Voici des mots plaisants et cruels, ceux que l'on jette dans la mêlée,
avec violence, afin qu'ils rebondissent, de vallons en vallons, jusqu'à
l'arrière, et qu'ils y éclatent grenades insolentes, à la face du
profiteur de la guerre et du bourgeois suralimenté.
D'un métal étincelant et sonore, ils ne perdent, à l'usage, aucune de
leurs qualités vigoureuses.
«On les aura... les pieds gelés!» exprime à la fois la certitude d'être
vainqueur et celle de ne recueillir du noble effort généreusement
accompli que des misères et des souffrances. Qu'on les ait, celui
qui lutte n'en peut douter. Pourquoi se battrait-il, s'il n'avait la
certitude du succès? Il est assuré d'y avoir, également, les pieds
gelés.
«On les aura... les pieds gelés!» est un défi à ceux qui invoquent la
victoire, les pieds au chaud, le ventre à table. Juste leçon de choses,
cette phrase apprend aux égoïstes que les conquêtes ne se font pas en
portant des toasts et que tel discours pompeux ne saurait être comparé
à une heure de veillée nocturne, dans l'angoisse et la boue de l'hiver.
Mots où se révèle l'abstraction absolue de tout amour de la gloire,
combien vous êtes durs à l'égard de ceux qui ne connurent de la guerre
que les honneurs et les profits!
Certaines phrases du soldat masquent des sentiments hésitants et
troubles; ce sont des miroirs mensongers où l'inquiétude ne veut pas se
manifester, car il faut toujours avoir la pudeur de sa crainte.