UN TEL A TRÉBIZONDE

Vers ce pluvieux automne, le quatrième de la guerre, Un Tel eut la

joie, longtemps espérée, de revenir en permission. Quatre saisons

semblables, quatre manières différentes de combattre. Le premier

automne fut mouvementé, imprévu; on y connut des périls et des

triomphes miraculeux; le second, illuminé par les soirs victorieux

de Tahure, sut redonner l'espérance aux cœurs les plus désabusés; le

troisième nous fit perfectionner nos méthodes scientifiques de guerre:

la Somme nous valut, en effet, des succès parfaitement organisés,

d'où le hasard était banni; enfin, le quatrième automne, terminant

avec honneur la bataille de Verdun, affirma la puissance de notre

machinisme, de notre chimie et de nos armements.

Si l'art de la guerre se transformait, mûri, perfectionné par les

événements et le temps, Un Tel put juger que l'esprit de l'arrière

subissait des transformations plus radicales encore.

Lors de sa convalescence, le soldat avait connu quel égoïsme inavoué se

cachait sous les sympathies apparentes du civil; il avait jugé, sans

en tirer rancœur, la faiblesse et l'outrecuidance des faux soldats

qui pavoisaient la ville d'un azur menteur. Sa permission lui fit

connaître tout un peuple nouveau, né de la guerre et vivant de ses

profits, vermine dorée grouillant dans le Paris libre et fier de jadis.

Combien, hélas! d'esprits frivoles et désœuvrés se joignirent à cette

horde mercantile, croyant être suprêmement élégants en affichant

la sorte d'indifférence souriante qui prend, chez le civil, le nom

immérité de persévérance patriotique. L'art de tenir devint rapidement

une mode criminelle, masquant les appétits féroces et les mille

lâchetés endormies au cœur des hommes.

Un Tel avait lu, dans sa jeunesse, un roman qui l'avait séduit

étrangement, tel un poison magique ou un maléficieux opium. La mère

d'Un Tel lui offrait tous les jeudis un magazine illustré écrit pour

l'enfance. Le gamin y découvrit _Les Vautours du Bosphore_, sorte de

récit romanesque des derniers jours de Trébizonde.

On y voyait de beaux cavaliers venus des mers mortes pour adorer des

vierges esclaves. De jeunes femmes d'Anatolie jouaient de la guzla,

le soir, dans les jardins où chantaient des fontaines. L'empereur se

prélassait parmi les tentures et les soies écarlates. Les courtisans

se livraient à des chasses magnifiques, précédés d'une meute hurlante.

Des processions traversaient la ville; les soldats inclinaient leur

large glaive lorsque passaient, adorés des foules, entourés d'enfants

extasiés, les ostensoirs d'or.

Toute cette foule pieuse, amoureuse, artiste, ne voyait pas venir vers

elle, traversant l'orageuse poussière du désert, les janissaires

de Mahomet II, les troupes cruelles et innombrables, montées sur

des éléphants blancs. Les savants, les théologiens, les musiciens

tentèrent trop tard de conjurer l'orage qui les menaçait; ils

cherchèrent alors des formules prestigieuses, des rythmes harmonieux,

des parfums raffinés dont le pouvoir arrêterait les légions ottomanes.

Les étendards furent hissés sur les remparts, les aristocrates se

couvrirent de cuirasses où rutilaient des diamants et des fleurs.

Mais tant de splendeur déployée sous le soleil n'attendrit pas le

mammouhd; il renversa les remparts pavoisés, fit enfermer les belles

Trébizondines en des sacs que les janissaires précipitèrent dans le

Bosphore; il brisa les ostensoirs, les calices, déchira les précieuses

draperies; il fit abattre les derniers enfants des Comnènes, empereurs

de Trébizonde. La reine dut défendre, contre les vautours du Bosphore,

les cadavres ensanglantés des sept princes, cependant que la fille

aînée des Comnènes, Anna, apostate, épousait le sultan. Les vaincus

de Trébizonde, sans honte, organisèrent des festins, confiants en

l'immortalité de leur race; leurs femmes dansèrent nues devant

le conquérant. Les porte-lyres, les déclamateurs, les choristes,

délaissant l'orthodoxie chrétienne vaincue, entonnèrent des hymnes

vibrants à la gloire du Coran. Des juifs se répandirent dans les

harems, vendant les colliers et les bracelets qu'ils avaient arrachés

aux vierges noyées dont les corps avaient échoué sur les rives.

