LA RENCONTRE

Etre du même village ou de la même rue crée entre deux soldats un

lien indissoluble. Fût-il le plus avili des buveurs, le compagnon qui

naquit dans la maison où l'on vécut mérite une affection particulière.

Combien, par reconnaissance, offrirent à celui qui leur évoqua leur

cher clocher et les joies qui l'entourent les meilleures délices.

--Tu es un frère. A notre prochaine permission, je te présenterai à ma

sœur!

Sans pousser aussi loin la générosité, Un Tel estima fort le brave

ivrogne qu'il rencontra un certain soir et qui lui parla du pays.

Le village d'Un Tel, c'est la rue des Canettes!

Rue étroite et haute, durement pavée, où de vieilles femmes attendent,

en priant, la mort qui les sauvera de la noire misère; rue bruyante,

participant aux fièvres populaires; rue où l'on chante, où l'on se

bat, où l'on aime, et qui garde, en dépit des transformations imposées

par des esprits vulgaires, un aspect archaïque: telle est la rue des

Canettes.

De ces rues vibrantes, pareilles à des chaudières prêtes à éclater,

surgissent aux heures troubles des guerres et des révolutions des

énergies imprévues, des forces redoutables. Nombre de ceux qui jouaient

dans les ruisseaux et poursuivaient de leurs quolibets les étrangers

des quartiers adjacents, assez audacieux pour s'aventurer en une zone

aussi barbare, moururent en braves, cherchant de leurs yeux angoissés

les tours inégales et sonores de l'église Saint-Sulpice.

Etre de ce quartier pieux, artiste et prolétaire, confère à l'enfant un

caractère particulier. On ne courut pas en vain dans le plus magnifique

des jardins du monde--le Luxembourg--sans en garder un désir éternel

de beauté. Les lignes nobles des terrasses, la courbe des parterres et

l'ordonnance des allées vous font une âme équilibrée. Le jardin devient

ainsi une école d'élégance et de sérénité.

Apprendre de la nature le secret d'être artiste est l'apanage de tous.

Le gamin loqueteux qui, las de tourner dans la cour empuantie de sa

maison, comme une hirondelle, est venu lancer un frêle bateau sur l'eau

du bassin, sentira peut-être naître en lui une vocation imprévue.

D'avoir erré sous les voûtes ombreuses des marronniers, il sera poète.

Néanmoins, son âme s'obstinerait-elle à ne vouloir être qu'une pauvre

chose obscure, le style de son quartier la marquerait d'un signe

éternel.

Il sera toujours le voisin du Luxembourg, le paroissien de

Saint-Sulpice, le natif de la rue des Canettes.

L'ivrogne tenait des propos inconséquents sur la guerre. Il avait une

trogne bourgeonnante, des yeux chavirés, mais Un Tel reconnut en lui,

à travers la démence de ses discours, un pays. Cet homme avait le cher

accent du terroir.

Il semblerait que les idées des habitants de la rue des Canettes

n'aient jamais d'amertume; leurs rêves gardent un arrière-parfum de

verdure et d'encens.

L'ivrogne était optimiste et loquace; ses paroles révélaient un cœur

tendre et chimérique:

--Si je te reconnais! Tu habites la maison dans le renfoncement,

celle où le juif qui a de si jolies filles tient un bazar de peaux de

lapin. J'étais cordonnier; ta mère se servait chez nous. On faisait

les ressemelages et nous avions toute la clientèle du quartier. On les

reverra, la rue des Canettes et le bal-musette où l'on se battait le

samedi soir. Tu parles d'une noce, si l'on revient! Toutes les filles

du quartier mettront leurs chapeaux de printemps et leurs robes de

la Samaritaine pour nous acclamer. On dressera des tables, avec les

caisses de l'emballeur, dans les cours, et je jouerai de l'accordéon

toute la nuit. Il coulera du vin dans les ruisseaux. On embrassera les

femmes des autres sur les lèvres.

