L'AVION ABATTU

Le lieutenant chef-pilote partit du camp aux baraques camouflées en

rasant le gazon. Son appareil roula quelques secondes et s'enleva

légèrement; l'hélice faisait un vent forcené, le moteur ronflait avec

un rythme égal et continu. Une petite poupée japonaise, fétiche offert

par une danseuse, attachée à un fil, semblait ouvrir sur le vide des

yeux épouvantés.

Le ciel était orageux, sillonné de nuages, peuplé d'obus errants.

L'avion, secoué par les explosions, cherchait dans la lumière une route

heureuse. Il lui fallait traverser les barrages d'artillerie, survoler

les lignes ennemies, en dépit des mitrailleuses, et deviner où se

terraient, en leurs nids mystérieux, les terribles «maxim».

Le pilote, indifférent à sa direction, songeait à sa belle vie

sportive d'autrefois; il revoyait les jeux harmonieux et forts de son

adolescence et la chère maison où l'attendaient, anxieusement, ses

amours. Les hameaux brûlés, les bois abattus, les cimetières immenses,

les campagnes infécondes défilaient à ses yeux vertigineusement. Des

groupes traversaient les routes, minuscules et héroïques; ce petit

peuple d'azur se préparait à mourir!

L'attaque devait bientôt se déclencher et l'avion, bel oiseau

précurseur, préparait la route aux vagues assaillantes.

Sur sa bête de bois, de tôle et d'acier, le pilote se sentait maître

de lui; il observait avec calme les replis du terrain, les cours

d'eau, les terres remuées, les pistes foulées, tout ce qui révélait

une présence humaine. Parfois, un fusant dessinait son panache dans

le ciel, comme si l'adversaire, désireux d'honorer son visiteur, lui

offrait un bouquet de lumière.

Le moteur s'irritait; ses flancs métalliques étaient secoués de

convulsions; on eût cru entendre gronder un dragon apocalyptique. Des

oiseaux au vol triangulaire fuyaient devant le corsaire du ciel, cet

errant inattendu des célestes jardins.

L'avion survolait les lignes françaises.

La terre soulevée pour des fins guerrières, les armes dissimulées,

toute cette œuvre automatique de feu et de destruction, vues de haut,

paraissaient dérisoires. Se pouvait-il qu'une humanité stupide se crût

fortement défendue derrière ces buttes qui, du ciel, n'étaient que des

pâtés de sable, presque invisibles, enveloppés d'une immense brume?

Le pilote cherchait à repérer exactement les tranchées de l'adversaire

et leurs bouleversements: il importait, avant tout, de savoir si la

position pouvait être enlevée, de haute lutte, par l'infanterie. Il

arrêta son moteur, afin de surprendre les bruits qui pourraient monter

du ravin.

Soudain, une ombre gigantesque cacha la terre à l'observateur; une

odeur irritante de poudre le prit à la gorge; d'invisibles canons, avec

leurs obus rapides, lui barraient son chemin de lumière. Il se sentait

secoué par un vent forcené, prêt à être jeté hors de sa carlingue; il

lui semblait que son appareil craquait sous lui, sinistrement.

Un mince éclat de fonte vint trouer le moteur, une flamme jaillit et,

dans un tourbillon de feu, de métal en fusion et de toile arrachée,

l'oiseau s'abattit au centre du ravin, les ailes mortes.

Au loin, les fantassins virent tomber du ciel un globe de lumière.

Le pilote gisait, écrasé, parmi les débris de son appareil. Ainsi,

éclaireur avancé de nos troupes, le jeune lieutenant, les reins brisés,

les bras en croix, attend l'impossible relève. Puisse un assaut

glorieux mener jusqu'à lui nos vagues triomphantes!

Combien de morts, mêlés à la terre immortelle, attendent eux aussi

d'être vengés; combien, dont les os demeurent sur le sol, qui semblent

exiger qu'on les vienne secourir? Ceux qui ne combattirent pas, ceux

qui vécurent joyeusement, entendront-ils la voix des morts couchés

entre les lignes?

Elle vient, avec le vent de l'hiver. A l'aube, lorsque le civil

s'éveille dans sa chambre tiède et qu'il s'apprête à jouir encore

d'un jour heureux, n'entend-il pas des doigts glacés qui frappent

à ses carreaux? S'il ouvrait sa porte au vent qui passe, peut-être

comprendrait-il la plainte immense de tous les soldats qui n'ont pas

été, qui ne seront jamais relevés. Verrons-nous les ombres des héros

s'insurger contre les cités et revenir, implacables, au milieu des

festins, renverser sur le sein des femmes volages les vins fins dont

leurs courtisans s'abreuvent?

Sportifs du quartier de l'Etoile, braves muscadins de l'arrière,

clients énervés des bars secrets où l'on tangue, prenez garde qu'un

soir les pilotes morts au champ d'honneur ne viennent se joindre à vos

farandoles!

Un tel de l'armée française · 第 46 / 157 题