Il est juste que les combattants, ayant subi les pires peines,
reçoivent des honneurs. Certes, les honneurs ne sont pas toujours
répartis avec justice; néanmoins, l'intérêt que l'on porte aux soldats,
de quelque façon qu'il se manifeste, leur est très sensible. Aussi, Un
Tel fut-il ravi d'avoir été désigné pour escorter le drapeau de son
régiment quand les rois alliés vinrent passer en revue les troupes dont
l'audace reconquit les hauteurs de Verdun. Ce lui fut, au surplus, une
occasion inespérée de boire, de manger chaud et de se dépouiller de
toute sa vermine.
Quand il n'est pas déployé dans la lumière, entouré d'ovations et de
fanfares, le drapeau, protégé par une gaine de toile cirée, attend de
nouvelles gloires, couché dans un fourgon de ravitaillement. On a sorti
le drapeau de son ombre.
Sur les routes poudreuses, un autobus dont les flancs sont ornés de
lettres énigmatiques: R. V. F. (ravitaillement en viande fraîche,
disent les soldats) emporte l'escorte du drapeau vers un champ
d'aviation où grondent cent moteurs.
Les drapeaux de Verdun sont déployés.
En voici quarante aux franges dédorées, à l'étoffe en lambeaux, muets
symboles de maux effroyables. Le vent soulève leur écarlate. On dirait,
à les voir, un parterre de géraniums. Les hommes qui les entourent
ont des faces viriles et des yeux où, malgré eux, et en dépit de leur
volontaire ironie, se voit l'âme de la patrie.
Le peuple en armes est rangé derrière ses drapeaux. Ce sont des
paysans, des ouvriers. La force vit en eux de ceux qui, ayant
guillotiné leur maître et brûlé les demeures aristocratiques,
renversèrent tous les empires du monde.
Un Tel, immobile, et qui sentit jadis gronder en lui des colères de
régicide, se sent pris d'une grande émotion.
Un roi, le plus miséreux des rois de ce temps, chassé de ses terres
pour avoir refusé de trahir sa parole, passe en revue, aux accents
débonnaires de la _Brabançonne_, les troupes françaises. Il est grand
et distingué. Il semble, discrètement, essuyer une larme en saluant les
drapeaux.
Le peuple de soldats lui trouve fière allure; il l'estime pour sa
simplicité, certes, mais il aime surtout en lui cet air taciturne qui
sied aux grands capitaines. Magnifique et réservé, triste et cordial,
c'est ainsi que lui apparaît, nimbé de l'auréole du martyr, le roi,
celui qu'après boire et dans la fièvre des meetings, il nommait le
tyran, le ploutocrate, et qui n'est qu'un pauvre grand homme, chargé
de toutes les misères d'un peuple.
Les avions font dans le ciel d'aventureuses courbes, ils se laissent
choir en «feuille morte», ils descendent vertigineusement vers les
baïonnettes lumineuses et, soudain, se redressent. L'aviation danse, au
ciel limpide, toute une fantasia de métal et de flammes.
Les drapeaux, où souffle l'esprit le plus révolutionnaire du globe,
s'inclinent en présence d'une majesté. Il se fait une fusion, entre
le prince et la foule, comme si, se prêtant un mutuel appui, ces deux
forces comprenaient enfin la nécessité de leurs rôles réciproques.
Il y aurait quelque vanité à tirer de ce groupement sentimental imposé
par les circonstances, une conclusion sociale immédiate. Un Tel sait
trop bien, pour en avoir souffert, que, dans leurs imperfections
multiples, les vérités supposées les plus absolues sont sujettes à
transformation; néanmoins, il croit, en présence de tant de générosité
simple incarnée dans un homme, à la nécessité où nous sommes,
actuellement, de faire tenir le symbole de tout ce que nous aimons sur
une tête, fût-elle couronnée du bonnet phrygien ou d'un laurier d'or.
Les musiques jouent une fois encore la _Brabançonne_. Le roi s'éloigne,
cependant que les soldats, assis sur la pelouse, devant leurs
faisceaux, font une orgie de sardines et de confitures.