Les villages de l'arrière qui connurent l'invasion et la délivrance
sont peuplés de troupes bigarrées, dont les bivouacs de fortune
semblent être des cités nègres improvisées au cœur des ruines. Bientôt,
au pas de parade, acclamés des paysannes et des enfants, les soldats
vont partir.
En route!
Les fantassins d'azur défilent en chantant. Chaque compagnie a son
fanion archaïque et coloré, brodé d'or, où de pourpres lémures, des
éléphants blancs et des crânes se convulsent sous des noms glorieux:
Bolante, La Grurie, témoignages de combats dans les forêts tragiques.
Les bataillons avancent, suivis de leurs trains régimentaires, de leurs
cuisines roulantes enfumées, où trônent des maîtres-coqs hilares, et de
leurs brancardiers qu'un moine botté conduit paternellement.
Voici les chasseurs à pied, alertes et crânes, satisfaits d'être
admirés. Le tambour-major, menant sa clique juvénile, bombe le torse,
comme si de sa vaillante et seule poitrine devaient sortir les
multiples fanfares qui feront s'émerveiller les enfants accourus. Sur
les routes, les arbres où joue le vent semblent avancer; les nuages
mobiles, entraînés, dirait-on, par les cuivres allègres, suivent, eux
aussi, les petits chasseurs.
Soulevant des poussières d'or, l'artillerie traverse les villages dans
une rumeur d'orage. Chevaux, hommes, canons sont attachés les uns aux
autres, comme si les épreuves subies en commun les avaient à jamais
unis. Les avant-trains, chargés d'objets hétéroclites: armes, objets de
cuisine, voire parfois, surmontant cette architecture, une mandoline,
évoquant les déménagements parisiens que chanta Rictus. La boue des
marécages et la craie des routes ont patiné les roues des voitures,
où des branchages s'entrelacent. Si bien que, misérable et splendide,
ce défilé a de mâles allures d'entrée barbare et triomphale dans une
province durement conquise.
L'armée traverse la forêt mystérieuse. D'étroits gourbis, de
sombres cagnas, des maisons recouvertes d'armatures et de blindages
apparaissent sous les voûtes verdoyantes. Il en sort une musique aux
rythmes lascifs, orientale et légère. Quel pastour joue si joliment du
pipeau sous le sifflement magique des obus?
C'est le camp marocain. Un robuste guerrier souffle en un mirliton
primitif, taillé dans une branche de sureau. Au pied d'antiques arbres,
s'épouillent de grands enfants cuivrés et rieurs aux dents éclatantes;
ils saluent «Li cam'rades aux manteaux bleus», et d'aucuns, ayant fait
macérer dans le jus de l'ordinaire des plantes aromatiques, offrent
affectueusement ce breuvage composite aux compagnons d'aventure qui
demain partageront leurs dangers.
La nuit s'écoule, traversée d'éclairs. Voici l'aube. Las de dormir
en des granges aux toits défoncés, sur la paille pourrie, et d'être
éveillés par le cortège errant des brebis, dont les voix de cristal
brisé semblent pleurer sur le sort des campagnes, les hommes sont
heureux d'avoir goûté un rude repos, le visage tourné vers les astres.
Fine Oreille, Parisien gouailleur, serviable et courageux, descend à
la soupe; il lave ses marmites à la petite fontaine aux eaux vivantes
qui demeure, témoignage d'un passé calme, au centre du village abattu;
il les fait remplir à la cuisine roulante, il attache les pains de
l'escouade à sa ceinture et, savourant l'odeur alléchante et chaude
des lentilles, il revient à la tranchée où l'espèrent ses compagnons
affamés. Tout le jour se passe dans l'attente. Des avions aux ailes
d'argent traversent le ciel; ils ont la grâce des étoiles filantes, et
le vrombissement de leurs moteurs ajoute à l'anxiété de l'heure une
magie harmonieuse.
Longeant les étroits boyaux qui mènent à la première ligne, les
bataillons s'avancent, d'un pas égal et fort, pareil au rythme assourdi
du flux entre les rochers.
