ÉCOLE BUISSONNIÈRE

Afin qu'Un Tel puisse se reposer des fatigues de sa convalescence,

et sans doute en récompense de sa bonne volonté, l'administration

militaire décida qu'il ferait, avant que de rejoindre le front, un joli

voyage en Bretagne.

Ce fut un matin de vent et de pluie qu'Un Tel eut la joie de visiter,

pour la première fois, sa pittoresque villégiature. Il aima, dès

l'abord, cette ville où, pour l'accueillir, s'élevait sous les arbres

taillés de la grand'-place, coulé dans un bronze sombre et dur, un

buste de corsaire.

De jeunes garces, troublées par la présence de cet étranger en leurs

rues désertes, le regardaient avec des yeux poignants. Des sœurs en

robe blanche descendaient lentement de vieux escaliers aux degrés usés

et couverts de mousse. Un peuple d'estropiés: boiteux, bossus, hilares,

nains aux jambes cagneuses, petits-fils de rudes marins, dernière

pulsation d'une race brûlée par l'alcool et le soleil des tropiques,

était groupé, tel un troupeau inquiet et naïf, devant l'hôtel de ville.

En vue de se présenter au conseil de révision, ces jeunes Bretons

avaient arboré le chapeau enrubanné, le veston à godets, les sabots

ornementés des jours de beuverie et de piété. L'un d'eux, maigre

épileptique, une vomissure aux lèvres, disloqué par les convulsions,

les reins dans le ruisseau, polluait d'une gadoue honteuse son pantalon

à carreaux blancs et noirs.

Un riche mariage, celui d'une opulente commère avec un lieutenant

aux yeux bleus, avait lieu dans une petite église dont le beffroi,

recouvert de tuiles lumineuses, domine la ville. Au seuil de l'église,

un suisse herculéen attendait l'heureux couple, noblement appuyé sur

sa haute canne à pommeau d'argent. Il avait un pantalon écarlate, à

la housarde, et rayé d'or, et, tel, il ressemblait à ces généraux

bohèmes qui, dans les toiles animées de nos grands-pères, galopaient

fougueusement à la poursuite d'une invisible smala.

Un Tel logeait dans un haras. Les box, où jadis s'énervaient des

juments hennissantes, avaient été transformés en dortoirs. Une froideur

monacale emplissait cette demeure. Le lit se composait d'une paillasse

et de trois couvertures. La nourriture n'avait aucun raffinement

inutile et nulle épice complémentaire ne gâtait cette pitance paysanne.

Une étrange bière, où le houblon était absent, ajoutait au frugal repas

sa particulière amertume. Mais le pain, rond comme une tête d'ange,

onctueux et souple, était savoureux. Un Tel, en mordant cette mie

éblouissante, avait la chaude sensation de se nourrir de lumière.

Un pré, où deux vaches maigres tournaient sans cesse, donnait au

haras un aspect bigarré. On eût dit une élégante et sobre écurie de

Chantilly transportée dans une campagne biblique.

Un Tel, indifférent au croassement incessant et monotone des corbeaux,

sachant que la mer était proche, en souvenir des promenades qu'il fit

jadis sur les plages parfumées avec des belles aux chapeaux fleuris

comme un parterre de Versailles, se sentait une âme spacieuse.

La vie de dépôt ne laisse pas que d'évoquer aux yeux du soldat les

splendeurs du service actif.

Quelle activité!

Trois pelles, trois pioches et une lime, vulgaires instruments de

labeur manuel, peuvent être, pour qui sait les utiliser avec patience,

les suscitateurs de la plus sereine des philosophies, celle qui

consiste à mesurer la vanité des œuvres humaines.

De toutes les œuvres dont l'homme s'honore, la corvée de caserne, celle

accomplie loin des lignes, est la plus inutile. Il importe d'abord, si

l'on est soldat, de faire surgir du sol, d'arracher à la grâce du ciel,

les outils nécessaires au travail. Il faut ensuite découvrir, en usant

de ruse et de clairvoyance, le chantier où l'on est attendu.

Afin de se sacrifier, à son tour, au rite immortel de ce mystère

comique qu'est et sera toujours une corvée militaire, Un Tel, à qui son

grade conférait la maîtrise d'une escouade, reçut un matin l'ordre de

se rendre dans un hôpital désaffecté, situé quelque part, au centre de

la ville, et d'y défoncer une cloison.

