LE LIVRE D'ÉTRENNES

Depuis quelques années, la mode est de donner aux jeunes gens et aux

jeunes filles, à l'occasion du jour de l'an, des livres spécialement

écrits, illustrés, imprimés et reliés pour ce but. Du vingt décembre au

premier janvier, les étalages des libraires sont remplis presque

exclusivement de ces ouvrages, aux couvertures affriolantes et aux

tranches dorées; et les magasins de nouveautés eux-mêmes ont pris

l'habitude de leur réserver un emplacement. Le livre a tué le jouet.

Cette vogue, tout le monde la connaît. Mais ce que tout le monde ne

connaît pas, ce que savent seuls les gens du métier, comme nous disons

dans notre argot littéraire, ce sont les difficultés multiples

auxquelles sont en butte les écrivains et les éditeurs qui s'occupent de

livres d'étrennes. Que de soucis avant que l'idée première d'un volume

ait pris un corps, avant qu'elle ait passé par la série des élaborations

qui doivent lui donner la vie!

Autrefois, le public se montrait beaucoup moins exigeant pour le volume

d'étrennes qu'il ne l'est aujourd'hui. Ce volume coûtait plus cher et il

était moins bien fait. Tout ce qu'on lui demandait, c'était de ne rien

contenir de nature à éveiller des curiosités malsaines. Des aventures

banales, racontées dans une langue lâchée, sinon incorrecte; des

compilations pseudo-scientifiques, émaillées d'erreurs; ou bien de

prétendus récits historiques, dans lesquels l'histoire était la plupart

du temps travestie de façon lamentable; il n'en fallait pas davantage

pour satisfaire l'acheteur bénévole.

Ce fut l'éditeur Hetzel qui créa la littérature de la jeunesse, une

littérature de valeur, intéressante et artistique, où le bon sens cessa

d'être martyrisé, où l'imagination trouva son compte, où le style avait

le charme et la fraîcheur, où la science était respectée. Avant qu'il ne

montrât la voie, le livre d'enfant avait été l'apanage presque exclusif

de bas-bleus prétentieux et de fruits secs du roman; il chassa tous ces

larrons du temple et mit à leur place des hommes d'un talent réel,

auxquels il donna lui-même l'exemple.

Cette Renaissance au petit pied date de trente ans, pas davantage.

Il se forma alors une petite pléiade de gens de lettres qui écrivirent

pour l'enfant, sans marchander le travail et l'effort, et les auteurs de

mérite ne considérèrent plus comme un manquement à leur dignité

professionnelle de consacrer leur temps à amuser les petits.

Ce fut un progrès qui alla sans cesse en s'accentuant, une révolution

bienfaisante qui a porté des fruits magnifiques. Aujourd'hui,

l'étiquette des beaux volumes du jour de l'an ne ment pas: le texte vaut

la reliure. En général, au moins. Certes, il y a encore, parmi eux, des

ouvrages mal venus; mais la grande majorité est parfaitement

recommandable et beaucoup sont excellents.

Le genre, cependant, est ardu. D'abord, il n'admet qu'un nombre

restreint de sujets. Pas d'amour, à moins qu'il ne soit dépeint avec une

scrupuleuse délicatesse d'expression et encadré dans des faits d'une

chasteté absolue. Pas de politique. Pas de philosophie, ou fort peu. Pas

de matières arides, ou trop difficiles à comprendre; la science, si elle

apparaît, doit se faire aimable. Toutes ces exclusions systématiques

s'imposent. Il faut choisir dans le reste: romans sans passions,

voyages, oeuvres de vulgarisation. Pas de contes de fée; on ne veut plus

du merveilleux.

Et encore, en se cantonnant ainsi, y a-t-il à craindre de blesser des

susceptibilités. Certains papas se fâchent s'il y a de la religion dans

un livre, d'autres se fâchent s'il n'y en a pas. On ne sait trop à

quelle aune mesurer la quantité qu'il convient d'en donner.