Sinueuse, ainsi qu'un reptile, route sonore creusée dans la terre
frémissante, la tranchée Y dessine aux yeux troublés de l'adversaire
l'implacable et savante géométrie de ses pare-éclats. Les obus qui
la fouettent ne peuvent affaiblir la vigueur de ses murs. Elle sait
garder, résistant aux rafales d'acier, et malgré les agitations qui
l'emplissent, une paix extérieure, visage viril où s'affirme une vie
passionnée. Fleuve orageux, le sang de France court en ses étroits
boyaux.
Voici l'alerte! Sirènes du crépuscule, aux voix tragiques et
charmeuses, des obus filent en chantant. Tels des jets d'eau, jaillis
d'un sol magique, se lève une moisson de baïonnettes lumineuses. Un
Tel s'arque pour mieux bondir, car l'instant est venu de quitter la
tranchée, où furent jugulées tant de justes colères, la tranchée
froide, cruelle, fatale, mais qui, malgré la boue stagnante de ses
boyaux et le sanglant mystère de ses parois, n'en est pas moins une
libre avenue, courageusement ouverte à l'espérance française.
Le clair martèlement d'invisibles mitrailleuses se répercute, en
troublant écho, dans la poitrine des combattants. Un Tel, retenant
l'élan qui l'emporte, écoute retentir en lui ce rythme égal et continu
qu'il croit être le cœur vivant de sa destinée. Les adversaires
se rejoignent, cependant que la mitraille déchire leurs légions
parallèles. Dans le vent de l'assaut, les mélancolies des nuits
pluvieuses et les amertumes de l'attente se dissipent. La tranchée
Y, cuve où fusionnaient les énergies d'une foule, vient d'éclater,
projetant au front de l'ennemi des groupes d'athlètes fortifiés par
l'âpre désir de vaincre.
Il faut avancer avec calcul, en liant aux fils lumineux du temps
une volonté dont le plus sûr ressort est l'indépendance, et cette
discipline qu'il importe d'observer en présence des réalités sévères de
la guerre moderne répugne à l'audace d'Un Tel.
Dans la mêlée, le soldat est escorté de souvenirs et d'images; la
caresse légère d'immatériels baisers frôle son front et certaines
heures, qui lui furent douces, renaissent, lumières sereines, en ses
yeux où le dernier hiver glaça de pauvres larmes. Mères aux douleurs
voilées, amantes nues comme des fleurs, enfants joyeux, toute la
théorie des êtres qu'il chérit entoure et protège le combattant. Il
faudrait être cruellement infortuné pour n'avoir pas auprès de soi
l'ange gardien dont le visage irréel console et fortifie. Le simple
berger, descendu des cimes bleues où il jouait rêveusement avec les
étoiles, a su plaire à la pure Virginie qui l'espère. Le paysan
robuste, l'insoucieux bohème ont, eux aussi, des belles chairs jeunes,
et ces guerriers enamourés connaissent les plus riches des fêtes
intérieures, grâce aux voluptueux souvenirs qui les accompagnent.
Evoquant l'exquise blonde qui paraît sa vie, Un Tel, las de courir,
s'arrête près d'un bouquet d'arbustes. La féerie des explosions
l'entoure. Des bombes fusent, pourpre couronne, à la cime des arbres;
leur mitraille fauche les jeunes branches et hache les troncs antiques.
Des obus, ayant dessiné d'invisibles courbes sur la moire délicate du
ciel, se jettent vertigineusement dans une rivière, y faisant jaillir
d'éblouissantes gerbes d'eau. Efficace soutien des assaillants, les
explosifs s'abattent en rafales implacables sur les rangs adverses,
broyant les armes, les casques et les têtes.