Suivi de compagnons martiaux, Un Tel s'en fut chez le commandant

de la place quérir trois pelles, trois pioches et une lime. Des

scribes hautains lui enjoignirent de se présenter à la caserne dite

des Jacobins; il suffisait d'y invoquer leur assentiment pour être

immédiatement servi. Le capitaine, veillant à l'entretien du matériel

de l'armée, envoya Un Tel au sergent casernier; celui déclara ne

pouvoir donner d'aussi précieux objets que sur demande régulière,

formulée en termes prévus et dûment signée du commandant d'armes. Ayant

obtenu la signature exigée, Un Tel dut attendre que l'homme préposé à

la garde du matériel fût revenu de l'estaminet où, tout le jour, il

exposait ses conceptions sur l'amour.

Armée de pioches, si petites qu'on eût dit des jouets d'enfants, et de

vastes pelles, l'escouade parcourut le quartier du centre. Ayant heurté

maintes portes et troublé la quiétude matinale de toutes les vieilles

ménagères d'alentour, les soldats échouèrent au seuil d'un couvent

silencieux. La portière, que cette invasion prétorienne inquiétait,

manda la supérieure. Celle-ci, doucement émue en présence de cette

troupe armée, daigna se souvenir que jadis, alors que le couvent était

transformé en hôpital, on avait jugé nécessaire d'abattre une cloison;

il y avait de cela deux ans. Longtemps on avait espéré qu'une pioche

glorieuse ferait tomber tout ce platras inutile. Puis, alors que l'on

était las d'attendre la collaboration de l'armée à cette œuvre brutale,

une converse, forte et râblée, l'avait fait sauter d'un coup d'épaule.

Tels étaient les durs travaux imposés à Un Tel, afin de varier son

existence et de lui rendre plus agréable sa villégiature.

Auprès du lavoir, où les Bretonnes s'invectivaient en leur parler

rauque et sonore, Un Tel, un soir, fut accosté par un personnage

d'allure romantique, à la barbe sale, qui, jouant avec son feutre,

manifesta une vive joie de le retrouver. C'était La Bruyère, l'ilote

de la rue de Bièvre, le bohème insensé qui avait amusé les vingt

ans du soldat. Le mage vivait dans une vaste soupente qu'il parait

du nom d'atelier, peignant des fleurs et de naïves marines où des

fauves menaçants bâillaient sur le rivage. Végétarien involontaire,

il se nourrissait de légumes crus, arrosés de vinaigre. Les Bretons

simplistes prenaient La Bruyère pour le descendant réel de quelque

haute lignée; ils le supposaient tombé dans une enfance vicieuse à la

suite de fortes études et de débauche. La Bruyère était un exemple de

persévérance dans le délire; il apparaissait même, si tant est que cela

fût possible, que la guerre avait accentué sa folie.

Narrant son invraisemblable odyssée, le mage marchait, aux côtés d'Un

Tel, sur la route où courait un vent d'orage:

--Oui, au début des hostilités, mes ennemis voulurent me faire

disparaître. Une dizaine d'hommes, en armes, vinrent s'emparer de ma

personne et me conduisirent à la mairie. J'avisais une petite porte

qui s'ouvrait sur la campagne et je fuyais, droit devant moi, à toutes

jambes, prêt à étrangler la première personne qui aurait osé porter la

main sur moi. Je fis huit cents kilomètres pour me rendre en ce pays

de chouans où les paysans me sont fidèles et se feraient mettre en

morceaux pour ma défense.

«Certes, j'eus de nombreuses difficultés. Enfin, ceux de Paris m'ont

reconnu comme le véritable descendant des Naundorff. Ce ne fut pas

sans peine, car mes ennemis veillaient. J'ai su imposer la vérité.

Désormais, je mènerai les événements. Les Chambres cherchent-elles une

direction, un éclaircissement? Elles constituent un comité secret en

apparence, ne voulant pas avouer qu'elles viennent, en dernier ressort,

de demander conseil. Je ris de toutes ces tergiversations, car le

comité secret: c'est moi!

«J'ai donné mes directions à Galliéni, à Lyautey, à tous les généraux.

Quand Painlevé prit les rênes du Pouvoir, je lui écrivis, conseillant

certaines réformes. Il ne voulut pas me répondre; ayant peur de moi,

il me fit dire par les journaux qu'il allait mobiliser la classe 18.

Il appelait cela une réforme. De ce jour, je lui refusai tout conseil,

et cela ne laisse pas que de se ressentir déjà dans la marche des

événements. Ah! non, les civils ne valent pas les généraux.

«Egalement je me suis occupé de l'affaire de Verdun. J'ai dit à Pétain:

«Faites charger les canons par la gueule, enlevez toute l'infanterie;

les Allemands bondiront sur vos pièces et vous les anéantirez.» Ce qui

fut fait.

