Telle une étoile unique dans un ciel tourmenté, il est une chose que
les soldats, au cœur de la tranchée, contemplent avec espérance: la
relève. L'image de cet instant les console et les fortifie; elle leur
donne le courage qu'il faut pour supporter sans défaillance les misères
de la guerre et triompher de ses périls.
--Ce soir! C'est la relève!
Mots heureux qui se chuchotent de poste en poste, qui courent la
première ligne, portés sur une aile invisible, vous avez ranimé le
soldat glacé, redonné du cœur au veilleur abattu!
Etre relevé, c'est pour quelques jours quitter la zone de mort, avoir
le droit de marcher sur les routes et de revoir des maisons. Les
relèves sont dures, elles se compliquent de bombardements imprévus;
parfois, le guide erre à la recherche de sa route, la troupe se perd
dans la nuit; n'importe, le fantassin accepte sans trop murmurer les
marches inutiles, la pluie qui lui cingle la face, le vent qui le
terrasse, car il entrevoit au bout de la route le radieux repos dans
une grange, les beuveries et les jeux.
Il faut patauger en des boyaux fangeux ou longer des pistes
périlleuses; c'est à peine s'il est possible de voir, aux nuits
profondes, les trous d'obus et les excavations creusés sous les pas du
soldat. Les étoffes et les équipements mouillés pèsent aux épaules, la
boue colle aux mains; il faut avancer sans répit ou perdre la colonne.
Aussi les relèves ont-elles un caractère individuel.
L'homme attend qu'un autre homme vienne et lui dise:
--C'est moi, camarade, je suis ton remplaçant! Sauve-toi!
Il charge son barda et, s'appuyant sur un gourdin noueux, il s'en va.
Où va-t-il?
Un vague instinct lui dicte sa route; il suit la foule sombre qui, elle
aussi, se dirige vers l'arrière; il rejoindrait les routes et les camps
les yeux fermés s'il le fallait, tant il désire le repos de l'esprit et
du corps; sans doute se tromperait-il parfois quelques instants, mais
sa volonté d'être heureux lui ferait toujours retrouver la bonne piste.
Dès que l'on échappe à l'oppression des boyaux et que le pas sonne
librement, sans contrainte, sur la route, les voix s'élèvent, les
cigarettes s'allument; les hommes, séparés de leur unité, se groupent.
On dirait que tout un peuple de morts, surgi de la terre, envahit les
carrefours et marche vers les villes, désireux de participer à nouveau
au festin de la vie. La relève, c'est une résurrection.
Quel peintre génial et douloureux inscrira pour toujours, sur un
immortel panneau, ces retours pittoresques par les routes camouflées
avec des toiles pendantes, ce qui les fait ressembler à des voies
triomphales.
Il en est de ces pèlerins armés qui n'ont plus la silhouette du soldat
moderne; ils ont l'air de s'être battus sous Vercingétorix, couverts
de peaux ou de caoutchoucs, ficelés en d'étranges capotes, vêtus de
sacs à terre, perdus dans la bourrasque; ils ressemblent à des pêcheurs
islandais.
Leurs voix sonnent dans la nuit, glorieuses de pouvoir réveiller les
échos. Certains, vaincus par la fatigue, titubent comme s'ils étaient
ivres. On dirait le retour d'une kermesse, tant il y a d'allégresse
difficilement contenue dans le cœur de ces ressuscités.
A la faveur de l'aube, les unités se reconstituent, le désordre
s'organise. Ces hommes en loques forment, néanmoins, une armée. Les uns
boitent. Les autres traînent sur la route, porteurs de bouteillons qui
leur battent aux flancs; ils ont, pourtant, une allure martiale, ils
donnent une impression de force et de sécurité.
Tant que des gamins de vingt ans et des hommes, à peine leurs aînés,
consentiront à n'être que des paquets de boue errant sur les routes,
la France vivra. Consentiront-ils toujours à une telle souffrance? Ils
l'ont supportée, ils la supporteront encore parce qu'ils croient à la
justice de leur cause, à l'inéluctable nécessité où ils sont de se
battre.