Un Tel s'était enivré de ces images où les combats, la volupté, la

fortune et la mort se heurtaient mystérieusement. Il avait relu cent

fois le naïf roman, lui donnant une portée symbolique.

Permissionnaire, le soldat eut la sensation directe de tenir en sa main

durcie la clef d'or qui lui permettrait de pénétrer le mystère de toute

chose. A la lumière de ce roman dérisoire, que son imagination de poète

avait réenfanté, le soldat comprit parfaitement les situations de son

temps, les idées de ceux qui l'entouraient. Il crut, au cours de sa

permission, faire, après tant de voyages sur l'Yser, la Marne et la

Meuse, une promenade étrange sur les rives perfides du Bosphore.

Quand il quitta la gare enfumée où toute une foule curieuse se

pressait, désireuse de voir les soldats boueux, les vrais, les

revenants du front, il ne lui sembla pas, dès l'abord, que la grande

capitale orientale était si différente de Paris.

Les rues étaient animées. On y remarquait des soldats de toutes les

nations. Des hommes, vêtus de complets dont la coupe s'apparentait à

la tenue militaire, erraient, fumant de prétentieux cigares. Un Tel

sut que ces beaux spécimens de l'espèce masculine, fortement musclés

et doués d'une incomparable vigueur, étaient des indispensables

sans lesquels on ne saurait assurer la vie des ministères et

sous-secrétariats qui sont, en Orient, comme en France, l'âme même de

la nation.

Un Tel désira connaître les quartiers centraux de la cité. Il s'en

fut aux boulevards, où régnait une vive allégresse. Tout un peuple

de courtisanes aux toilettes provocantes se laissaient lutiner par

des Espagnols petits et bruns. Des Suisses, de nobles citoyens de

tous les Etats neutres du monde buvaient force chopes, aux terrasses,

en devisant. Leurs idiomes mélangés composaient, sans doute, le plus

splendide des éloges en faveur de la nation guerrière qui, malgré sa

douleur cachée, les recevait dans ses brasseries accueillantes. Certes,

on aurait eu quelque difficulté à croire, en voyant cette grande

kermesse, à la présence proche des troupes mahométanes. Pourtant, un

certain communiqué militaire annonçait que des combats acharnés avaient

eu lieu à quatre-vingts kilomètres de Trébizonde.

Pour connaître l'esprit d'un peuple, il n'est tel que de lire ses

gazettes. Les feuilles importantes, celles à fort tirage, représentent

un esprit commun, assez éloigné du caractère réel de la nation. C'est

dans les petites revuettes que l'on découvre les pensées cachées, les

désirs vrais, les colères de la foule.

Un Tel acheta de multiples hebdomadaires. Il y vit avec plaisir que

l'amour demeurait, en Orient, l'occupation primordiale de tous. Il

s'agissait là d'un amour frivole et sans portée sérieuse, d'une joie

légère, d'un aimable échange de bons procédés entre gens de sexes

différents. Des aviateurs y quémandaient l'amour de femmes généralement

blondes et fortunées; des secrétaires aux armées ambitionnaient à

gagner un cœur, grâce à une formule magique; il suffisait de prononcer

ces mots énigmatiques: Secteur postal tant.

Certains hebdomadaires politiques reflétaient des âmes d'une

incomparable énergie; on y luttait, sans crainte, contre le

cléricalisme ou la démocratie, adversaires dont la force doit être

formidable, puisque, malgré des siècles de polémique, nul ne parvint à

les abattre.

Un Tel se rendit compte, également, que les modes importaient à

Trébizonde. Il admira que l'on pût se passionner, en temps de guerre,

pour la coupe d'un manteau, le style d'une robe. Cela prouvait un calme

dans la souffrance, une possession de soi-même, une maîtrise des nerfs

dont les Parisiennes eussent été certainement incapables. Qu'il y ait

une littérature de modes, n'est-ce pas la preuve irréfutable que la

vie nationale est équilibrée, que les Barbares ne sont pas arrivés à

ébranler le moral des citadins?

Fallait-il aussi qu'à Trébizonde on poussât jusqu'à l'excessif l'amour

de l'armée, pour que des hommes n'ayant jamais été aux tranchées

consentissent à se chausser d'immenses bottes, à revêtir de lourds

manteaux, à s'habiller avec la rudesse et la simplicité du soldat.

