LE BANQUET DU CAMP B OU LES DIALOGUES SÉVÈRES

Ouvriers, paysans, bureaucrates, Un Tel sait grouper autour de lui une

bande intrépide et joyeuse. Combattre est bien; savoir vivre au repos

et s'organiser son bien-être est mieux encore. Une bande heureusement

conduite doit s'intéresser aux questions de ravitaillement et de

cuisine, qui sont primordiales.

Les festins des soldats ont une gaieté franche; ils sont une occasion

de se revoir, de boire un vin qui chante au cœur et porte à l'amitié;

ils exigent surtout un génie grandiose d'organisation. Découvrir des

œufs, des vins et des desserts participe souvent de la magie; les plats

ont alors une saveur spéciale d'être rares et coûteux; n'estime-t-on

pas les choses pour la peine que l'on eut à se les procurer?

L'heure des repas est la seule où la pensée du soldat est débridée:

c'est alors qu'elle s'exprime sans feinte, violemment.

Ces agapes fraternelles permettent à chacun d'exprimer son être

intime, de résumer les impressions ressenties au cours des derniers

combats. Au reste, l'échange de vues en présence des bouteilles, la

communion de pensée autour d'une table improvisée sont dans la pure

tradition des banquets. Et puis, le soldat l'affirme:

--Il vaut mieux boire en compagnie que de mourir dans un coin, tout

seul.

On buvait ferme au camp B. Les troupes s'y reposaient, quelques jours,

au sortir des tranchées; elles y manifestaient leur âpre désir d'être

heureuses; elles se lavaient, chantaient, goûtaient à nouveau des

plaisirs humains.

Des sapes obscures et fraîches abritaient les hommes; ils y dormaient

avec une volupté profonde, en compagnie des rats.

Dormir, après de longues veillées nocturnes, est un plaisir de dieu.

Sous la protection des arbres, assis à des tables vacillantes, les

hommes discutaient, attendant impatiemment que les ravitailleurs

en vins, chargés de bidons, revinssent des villages environnants,

porteurs d'espoirs et de soleil. Certains s'isolaient en des toilettes

compliquées, chassant les poux ignominieux sur leur manteau d'azur.

Face au camp, sur la grâce illuminée d'un coteau, un cimetière aux

tombes parallèles, où reposaient les morts du bataillon, flamboyait de

toutes ses cocardes, de ses croix et de ses couronnes.

Les vivants songeaient aux morts; ils allaient parer les tombes, mais

sans y mettre cette douleur superficielle dont le rite funèbre se pare.

Nous vivons en des âges virils où l'anéantissement est accepté.

Certains soirs, le camp B retentissait de clameurs et de chansons; on

eût dit un vaste navire où des marins ivres et proches de la terre,

revenus d'une traversée périlleuse, fêtaient le retour dans les ports

que l'on aime.

Ce soir-là, le secteur était heureux!

Les cuisiniers, ayant fait rôtir les viandes dans une sauce rousse et

parfumée d'oignons, composaient avec des gestes de prêtre un gâteau

mystérieux où les pâtes, la cassonade et les raisins de Corinthe se

joignaient, pour la joie des convives. A la lueur chaude des bougies,

le couvert fut placé: gamelles bosselées, assiettes en aluminium,

quarts rouges et dorés par le vin, fourchettes brisées. Des bouteilles,

aux cachets de cire verte ou vermeille, de calibres divers, alignées en

un ordre parfait semblaient attendre, victimes expiatoires, l'heure du

gai sacrifice.

Les compagnons d'Un Tel étaient groupés autour de cette table, à peine

décrassés, ornés encore d'une barbe sauvage. La bande fêtait son

immortalité. Malgré les assauts, les bombardements, les sournoises

maladies et l'effroi des saisons contraires, ces hommes sentaient un

sang riche couler à leur peau.

Donquixotte, plus maigre qu'un fakir, grave autant qu'il l'était

jadis à son comptoir, alors qu'il débitait l'andouillette et le porc

et qu'il se passionnait aux aventures de d'Artagnan et aux évasions

de Monte-Cristo, exigeait qu'on se mît à table. Le rêve héroïque

ne suffit pas à substanter un soldat; il y faut ajouter force plats

consistants.

Gustave, le Rempart de Calonne, revenu après maintes blessures, n'avait

plus sa beauté de ruffian, son œil altier; il semblait adouci, comme

affiné par l'âge et la souffrance.

Citoillien, gras et jovial, allait de l'un à l'autre, oubliant les

révoltes anciennes, évoquant des souvenirs bachiques, citant les noms

glorieux des villages où tout le bataillon était ivre.

Monseigneur présidait, donnant une tenue à la conversation, évitant

avec habileté que les conteurs ne se livrent aux récits paillards

dont la troupe est friande. Il rompait le pain avec douceur, comme

à l'office, veillant à ce que chacun ait sa part de bien-être, de

lumière, de vin et de sauce odorante.

Un brave cœur, sous une rude charpente, le sergent Massacré, prit la

parole:

--Je suis un sanglier des Ardennes; bon pied, bon œil, et dix litres

de vin ne me font pas reculer. Chacun a ses idées, ici-bas; mon rêve,

à la descente des tranchées, c'est d'aller aux douches tout habillé.

