Le régiment auquel on a l'honneur d'appartenir est toujours le
plus beau régiment de France. Pourtant, il en est qui se signalent
particulièrement par leur vaillance constante, leur belle tenue
sous les armes et leurs succès réitérés. Ceux-là reçoivent du
généralissime ce suprême honneur: la fourragère, cordon symbolique où
sont étroitement liés le rouge du sang versé et le vert printanier de
l'immortelle espérance.
Le régiment d'infanterie auquel Un Tel appartenait reçut l'éclatant
hommage de la fourragère. Composé de Bretons songeurs et durs à la
souffrance, de Picards malicieux et buveurs, de gavroches parisiens,
il fut une phalange de héros simples, de braves gens indifférents au
danger, sur qui l'acide du doute ne savait mordre.
Ces hommes, habitués aux travaux quotidiens de la terre ou de l'usine,
accomplirent des labeurs guerriers en ouvriers infatigables et
consciencieux, et leur effort patient et prolongé leur valut la plus
enviée des récompenses.
Les gens de l'arrière, nous entendons ceux qui gardent l'estime du
soldat: vieillards suivant la marche de nos bataillons avec l'amer
regret de leur impuissance, femmes dont le souvenir est une protection,
adolescents aspirant à rejoindre la carrière où triomphent et souffrent
leurs aînés, tous les amis du troupier français, compagnons heureux
de sa vie civile, ne peuvent imaginer de quels humbles sacrifices une
fourragère est le symbole.
Terrasser sous les pires bombardements, monter à l'assaut, veiller sans
repos dans la nuit menaçante, être brave, mépriser la fatigue et la
souffrance, c'est le tribut offert à la France par tous les régiments.
Afin de recevoir la fourragère, il faut ajouter encore à tant de vertus
et d'abnégations.
Réserve de l'armée active, jetée immédiatement dans la mêlée, le
régiment d'Un Tel partit, au début de la guerre, vers la Meuse belge.
L'armée du général Langle de Cary, à laquelle cette unité appartenait,
prit, lors de la retraite, un ascendant magnifique sur l'envahisseur,
le harcelant d'attaques incessantes, lui barrant les routes et les
ponts et le rejetant dans les fleuves. Pour cette tenue valeureuse, le
généralissime l'autorisa à demeurer quarante-huit heures de plus que le
gros des troupes sur les lignes inviolées par elle défendues.
Aux soirs orageux de la Marne, traversant les villages en flammes,
le régiment poursuivit les colonnes allemandes jusqu'en la forêt
d'Argonne. Maurupt, Sermaizes et les bourgs d'alentour se consumaient
dans une odeur de poudre et de mort. Les villages étaient pris
d'assaut, à la baïonnette. A Vitry-le-François, les légionnaires aux
casques noirs du kronprinz jonchaient les rues de leurs corps éventrés.
C'est après cette lutte fougueuse que vint le dur hiver d'Argonne. Il
fallut combattre huit mois dans les bois ravagés, tenir la tranchée, en
dépit des grenades et des crapouillots, et malgré les mines traîtresses
qui, soudainement, ouvraient une tombe aux soldats.
Beauséjour, les Eparges, Calonne, le régiment d'Un Tel fut de toutes
les offensives. Au pas de parade, il s'empara, une aube brumeuse, de
la crête de Tahure, désormais immortelle. L'hiver suivant, il défendit
Verdun. Dix fois décimé et toujours reformé, le régiment devait à sa
gloire d'être partout où l'on se battait. La Somme le revit indomptable
et, malgré ses pertes, indompté.
Un régiment est un faisceau de volontés, de faiblesses, de joies et de
rancœurs. Un Tel était un des atomes de cette force, souvent diminuée
et toujours renaissante. Certes, l'infime volonté d'un soldat est une
frêle chose néanmoins, multipliée par le courage de ses camarades, elle
aboutit à de puissants résultats.
