SIMPLE IDYLLE

Jolicœur appartenait à la classe 17, qui mérita d'être nommée la classe

aimable pour sa jeunesse souriante et sa tendresse. Il était né à

Tours, parmi la verdure, et ses yeux bleus gardaient la franchise et la

lumière de la Loire. Il avait une physionomie de page aux traits fins

et réguliers.

Paris lui était apparu dans toute sa séduction et l'avait captivé, sans

le perdre, malgré ses passions perfides, ses plaisirs pervers et sa

frivolité. Devenu soldat, l'éphèbe gardait la douceur de son enfance et

des sentiments puérils qui le rendaient charmant.

Soldat! Il ne l'était guère. Trop frêle pour triompher de l'hiver et

des bourrasques, trop indiscipliné pour admettre le joug absolu de la

vie militaire, il ne pouvait pas oublier, sans regret, les bonheurs

naïfs et si proches de sa jeunesse, toute la fantaisie brutalement

interrompue de son printemps. Il y pensait constamment, et cela lui

formait une mélancolie dont ses heures s'embellissaient, tant il y a de

grâce à voir une amertume parer de ses légères épines une tête vouée à

l'insouciance.

Un Tel avait eu de ces tendresses délicates, il avait connu de ces

amours rêveuses. Adorateur de la femme, il l'avait été religieusement.

Mais des heures de fièvre et de regret, des colères et des trahisons

lui avaient appris que l'amour dépose parfois sur nos lèvres une odeur

de cendre et qu'il est souvent, si l'on ne se garde, une décevante

servitude.

Jolicœur n'avait pas eu le temps de ressentir et d'apprécier les

douleurs amoureuses.

Curieuse sensibilité que celle de ces gamins arrachés à leur joie et

jetés dans l'immense tuerie. Ils n'eurent que d'éphémères liaisons,

ils ne connurent que l'échange ému de tendres paroles, le soir, en

des parcs déserts, où l'ombre s'accumulait. Serrements de mains

rapides, baisers ravis dans la nuit à des lèvres ignorantes, mensonges

délicieux du premier amour, combien vous êtes éloignés de la passion

réelle! Toutes les fleurs dont se pare la statue du jeune dieu au

cruel carquois sont vite desséchées et, trop souvent, naissent de leur

poussière le doute, l'incroyance ou le plus insolent des libertinages.

Au cours de la guerre, de jeunes couples, indifférents au tumulte du

siècle, esquissèrent le geste d'amour. Jolicœur, ainsi que tous ses

camarades de la classe aimable, avait dû, un matin bruyant sur le

quai d'une gare fumeuse, embrasser une fois dernière la vierge qui le

regardait partir, ne sentant pas encore brûler en elle les fièvres de

la chair.

Ce départ était doux et triste. Quel Dieu méchant enlevait ainsi à ces

deux enfants leurs chers plaisirs? La saison des jeux du cœur semblait

terminée; on ne cueillerait plus de pâquerettes au jardin; on ne se

ferait plus de puérils serments; on ne suivrait plus, en se tenant la

main, parmi les nuages mobiles ou transparents, le vol concentrique des

oiseaux; on ne lirait plus dans un livre choisi l'histoire féerique

et douloureuse des amants immortels: Paul et Virginie, le chevalier

Tristan, le grave Chatterton. Un tourment troublerait-il, désormais,

le cœur de ces enfants? La séparation leur rendrait-elle sensible la

vanité de leurs amours incomplètes?

Il n'y paraissait guère chez Jolicœur, qui gardait de sa petite amie le

même souvenir tendre.

Il l'avait rencontrée au jardin. Elle brodait gravement, assise sur

un petit pliant, dans l'ombre bleue d'un marronnier. Elle était brune

et portait une robe blanche. Ils s'aimèrent deux ans, sans oser se

l'avouer; ils le firent auprès d'un parterre aux fleurs éclatantes

et qui embaumaient comme une cassolette où brûleraient des parfums

d'Arabie; ils jouaient la comédie de la passion avec une grâce infinie.

Les vieillards les contemplaient, non sans envie et regret, quand ils

se promenaient, en se confiant leurs pensées. Il y avait en eux la

beauté matinale des roses, alors que le soleil ne les a pas encore

énervées. Ils aimaient parcourir les avenues élégantes et silencieuses;

s'ils voyaient un papillon blanc caché sous la verdure, ils se disaient:

--Plus tard, nous aurons une maison semblable.

Une seule fois, Jolicœur avait été saisi d'un trouble étrange. En

embrassant les joues de son amie, le matin de son départ, il avait

senti frémir sur sa poitrine les deux seins ronds comme des pommes de

la vierge. Depuis, il la désirait moins douce et moins réservée; voire,

à de certaines heures, il la rêvait perverse. Néanmoins, Jolicœur

n'était pas un homme vil, passionné, égoïste ou sublime comme le sont

les hommes; c'était un enfant qui faisait la guerre.