«Je suis en pourparlers, actuellement, avec l'amirauté anglaise,

en vue d'appliquer une de mes récentes inventions à la capture des

sous-marins. Il me fallut lutter à tout instant, vaincre l'indifférence

générale et mater mes adversaires. J'ai rassemblé mes molécules pour

agir et être une force. Je ferai de grandes choses avec le secours de

saint Georges.

«On me redoute. Déjà Philippe d'Orléans, l'usurpateur, et le roi

d'Espagne se sont entretenus à mon sujet; mes agents me l'ont fait

savoir. Alphonse, toujours parfaitement renseigné, a dit à Philippe:

«Méfie-toi de ce La Bruyère, c'est une force.»

«S'ils ne veulent pas de moi pour rétablir l'harmonie et le bien-être

dans ce pays, bast! j'irai ailleurs refaire la France. Il est des

jaloux qui disent de moi: «Pourquoi n'est-il pas au front, un gaillard,

un Bourbon?» Comme si celui qui tient la queue de la poêle devait

s'intéresser à ce qui se passe au seuil de la cuisine.»

Un Tel admirait l'ingénuité de La Bruyère; il encourageait sa folie,

lui remémorant d'aimables plaisanteries de jadis et les ovations

ironiques qui saluaient le mage au quartier Latin. Toute une jeunesse

ne l'avait-elle pas porté en triomphe, un certain soir, le hissant sur

les lions de l'Institut pour qu'il pût haranguer à son aise la foule de

ses admirateurs?

Au demeurant, à travers le prisme étincelant de sa folie, La Bruyère

voyait les choses de la guerre avec un esprit qui n'était pas tellement

différent de celui des hommes raisonnables. Il avait la sensibilité

primesautière, le jugement orgueilleux de nombre de ses contemporains,

et sa déraison n'était peut-être qu'un miroir déformant un peu les

désirs et les passions de son époque.

Devisant, les deux amis étaient parvenus aux confins de la cité. Une

foule dense les entourait, dont l'exubérance et la joie les incitaient

à délaisser leur entretien, afin d'admirer la ville. C'était le marché.

Sur la place bruyante du vieux port, les tentes multicolores étaient

agitées par le vent de la mer, comme des voiles.

Une forte commère enrubannée, consciente de son honnêteté et fière

de sa baraque de toile, faisait ruisseler en ses mains le flot des

chaînes, des glaces, des couteaux, des chapelets et des fausses perles.

Elle claironnait un boniment qui savait attirer et séduire l'acheteur.

--Enlevez tout, mes braves gens! Douze sous au lieu de quarante, ça

vient d'un incendie. Profitez du malheur!

Ses mots brefs semblaient clamer aux échos du monde la profession de

foi de leur siècle. Voulant justifier les petits profits nécessaires,

ils expliquaient et condamnaient les prospérités insolentes et

criminelles.

--Profitez du malheur!

Cela sonnait durement, comme un commandement irrité. Néanmoins,

cette femme était excusable qui, voulant adoucir le sort de ses deux

gars partis au front, vendait de la camelote brillante avec des mots

d'assassin. Elle ignorait la sanglante vérité de son boniment, et il

est à croire qu'un esprit vengeur, désireux de fustiger l'ignominie des

profiteurs, l'inspirait.

A ces vils marchands gorgés de vins fins, de luxure et d'or, qui,

sans la guerre, coucheraient sur cette paille où vivent actuellement,

couverts de vermine, ceux qui les enrichissent, Un Tel préférait La

Bruyère, riche de folie et d'espérances.

Las de rôder, les deux compagnons prirent place à la table accueillante

d'une petite auberge. Un conscrit breton, à la tête d'inquisiteur,

aux yeux d'acier, le cou gonflé par un goitre naissant, leur servit

une soupe chaude, non sans avoir fait un grand signe de croix. Ils

burent du cidre dur à la gorge et doré comme des pommes. L'hôtesse leur

conta les aventures de son fils, un marin sans spécialité, embarqué

sur la _Gloire_; elle accusa rageusement la cabaretière d'en face

de monopoliser les billons pour les revendre à la foire. Des femmes

passaient, dont les sabots claquaient sur les pavés pointus de la

ruelle. L'air fleurait bon l'aubépine; des parfums marins ajoutaient à

la tendresse illuminée du soir une fraîcheur sereine.

Délaissant toute irritation, sensible à la beauté de l'heure, Un Tel se

sentait prêt à pardonner à la vilenie des hommes.

C'est ainsi qu'il apprit à se recréer, en faisant l'école buissonnière,

l'âme charitable et joyeuse qu'il faut au combattant.

_A M. le Colonel Vormot,

Commandant le ...e d'Infanterie._

Un tel de l'armée française · 第 25 / 157 题