Ensuite, tu te mets au soleil pour te sécher, tu fumes ta pipe, tu

regardes passer les ambulances, au loin, sur la route, et te voilà tout

neuf. La vie est déjà bien assez compliquée; pourquoi l'embarrasser

de théories inutiles? Les types qui m'abrutissent de phrases et de

conseils, je leur réponds: «Cause à l'autre.»

Sans autre raison que d'être bruyant, un camarade se mit à chanter:

_Tout le long, le long du corridor

On faisait des rêves d'o-o-or._

Un autre se remémora les beaux jours d'hôpital, où de jolies femmes lui

offraient des oranges, des cigares et des confiseries. Quelles jolies

fêtes les infirmières organisaient dans le jardin, sous les pommiers

fleuris! Marthe Chenal y vint chanter autre chose que

_Tout le long, le long du corridor..._

C'était peut-être la _Marseillaise_!

La conversation devint générale; les quarts s'entre-choquaient avec

un bruit d'armes, les bouchons volaient; à l'aide d'un poignard

scintillant, un jeune grenadier découpait habilement le rôti. On but

à la croix de guerre du cuisinier, on but à la paix, à la prochaine

permission, à l'amour; on but pour le plaisir de boire, et les convives

ne sentaient pas sur eux tomber la fraîcheur de la nuit.

Sans perdre rien de leur vibrante gaieté, les convives délaissèrent

les propos futiles ou grossiers; le vin, au lieu que de troubler leur

raison, l'aiguisait sans doute et la rendait clairvoyante. Chacun

exposa sa conception de la guerre et ses motifs de colère à l'égard du

civil.

Pour tous, l'âme du combattant est une énigme, et nul ne peut deviner

le secret de la grande muette. Ce soir-là, pour elle seule, dans la

zone inviolée du civil, l'armée fit entendre sa redoutable voix.

Monseigneur, orateur éloquent, oubliant sa douceur coutumière, établit

un réquisitoire contre le civil. En mots simples, compris de tous, le

prêtre s'associa au courroux unanime.

--Combien d'hommes, dit-il, qui parlaient d'humanité, négligeant les

tendres leçons du seul maître que je reconnaisse, se montrèrent, en

ces événements, des égoïstes? Combien ne partagèrent pas leur pain

avec l'affamé? Combien se refusèrent à tendre une main charitable,

quand l'émigré et l'orphelin imploraient d'eux un secours? La vertu

de charité fut trop souvent l'apanage du soldat, le grand misérable

de notre époque. Il en fut qui chassèrent au loin de leurs terres les

familles errantes; il en fut qui abusèrent du malheureux et qui firent

argent de sa pauvreté; ceux-là, civils notoires et respectés, seront

bannis de la communion des hommes, parce qu'ils ne pratiquèrent pas la

plus jolie des vertus chrétiennes.

Ces paroles eurent un écho irrité: Citoillien parla.

--Le propriétaire est demeuré le vautour; l'homme est toujours un

loup pour l'homme. Des usiniers ont intensifié le travail des femmes,

afin de rétribuer leur personnel à des tarifs inférieurs; une femme,

n'est-ce pas une esclave taillable et corvéable à merci? On a spéculé

sur le besoin de défense de la nation. Il nous fallait des armes et des

munitions: on nous a vendu des grenades qui n'éclataient pas et des

pistolets qui sautaient dans nos mains. Quand nous pataugions dans

la boue d'Argonne ou de Champagne, des mercantis nous fabriquaient

des semelles en carton-pâte. Le civil, avec notre peau, s'est fait de

riches portefeuilles.

Gustave s'associa à ce concert imprécatoire. Don Juan des jours

paisibles, il gardait rancune à celles qu'il avait adorées d'avoir été

volages; il en voulait plus encore aux amants embusqués, aux financiers

luxurieux, à la horde infâme de ces mâles qui, loin de la foudre et des

vents, à la faveur de leur or victorieux, faisaient la conquête des

femmes infidèles du soldat.

Massacré, dit «Cause à l'autre», se leva. Fermement, il exposa ses

furieuses revendications:

--Il y a des tas de types qui sont venus se soulager sur notre fumier;

on aurait dû leur fiche des coups de fourche. Nous sommes trop bons!

Le civil nous endort avec ses histoires sympathiques: le poilu par-ci,

le poilu par-là! Moi, je leur dis: «Cause à l'autre.» La première fois

que je suis allé à Paris, je vis le métro arriver, j'ignorais qu'il

repartait si vite, je ne me pressais pas. Coin!... Voilà la voiture

qui repart. Je reste là, sur le quai, comme une andouille. Une autre

voiture arrive, je saute dedans en bousculant une grosse dame. On

m'injurie, on m'appelle voyou, moi, un sanglier des Ardennes, titulaire

de quatre citations... Et ils appellent cela, les civils, avoir de

l'affection pour le poilu!

Les buveurs communièrent dans le même courroux à l'égard de ceux qui,

selon la parole du petit Breton qui mourut un soir dans les bras d'Un

Tel, vivent de la guerre alors que les autres en crèvent. Le vent de la

nuit emportait au loin leurs imprécations et peut-être dans les villes

éblouissantes de lumières, auprès des tables fleuries où courtisanes

et munitionnaires s'enivraient de champagnes étoilés, entendit-on la

sourde menace venue des champs, des forêts et des plaines où toute une

jeunesse armée attend le formidable retour.

Un tel de l'armée française · 第 43 / 157 题