Ayant participé à toutes les batailles où le régiment s'était honoré,
il était normal qu'Un Tel s'enorgueillit de sa fourragère. Elle
lui appartenait; elle était à ceux qui, ne fût-ce qu'un instant,
avaient souffert pour elle. Ce petit patrimoine de gloire indivisible
appartenait à Donquixotte aussi bien qu'à Citoillien. La bravoure
enfiévrée de l'un et la froide raison de l'autre tissèrent les fils du
précieux cordon. La gaieté turbulente de Lulusse et la fantaisie de
l'adjudant Gustave, toutes les vertus agissantes des compagnons d'Un
Tel parèrent, elles aussi, cette fourragère de leurs vivantes couleurs.
Pareil au désir des poètes, l'effort des soldats demeure toujours
insatisfait; il semblerait que la somme des sacrifices à venir est
multipliée par celle des douleurs encourues. Aussi, afin de parfaire
l'œuvre de son régiment, Un Tel, dès son retour, se mit à sa dure
besogne, désireux d'orner d'un laurier neuf les couleurs fanées de
son drapeau et de gagner, à force de peine et de témérité, l'autre
fourragère, récompense des unités victorieuses, cordon vert et or, aux
couleurs de la médaille militaire, que Lulusse a si justement nommée
l'omelette aux fines herbes.
Dès qu'il revint à son régiment, Un Tel connut que la guerre était
transformée. Il en avait appris le pittoresque et l'horrible, mais
il ignorait encore la perfection tragique de la lutte moderne, cette
algèbre implacable de la destruction que seuls la pyrotechnie, la
mécanique et le génie parviennent à résoudre et qui font l'infanterie
victorieuse.
Groupés dans un vaste bois, les hommes attendaient l'attaque qu'ils
devinaient prochaine. L'artillerie tonnait avec une violence continue.
Le ciel était vibrant de moteurs et d'ailes brillantes. Des grappes
innombrables de combattants se suspendaient aux flancs des coteaux.
Les fantassins se préparaient à lutter.
Ils ne songeaient guère à mourir, et le pire qu'ils osaient imaginer
leur était souriant. Ils se voyaient blessés, transportés à l'arrière
par des brancardiers attentifs, couchés en des lits doux et clairs,
entourés de soins précieux. Ils rêvaient de plages aux noms fleuris, de
promenades auprès de la mer miroitante, d'aventures sentimentales.
Certains soignaient particulièrement leur toilette; d'autres cachaient
dans la poche de leur capote des images de femmes et d'enfants. Il
en était qui partaient à la recherche d'une ultime bouteille, vaine
précaution, car des vivres et des boissons étaient distribués en
abondance: biscuits, sardines, chocolat, vin, alcool, qui donnent aux
soldats un moral parfait.
Parallèlement à cette préparation inférieure, à ce ravitaillement
alimentaire, il se faisait dans les compagnies une sorte de veillée
intellectuelle.
Les capitaines avaient réuni leurs chefs de section. Consultant la
carte, ils expliquaient ce que devaient être les différentes phases
de l'assaut. Les cartes représentaient, exactement, le terrain qu'il
importait de conquérir. Des lignes azurées indiquaient les tranchées
françaises, des lignes pourpres celles de l'adversaire.
Franchissant les petits dessins compliqués, le bataillon devait
parcourir 2 kilomètres et ne s'arrêter que sur des positions,
maintenant rasées, où jadis des petits bois sombres frémissaient dans
le vent. L'artillerie précéderait les premières vagues d'assaut. Rien
ne devait arrêter la progression lente et mathématique des troupes.
Telle compagnie atteindrait tel chiffre indiqué sur la carte, telle
autre se grouperait sur les ruines de tel ouvrage.
Les photographies prises par l'aviation révélaient chez l'ennemi
d'étranges bouleversements. Quelques rares abris existaient encore, où
celui-ci, terré, attendait le redoutable assaut qui devait l'anéantir.
Une compagnie guerroyante est une sorte d'usine où chaque homme reçoit
une besogne obscure et limitée. Franchir les diverses barrières,
surprendre l'adversaire, nettoyer le terrain conquis, l'organiser sont
autant de travaux où les grenadiers, les voltigeurs et les incendiaires
peuvent utiliser leur compétence particulière et leur commune bravoure.