Les quotidiens ravirent Un Tel. A les lire, il retrouva l'Orient

merveilleux des «vautours du Bosphore». Ce n'étaient qu'assassinats

mystérieux, vols de documents, disparitions énigmatiques. Un jeune

voyou, devenu une personnalité trébizondine, avait été étranglé en

prison avec un lacet de soie. Des juifs qui, jadis, eussent porté,

peinte à leur dos, la croix jaune infamante, avaient fondé des agences

chargées d'injurier les honnêtes citoyens, de les accuser des pires

crimes. Un pacha, riche comme un conte des _Mille et Une Nuits_,

entouré de femmes empanachées et ruisselantes de pierreries, avait

acheté des consciences de proconsuls et tissé avec des fils d'or,

contre sa patrie, la trame la plus infâme. Une danseuse qui se disait

Hindoue et se peignait au brou de noix, belle comme la Vénus Aphrodite,

après avoir charmé de sa danse voluptueuse Trébizonde en émoi, avait

vendu les plans du grand état-major.

On ne pouvait imaginer un tel romanesque, et les «Vautours du Bosphore»

eux-mêmes étaient surpassés.

Pauvres vautours, acharnés sur des cadavres d'enfants impériaux,

la nouvelle Trébizonde a des vautours d'une autre envergure, des

carnassiers à tête de citoyens qui déchiquettent de la chair vivante,

de la bonne chair de soldat! Celui-ci, désireux de s'offrir des

danseuses et des automobiles, à peine sorti d'une prison d'enfants,

rentra dans une cellule de grande personne, ayant planté son bec acéré

dans le dos de ses compatriotes en armes. Cet autre brassait des

affaires de trahison, par milliers, avec un sourire débonnaire, se

nourrissant de mets exquis, buvant les plus fines liqueurs. Combien de

vierges d'Anatolie et d'ailleurs avaient, pour un peu d'or étranger,

subi les caresses de ce pacha?

Heureusement, toutes les nations cultivées subissent une tyrannie

puérile et charmante, celle des petites revues littéraires. L'esprit

du lecteur en sort rasséréné. Trébizonde se devait d'avoir des poètes

abstraits chez qui l'amour de l'obscurité compensait celui des

belles-lettres.

A la terrasse d'un café célèbre pour sa clientèle littéraire et

théâtrale et qui porte le nom d'une ville où l'on aspire à mourir

de l'avoir contemplée, Un Tel eut la joie de se mêler, anonymement,

à une foule glorieuse. Les plus spirituels d'entre les critiques

trébizondins, des hommes de théâtre, des managers, des actrices, le

monde cinématographique, tous ceux que l'on admire et qui s'admirent

encore mieux, discutaient en buvant du porto.

Ces gens eussent pu, comme le vulgaire, disserter à perte de vue sur

les opérations des armées. Ils tenaient à montrer que les pires maux ne

sauraient troubler en rien une forte race. Le jeune premier exprimait

en termes mesurés son opinion sur la récente générale du Théâtre

Impérial et le jeu ridicule d'un autre jeune premier, son concurrent.

Les cinématographistes vilipendaient les firmes nouvelles, reprochant

aux éditeurs de déformer, par malice, la souplesse de leur jeu et

leurs traits sympathiques. En souvenir, les imprésarios déshabillaient

les actrices. Mais, agités par la fièvre du soir et les vapeurs des

vins, c'est lorsqu'ils expliquaient leur rôle national qu'il fallait

les voir. Ils se retrouvaient une âme semblable, une même manière

d'observer les événements, un égal désir de ne pas y participer.

Jouer des rôles enthousiastes ou gais, appelés à soutenir le moral du

soldat; écrire des pages émouvantes sur les combats, tels devaient être

leurs rôles en temps de guerre.

Un Tel se souvint d'avoir entendu, à Paris, lors de sa convalescence,

cette aimable romance sur la conservation des élites; ce n'était alors

qu'une théorie, timidement exposée. A Trébizonde, le droit de préserver

sa vie pour le bien-être de tous et la perpétuation de la race était

accordé à toute une phalange de jeunes seigneurs du théâtre et de la

presse qui, par leurs attitudes conquérantes et leur crâne élégance,

donnèrent à Un Tel le sens exact de son infériorité.