«Le vieux de la boucherie chevaline, celui qui a des idées

révolutionnaires, l'ancien ami du père Vaillant, s'il n'est pas mort

gelé dans sa boutique peinte en rouge, au retour, je lui paie une

muffée étonnante. Je lui dois une grande reconnaissance, à cet homme;

il a vendu des rognures pour mon chien, un terre-neuve rouge comme des

briques, même les jours sans viande.

«Il y a aussi le fils de la mère Verdot, qui s'est embusqué dans les

états-majors; que je le revoie, celui-là, avec sa raie et son faux col,

après la guerre, je ferai sûrement un malheur!

«Ce pauvre Anatole, le patron du petit bar où on se lavait la gorge

le matin avec du vin blanc, il est prisonnier. S'il en revient, il

trouvera toujours, chez moi, chaussure à son pied.

«Des copains du quartier, quel «hécatacombe»! Il en est mort, Seigneur!

que c'est à croire qu'il n'y a que nous de sacrifiés.

«On rira, aux prochaines élections. Pour mon compte, je balancerai

tous les meubles de la mairie dans la fontaine Saint-Sulpice. Je dis

cela sans méchanceté, je sais bien qu'il faut être humanitaire. On

s'entr'aidera, après la guerre, parce qu'il y aura de la misère. On

sera charitable, communiste; ce sera la sociale avec, en moins, les

discours.»

Inlassablement, l'ivrogne faisait l'historique de la rue. Il disait

les fêtes de jadis: retraites aux flambeaux du 14 Juillet, Fêtes-Dieu

sur la place printanière, où les plus rudes lurons du quartier se

courbaient devant la majesté de l'ostensoir. Il y avait une poésie

délicieuse en ces mots vulgaires, parce qu'ils étaient évocateurs de

jours heureux.

Un Tel avait connu les mêmes joies. Il aimait d'une ferveur égale sa

rue frémissante aux odeurs de gargote. Parent éloigné de ce cordonnier

bavard, Un Tel l'écoutait avec ravissement. Ce lui fut une occasion

inespérée de ne plus entendre l'éternel grondement de l'artillerie; il

en oublia la nuit, la vermine et la boue. A l'heure angoissante où l'on

sentait venir, à travers les vallons glacés, le grand hiver taciturne,

il eut devant ses yeux l'image exacte et bien-aimée de la petite

patrie, ce grouillement de maisons pittoresques où l'homme enclôt tout

ce qu'il aime, vieux murs animés dont le soldat n'oubliera jamais

l'accueil fraternel.

L'ivrogne disparu, Un Tel s'assit dans un trou d'obus, afin de rêver

en attendant la nuit. Une fine pluie se mit à tomber, qui le chassa

de la plaine. Le soldat s'en fut, à l'aventure, sur des pistes

glissantes, giflé par un vent rapide. Il marchait vers l'inconnu pour

dissiper la tristesse qui s'emparait de lui et réchauffer ses membres

transis. Parfois, son pied glissait sur des étoffes sanglantes, il

heurtait quelque cadavre ossifié. Il allait, pris d'un désir de marche

interminable, perdant tout sens d'orientation, satisfait de souffrir,

d'errer sur la terre retournée, dans la douleur universelle. Bientôt,

il franchit les lignes, sans se rendre compte du danger, descendant

vers un vaste marécage où se miraient les derniers rayons du soleil.

Une voix lointaine se fit entendre, qui attestait la présence de

l'adversaire.

Des coups de feu partirent; ils claquèrent sinistrement dans le ravin.

Un Tel se crut perdu. Un sûr instinct lui fit prendre une piste

où demeurait la trace de pas anciens; une force le poussait aux

épaules; il n'aurait su résister au vent qui l'emportait; il marchait

instinctivement, les yeux fermés, le corps brisé, en dépit des feux

de mitrailleuses et de la nuit perfide survenue, dans la direction de

la rue des Canettes, vers la féerie des jets d'eau et les ombrages

embaumés du Luxembourg.

Un tel de l'armée française · 第 40 / 157 题