Un Tel, au sortir de la mêlée, ayant traversé les hôpitaux où la joie
de vivre est atténuée par la douleur, revoit enfin les rues de son
enfance, et leur cher aspect coutumier est plus que jamais sensible à
son cœur.
Les boutiquières souriantes ont une jeunesse et des grâces qu'Un Tel
ignorait. Les bars, jadis bruyants, illuminés, où se pressait une foule
énervée, sont devenus des lieux de causerie, sortes d'oasis charmeuses
où se retrouvent le permissionnaire, le blessé et le réfugié, ce
pèlerin de la guerre.
L'hostilité des uns s'est atténuée, les rancunes irraisonnées des
autres sont mortes. Il semblerait que le quartier, sentant passer la
grande menace, a groupé, fraternellement, dans ses vieux murs, ceux que
divisaient naguère des humeurs et des intérêts opposés.
Un Tel visite, non sans orgueil, son quartier. Il se montre. N'est-il
pas le sauveur, celui sans qui l'église archaïque aux tours émouvantes,
le jardin aux gazons réguliers, l'école où chantent des gamines,
n'existeraient plus, férocement anéantis?
On l'accueille, on le fête! Les vieillards, dont l'âme vacillante prête
à la guerre des horreurs qu'elle n'a pas, l'admirent, et les commères,
que sa fantaisie irrita, condescendent à l'estimer pour ce qu'il
représente de force nécessaire.
L'illusionnisme d'Un Tel ne saurait néanmoins le porter à croire que
cette sympathie totale durera, la guerre terminée. De ce qu'elle est
éphémère et fuyante, il en goûte mieux, au contraire, le bien-être et
le charme.
Retrouver son foyer est estimable, lorsque l'on a vagabondé sans répit
dans l'ombre et le vent. Un Tel, à la table où il aimait écrire, tente
de ranimer en son esprit le peuple d'images et de mots qui jadis
l'emplissait. Mais, obsédantes, les idées qui lui vinrent au cours de
sa méditation dans la tranchée semblent vouloir chasser les rêveries
anciennes.
Près du feu chanteur, en le calme accueillant de sa tiède demeure, le
soldat ne peut oublier les dures nuits de la guerre. Il lui semble
entendre encore la plainte errante des mourants; il revoit les
squelettes glacés de ses camarades, veilleurs éternels placés en avant
des lignes françaises.
Le confort fatigue Un Tel. Il était bon de dormir sur le sol dur,
entouré d'une couverture boueuse, profondément. La mollesse des
oreillers et des matelas énerve, et rien ne vaut le sommeil animal,
duquel on sort repu et brisé comme après un rude massage.
Idées et réalités de la guerre; choses apprises, devinées en présence
des morts; hommes entrevus dans la mêlée, défilé des jours mornes
et tourmentés; tout cela s'impose au cœur du soldat. Une mosaïque
faite de tous ces souvenirs, petites pierres boueuses, chatoyantes,
ensanglantées, telle sera désormais la pensée d'Un Tel.
Mais, quand le convalescent veut confier ses impressions et ses
souvenirs, il se voit incompris ou critiqué. Il découvre qu'existe
un soldat ignoré du combattant, sorte de héros d'opérette surgi,
tout armé, de la cervelle délirante des journalistes. Combien l'azur
trompeur dont on a paré ce déguisé cache de bêtise et de lâcheté, nul
d'entre ceux qui revinrent de la grande mêlée, soit indifférence ou
stupeur, n'a voulu le dire.
Le soldat blessé, le convalescent, l'amputé, désireux d'être en
harmonie avec ses compatriotes demeurés à l'arrière, abandonnant toutes
les impressions ressenties, délaissant les justes directions que la
souffrance impose à sa pensée, doit avant tout copier servilement
le geste maniéré et la grandiloquence de ce poilu confectionné pour
l'émerveillement des faibles et des oisifs, qui vit en narrant
d'insipides gaudrioles et meurt en chantant.
Dans la salle humide et sombre de l'ambulance, les morts ont été
dévêtus et les rats viennent, lentement, leur dévorer la figure. Ces
pauvres n'eurent pas la fin brutale du combattant, ils se virent
mourir, loin de la femme aimée, fugitive que pourchassa l'envahisseur;
ils ne chantaient pas à l'heure où la mort les emporta. Et vous
autres, camarades, dont la jeunesse rayonnait sous la boue et l'ordure,
et qui êtes, maintenant, asphyxiés et rigides, chantiez-vous quand le
fer déchira vos poitrines? Des écrivains ont déshonoré le sacrifice le
plus noble du soldat, quand ils eurent l'audace de le faire mourir, un
refrain de café-concert aux lèvres.
Les heureux qui ont une modeste sépulture y sont étrangement
compressés. Leur fosse pouvait contenir vingt corps; on en mit
quarante, placés sans pitié, la tête des uns frôlant les pieds des
autres. Toute la jeunesse de France est couchée dans la terre ardente,
et voici que des faiseurs de grimoires dessinent, aux yeux du monde
qui nous regarde et de l'avenir, cet implacable juge, une silhouette
burlesque et grivoise du soldat.
Révolté, Un Tel ne veut pas admettre que le martyre de toute une race
finisse dans une orgie de mensonges et de calembours.
Les gens simples, les marchandes des quatre-saisons, les commères
attroupées sur la vieille place, où jadis se poursuivaient en criant
des gamins qui sont maintenant des soldats, tous ceux qui ont souffert,
pleuré au cours de leur existence, savent que le combattant, couvert
de vermine et de vase, est une pauvre chose perdue en la tempête, un
être dont la chair, cinglée des vents, est offerte, nuit et jour, aux
coups du destin. Un Tel se sent aimé de ces gens-là. Seuls l'irritent
les esprits aimables et facétieux qui cherchent à retrouver en lui les
traits galvaudés et flétris du poilu légendaire.
Mais c'est en rencontrant son ami Mortné, sculpteur et parfait égoïste,
qu'Un Tel comprit nettement que la guerre n'a point transformé le monde.
Il n'existe qu'une chose, ici-bas, méritant l'attention de ce noble
artiste: la forme pure. Une scintillante locomotive, un obus effilé,
une carafe sont des merveilles de ligne et de volume. La Marne sauva
Paris de l'anéantissement, dites-vous! Quelle erreur est la vôtre,
une nation ne meurt pas qui sut découvrir cette vérité magnifique: La
sculpture sera désormais une géométrie inexplicable où les troncs de
cône chevaucheront des parallélépipèdes.
Mortné est un petit propriétaire qui fait de l'art avec des prétentions
de géant. Le désir qu'il exprima de ne s'intéresser qu'à son œuvre
masque ses appétits gourmands. Il lui faut une bonne table, des vins
de choix, une couche douillette. Il aime à vivre sans fièvre, à peine
inquiété par les drames cinématographiques dont il est le fidèle
admirateur. Disserter sur l'art contemporain en savourant une liqueur
parfumée est autrement utile à l'humanité que le lancement de la
grenade.