Et, ici, une considération se place, que le public ignore, mais qui

touche fort les éditeurs. Tous les ans, le ministère de l'Instruction

publique et le Conseil municipal de Paris achètent un certain nombre de

livres destinés à être distribués en prix ou donnés aux bibliothèques

scolaires et publiques. Or, avant d'être adoptés, ces volumes sont

épluchés par des commissions nommées spécialement à cet effet; et une

phrase qui déplaît, un mot seulement, suffit pour déterminer le rejet

d'un ouvrage, quelle que soit du reste sa valeur. Aussi MM. les

éditeurs, naturellement soucieux de leurs intérêts, exigent-ils des

auteurs auxquels ils demandent un manuscrit une prudence excessive. Il

s'agit de ne blesser personne, il s'agit d'avoir une commande.

Et comme c'est difficile de ne blesser personne! surtout de ne blesser

aucun des membres de la commission instituée par le conseil municipal!

Qu'on en juge par un fait.

L'année dernière, je publie un livre intitulé: Voyage en zigzags de deux

jeunes Français en France. Mon éditeur, cela va de soi, soumet mon

ouvrage à messieurs de la Commission.

«C'est un chef-d'oeuvre», dit-il à tous en général et à chacun en

particulier. (N. B. Quand un éditeur a édité, ce qu'il a édité est

toujours un chef-d'oeuvre; au contraire, avant qu'il se décide à éditer,

ce qu'on lui propose d'éditer ne vaut jamais les quatre fers d'un

chien.)

Mon livre fut rejeté. A la bonne heure! Mais pourquoi? Je le donne en

mille.--_Parce qu'il contenait des descriptions d'églises!..._ C'est

invraisemblable, et cependant c'est vrai. Il aurait fallu, pour être

_orthodoxe_, passer sous silence, dans une énumération des merveilles de

l'architecture française, les plus merveilleuses de ces merveilles.

_Crimine ab uno disce omnes_.

Le public, du reste, n'est pas sans avoir, lui aussi, des partis pris.

Jamais il n'admettra, par exemple, qu'un romancier habitué à l'étude des

peintures de moeurs, avec toutes leurs brutalités, puisse écrire un

livre d'enfant. Qu'on offre demain, pour la jeunesse, un volume signé

Zola ou Daudet, personne ne l'achètera, ou, si on l'achète, il n'ira pas

à ceux-là pour qui il a été composé.

Je sais un éditeur qui, récemment, avait quelque velléité de publier le

_Rêve_ en livre d'étrennes. Il fit part de son projet à ceux de ses amis

dont il prend volontiers conseil. Tous le dissuadèrent de le mettre à

exécution.

«Vous n'y pensez pas! lui dirent-ils avec une unanimité bien faite pour

convaincre; le nom de Zola sur la couverture d'un volume de jour de

l'an, ce serait l'abomination de la désolation!»

L'éditeur baissa pavillon, et, à mon humble avis, il fit bien.

Mais voici un manuscrit qui répond à toutes les conditions possibles et

impossibles de succès. Vous croyez peut-être que l'éditeur n'a plus qu'à

l'envoyer à l'imprimeur et à dormir sur ses deux oreilles? Quelle

erreur!

Il faut d'abord qu'il s'occupe de l'illustration. Aura-t-il des gravures

sur bois, ou aura-t-il des dessins à la plume reproduits par

l'héliogravure? Grave question. La gravure sur bois est

incontestablement supérieure au dessin à la plume, que celui-ci soit sur

papier ordinaire ou qu'il soit sur papier procédé; mais elle coûte les

yeux de la tête. La belle gravure se paie, en effet, de soixante-quinze

centimes à un franc le centimètre carré, tandis que la reproduction par

l'héliogravure ne se paie que cinq centimes le centimètre carré.

Puis, quel dessinateur choisir? Celui-ci fait très bien le paysage, mais

il ne sait pas faire les personnages. Celui-là excelle dans les marines,

mais il n'entend rien aux animaux. Un autre... J'abrège. Voici le

dessinateur trouvé. On lui a indiqué les sujets à traiter.

Neuf fois sur dix (sinon plus), en sa qualité d'artiste habitué à rêver

aux étoiles ou à autre chose, il sera en retard. Il s'était engagé à

livrer un dessin le 12 juin, il l'apportera le 25 juillet. Cependant le

manuscrit est à l'imprimerie et la composition est arrêtée parce que

l'on attend l'illustration qu'il a promise. Et le pauvre éditeur de se

faire du mauvais sang.

Toutefois, à force de secouer ses gens, de presser son imprimeur,

d'envoyer chaque matin, à huit heures, un commis éveiller son

dessinateur, il est prêt, le malheureux. C'est-à-dire que son ouvrage

est entièrement tiré.

