
ensuite parce qu'il faudrait que ces boursoufflements du sol fussent en
général rectilignes; enfin parce que les aspects reviennent après
plusieurs années, tels qu'on les a vus d'abord. Et puis, cette hypothèse
n'expliquerait pas le fait capital, on pourrait dire caractéristique des
changements observés sur Mars: la tendance au dédoublement.
[Illustration: Fig. 5.--Mars en 1890.]
Examinons encore, par exemple, un dessin de cette année, et comparons-le
aussi à quelque autre d'une année précédente. Voici (fig. 5.) un disque
de Mars dessiné l'été dernier, sur lequel on voit plusieurs canaux
dédoublés. Le supérieur, horizontal, n'a jamais été, jusqu'à ce jour,
considéré comme un canal double: c'était un détroit, venant de la mer
triangulaire nommée Mer du Sablier, et conduisant au golfe ou à la baie
du Méridien. Comme comparaison, nous mettons en regard (fig. 6) la carte
publiée en 1888 par M. Schiaparelli.
L'aspect topographique est entièrement transformé. Au lieu d'être
sinueuse, la ligne du rivage est droite et double, partagée par un
sillon blanc longitudinal. Double aussi, comme d'habitude d'ailleurs, la
baie du Méridien. Double également un petit lac inférieur.
C'est cette tendance au dédoublement qu'il s'agit surtout d'expliquer.
Si ces canaux dédoublés sont les deux côtés d'une bande d'eau, comme on
serait porté à le croire par l'aspect comparatif du détroit, qui a déjà
été vu maintes fois plus clair dans sa ligne médiane que le long des
bords, reste à expliquer comment cette transformation s'opère. Admettre
qu'un banc de sable s'élève ainsi, nous semblerait un peu téméraire, et
d'ailleurs ce soulèvement ferait écouler l'eau de part et d'autre, sans
donner nécessairement naissance à des bords rectilignes.
Il est donc, reconnaissons-le, extrêmement difficile, pour ne pas dire
impossible, d'expliquer ces transformations par les forces naturelles
que nous connaissons. Songeons aussi que nous ne connaissons pas toutes
ces forces, et que des choses très proches de nous restent souvent
ignorées. Les habitants des tropiques qui viennent à Paris en hiver pour
la première fois, et qui n'ont jamais vu d'arbres sans feuilles ni de
neige, sont stupéfaits de nos climats. C'est une curiosité toute
nouvelle pour eux de prendre dans leurs mains de l'eau solidifiée, de
cette éclatante blancheur, et ils doutent un instant que ces squelettes
tout noirs des arbres doivent quelques mois plus tard être couverts d'un
luxuriant feuillage. Supposons un habitant de Vénus n'ayant jamais vu de
neige. Arriverait-il, en observant la Terre, à comprendre ce que sont
les taches blanches qui recouvrent nos pôles? Certainement non. Nous le
pouvons, nous, habitants de la Terre, pour les neiges de Mars. Mais nous
ne nous expliquons pas ces variations de rivages, ces déplacements
d'eau, ces canaux rectilignes et leurs dédoublements, parce que nous
n'avons ici-bas rien d'analogue.
On peut admettre des inondations pour les extension de rivages, comme on
en a observé le long de la mer du Sablier, et sur la Libye, au-dessous
de la mer Flammarion. On peut les admettre aussi pour les régions qui
deviennent de temps en temps un peu plus sombres. Mais les déplacements
et les transformations semblent d'un autre ordre.
[Illustration: Fig. 6.--La même région en 1888.]
Ces lignes droites ne sont pas naturelles pour nous autres habitants de
la Terre. De plus, elles s'entrecroisent mutuellement sous toutes sortes
d'angles. On n'a jamais vu de fleuves s'entrecroiser. Admettrons-nous
que le sol soit parfaitement de niveau, que ces eaux n'aient pas de
cours, et que ce réseau ait quelque rapport avec des canaux
d'irrigation?
1877
[Illustration: Fig. 7.--Changements dans le cours des fleuves.]
Mais tout cela varie si étrangement d'aspect et de largeur que nous
restons confondus, et que l'opinion de véritables cours d'eau perd
graduellement de sa vraisemblance, quoique le ton soit souvent aussi
foncé que celui des mers, mais plutôt en rougeâtre qu'en verdâtre ou
bleuâtre. Considérons encore, par exemple, les petites cartes ci-dessous
(fig. 7 à 10). En 1877, la mer du Sablier était très étroite, et aucun
canal n'a été vu dédoublé. On en remarquait un, entre autres, auquel on
a donné le nom de Phison. En 1879, mer plus large, le Nil semble avoir
changé de cours, et l'on voit deux canaux au lieu d'un. En 1882, nouveau
changement au cours du Nil et dédoublement; les deux canaux de 1879 se
montrent également dédoublés, et l'on en découvre cinq autres. En 1888,
l'Euphrate, le Phison, le Nil (appelé maintenant Protonilus), se
montrent dédoublés comme en 1882, mais on voit un nouveau dédoublement,
l'Astaboras, et un autre canal (voy. fig. 6). Ce sont encore là des
changements. En 1890 (fig. 10) l'Euphrate et le Phison se montrent
dédoublés, ainsi qu'une partie seulement du Protonilus, mais l'Astaboras
ne l'est pas, le canal de 1888 a disparu, et, comme nous l'avons déjà
remarqué, le détroit supérieur s'est partagé en deux dans le sens de sa
longueur.
1879
[Illustration: Fig. 8.--Changements dans le cours des fleuves.]
1882
[Illustration: Fig. 9.--Changements dans le cours des fleuves.]
1890
[Illustration: Fig. 10.--Changements dans le cours des fleuves.]
Il est bien difficile de se refuser à admettre que ces lignes droites
qui varient ainsi représentent de l'eau ou quelque élément mobile
analogue. Elles aboutissent toutes, sans exception, par leurs deux
extrémités, à une mer, à un lac ou à un canal, et, par conséquent, l'eau
ne doit pas y être étrangère. De plus, on voit quelquefois pendant
l'hiver de longues traînées de neige les traverser: or, ces neiges sont
fondues sur ces canaux, comme le ferait la neige en tombant sur de
l'eau. Auraient-elles pour origine des crevasses géométriques dues à
quelque procédé naturel dans la formation du globe de Mars? Peut-être;
mais des crevasses seules, même remplies d'eau, n'expliqueraient pas les
variations observées, sur lesquelles nous devons encore donner quelques
détails. Si nous n'abusons pas de l'attention de nos lecteurs, en les
transportant ainsi brusquement sur un autre monde... Mais une fois n'est
pas coutume, et, quoique céleste et lointain, le sujet ne manque pas
d'intérêt.
_(A suivre.)_
Camille Flammarion.
[Illustration: Au Cercle des Patineurs.]
[Illustrations: A deux. A trois.]
[Illustrations: Un débutant. La barre.]
[Illustration: La galerie.]