Excellent à lancer la grenade, Un Tel reçut la mission de nettoyer les
sapes. Il lui était ordonné de supprimer tout ce qui tenterait une
vaine résistance; il se sentait une respiration égale, la main ferme,
l'âme décidée.
La guerre est une impérieuse nécessité. Un Tel, convaincu de
l'efficacité de ses actes, assuré de défendre ses intérêts et ses
affections, n'écoutait pas les paroles désabusées de quelques
camarades. Certes, il savait que l'ambition des grands chefs est une
des raisons principales de nos offensives, mais il lui importait peu
que d'autres gagnassent des étoiles ou des lauriers, si leur ambition
concordait avec l'intérêt des armées. Aussi bien que le dévouement
silencieux des soldats, le bruyant orgueil des généraux gagne des
victoires.
Chargés de musettes et de bidons, armés de pistolets automatiques et
de grenades, la toile de tente en sautoir, les hommes, dans l'ombre
propice du soir, partirent vers les lignes. Des obus illuminaient le
ciel. La troupe était silencieuse. Nul ne songeait que de toute cette
jeunesse vigoureuse il ne resterait peut-être à l'aube que des chairs
broyées et des membres épars.
Il fallut, parmi les mares de boue, traverser un village écroulé.
Un Tel espérait en son étoile. La lutte pourrait être dure; sans doute,
il serait blessé; mais il échapperait à la mort. La confiance en la
fortune et le désir de vivre conduisent les armées vers le sacrifice.
La route, coupée de fondrières et d'excavations, s'arrêta. Le bataillon
prit un chemin détourné, ouvert dans la broussaille. Lentement, du
pas des processions, des milliers d'hommes s'avancèrent, au clair de
lune, vers la première ligne. L'ennemi ne devina pas cette marche
silencieuse, menace formidable pesant sur sa destinée.
Une tresse blanche, tendue par le génie, guidait la file errante. Un
ravin empli d'eau, traversé de passerelles légères, séparait deux
collines; dans cette cuve de mort et d'effroi, les hommes semblaient
être de fantomales apparitions surgies d'une tombe immense. Un Tel,
couvert de vase, les vêtements déchirés, respirait avec une âpre joie
l'odeur de terre et de poudre qui l'entourait. Il y avait une sorte de
magie captivante à n'être qu'une infime volonté perdue dans cet immense
mécanisme.
Les vagues d'assaut devaient se dresser à quatre heures cinquante,
après un bombardement précipité de cinq minutes, et gagner leurs
objectifs.
Il était trois heures. Sur le vaste front d'attaque, les compagnies se
déployaient en lignes de tirailleurs. Des trous avaient été creusés, où
les hommes se couchaient; on eût dit, à ras de terre, des berceaux où
dormaient de grands enfants, tant les soldats étaient immobiles.
Couché sur le dos, Un Tel admirait le ciel. Un dépôt de fusées et de
grenades sauta qui fit jaillir à l'horizon des cascades de lumière. Le
souvenir vint au soldat des soirs bruyants où le peuple fêtait, parmi
les valses et les explosions, son illusoire liberté. Il revit le 14
Juillet de son enfance, quand sa vieille mère le menait au Pont-Neuf
admirer les fusées multicolores et les bouquets d'artifices. Il y
avait liesse, et les femmes s'abandonnaient à la joie d'être désirées.
Pauvres folies d'antan, combien ceux qui vous connurent vous trouvent
aujourd'hui dérisoires!
A quatre heures cinquante, sans commandement, les hommes se levèrent
et marchèrent, automatiquement, vers ce qui avait été la tranchée
allemande, amas de terre retournée où pourrissaient, gonflés comme des
chevaux crevés, quelques cadavres. De rares gourbis, aux charpentes
croulantes, existaient encore. Ces sapes obscures, inondées de
pétrole, éventrées par les grenades, se mirent à flamber.
