«Les tireurs du fusil-mitrailleur prendront
le nom de mousquetaires.»
(_Instructions sur l'Infanterie_.)
Par un jeu du hasard, Un Tel, ami du pittoresque, avait la propriété
de grouper des êtres d'exception, venus de tous les points du monde,
attirés à lui par une force inconnue. Il sut se créer de ferventes
affections. Certains l'aimèrent d'une passion irraisonnée pour sa
nature indépendante, ils lui vouèrent leur existence; d'autres, afin
de le suivre, abandonnant leurs craintes instinctives, devinrent
téméraires; d'autres le haïrent violemment, ainsi que l'exécraient
jadis les trublions des chapelles littéraires. Lulusse, revenu à la
vie civile, écrivait à Un Tel. Tous ceux qui avaient eu l'honneur
d'appartenir à sa bande en gardaient un souvenir ému.
Il y a des êtres d'attraction, sorte de pôles magnétiques vers qui les
hommes se dirigent. Un Tel avait toujours guidé la destinée de ses
camarades, et nombre de mères inquiètes ou de femmes jalouses lui
reprochaient son emprise sur la volonté des leurs.
Le soldat qui aimait le plus Un Tel fut un simple: Lazare Carnot,
nègre athlétique, né aux îles, parmi des végétations magnifiques. Il
ne se parait pas, aux jours de fête, de hochets d'ivoire, et c'eût été
l'injurier que de croire que ses ancêtres avaient dansé, le scalp en
main, autour du poteau coloré où rôtissait, à petit feu, un Européen
infortuné.
--Je suis, disait-il, un homme libe, un citoïen de la épublique de
Jean-Jacques Ousseau et de Icto Hugo.
Cet homme libre était l'esclave de son affection. Susceptible à
l'excès, il eût toléré d'Un Tel les plus cruelles plaisanteries, tant
il était asservi.
Dans la bande des patrouilleurs, Lazare était fusilier-mitrailleur; il
était appelé à défendre, par un feu juste et rapide, ses camarades, en
cas de combat imprévu ou d'embuscade. A l'exercice, il était souple;
il suivait strictement les instructions reçues. Il y avait quelque
chose de puéril dans cette discipline de nègre qui ne cherchait pas à
comprendre les raisons du combat, s'abstenait de discuter la valeur de
son arme, tirant parce qu'il fallait tirer.
A de certaines heures, Lazare Carnot était mélancolique; Un Tel
sollicitait alors ses confidences. Le nègre évoquait la splendeur
de son île: il y avait un port aux eaux lumineuses; le chef du port
était coiffé d'une casquette à huit galons, c'était un amiral appelé
à recevoir les navires étrangers, à leur entrée dans la rade; il en
venait deux ou trois par an. Des femmes en pagnes miroitants, portant
de larges ombrelles en toutes saisons, se promenaient dans l'avenue
sablée qui montait au «Moulin Rouge», petite maison sur pilotis, ainsi
nommée par des marins de passage; des couples y dansaient jusqu'à
l'aube.
Quelques kilos de pois secs, secoués dans un tambour, formaient
l'orchestre de ce bal cosmopolite où s'enlaçaient des êtres de toutes
couleurs: noirs aux sourires épanouis, mulâtres fins et graves,
matelots anglais chaloupant comme des bateaux à voiles, Chinoises
échouées en cette île à la suite de marchés honteux.
--On s'amusait, mon cer; un soi, nous dansions au pemier étage; le
plancé s'est écoulé; nous sommes tombés su la tête des autes danseu; on
a bien i!
Lazare Carnot habitait une maison en carrés de plâtre, recouverte de
chaume; il y faisait une délicieuse fraîcheur. C'est là qu'il reçut une
nuit la visite d'une petite danseuse à la chair ferme et dorée qui vint
frapper à sa porte, toute nue, des fleurs en ses bras.
--Qui est là?
--C'est l'Amour! dit une voix musicale.
Pour n'être pas aussi simples, nos amours sont-elles aussi jolies?
La guerre étant venue, Lazare Carnot s'engagea. Il gardait une grande
discrétion relativement à ses conceptions sociales. Il avait une
opinion déterminée sur la guerre:
--Moi, mon cer, je suis citoïen libe de la épublique fançaise. La Fance
se battait, je suis venu de suite servi son dapeau.
Un Tel songeait que ce nègre eût donné une leçon à nombre
d'intellectuels et de snobs qui, Français, n'en oublièrent pas moins
leurs devoirs les plus impérieux.
Lazare Carnot ne dédaignait pas la politique. Il aimait à se
remémorer certaines élections où l'on se battait à coups de bâton,
afin que fussent affirmés dans l'île les principes «émocatiques»
et «anticléicaux» que toutes les civilisations nègres envient à la
métropole. Confusément, le mousquetaire noir admettait, lui aussi,
l'union sacrée.
Lazare Carnot avait l'étoffe d'un bon citoyen et d'un parfait soldat.
Son arme était luisante, propre, méticuleusement entretenue; jamais un
gravier n'eût risqué d'en entraver le précieux mécanisme.
C'est avec de semblables soldats que l'on peut soutenir la plus dure
des guerres. Un Tel pensait à ces écrivains humanitaires qui se virent
froissés en leurs nobles sentiments, parce que des noirs collaboraient
à notre œuvre guerrière; il lui apparaissait que le bon, le naïf Lazare
Carnot était autrement utile à la cause française que ces folliculaires
partis se terrer en Suisse, où ne grondait pas la tempête, afin de nous
donner des leçons de dignité humaine.
Un Tel admirait qu'un fusilier-mitrailleur nègre, esclave hier encore,
fût venu apprendre à des apôtres férus des principes de nos grands
ancêtres comment on défendait la liberté; il se proposait, la paix
venue, de le conduire dans notre capitale, de lui montrer nos amours,
nos passions politiques, nos divertissements, nos arts et nos femmes,
et de lui demander humblement de nous apprendre la franchise et la
simplicité.