Il faut maintenant qu'il en fasse brocher un certain nombre

d'exemplaires. Cela va vite. Mais il faut aussi qu'il en fasse relier

d'autres, et cela va lentement. On lui a dessiné et colorié par avance

le modèle de sa couverture, et, ce modèle, il l'a envoyé à un graveur

qui lui a fabriqué les fers destinés à la reproduction du sujet. Cela a

pris du temps: d'abord, parce qu'il a été obligé de s'adresser à un

spécialiste, et que les spécialistes en cette matière sont rares et, par

conséquent, surchargés de besogne; puis, parce qu'il faut autant de fers

qu'il y a de couleurs dans le modèle, et que la confection de chacun de

ces fers demande un long travail.

Cependant le livre va chez le relieur, non pas chez un relieur

ordinaire, on n'en sortirait pas. Mais chez un relieur auquel son

outillage permet d'aller vite, chez un relieur dont la plus grande

partie du labeur s'exécute à la machine, et l'autre par des procédés

particulièrement rapides. Or, il n'y a guère à Paris qu'une

demi-douzaine de ces relieurs, et ils ont beau se hâter, augmenter leur

personnel et surmener leurs machines, il leur est d'autant plus

impossible de contenter tous leurs clients, que tous ont besoin de lui

au même moment.

Et remarquez, je vous prie, que je passe sous silence les menus ennuis

et les causes secondaires de retard: mise en pages défectueuse,

remaniements demandés par l'auteur, épreuves imparfaitement corrigées,

gravures mal venues au tirage, etc., etc.

Enfin, voici le livre! Le voici, habillé de sa belle robe de toile et

doré sur ses tranches. Il ne reste plus qu'a le mettre en vente.

On l'expédie un peu partout; il faut qu'il y en ait des exemplaires chez

tous les principaux libraires de Paris et de la province, voire chez

quelques libraires de l'étranger. Et, comme ces exemplaires sont

fragiles, il est nécessaire de les empaqueter avec le plus grand soin.

Puis, il faut s'occuper de la publicité. Sans réclame dans les journaux,

pas de succès possible. Et l'éditeur de faire leur service à MM. les

critiques, et de joindre au volume qu'il leur adresse une note imprimée,

où, afin de soulager ceux qui sont paresseux,--il y en a--il a consigné,

à grand renfort de rhétorique, les mérites de sa publication. Ceci, bien

entendu, indépendamment des annonces qu'il paiera de ses deniers.

Vous croyez que c'est tout? Non, pas encore. Quand son livre est chez

les libraires, il faut que l'éditeur s'assure qu'il est mis à l'étalage,

au lieu de rester enfoui dans le magasin, à l'abri de la curiosité

publique. Livre point vu, livre point vendu. Tous les jours, un commis

va faire la cour au boutiquier pour obtenir que le volume de son patron

soit en bonne place à la vitrine. Il y a même beaucoup de libraires qui

prennent la peine de se déranger eux-mêmes.

Voilà!--Et maintenant savez-vous ce que coûte un livre d'étrennes et ce

qu'il peut rapporter?--L'édition de deux mille exemplaires d'un ouvrage

in-8° jésus, d'environ 400 pages, convenablement illustré de gravures

sur bois et tiré sur du beau papier, revient à une quinzaine de mille

francs, soit à 7 fr. 50 l'exemplaire,--un peu moins si, au lieu de faire

graver les dessins sur bois, on les a fait reproduire par

l'héliogravure.

Cet ouvrage se vend, d'ordinaire, douze francs. Ou, du moins, tel est le

prix marqué--ce qu'on appelle en librairie le prix fort. Mais ils sont

rares, les acheteurs qui paient le prix fort; les libraires eux-mêmes

affichent un prix inférieur, espérant vendre davantage en rognant sur

leur remise, obligés du reste à des concessions par la concurrence que

leur font les magasins de nouveautés, qui se contentent d'un bénéfice

minime.

