LES PARADIS ARTIFICIELS

Il est des heures d'amertume où le soldat n'a plus cette âme réjouie

qui le fait pareil aux enfants. Un Tel se sent alors isolé, parmi le

peuple des camarades, ironisé de ceux qui l'entourent, abandonné de ses

amis, l'âme en dérive. Ne pouvant avoir les réalités somptueuses de son

désir, il rêve de bonheurs inconnus, il aspire à d'impossibles joies.

Vivant en de magnifiques mirages où le viennent bercer les ombres des

plaisirs disparus, enivré par la magie de sa vie antérieure, il sent

alors le bouquet des vins de sa jeunesse revenir à sa lèvre.

De simples lectures lui sont une occasion d'oublier sa misère.

Hélas! Combien peu d'écrivains peuvent consoler et réjouir les cœurs

taciturnes. Il est difficile d'aimer avec la foi des simples lorsque

l'on a une âme compliquée, habituée aux mystères des idées, aux

passions agitées, à la frénésie de la chair.

Pourtant, le bonheur n'est réel que s'il naît d'une affection pure,

et la joie la plus vive est encore celle qui jaillit, sans fièvre, de

notre cœur. Cette rare joie est fuyante, et vainement l'homme tente

de la retenir. Les paradis artificiels du soldat, les rêveries qui

l'enchantent sont d'une matière éphémère et fragile; il faut, pour

entretenir leurs doux feux, y mettre un soin d'artiste qui n'est guère

compatible avec la brutalité des choses militaires.

L'idée d'un Dieu affable et protecteur, conçu dans l'imagination d'Un

Tel, ne suffit pas à son rêve; il lui voudrait une forme sensible, des

couleurs et des lignes déterminées.

Un Tel aime les femmes, et celle qui les incarne toutes, sa femme,

parce qu'elles sont de chair, avant que d'avoir les vertus et les

beautés de l'esprit. N'en aurait-il jamais eu qu'une image, il la

chérirait peut-être, cette femme élue, pour la splendeur inconnue et

désirable que les lumières et les ombres lui révéleraient. Un Tel ne

peut aimer Dieu de cette sorte. Au temps où croire en la religion du

Christ était sacrifier sa vie, il eût été le plus ardent des martyrs.

Le catholicisme n'étant plus qu'une organisation sociale, puissante

et parfaitement policée, Un Tel n'y découvre point ce feu où l'homme

rêve de réchauffer son cœur glacé. Aussi, ne pouvant avoir une

religion fortifiante et las de chercher au ciel l'impossible bonheur,

tente-t-il de réaliser ici-bas, par des artifices humains, des paradis

consolateurs.

Les émotions littéraires, musicales ou plastiques, la lecture d'un beau

livre, l'audition d'une musique chère, la vue d'un paysage harmonieux

sont des moyens immédiats de recréer le mirage.

A lire _Laurette ou le Cachet rouge_, d'Alfred de Vigny, dans une

mince édition aux jolis caractères, Un Tel évoque à la fois toutes les

lectures qu'il fit et ses amours, dont certaines eurent la simplicité

de ce conte; il y prend une leçon de tenue et de grandeur, admirant le

style grave et volontairement châtié de cet écrivain magnifique qui,

délaissant le vain falbalas des phrases, ne voulut, pour son œuvre,

d'autres pompes que celles austères et rares de la noblesse d'esprit.

C'est ainsi qu'Un Tel oublie, dans un livre, l'égoïsme de certains, la

vilenie des autres et toute cette gadoue sanglante qui l'entoure.

Dans un petit village bombardé, les musiciens du régiment, en rond,

exécutent avec un art inégal les morceaux de leur répertoire. Les

cuivres sonnent, entre les murs croulants, comme s'ils voulaient

renverser, à leur tour, les fermes que les obus négligèrent.

Allègre ou mélancolique, la musique est douce à l'ouïe du soldat;

elle ajoute à la douceur illuminée du soleil un rayon d'or sonore

et communique à tous une sainte ivresse, à laquelle Un Tel ne peut

échapper.

Le public est rare, qui cherche l'émotion sacrée auprès des cuivres.

Quelques fantassins baladeurs viennent écouter les airs mille fois

entendus; des automobilistes américains, graves, vêtus avec soin,

méticuleusement rasés, ont tenu à assister à cette manifestation d'art;

ils y ont mis la solennité qui jamais ne les quitte, honorant ainsi,

par leur maintien correct, le pays qu'ils représentent et celui qu'ils

viennent visiter.

