C'est à la cote 304 que mourut un officier par ses soldats nommé le
Pote, c'est-à-dire le meilleur des amis, le fidèle compagnon, l'homme
intrépide et fraternel qui ne fut jamais égoïste, faible ou désemparé.
Pour être un pote accompli, il faut ajouter au plus chevaleresque des
caractères un extérieur plaisant et faubourien, une verve inépuisable
et commune. Il en est qui, meneurs d'hommes, aimés et victorieux,
demeurèrent incompris. Il n'y avait qu'un Pote dans les armées
françaises: il est mort à Verdun; mais son souvenir s'immortalise
dans les conversations des troupiers, comme si, couché par un obus
stupide, ce héros avait conquis dans la mort une vie plus riche et plus
expansive.
A de jeunes lectrices aux dents étincelantes, à l'œil noir, qui
partirent vers les Amériques, parées des pourpres de Racine, Un Tel
conta la vie du Pote. Sans doute, ces jolies hirondelles ont-elles, en
des mots exquis, appris aux rois des métaux la splendeur d'un homme
de chez nous. Des millions de dollars ont été peut-être offerts à nos
armes par un boyard que les gestes du Pote enchantèrent.
Pauvre Pote, c'était le bel homme dans l'expression conventionnelle
du mot. Il était de haute taille, dépassant d'une tête sa section.
Il avait un corps admirablement proportionné, la poitrine large, des
traits réguliers, une chair claire et veloutée d'enfant. L'infirmier
qui rapporta ses restes dans une toile de tente est à jamais angoissé
de n'avoir pu retrouver de cette architecture magnifique qu'un amas
informe et léger d'os brisés et de muscles sanglants.
Ami de l'école buissonnière et des jeux cruels, c'était un enfant
des Buttes-Chaumont, élevé à la diable, par une marchande des
quatre-saisons. Tracasser les gardes du parc, jeter des pierres dans
les vitrines de la pharmacie et attacher des casseroles à la queue des
chiens errants, telles avaient été les occupations principales du Pote
au cours de sa prime jeunesse.
Lulusse de Charonne et le Pote s'étaient rencontrés en des combats
singuliers, car ils courtisaient, à treize ans, les mêmes gourgandines.
Ensemble, ils avaient traversé à la nage le canal Saint-Martin,
narguant la police impuissante. Le soir, au Zénith-Concert, ils
accompagnaient la chanteuse de genre dans ses refrains excentriques.
Mais le Pote délaissa bientôt les bandes vicieuses de son quartier et
les amitiés équivoques; il se mit au travail, sa mère ayant à nourrir
six frères et sœurs qui chérissaient la soupe fumante et le pain frais.
Comme il aimait les chevaux, qui sont de grands camarades silencieux,
il se fit charretier. Le métier est dur. Il faut se lever à l'aube,
panser les bêtes, nettoyer et gratter le harnachement, atteler, partir
dans Paris, éviter les accidents. Un charretier modèle sait garder
des chevaux propres, il leur épargne la fatigue. Il y a là toute une
science difficile à acquérir. A quinze ans, le Pote menait la pierre
de taille, attelant à six chevaux, gagnant des journées d'homme qu'il
rapportait fièrement à sa mère.
Doué d'un appétit formidable, il dévorait des livres de viande,
copieusement arrosées de vin du faubourg, heureux de se dépenser pour
les siens, glorieux d'avoir été, par le malheur, élevé à la dignité de
chef de famille. Il n'eut alors que des amours passagères, ne voulant
point délaisser sa vieille, celle qu'il appelait son copain, la grosse
ménagère aux mains rouges qui lui lavait son linge, l'affectueuse
gardienne qui l'avait bercé quand il était un gosse.
A la caserne, le Pote fut le type accompli du mauvais soldat,
irréductiblement indiscipliné. Certes, il manœuvrait avec vigueur, on
ne pouvait nier que son arme fût brillante; mais il n'en terrorisait
pas moins Tap-Tap, son adjudant, lequel, au cours de sa longue
carrière, n'avait jamais rencontré un soldat pareillement narquois et
révolutionnaire.
A la guerre, le Pote participa à toutes les batailles. Infatigable, il
accomplissait les travaux les plus durs, abattant les arbres, creusant
la terre avec acharnement, portant les sacs des camarades éclopés. Il
gardait son âme de gamin des Buttes-Chaumont, son amour du travail
et cette allure indépendante qui faisait, au quartier, la douleur de
Tap-Tap.
Il devint un exemple de force et de conscience et les événements en
firent un chef, à la fois chéri et redouté, sorte de guide implacable
qui savait entraîner les plus hésitants parmi les pires dangers.
Sergent, adjudant, officier, le Pote demeura simple. On eût dit
un enfant dont les yeux riaient à la lumière et qui admirait les
spectacles de la vie, en amateur qu'un rien amuse. Autant, en ligne, le
Pote s'imposait d'être grave, autant, au repos, il se révélait joyeux
et fantaisiste.
Buvant ferme, mangeant avec voracité et se livrant aux incongruités
de table chères au truculent Rabelais: rots sonores et pets hardiment
ponctués, il était la gaieté turbulente des popotes.
L'accent traînard, le Pote avait un vocabulaire étrange et
primesautier; il scandait chaque phrase d'un balancement d'épaules.
Surprenait-il un de ses hommes au repos, alors qu'un travail pressé
s'imposait, au fainéant il disait, sans douceur:
--Si tu ne fais pas ton tapin, je te rentre dans le cassis.
Témoignant de son désir de revenir à une vie simple, il disait encore à
son fidèle compagnon Gustave, le Rempart de Calonne:
--Si je te rencontre un jour à Panam, avec ton haut de forme, tandis
que je baladerai mon attelage, je te gueulerai: «Oh! eh! Gustave...»
Et tu ne te retourneras pas, vieille cloche de mon cœur. Dame, ça
t'ennuiera de jacter avec un mec qui aura un falzard de velours.
Un terme unique lui servait à flageller les lâches, les fainéants, les
peureux, les faibles, les veilleurs qui dorment au créneau, les soldats
qui n'ont pas l'amour absolu du devoir et le courage constant qu'il
faut à la guerre:
--C'est des ordures!
Par un jeu cruel du hasard, le Pote mourut, obscurément, sous un
bombardement formidable, à l'entrée d'une sape. Né pour les actions
éclatantes, il fut enterré avec ses hommes, sans combattre. Et
pourtant, lorsqu'il courait au danger, l'œil en feu, la tête haute et
la jugulaire serrant son menton volontaire, on évoquait, à le voir, les
fougueuses images de l'Empire où des cavaliers intrépides chevauchaient
des boulets.
De toute cette vie splendide anéantie, demeure un souvenir clair et
consolateur; mais une amertume se mêle à sa beauté, si l'on songe à la
mère du mort, à ce copain qui avait souffert, pleuré, besogné pour que
vive et grandisse le fils qu'elle adorait, le gars travailleur, solide
et gai, qui fut un des plus beaux soldats de France.