L'ordre des vagues était rompu. Les hommes se rejoignaient dans
l'assaut, indifférents au possible danger, étonnés, voire même inquiets
de ne rencontrer aucune résistance. De vieux compagnons, longtemps
séparés, se retrouvaient:
--Tiens, te v'là, vieille canaille!
--Oui, je reviens de perm'; tu parles d'une nouba!
--Sacrée brute, tu ne crèveras pas encore cette fois-ci? Il y a
pourtant assez longtemps qu'on te rencontre.
Et les deux hommes s'arrêtaient, afin de deviser quelques instants sur
les joies de l'arrière et le muflisme du civil.
Ce n'était pas une attaque, mais une marche d'épreuve dans un terrain
mouvant. Le tir de barrage de l'adversaire ne se déclanchait pas; les
troupes avançaient, allaient à l'aventure, droit devant elles, et
malgré les conseils préventifs de prudence. Parfois, l'éclatement d'un
obus de 75 couvrait de boue et de poudre un assaillant de par trop
téméraire; quelque isolé tombait, frappé à la poitrine d'une balle de
mitrailleuse; n'importe, délaissant toute sagesse, ivres de leur facile
succès, les fantassins s'arrêtèrent non loin d'un ruisseau dont les
eaux illuminaient la vallée.
Pourquoi prendre position à cet endroit, plutôt qu'ailleurs, ils
l'ignoraient, toute science militaire étant délaissée. Une seule
chose apparaissait, réelle, absolue, la cote 304 était reconquise.
Il fallait organiser le terrain, terrasser, creuser une tranchée
profonde et continue, dissimuler à l'observation des adversaires les
mitrailleuses. On ne le fit point, non par ignorance ou faiblesse, mais
parce que la crainte du danger ne survit jamais à la pire des épreuves.
Seul un malheur nouveau peut inspirer, quelques instants, une peur
salutaire.
Animés d'une même curiosité, les hommes du bataillon, séparés de
leurs sections, groupés au hasard, se mirent à visiter le terrain
conquis, comme si des guides invisibles leur imposaient une mystérieuse
direction.
Un Tel découvrit des morts effrayants et pestilentiels, au torse
sectionné. Il se plut à contempler un magazine allemand abandonné
dans un abri; on y voyait d'héroïques images: une représentation
d'_Iphigénie_ au théâtre prussien de Namur, ou bien encore des
princesses de Bavière soignant des pionniers à la tête fendue, voire
même un officier hautain courtisé par des Polonaises admiratives,
témoignages de force orgueilleuse et de joie prétorienne. Des armes
traînaient, dont un glaive large et clair, qu'on eût dit enlevé à
quelque panoplie du moyen âge. Un Tel, parmi les vestiges épars de
cette armée enfuie, cherchait à deviner la vie de l'adversaire.
Les obus creusaient un sillon irrégulier sur les crêtes. Les blessés
aux chairs déchirées appelaient désespérément les brancardiers;
certains se voyaient mourir, isolés de tous, ignorant le sort de leur
bataillon et redoutant de voir surgir une patrouille ennemie.
Soudain, un tir formidable s'abattit sur les troupes françaises. Les
obus, avec une précision parfaite, écrasaient les escouades, faisant
voler les armes, les bidons et les pierres, arrachant les membres
et décapitant les veilleurs épouvantés. Un Tel, porteur d'un ordre,
courait à la recherche d'un officier, fouetté par les explosions.
Tout le bataillon agonisait dans les trous d'obus.
Il y avait une douleur poignante à voir tant de jeunes hommes, nés à
peine à l'amour, mourir sans espoir de revoir les villes trépidantes
et les campagnes silencieuses de leur enfance. Certains semblaient
lancer encore le dernier mot gouailleur, témoignage de leur vaillance
irraisonnée, qui leur avait été rentré dans la gorge.
Un Tel erra des heures, cherchant en vain un être vivant parmi ce
peuple abattu.
La nuit vint qui mit une ombre caressante sur les visages durcis des
morts. C'est ainsi que fut reprise, aux armées du kronprinz, la cote
304, d'où l'ennemi, trop longtemps, domina Verdun, citadelle invaincue.