Un enfant, sale et dépenaillé, sorte de Poil de Carotte meusien que

l'éclatement des bombes ne trouble pas, suit avec une fièvre visible le

rythme de l'orchestre; il se balance, tout son petit être enlevé par

les mesures alternées des marches ou des berceuses; on dirait une de

ces danseuses ingénues des Indes qui, sur des airs barbares, miment les

passions des hommes. Le gosse est possédé d'un esprit de flamme, car

voici que retentissent, volupteuses et lentes, les premières mesures de

_Lakmé_.

La fraîcheur des forêts lointaines, la douceur de s'aimer dans les

temples, il n'est rien qui échappe à la sensibilité d'Un Tel. Pareil

à l'enfant enivré, il suit les mouvements de la vague sonore. Mais il

évoque encore des sensations plus fines. Il revoit les belles soirées

d'opéra-comique où _Lakmé_ l'enchantait. Il était prostré dans un coin

ombreux de ce poulailler célèbre où tous les bohèmes et les midinettes

de Paris viennent oublier leur misère. Il avait, auprès de lui, une

maîtresse à la gorge frémissante et nue, qui portait, avec une grâce

perfide, de petites robes de liberty parsemées de fleurs.

Un Tel, alors, se sentait une âme d'empire, des désirs conquérants, un

orgueil illimité, tout cet azur avait été chassé du ciel. Mais, voici

que la musique rendait, divin artifice, les joies perdues, qu'elle

apportait sur ses ailes invisibles les parfums de l'amour, le frôlement

des chairs, la féerie des spectacles, le plaisir infini de Paris.

Un Tel, mieux encore que les émotions créées par la musique, le livre

et les spectacles changeants de la nature, aime la griserie qui lui

vient de ses propres idées.

Précieux artifice que l'idée, nimbant d'une apparente beauté les

réalités les plus dures. C'est par elle que l'on croit à la nécessité

du sacrifice. Elle permet de mourir avec abnégation, de subir les pires

maux, de vivre dans la fiente, de se nourrir de viande pourrie, d'être

un soldat.

Il est évident que trois années de guerre ont transformé les idées

d'Un Tel. Il avait rêvé d'actions triomphales; il se voyait fortuné,

admiré de tous. La guerre lui apprit à être heureux dans la simplicité,

comme d'autres, mécaniquement, de comptables qu'ils étaient avant la

mobilisation, sont devenus d'estimables cuisiniers.

Nombre d'idées ont été renouvelées par les événements tragiques de ces

temps; mais, de toutes celles dont la pensée d'Un Tel est occupée, les

idées de guerre, nées de la grande épreuve, priment impérieusement. Un

Tel, au cours de multiples conversations, dans les cantonnements et

les sapes, se fait l'apôtre d'un droit nouveau, aux règles dures et

inflexibles.

Certains ignorants de l'arrière, esprits incompréhensifs, osent

prétendre que les soldats, au retour, se précipiteront égoïstement sur

les joies de ce monde et qu'ils se hâteront de jouir en compensation de

toutes les privations subies. Le droit nouveau, né dans la tranchée,

s'oppose absolument à cette conception basse de la vie future des

soldats victorieux.

Un Tel a décidé de faire survivre, chez les citoyens, l'esprit de

fraternité et de dévouement qui anime les soldats. Il défendra, au nom

de ceux qui se sont battus, au nom des morts, le droit des combattants

au bien-être, à la vie équilibrée.

Grouper les soldats de la guerre, ceux qui vraiment l'ont faite; être

une force raisonnable et puissante et imposer aux pouvoirs publics

la volonté des hommes qui firent la France victorieuse, telle est

l'intention d'Un Tel.

Son programme social est simple. Il veut secourir les victimes de la

guerre en mettant à contribution les fortunes des munitionnaires,

commerçants enrichis au cours de la tourmente, qui se doivent de faire

vivre les enfants et les veuves des héros. Il faut à tout prix, une

révolution fût-elle nécessaire, extérieurement à toute idée politique

ou confessionnelle, exiger qu'une place honorable soit accordée aux

combattants dont les sacrifices et les efforts surent assurer la

continuation de notre vie nationale.

Ces idées consolent Un Tel et lui font une auréole de joie et

d'espérance. Ceci n'est pas un précieux artifice, certes; les idées

sont des maîtresses dont Un Tel a connu, sans jamais leur en tenir

rancune, l'implacable infidélité. Néanmoins, il advient que celles-ci,

nées dans le plus formidable des orages, défiant les vents contraires,

ont une particulière vigueur. Ce ne sont plus de tendres musiques

faites pour bercer l'ennui et la rancœur des soldats; elles ont la

souplesse et la vigueur des choses vivantes; elles s'imposeront,

animant les discussions sociales, soulevant les foules obscures et

réaliseront le miracle d'avoir fait naître et mourir, en un siècle

ingrat, pour les simples et les pauvres glorieux, les raisins de la

Terre promise.

Un tel de l'armée française · 第 32 / 157 题