Un Tel était un des rares survivants parmi ceux dont les exploits
faisaient la gloire de son bataillon. Morts, blessés, disparus,
repartis à l'arrière, las de la lutte incessante et des misères de
l'infanterie, toute une phalange de braves s'était dispersée. C'était
à peine si les noms de ceux qui s'illustrèrent particulièrement en des
faits d'armes connus de tous demeuraient dans la mémoire oublieuse
des camarades. Néanmoins, sortis vainqueurs de toutes les épreuves,
unis à jamais dans la plus étroite des fraternités, quelques soldats
perpétuaient les traditions de vaillance, de fidélité et de bonne
humeur. Ils étaient le dernier carré d'une armée magnifique et
disséminée.
Sans que cela se fît ouvertement, Un Tel, parmi ses camarades, devint
un chef. Les circonstances l'y aidèrent; une chance inouïe lui permit
de ne jamais défaillir, de dompter toutes les difficultés. Chef, ce
rôle impérieux exige des vertus exemplaires; mais, l'homme ne pouvant
être parfait, souvent le hasard collabore à son mérite. Un Tel était
de ceux que le hasard avait favorisé. Il ne s'illusionnait pas sur
sa propre valeur; il savait dans quelle exacte mesure la fortune
avait aidé son réel courage; sa notoriété lui venait de son esprit
combatif. Entraîné aux luttes d'idées, ami des conflits et des bagarres
politiques, il avait été naturellement disposé à faire la guerre. Il
était un soldat à la manière de ces partisans qui se faisaient tuer
sur les marches d'un trône, non par amour d'une majesté, mais pour le
plaisir sportif de se battre.
Avant la guerre, Un Tel affectait un certain mépris de citadin à
l'égard du paysan; l'attitude des gens de la terre sous la mitraille,
leur ténacité dans l'effort les lui fit admirer; il comprit tous les
hommes et voulut les aimer; il se sentit le frère de ses compagnons.
Ceux-ci, par réciprocité, chassèrent de leur cœur la haine jalouse
qu'ils portaient jadis à l'intellectuel. Un contact de sympathie
s'était établi entre tous les combattants; ils furent disposés à se
découvrir des qualités et choisirent pour chefs les plus habiles et les
plus courageux. Les caractères opposés se rapprochèrent, et l'on vit le
terrible Citoillien, révolutionnaire intransigeant, partager son vin
avec Donquixotte, un infâme capitaliste.
Lulusse, qui était de Charonne, ainsi que nul n'en ignore, avait admis,
au temps où la mitraille ne l'avait pas encore diminué, que les gars
du Nord étaient de bons bougres, et les mineurs de Lille aux figures
terreuses, les Roubaisiens trapus et violents, les tisseurs de Douai,
longs comme des perches, le lui rendaient généreusement.
Monseigneur, au temps où il cultivait les belles-lettres et soignait
les âmes en sa cure d'Aubervilliers, n'avait pas imaginé qu'il saurait
conquérir un jour l'affection des gouapes qui le poursuivaient de
coassements ironiques. Les aspirants délicats et raffinés apprirent à
la guerre à admirer un charretier argotique et rude qui mourut, face à
l'ennemi, immobile, stoïque, comme le chevalier Bayard. Ils avaient,
dans une barbarie savante, organisée, fait refleurir la cordialité des
âges d'or; les uns et les autres consentaient à s'unir devant un danger
qui les menaçait tous. Ainsi, ce que la prospérité n'avait point fait,
la douleur le réalisait.
Les officiers aimaient Un Tel parce qu'il incarnait le type parfait
de la fidélité. Les problèmes obscurs, enfantés à l'arrière, dans les
états-majors, Un Tel les solutionnait à coups de pistolet, sans vaine
forfanterie, y trouvant un plaisir particulier, en artisan que le fait
même d'avoir facilement travaillé suffit à satisfaire. Il est aisé,
au demeurant, de combattre sur des cartes, le centimètre en main, de
prendre des petits postes, en les encerclant d'un trait bleu: il est
plus difficile d'agir.
Un Tel était un homme d'action, venu à l'instant du monde où l'action
était souveraine, ce qui lui conférait une indiscutable autorité. Des
milliers d'hommes se révélèrent ainsi des chefs; ils se battirent et,
ce qui est mieux, entraînèrent au combat les indécis et les pleutres.
Combien furent-ils, ces agitateurs sublimes? Il serait dérisoire de
prétendre à les connaître tous, et des milliers de tombes gardent le
secret de leur témérité. On peut dire, sans outrepasser la vérité, que
ceux-là seuls firent la guerre.
Ils furent dix mille, vingt mille Un Tel, issus de vieilles familles
roturières ou nés dans les châteaux armoriés, qui affirmèrent devant
l'histoire le désir de vivre de la race. Ce furent de glorieuses bandes
fraternelles qui, sur la terre meurtrie, se dressèrent comme aux
premiers âges, le fer en main, afin de défendre les foyers attaqués.
L'esprit de bande fit des miracles; il entretint la confiance et la
bonne humeur des armées; il suscita l'émulation chez les braves.
Certes, cet esprit de corps est redoutable pour l'avenir; il a déplacé
l'organisation des partis et des classes, et nulle puissance humaine
ne pourrait, maintenant, lutter contre. Les bandes sont constituées;
elles ont des chefs, puissants parce qu'ils sont aimés de ceux qui les
suivent; redoutables, car ils ont triomphé des pires dangers, vaincu
la mort en d'innombrables combats. Ces bandes militaires déséquipées,
revenues à la vie sociale, garderont leur esprit communiste, leur amour
du danger, leur besoin d'être fortes; elles auront, peut-être, un peu
moins d'apparente brutalité. Envers elles, les Etats n'exerceront
aucun moyen répressif. Elles se différencieront des groupes, sans
honneur, qui régnaient avant la guerre sur la République: financiers
véreux, démagogues assoiffés, rhéteurs ventrus qui pillaient leurs
compatriotes, en ce qu'elles auront été créées, pour des buts nobles,
dans l'épreuve et sans autre ambition que de partager des souffrances.
En vérité, une nouvelle féodalité se lève sur le monde!
Les patrouilleurs traversant les réseaux de fils de fer par les nuits
sans lune; le groupe franc qui saute à la gorge de l'adversaire et le
terrasse; les hommes déterminés qui demeurent à leur poste, sous un
bombardement, formeront l'aristocratie de demain. Elle sera juste,
forte, implacable. Que si les combattants négligeaient d'exiger leurs
droits et de les imposer à la foule oublieuse, les chefs de bande,
les compagnons au geste prompt, au verbe facile, se dresseraient,
sentinelles obstinées, et clameraient au monde épouvanté un nouveau
code social où chaque soldat, payé des services rendus, sera considéré
dans la mesure de ses anciens sacrifices.