Combien les vulgaires soldats, retenus au désert et qui se font écraser

par les éléphants sacrés du mammouhd, sont de médiocres défenseurs de

la patrie, comparés à cette génération fleurie de fils d'académiciens

et de jeunes premiers, amants des plus célèbres hétaïres de la cité ou

pâles androgynes qui poussent l'amour des hommes jusqu'au plus raffiné

des orientalismes.

Un Tel fut confus de n'être qu'un rustre. Il sentit que ses mœurs

normales, sa brutale santé étaient un défi à l'élégance et à la grâce

de ces enfançons vers qui montait l'encens des élites trébizondines.

A Paris, il est des gens qui pensent encore que tout honneur et toute

joie doivent revenir à ceux qui se battent dans la fange, se noient

dans les ravins inondés ou meurent d'épuisement, par les nuits de

tempête, comme des loups. A Trébizonde, on estime au contraire qu'une

précieuse jeunesse, conservée prudemment dans un service d'intendance

ou de photographie, est autrement utile à la vie nationale. Elle

entretient l'élégance et le bon ton dans les rues de la cité; il est

bien qu'on la voie s'amuser, aimer et boire; elle permet de dire aux

étrangers: «Malgré les flèches qui nous viennent des lointains archers

du sultan, nous sommes un peuple aimable et joyeux!»

Les Trébizondins sont gens d'esprit. Ils ont cette forme d'esprit

supérieure: la rosserie. Dans les pâtisseries où patrouillent les

sectionnaires des administrations, ceux qui portent des abeilles

brodées sur leur pourpoint, le combattant est gentiment nommé le P. B.

D. F., autrement dit le Pauvre Ballot du Front. Certes, on le considère

à sa juste valeur. Il est un rouage nécessaire, une utilité, comme

les œufs dans l'omelette. On l'aime aussi pour sa tenue pittoresque;

mais, toutes considérations sentimentales écartées, qui donc oserait

soutenir, à Trébizonde, qu'un soldat ayant l'audace de demeurer dans la

boue ou la poussière, durant plusieurs années, n'est pas cette chose

sympathique en somme et naïve que les gens spirituels ont appelé le P.

B. D. F.

Le roman ridicule et somptueux où Un Tel berça son désir d'aventures

n'avait pas exagéré, qui montrait les Trébizondins, à la veille d'être

égorgés, chantant sur leurs remparts. Les descendants des invertis et

des apostates de l'ancienne ville impériale n'avaient pas démérité de

leurs ancêtres. Ce peuple de marchands, de poètes, d'amoureuses et de

comédiens était le même que celui qui laissa mourir les enfants des

Comnènes et permit que leurs jeunes corps fussent la proie des vautours.

Irrité, mais heureux quand même de s'être mêlé à toute cette vie

prestigieuse et clinquante, Un Tel désira quelque repos. Il erra en

de paisibles quartiers où des artisans travaillaient le fer et le

bois. De vieilles femmes usaient leurs pauvres yeux à tricoter pour

les soldats. Il vit de maigres femmes plier sous de lourds fardeaux,

avec une abnégation, une ténacité qui faisaient d'elles les obscures

amazones d'une guerre misérable. Il connut la peine du peuple, les

courses infinies qu'il faut qu'une ménagère fasse pour nourrir son

enfant. Il rencontra des bambins, dont les pères étaient tous morts en

défendant la patrie, qui revenaient de l'école, une petite serviette

sous le bras, en jouant comme des moineaux. Une jeune fille les

accompagnait, grave de toute cette maternité charitable qui la poussait

à soigner les orphelins. Un Tel apprit avec joie qu'à Trébizonde des

infirmières bénévoles veillaient au chevet des soldats mourants. Il sut

d'admirables dévouements, des générosités splendides.

Il pouvait, maintenant, retourner vers les gares d'embarquement, loin

du Bosphore chanteur et lumineux, rejoindre les grandes concentrations

militaires, suivre son régiment dans l'hiver et la nuit.

Un Tel avait la conviction qu'à l'arrière un peuple de vieillards, de

femmes et d'enfants s'associerait, la paix revenue, aux aspirations

des soldats; il devinait que, sous les ors menteurs et les voiles

fastueux de la Trébizonde moderne, vivait une humanité charitable.

Peut-être faudrait-il chasser des rues de la cité quelque pacha

attardé ou quelque inverti trop lyrique; mais, cette besogne sanitaire

accomplie, Trébizonde n'en serait pas moins la plus belle, la plus

harmonieuse et la plus libre des capitales du monde.

Un tel de l'armée française · 第 35 / 157 题