Un Tel l'estimait pour sa candeur et son insouciance; il gardait,

lui-même, trop de jeunesse pour ne pas affectionner ce petit soldat

imprévu qu'un destin, pour le moins ironique, avait affublé de rudes

vêtements et coiffé d'un casque deux fois trop gros pour sa tête menue;

Jolicœur portait, en outre, un fusil plus haut que lui.

Ignorer le danger n'est pas de la bravoure, et souvent ceux qui ne

connurent pas de grands périls ont les apparences de l'héroïsme. Au

sortir des camps d'instruction et dans sa première période de tranchée,

la classe 17 fut particulièrement insouciante.

Il fallut, un soir, que des patrouilleurs reconnussent les positions

de l'ennemi, dans un terrain inconnu où des embuscades pouvaient être

tendues. Des volontaires furent demandés; il y en eut une vingtaine:

Donquixotte, l'infatigable, qui se souvenait à peine d'avoir été jadis

un homme doux et conciliant, et d'autres que la lassitude n'avait pas

encore aveulis. Jolicœur sollicita de participer à cette opération.

On partit à l'heure où la lune se levait; il était convenu que l'on ne

se reposerait pas, que l'on observerait tous les replis du terrain,

que l'on visiterait les gourbis abandonnés, les sapes défoncées où

l'adversaire pourrait se dissimuler.

Jolicœur ne ressentait aucun effroi. Certes, la nuit était troublante,

et plus d'un piquet, au loin, prenait une silhouette hostile.

Qu'importe! N'était-il pas en compagnie de camarades aguerris, et ne

voyait-il pas se refléter dans les eaux des marécages, auréolé de lune,

le visage de sa petite femme, subitement devenu grave et diaphane,

telle l'image noyée d'une lointaine et mélancolique Ophélie.

Un Tel, uniquement préoccupé du but à atteindre, guidé par son instinct

de chasseur, ne devinait pas le rêve du jeune soldat. D'excavations en

excavations, la troupe atteignit un ravin où de hautes herbes odorantes

se balançaient au vent. A genoux, les patrouilleurs observaient la

nuit; mille bruits se faisaient entendre, confus, indéterminés; des

travailleurs devaient, au loin, enfoncer des piquets. Qui donc, à

droite, avait sifflé? Il fallait retenir sa respiration, se confondre

avec l'ombre, être une chose immobile et prête à bondir.

Jolicœur se mit debout; on ne pouvait le voir, il était si petit!

Trois flammes jaillirent d'un buisson; Un Tel vit s'affaisser le

bleuet; touché au cœur, il mourait, sans murmure, inclinant la tête sur

sa poitrine, gentiment, comme il avait vécu. Ils revinrent, cortège

affligé, portant l'enfant mort vers la tranchée française.

Un Tel recueillit les objets que Jolicœur tenait de sa fiancée: une

bague où était gravé un nom de fleur, un petit couteau, une chaîne avec

un trèfle à quatre feuilles en vermeil et la photographie qu'elle lui

avait envoyée pour fêter son anniversaire, puis il écrivit la terrible

nouvelle.

Pauvres beaux yeux, que vous allez pleurer!

Un Tel chercha à atténuer la brutalité du fait; il tenta de laisser une

illusion à celle qui jamais ne devait voir revenir l'absent qu'elle

attendait; il assura que, peut-être, Jolicœur, blessé grièvement,

enlevé dans une embuscade, n'était que prisonnier. Cette fiancée est

trop jeune pour souffrir, pensait-il; elle ne supporterait pas un tel

coup au cœur! Pour savoir être malheureux, il y faut une accoutumance.

Le soldat s'attendait à recevoir une lettre pleine de cris et de

lamentations. La louve à qui l'on abat les siens hurle dans le bois

et se déchire la chair, en témoignage de son désespoir; les grandes

amantes qui virent partir à jamais l'homme qu'elles serraient jadis sur

leurs seins frémissants, en des nuits chaudes, mirent un crêpe éternel

à leur cœur désolé. Qu'allait-il advenir?

La petite vierge fut bien différente de ce qu'Un Tel avait imaginé;

elle sut trouver des mots résignés où sonnaient, malgré tout, les

carillons d'une nouvelle espérance; elle eut une tristesse de bon ton.

La balle qui avait abattu Jolicœur ne l'avait pas, elle-même, blessée

mortellement.

Aussi, répugnant à poursuivre une correspondance inutile, Un Tel fit

un petit paquet des chers souvenirs du défunt et le mit sur la tombe

fraîche où flambait une cocarde tricolore. A quoi bon retourner à la

fiancée du bleuet des objets dont la présence lui eût été indifférente

ou désagréable? La cruelle petite amoureuse de l'amour était déjà

consolée.

Un tel de l'armée française · 第 41 / 157 题