L'éditeur, lui, ne vend guère directement à l'acheteur. D'ailleurs, même

quand cela arrive, l'acheteur réclame une remise qui ne lui est jamais

refusée. Aux libraires, il accorde--c'est l'usage--une remise de 33%;

même, souvent, il lui livre treize exemplaires quand il ne lui en

facture que douze, ce qui s'appelle, en terme de métier, faire le

treize-douze. En ne tenant pas compte de ce treize-douze, un exemplaire

de douze francs est vendu, net, par l'éditeur huit francs. Pour couvrir

les frais d'une première édition de deux mille exemplaires, il faut donc

vendre 1,875 exemplaires. Et quand l'édition entière est épuisée, le

bénéfice ne dépasse pas mille francs. Il est vrai que la seconde édition

coûte moins cher que la première; il n'y a plus, alors, de frais de

gravure, et, si l'ouvrage a été cliché, plus de composition à payer.

Mais il n'y a pas toujours une seconde édition.

On le voit, les risques sont gros et les bénéfices faibles. Que de mal

pour gagner mille francs, souvent pour perdre davantage!

Les chiffres sur lesquels je me suis basé s'appliquent, je le reconnais,

aux livres de luxe; mais les autres livres se vendent moins cher s'ils

coûtent moins cher, et la proportion des risques et des bénéfices reste

la même. A moins que... à moins que...

J'hésite à poursuivre. C'est que, pour m'expliquer, je vais être

contraint de livrer au public le secret de fabrication de maint éditeur,

et je ne voudrais contrarier aucun d'entre eux. Mais, bah! tant pis;

j'ai commencé, j'irai jusqu'au bout. Aussi bien je ne nommerai personne.

Donc, certains éditeurs se servent d'un truc approprié à leurs besoins

d'économie. Il est très simple, ce truc. Il consiste à illustrer un

livre, autant que faire se peut, avec des dessins déjà publiés. On

achète des clichés aux journaux illustrés de la France ou de l'étranger,

à raison de dix ou quinze centimes le centimètre carré, et l'on fabrique

ainsi, moyennant une somme relativement modique, un volume orné de

copieuses gravures. C'est surtout à l'_Illustration_, au _Monde

illustré_ et au _Magasin pittoresque_ que se font ces emprunts; il est

rare qu'en feuilletant leurs collections, on ne découvre pas nombre de

dessins qui s'adaptent à un texte quelconque.

Il existe, du reste, à Paris, une maison fort bien achalandée, qui évite

aux éditeurs la perte de temps que leur occasionneraient des recherches

minutieuses; on se charge d'y trouver pour eux, sans augmentation de

prix, tout ce dont ils ont besoin.

Mais, dira-t-on, les clichés ainsi pris de droite et de gauche n'ont pas

toujours des dimensions qui conviennent au format de l'ouvrage à

illustrer.--C'est vrai. Mais, s'ils sont trop petits, peu importe: ou

bien on les place au milieu de la page, ou bien on les habille. Et,

s'ils sont trop grands, on les coupe.

On a, d'ailleurs, inventé mieux encore: au lieu d'illustrer le livre,

quelques éditeurs font écrire le livre sur des clichés achetés d'avance.

De cette manière, on est sûr que les illustrations s'adapteront

parfaitement au texte; le tout est que l'auteur à qui est confiée la

besogne ait assez d'imagination pour encadrer dans son oeuvre les scènes

dont on lui impose la représentation.

On fait ce qu'on peut, non ce qu'on veut. Il y a, en librairie, une

telle concurrence que les petits éditeurs sont bien pardonnables, quand

ils ont peur de ne pas vendre assez de livres pour soutenir leur maison

et vivre de leur commerce, quand ils préfèrent une prudente parcimonie à

d'imprudentes libéralités.

Il existe, à Paris seulement, près de cent éditeurs qui publient chaque

année des livres d'étrennes. Le volume du _Journal de la librairie_

spécialement destiné à annoncer ces livres comprend, pour l'année 1890,

2,692 ouvrages. J'ai compté, je garantis l'exactitude du chiffre. En

admettant que ces ouvrages aient été, en moyenne, tirés à 2.000

exemplaires, cela donne le respectable total de 5,384,000 volumes

offerts au public. Et notez que beaucoup de livres, parus anciennement,

mais toujours sur le marché, ne figurent pas dans ce nombre.

N'avais-je pas raison de dire, en commençant, que les livres sont des

étrennes à la mode?

Gaston Bonnefont.

L'Illustration, No. 2497, 3 Janvier 1891 · 第 5 / 25 题