Un Tel goûte la précieuse volupté de reposer en une salle claire et
chaude d'hôpital. Il bénit sa blessure qui lui permet de retrouver
le charme et les douceurs de l'arrière. Il est parfaitement heureux,
acceptant les douleurs nécessaires du pansement, l'immobilité forcée,
satisfait d'être soigné, réconforté, voire même admiré, estimant juste
qu'on lui fasse, au sortir de la mêlée, un accueil fraternel.
Mais, au seuil de l'hôpital, l'angoisse et la misère n'abandonnent pas
le soldat. Ici, comme dans la tranchée, la mort, amante insatiable,
accompagne le combattant qu'elle désire.
Certains, aux multiples blessures, ont des infections progressives,
dont on peut suivre la marche silencieuse. Leur corps est un grand
abcès sournois qui perce lentement. Leur langue est brûlée, leurs joues
se creusent; leurs pupilles s'élargissent; elles deviennent claires et
fixes comme de la porcelaine; un souffle saccadé soulève leur poitrine.
Lorsque les côtes saillissent sous les chairs, que maigrissent les
bras, que se tendent les mains vers on ne sait quel espoir fugitif,
c'est que l'âme est à fleur de peau. L'être exprime une grande douleur;
la venue des amis, des parents, les tendres soins de l'infirmière
inconnue ne peuvent le ranimer. Comment le mourant verrait-il les
choses de ce monde, alors que ses yeux sont tournés vers l'éternité?
Il faut à ceux qui luttent contre la mort le généreux espoir des
guerriers fortunés.
L'infirmière qui soigne Un Tel est une Orientale. Elle a une douceur
enveloppante et volontaire qui la rend à la fois aimable et redoutée.
Nulle protestation ne l'émeut; nulle ingratitude ne la rebute; elle
est indifférente aux supplications des uns, au silence des autres.
Elle soigne et panse les blessés, voulant ignorer leurs souffrances et
semblant s'indifférer absolument de la rouge horreur de leurs plaies.
Les infirmières ont une âme étrangement sensible. La nuit, elles
entendent qu'un de leurs malades va mourir. Un souffle inconnu, une
lointaine voix, un léger attouchement les avertissent du départ d'un
de leurs protégés. Ces frôlements d'ailes qui les éveillent, en l'air
nocturne, ne serait-ce pas un ange gardien qui s'envole?
Un vieux docteur, brave père de famille, austère savant qui, de père en
fils, soigna les robustes laboureurs de sa contrée, opère les grands
blessés. Il est l'arme froide, agissante, jugeant en dernier ressort,
inflexiblement, et condamnant à disparaître la chair gangrenée. Il
recrée le sang, purifie les artères; il fait d'un corps pantelant une
maison saine, aérée, où se retrouvent les lignes premières. Il replace
géométriquement ce que le fer arracha. Il rend à l'armée un corps
ordonné, où le sang rajeuni coule, rythmique et fort, comme un beau
fleuve.
L'infirmière: c'est la foi des armées abattues. Il semble qu'en la
coupe jolie de ses mains tendues fermente le vin de la résurrection.
Elle incarne, sous son voile flottant, l'espoir de vivre, cette âme
ailée qui ressuscite les combattants accablés.
Pure image des douceurs absentes, elle porte en elle les tendresses des
mères et des amantes, si désirées aux heures de la souffrance.
Mais la mort est rusée et pénètre dans l'organisme par des moyens
maléficieux. Elle veille, l'implacable, au chevet du blessé, droite
comme un flambeau funèbre, et les efforts conjugués du docteur et de
l'infirmière ne peuvent rien contre elle. Et, pourtant, les mourants
renaissent, à force de soins et d'amour.
Puissent la bonne infirmière et le vieux docteur ressentir un
magnifique orgueil plus tard, en des printemps paisibles, quand ils
verront venir vers eux l'interminable cortège heureux des Lazares
qu'ils ressuscitèrent.
C'est vraiment une résurrection que le retour prochain du blessé à la
vie normale.
Un Tel, torturé du désir de courir dans la lumière, de traverser le
jardin où les pommiers fleuris ouvrent leurs prestigieuses ombrelles,
s'est levé. Faiblement, d'un lit à l'autre, malgré le vertige, il
s'efforce, patient et volontaire, à ne pas faiblir, à marcher encore.
Le sol est fuyant, le soleil trouble ses yeux; il semblerait que
le sang va couler, une fois encore, par la plaie cuisante, à peine
refermée. Certes, cet effort est difficile. L'infirmière offre son
bras fraternel au soldat. Dirait-on pas, à les voir ainsi, hésitants,
effrayés et joyeux, qu'un amour ravissant les conduit?
Un Tel est fier de surmonter le trouble des premiers pas et de
reprendre, éternel vagabond, la grande aventure de sa vie. Bientôt, il
lui sera donné de revoir sa chère maison, ses livres aimés, l'intérieur
étrange qu'il s'était organisé. Un Tel aspire fiévreusement à cet
instant.
Quitter enfin la salle blanche où se jouent des vapeurs d'éther.
Partir, égoïstement, sans emporter le souvenir des misères encourues et
du sang versé, il n'est pour le convalescent de plus riche espérance.
C'est la dernière nuit. Un Tel compte les minutes, attendant l'heure
libératrice. Au fond de la salle ombreuse, une voix émouvante appelle,
sans arrêt, un secours impossible:
--Infirmier, infirmier, j'étouffe!
C'est un rude paysan qui ne veut pas mourir. Il a la colonne vertébrale
déplacée; mais sa volonté de vivre le dresse et le ranime; il se
consumera, comme une torche, jusqu'à la cendre.
Une fois encore, narguant la science impuissante et la charité, la mort
sera triomphante. Après tant d'autres sacrifices, martyr modeste,
un paysan de France meurt, tandis qu'en sa ferme dévastée, d'autres
paysans, comme lui, dorment sur une infecte litière, évoquant en des
rêves naïfs les gras pâturages de la paix, le retour des bêtes dans la
poésie du soir, les veillées intimes autour du bon feu.
--J'étouffe.
Ce cri emplit la nuit. Un Tel sent un besoin de respirer en des saisons
meilleures un air léger et calme que n'aigriraient plus les odeurs
d'iode et de picrate. Mais il importait avant tout de se battre,
de subir des maux innombrables et de verser, sans mesure, un sang
vigoureux, car la France, grande et jolie blessée, étouffait, elle
aussi, sous l'étreinte de son implacable adversaire.