Un Tel, au cours de sa permission, rendit visite au Salon littéraire le
plus estimé de la guerre. Toujours il exista un cercle, choisi entre
mille, où se groupèrent les beaux esprits et les caractères originaux
de l'époque. Une agréable loi a voulu qu'une femme fût la reine de
ces cénacles où s'organisèrent des révolutions, où se créèrent des
renommées.
La femme est, de par sa grâce innée, un aimant. Elle attire, sans
violence, les êtres les plus divers. L'art des femmes est de savoir
se rendre à la fois toutes-puissantes et impersonnelles; elles
président leur salon et, pourtant, il semblerait qu'elles s'effacent
et disparaissent pour laisser place à leurs invités, à la manière de
ces vieux pastels dont les couleurs évanouies gardent, quand même, leur
souveraine lumière. Tel le ver méprisable s'insinue au cœur des roses,
de vils personnages hantèrent, eux aussi, ces endroits privilégiés.
Celui-ci n'échappait à aucune des lois qui font les grands salons
littéraires. Une femme le présidait. D'une beauté assez froide, vêtue
avec une recherche grave, elle n'inspirait pas le désir, mais on
aimait à l'admirer pour sa noblesse de Tanagra immobile et jolie.
De jeunes écrivains et des maîtres du verbe, des espoirs et des
regrets, les sommités de l'art et ses apprentis se groupaient
autour d'elle. Enfin, pour que ce salon ressemblât parfaitement à
ses devanciers, quelques canailles prétentieuses y encombraient les
fauteuils.
La chronique méchante assurait que d'aucuns y venaient uniquement pour
y savourer des gâteaux, de cinq à sept, une fois par semaine.
Né de la guerre, ce salon ne vivait que d'elle, mais avec noblesse
et sans profit. Une pensée pieuse avait présidé à sa création. La
prêtresse de cette tendre chapelle rêvait, rien moins, que d'honorer
les écrivains morts à la guerre, blessés ou prisonniers, de les aimer
dans leurs œuvres. Quelques paroles étaient offertes au disparu; de
belles voix disaient les pages les plus éloquentes de son œuvre, et
l'on se séparait en communiant dans le souvenir du cher absent, dont
le corps avait été broyé par un obus implacable, mais qui, néanmoins,
grâce à son génie naissant, laissait une âme immortelle.
Hélas! le beau rêve de la plus belle des femmes de lettres ne se
réalisait qu'imparfaitement. La faute en était aux personnages
frivoles dont l'indifférence narguait la tendresse des convaincus. Il
est dommage que le monde littéraire soit peuplé de mufles, car il y
éclôt de nobles idées. La honte de ce nouveau salon fut d'y admettre
certaines gens du boulevard, dont un pseudo-poète qui se permit,
déchet humain immobilisé, d'exalter en vers patriotiques le courage
des soldats. Ce versificateur à monocle, une tête de Baudelaire pour
cantiniers, célèbre pour ses invectives à l'égard de Racine, créait une
sorte d'amertume dans un lieu où ne devait régner que l'admiration la
plus affectueuse; il était la lie du plus pur des vins.
Des femmes bavardes troublaient de leurs confidences irritantes
l'émotion des plus chers instants. Certaines petites cabotines se
paraient, selon le rite du jour, de robes aux couleurs diverses, rouges
en l'honneur des blessés, noires pour les deuils; elles eussent aimé en
arborer de tricolores.
De faux héros parfumés, le torse moulé en un dolman soyeux, décorés
d'ordres inconnus, osaient se joindre aux vrais soldats sur qui
subsistait, malgré les soins décents, la boue tenace de Verdun.
On y fêta de jeunes écrivains admirables, dont la mort fut un exemple;
des mutilés qui, de leurs mains broyées, ne pourront plus écrire; des
prisonniers, dont le rêve est enclos en des fils barbelés, quelque
part, dans un camp silésien.
Certaines heures y furent poignantes, témoin celle où un vieillard vint
exprimer sa douleur sur la mémoire d'un jeune, regrettant de vivre en
un temps où les anciens se voyaient obligés d'orner de couronnes les
tombes où reposent des poètes de vingt ans.
Un Tel fut heureux d'avoir connu, au cours d'une brève permission,
le seul lieu où se pratiquait, en des rites nouveaux, la religion du
souvenir.
On peut revenir au front avec une âme moins irritée contre
l'indifférence du civil quand le hasard vous fit rencontrer, chez lui,
un peu de cette fraternité souriante et de cet esprit de corps qui
reste l'apanage du combattant.