LE MARIAGE DE LULUSSE

Permissionnaire, Un Tel reprit ses courses pittoresques dans le vieux

Paris. Il voulait revoir la ville, sous tous ses aspects, les seuls

salons littéraires ne suffisant pas à satisfaire sa curiosité de

soldat. C'est alors qu'il rencontra Lulusse de Charonne, un vieux

compagnon d'armes.

Le maître-coq de l'escouade, aux jours glacés d'Argonne, le

boute-en-train de la compagnie, avait été frappé cruellement, un soir,

près d'un carrefour, en distribuant le rata, dans l'exercice de ses

fonctions culinaires. Un éclat d'obus lui avait emporté la jambe.

Dès l'abord, Lulusse en eut un évanouissement de sa personnalité. Avoir

été le mâle vigoureux qui séduit et mate, à la fois, un quartier,

l'homme satisfait de sa force et de sa souplesse, et n'être plus qu'un

infirme pitoyable, ne suscitant qu'une éphémère admiration, ce fut le

pire tourment. Mais, le désir d'être aimé et redouté l'emporta sur

l'amertume et la faiblesse. A Charonne, Lulusse redevint le conquérant

des beaux soirs; il retrouva les accents éteints de sa verve, traquant

l'embusqué sans répit et se reconstituant, dans une vie moins noble que

celle des armes, une gloire solide et incontestée. Même, il en vint à

jouer de son malheur, à plaisanter de son infirmité. Dans les cabarets

où le peuple s'enivre de discours, d'un geste vif, levant son pilon, il

frappait sur les tables de marbre, commandant d'une voix impérieuse un

nombre illimité de bouteilles.

Un printemps vint, messager d'allégresse. Les rues étaient illuminées

et le chœur des oiseaux peuplait les jardins de pures chansons où rien

n'apparaissait de la colère des hommes, Lulusse sentit une tendresse

infinie lui caresser l'âme. Il perdit son apparente brutalité et,

négligeant de persécuter les embusqués, il devint rêveur. La crapule

que Lulusse émerveillait par son insolence ne voulait pas reconnaître

en lui le lion de Charonne, turbulent et grossier, qu'elle aimait.

Une jeune couturière au visage triste et doux, à la chevelure

noire, était la cause involontaire de ce changement rapide, Lulusse

l'avait rencontrée dans le faubourg. Elle passait, les yeux perdus,

l'attitude modeste. Elle plut à l'infirme, parce qu'elle semblait être

une opposition céleste à toutes les femmes capiteuses qu'il avait

possédées. Elle n'avait pas les yeux de fièvre et la lèvre écarlate des

amoureuses; elle ne se parait pas d'étoffes éclatantes et ne portait

pas à sa gorge la trace des morsures du dernier amant. C'était une

femme simple et douce, appelée à devenir, l'amour aidant, une mère de

famille exemplaire, la plus fidèle des compagnes.

Simple idylle? Lulusse avait promis d'être bon, de travailler, de

déserter les bars; la jeune couturière, effrayée mais admirative, en

présence de cet homme redoutable, s'était abandonnée à la joie de

l'amour. Ils allaient se marier.

--Tu viendras à mon mariage, demain, vieille canaille, dit Lulusse à Un

Tel. J'enterre ma vie de gouape. Je veux devenir un citoyen patenté, un

comme les autres. On restera bon vivant, et la bourgeoise ne s'ennuiera

pas avec moi. Pour ce qui est de la rigolade, on sera toujours là pour

un coup.

Satisfait de s'être fait une vie régulière, Lulusse retrouvait sa

gouaille et ses allures orgueilleuses.

Un Tel, le lendemain, se rendit au mariage. La cérémonie fut dénuée

d'inutile pompe, le maire officia avec simplicité. C'est alors que

la noce commença. Chez un traiteur bourguignon, la famille et les

amis étaient assemblés. La table, chargée de bouteilles et de fleurs,

ressemblait à l'autel de quelque divinité païenne; l'or et le rubis des

vins miroitaient au soleil.

Lulusse rayonnait, comme le vin. Il narrait des histoires de guerre,

il enluminait avec joie des aventures qui ne laissaient pas que d'être

gaies en elles-mêmes; il évoquait, parmi les compagnons de jadis, les

innocents, ceux dont les malheurs bêtes ou la peur instinctive font

le bonheur d'un bataillon. Il y avait Masclet, qui tombait dans les

trous d'eau et qu'il fallait repêcher avec une crosse de fusil; il y

avait l'ordonnance du capitaine, celui qui préparait à son officier

des choux-fleurs à la mayonnaise; il y en avait d'autres, bons drilles

en somme, et si délicieusement niais! Puis, du plaisant à l'héroïque,

Lulusse contait ses anciens exploits. Un Tel abondait dans ce sens,

aimant à revoir ainsi toutes les figures heureuses ou tourmentées

qu'ils connurent.

Deux vieux parents, des ouvriers du faubourg, admiraient cette jeunesse

qui n'avait pas tremblé dans la tempête. Les femmes riaient ou

s'apitoyaient, selon la couleur des récits, cependant que le fils d'une

voisine, indifférent à ce tumulte humain, dévorait avec une ferveur

animale les gâteaux délaissés. La petite mariée contemplait son homme.

Comme il était beau, et quelle émotion elle avait ressentie quand,

selon une plaisanterie classique, il lui avait enlevé sa jarretière.

--C'est pas tout ça, les amis, on va danser! invita Lulusse.

Les servantes écartèrent la table. Une vieille demoiselle, pianiste

attitrée des noces, dont le concours avait été sollicité, se mit au

piano, et l'on dansa.

Lulusse qui, pour fêter un tel jour et par orgueil d'homme, portait

une jambe mécanique, enleva sa femme et se mit à tourner follement.

Soudain, il pâlit et s'affaissa. Il sentit une honte infinie l'envahir.

Sa jambe s'était brisée; l'appareil gisait à terre, ridicule avec sa

carapace de cuir et de nickel. Les danseurs, emportés par leur élan,

bousculaient l'objet, sans y prendre attention.

Tandis que la pianiste continuait à marteler ses rondes entraînantes,

la petite mariée, compatissante, posa sa fine main sur le front de

l'infirme, qui se mit à pleurer.

Un tel de l'armée française · 第 37 / 157 题