UNE CHAUMIÈRE, UN CŒUR ET L'INDÉPENDANCE

Un Tel, que le sort toujours favorisa, connaîtra sans doute l'heure

heureuse où, délaissant les armes, il lui sera loisible de reprendre

le cours de sa vie civile. Il sera de ces prédestinés qui verront la

grande relève, terre promise à tous les soldats et que nombre d'errants

immortels ne pourront, hélas! rejoindre.

La guerre n'aura pas employé toute l'énergie des jeunes hommes qui la

firent et qui en reviendront. Pour quelques-uns, devant en garder une

lassitude infinie, combien, au contraire, verront s'accroître leur

amour de la lutte et de l'aventure.

Les combattants, laboureurs revenus à leurs charrues brisées, ouvriers

retrouvant l'usine si longtemps désertée, auront un but unique:

être heureux! Les souffrances subies avec fermeté portent en elles

un stimulant particulier: elles préparent à la joie et la font plus

vivement désirer.

Ceux qui connurent la soif, la faim, le froid, et qui furent meurtris

dans leur chair, jouiront d'un bonheur facilement accessible. La

possession de ce qui leur faisait défaut, le retour au foyer,

la compagnie d'une femme leur assureront des joies immédiates et

précieuses.

Tous, humbles ou puissants, restreindront leurs désirs; il leur

suffira, pour s'estimer heureux, de posséder une chaumière, un cœur les

aimant et l'indépendance.

Une chaumière! Fût-elle pauvre, démeublée; n'y brûlerait-il, à Noël,

que des branches mortes, ramassées dans les bois du voisinage, il

faudra que les anciens combattants aient ce nid. Trop longtemps, ils

vécurent en oiseaux migrateurs, pour devoir continuer, aux jours

paisibles, leur course vagabonde.

Chacun aura droit à sa demeure, qu'il parera selon sa fantaisie; il

l'embellira de la féerie qui chante en son cœur; il y mettra les fleurs

à jamais épanouies de son rêve. Que ce soit la ferme où l'on écoute

avec mélancolie pleurer la pluie d'automne et gémir les vents; que ce

soit le somptueux appartement aux meubles de bois laqué, odorant et

rare, tous les intérieurs auront une même douceur; on y connaîtra des

joies pareilles, un divin repos.

Un Tel, peu désireux de vivre en un luxe sans art, gardera son studio

d'avant-guerre, demeure étrange où les livres, les armes et les étoffes

tenaient lieu d'objets utiles et pratiques; un sabre congolais, à la

lame large, droite et flamboyante, vaut certes un buffet. Le poète y

veillera sous la même lampe, retrouvant les papiers jaunis où jadis il

inscrivait ses pensées intimes.

Niché sous le toit, dominant son vieux quartier, éveillé dès l'aube

par les angélus de Saint-Sulpice dont les tours semblent transparentes

en la brume et prêtes à s'évaporer, Un Tel ne saurait quitter sa

demeure; elle lui ressemble en trop de points, à la fois proche du ciel

merveilleux et reliée à la rue où s'invectivent les marchandes, où les

chiens aboient, où le peuple chante.

Les nuits d'été, quand la fraîcheur des arbres du Luxembourg et

leur parfum enchantent les rues désertes, ses fenêtres ouvertes sur

l'azur illimité du ciel, Un Tel cherchera les étoiles familières dont

Monseigneur lui apprit la vie mystérieuse: Orion, brillant comme une

armure, et la modeste Wega de la Lyre.

Mais il faut ajouter à toute demeure ce parfum, cette musique et cette

clarté que seule une femme peut y apporter avec sa voix caressante et

sa chair lumineuse. Un Tel, avant que de courir aux combats, avait lié

sa vie; rien ne lui sera aussi doux que de renouer les chers liens.

La bohème amoureuse, ses passions éphémères nées au cours d'une nuit

d'orgie et dès l'aube évanouies ne furent que de frêles plaisirs qui ne

suffiront pas à peupler la vie sentimentale des anciens combattants.

Assurés d'un amour durable, ils réaliseront tous cette union définitive

de deux êtres partageant, avec une âme fervente, espérance, fortune

et adversité. Ils feront sauter sur leurs genoux un enfant aux

yeux rieurs, à la chair ferme, aux fesses bien rondes, qui sera la

petite image, l'ombre affinée de leur compagne. En cet enfant, ils

auront plaisir à se retrouver, eux-mêmes, avec leurs défauts mignons

d'autrefois, leur gourmandise, leur naïveté et tout cet enchantement

qu'ils avaient au temps où leurs parents mettaient de l'aloès au

bout de leur porte-plume, trop aisément transformé en sucre d'orge:

telle sera la consolation de leurs misères, le prix de leurs nuits

angoissées, le laurier que mérite leur valeur.

Si la société est ingrate à l'égard de son défenseur, si elle ne

lui accorde pas des droits, en considération de ses sacrifices, il

lui restera, au moins, de n'avoir pas lutté pour tous, vainement,

puisqu'une femme et un enfant lui en garderont amour et reconnaissance.

Les droits qu'exigeront ces combattants se réduiront à peu de chose,

en somme. Ils ne permettront pas qu'après avoir défendu ce que les

penseurs officiels et les politiciens de l'époque appelaient les

libertés du monde on ne leur accordât pas les traditionnelles libertés

françaises. Contre toute tyrannie s'opposant à leur bonheur, ils

s'élèveront.

Etre esclave de l'or est bien le pire des asservissements. Indifférent

à l'égard du capital, Un Tel ne tolérera pas que se crée, néanmoins,

contre lui ou sans lui, une aristocratie financière, injuste et

méprisante; il se tiendra éloigné des partis et des sectes qui

jugulent la pensée et lui imposent des modes inférieurs et communs; il

revendiquera le principe absolu de la désunion sacrée, la liberté pour

tous de penser et d'exprimer des idées sans les faire entrer dans le

cadre d'un parti, le droit de n'avoir d'autre lien que ses affections.

Il y aura alors une sainte fusion entre ceux que le feu groupa sous son

terrible joug; ils se solidariseront contre l'infortune, indifférents

aux systèmes politiques et sociaux. Pour eux, le régime acceptable

sera celui qui leur donnera le droit et les moyens de se bâtir une

chaumière, de pouvoir se créer une famille et des libertés.

Ainsi, au petit poste, où sifflent les balles, d'heure en heure, afin

de se distraire de la pluie, de l'ennui ou de la souffrance, les

veilleurs établissent les principes d'une société nouvelle.

Tel est, couvert de boue, attendant la grande relève, tel sera, à son

retour, Un Tel, soldat dont l'âme est toute l'âme jeune, ardente et

généreuse de l'armée française.

Un tel de l'armée française · 第 48 / 157 题