Ainsi: «Qu'ouest-ce que c'ouest? Il y a une fusée dans le secteur?»

Sereine ironie où le combattant se joue de sa misère et crainte

inavouée! Comment? On jouit ici d'un bien-être parfait, l'ennemi est

invisible et silencieux, et voici qu'une fusée atteste sa présence et

sa vigilance. Il est vraiment ridicule que des adversaires indélicats

veuillent troubler la paix d'un secteur et nuire au bien-être

inconstant du soldat. «Qu'ouest-ce que c'ouest?» Question gouailleuse,

qui témoigne à la fois du désir d'être renseigné et de l'indifférence

relative où l'on est de savoir exactement ce qui se passe.

«Versailles! Tout le monde descend!» est d'une parfaite abnégation. Si

les obus s'écrasent dans le boyau où les fantassins, aplatis sur le

sol, attendent d'être pulvérisés, une voix s'élève, attestant ainsi que

la mort est égale pour tous: officiers et soldats.

Toute cette joyeuse bande de jeunes voyageurs, jadis partis vers les

paysages heureux de la fortune et de l'amour, descend dans les gares

obscures de la mort. Tout le monde abandonne le voyage. Est-il si dur

de s'arrêter ainsi? Que non! Tout au moins, on aura la fierté de

le taire. La vie était une promenade agréable, courte et souriante;

voici qu'il faut descendre du train bruyant; descendons en chœur, avec

l'harmonieux ensemble des troupes bien dressées.

Certes, le noir laurier n'est pas sans amertume. «On n'a pas idée de

ça à Clignancourt» est le reflet d'un regret attristé. Clignancourt ou

tel autre quartier affectionné, phare illuminant la misère du monde,

prisme de souvenirs dont chaque rayon réchauffe le cœur du soldat,

c'est le pays où l'on est né. En cet heureux secteur, l'homme vivant en

paix n'a pas idée de ce que peut être la souffrance. Il n'a pas idée de

ça. «Ça», ce sont les poux qui vous rongent, la charogne dont l'odeur

entête, la boue où l'on s'enlise et qui vous oppresse.

«Ça», ce sont les corvées serviles, la nuit, dans les ravins

marécageux, où traîne un gaz écœurant. «Ça», c'est la perspective de

n'être bientôt qu'un amas informe de vers et d'étoffes que rejettera

sur le parapet la pelle indifférente des pionniers. A Clignancourt,

lorsque les bars sont ruisselants de lumière et que le peuple s'enivre

de liqueurs multicolores, il fait bon errer à l'aventure dans les rues

animées. On ne pense pas alors à la nécessité qu'il y a de quitter les

belles dont la grâce est un enchantement et d'aller mourir, déchiré par

une aveugle mitraille. Certes, à Clignancourt, on ne saurait songer à

ces choses.

Mais c'est en la plus chère des affections humaines que le soldat, aux

heures d'angoisse, cherche un réconfort: «Pleure pas! Tu la reverras,

ta mère!» C'est, malgré sa vulgarité foncière, une parole de foi vivace

et d'amour.

Qu'importent les périls encourus, l'atroce soif et le sang versé, si

le combattant revoit sa mère, la sainte femme qui calmait les fièvres

d'autrefois en posant au front de l'enfant ses mains fines. Tant que tu

as une mère, fantassin, pourquoi verser des larmes? N'est-elle pas la

consolatrice, celle qui guérit de toute peine et fait oublier l'horreur

des explosions et des enlisements.

La revoir, leur mère, ce fut le suprême espoir de ceux qui sont

couchés, à jamais, dans les entonnoirs, la poitrine ouverte.

Le soldat est un pauvre qui se nourrit d'espérances.

«Vivement demain soir, qu'on se couche!» C'est l'espoir-type. Le

coucher, fût-ce dans la fange, c'est dormir et «mourir un peu», mourir

à la solitude sentimentale, à la fatigue, oublier. Etre au lendemain

soir, c'est avoir vécu deux jours de plus, c'est avoir deux jours de

moins à souffrir.

«Vivement le mois de mai, qu'on voie les fleurs!» Autre espérance:

voir les fleurs! C'est une modeste joie permise, en mai, à ceux qui

savent garder un cœur champêtre. Les citadins sont particulièrement

sensibles à cette résurrection des roses. En outre, depuis le prince

de Ligne, les soldats ont toujours eu le sentiment de la nature: ils

aiment en elle la protection que ses forêts leur donnent, la fraîcheur

de ses eaux et la caresse du soleil. «Vivement le mois de mai» est une

joyeuse sonnerie de trompette qui nargue l'hiver.

Espérer en l'avenir est une manière de se satisfaire d'illusoire et de

rêve qui n'empêche aucunement les combattants d'aspirer à des joies

immédiates.

«Y a-t-il du rab de rab?» Question précise exigeant une réponse

satisfaisante. Il faut qu'il y ait toujours du rab de rab dans la

répartition des aliments. L'art du parfait caporal est de savoir

diviser une boîte de sardines en quinze rations égales et de faire en

sorte qu'il y ait du rab. Le rab de rab s'impose; il donne la sensation

de l'infini; il est nécessaire au moral des armées.

Avant que de manger et pour bien se battre, le soldat doit boire. Le

quart est nuisible en ce qu'il rationne le vin; seul, le bidon permet

que l'on satisfasse entièrement sa soif, surtout depuis qu'une autorité

bienveillante a imposé le bidon de deux litres. Le soldat lève son

bidon, boit à la régalade et dit: «Un coup de clairon pour la classe.»

Il faut être prévenant envers les camarades, d'où le mot connu de tous

ceux qui tournèrent dans les boyaux à la recherche d'une position de

première ligne: «Attention au fil!»

Sacré fil téléphonique, toujours présent, et qui vous coupe la face ou

s'attache à vos pieds! Par lui, néanmoins, on est relié à l'arrière; il

est une sorte de dieu favorable et taquin qui protège et persécute, à

la fois, ses fidèles.

Si la tranchée a ses mots, errant de la mer aux Alpes, les boyaux ont

les leurs: «Faites passer qu'on ne suit pas» est le plus répandu. On

ne suit jamais d'assez près, et la file est coupée par de multiples

accidents. Mais les hommes ont assez de philosophie pour savoir que

leurs camarades ne les abandonnent pas. On ne meurt pas les uns sans

les autres, n'est-ce pas? C'est pour cela que ceux qui ne suivent pas

prient qu'on les attende; ils veulent leur part de malheur.

Il est aussi des mots nés mystérieusement de la souffrance, éclos

en d'obscures cervelles et qui sont une merveille de sagesse et de

vérité. Ainsi: «Près du front, loin du cœur!», formule clairvoyante,

cristallisant fort bien l'indifférence du civil, le mépris inexprimé

mais certain de l'embusqué, la légèreté sentimentale de nombre de

femmes; toutes pauvretés de nos temps qui suffisent à justifier cette

autre parole vengeresse du front: «Y a un civil dans le secteur et il

ne tombe même pas d'obus!»

Un tel de l'armée française · 第 31 / 157 题