Les voici qui s'installent dans une immense sape où tout un bataillon
pourrait dormir; ils s'étendent sur des couchettes étagées; l'humidité
suinte aux parois de leur demeure; l'air est irrespirable, mais il est
si doux de retrouver un peu de quiétude, l'apparence du bien-être, que
ce lieu infect les enchante.
Un Tel, soldat comme eux et qui sent vivre en lui les aspirations et
les pensées de tous, partage cette joie enfantine; il se joint aux
conversations des camarades.
Confuses dans la tranchée, les idées, sous le coup de fouet de la
relève, se raniment et retrouvent leur primitive vigueur.
Une rumeur d'océan monte dans ce purgatoire des braves; les idées y
sont en fusion. A la lueur incertaine des bougies, il semblerait qu'un
avenir se crée, turbulent et magnifique. Les tailleurs de pierre qui
élevèrent les cathédrales devaient avoir cette foi invincible! Les
compagnons d'Un Tel bâtissent, eux aussi, aux heures de liberté et de
repos, leur œuvre qu'ils espèrent immortelle: la paix. Ils la savent
lointaine, parce qu'ils la veulent parfaite.
La grande relève! Un Tel l'entrevoit avec son imagination de poète; il
la pare de splendeurs qu'elle n'aura pas. De vils poètes, perroquets
arriérés, attachés à leur perchoir, ont chanté, sur un rythme facile,
ce retour des héros par les Champs-Elysées. Ceux-là, profiteurs masqués
en troubadours, consentiront à fêter Un Tel un jour par an, ainsi que
jadis les Césars permettaient à la canaille d'être reine. Quand les
lampions seront brûlés, ils croiront avoir témoigné suffisamment de
reconnaissance à leurs défenseurs.
La grande relève, aucun de ceux qui ont le droit d'y songer, aucun des
combattants ne la veut faire avant que soient établies la gloire et
la sécurité de la race. Certes, tous les soldats ne sauraient fixer
exactement les raisons de leur constance; mais ceux qui, dans les
armées, pensent pour les autres, les entraîneurs d'hommes dont Un Tel
est le type, n'auront cure des changements politiques, des influences
sentimentales, des raisons économiques qui pourraient orienter la
guerre dans une direction différente de celle qu'ils se sont imposée.
Avant que ne se fasse la grande relève, il faudra besogner encore, se
battre âprement, regagner le terrain pied à pied. La lassitude arrête
parfois le bras du soldat, le froid le tue, les obus lui arrachent les
membres. Un Tel a vu mourir ainsi les meilleurs de ses compagnons, et
pourtant, malgré cette diminution des forces, il a décidé de lutter.
L'instant est venu où tous les chanteurs, les pitres de la bravoure,
vont devoir renforcer nos bataillons. Il y a, entre les lignes, des
mourants qui demandent du secours; il y a des morts qui tendent leurs
bras décharnés vers la patrie impuissante. Si les francs-fileurs de
l'arrière refusent de se joindre à cette armée dont ils louent la
vaillance, il est à craindre qu'à la grande relève elle ne les chasse
de leurs positions, de leurs intérieurs fleuris, si toutefois elle
consent à leur laisser une vie qu'ils ne voulurent pas sacrifier à
l'heure où tous les paysans, les ouvriers et les intellectuels de
France acceptaient de mourir.
«Vivement la relève!» C'est le cri unanime des soldats. Cette
aspiration au bonheur est humaine, mais elle se complète d'une
acceptation émouvante de la souffrance: «Vivement qu'on remonte!», ce
qui se traduit ainsi: La vie ne vaut pas qu'on la vive tant que les
soldats de l'armée française seront loin de tout ce qui leur est cher,
la femme qu'ils aiment et le faubourg où ils naquirent.
Ces choses acquises, la France libre, l'honneur sauf, Un Tel et ses
compagnons feront la grande relève, qu'ils désirent heureuse, cordiale,
ensoleillée, car rien ne leur serait douloureux comme d'être obligés,
la guerre étant finie, de devoir la recommencer contre les jouisseurs
et les ploutocrates de l'arrière.