Des géants roux, crucifiés au sol, sombrement agonisent. Ils rêvaient
de stupres grandioses dans Paris illuminé, de bruyantes beuveries,
de joyeux massacres en des parcs élégants. Il fallut, pour briser ce
délirant orgueil, qu'un éclat d'acier se plantât dans leur poitrine,
qu'une épine de fer s'enfonçât dans leur tête dorée, comme si quelque
orfèvre démoniaque, désireux de fêter ces tyrans vulgaires, avait orné
de perles de sang leurs masques révulsés.
Les folles voix des courageuses alouettes se sont tues, afin que
l'homme, éloigné des choses familières, écoute chanter dans l'air
multicolore du crépuscule l'_Angelus_ berceur de sa vieille église;
mais les échos ne répercutent que le torrent des canonnades.
Soudain, Un Tel perçoit moins distinctement le tumulte de la mêlée.
Semblable au rythme errant des mers, que l'enfant aime à retrouver
incurvé dans les coquillages, un bourdonnement emplit son oreille,
musique lointaine dont les douces inflexions blessent délicatement
ses nerfs. Une flamme consume sa poitrine, faible, vacillante, mais
volontaire, et cet humble feu de bivouac, allumé sous les chairs, a des
cruautés de bistouri.
Un Tel est blessé et, tandis que son bataillon poursuit une course
orageuse, confus d'être frappé sans qu'une particulière aventure le
distingue de tous ses compagnons égorgés, il se replie dans le tragique
isolement de la douleur.
Près de l'onde trouble où voguent, telles des îles flottantes les
arbres abattus, il panse sa chair qu'un éclat déchira. Le péril dont
il est entouré active les souples ressorts de son être et décuple
sa volonté. Il éprouve à soigner sa blessure une joie d'enfant, car
rien n'exalte mieux un combattant comme de connaître l'âpre délice de
vaincre la mort.
Les côtes lointaines où flamboient les éclairs rapides de l'artillerie
sont caressées par les ombres nocturnes. Irisant la nue, une étoile
unique, gardienne avancée des célestes jardins, affirme, en présence
des hommes éphémères et de leurs irritations, le calme résolu des
choses éternelles. Des brouillards délicats montent de la rivière, et
leur grâce lumineuse, en auréolant les collines, incite aux rêveries
champêtres.
Sentant croître sa fièvre, Un Tel, que la gravité du soir émeut, erre à
la recherche d'une ambulance. Dans un bois, défriché par la mitraille,
à travers les buissons d'épines où respire le printemps nouveau-né, il
suit magnétiquement un chemin d'ombre, guidé par son instinct courageux.
Le canon s'est tu. Les petits des tourterelles, abrités en leurs nids
verdoyants, écoutent chanter leurs mères. Un être est là, boueux,
genoux en terre, les bras tendus vers le dernier des cercles de
lumière brûlant encore au ciel, un mourant, dont l'harmonieuse plainte,
pure source jaillie d'une âme martyre, se joint au chœur aérien des
choses.
C'est un Marocain à la chair olivâtre, aux yeux d'enfant perdu, ancien
maltôtier des ports orientaux qui jadis exhibait des muscles élastiques
sur les clairs débarcadères, entre les montagnes d'oranges et les fûts
de vin noir. Un soir, où la mer miroitante avait des alanguissements de
femme, un berger lui tatoua sur la tempe une étoile, le destinant à la
sereine adoration du firmament. Aussi, mutilé par un obus, étranger en
ce climat de France, implore-t-il son Dieu, lequel, baignant sa nudité
superbe, en un ciel de jets d'eaux parfumés, doit jouer là-haut avec
des bouquets d'astres.
Jamais Un Tel n'avait imaginé qu'une nuit viendrait où il lui faudrait
veiller la mort d'un Africain, guenilleux et dévoré des poux.
Ainsi, toute voix humaine étant fraternelle au soldat qui se meurt,
bercé par les doux mots qu'il ne comprend pas, et s'efforçant de
ranimer en lui l'image évanouie de sa maison natale, le tirailleur
agonisant revit à sa dernière heure sa jeunesse sauvage et les soirs
embaumés où, traversant le ruisseau chanteur, il serrait en ses bras
heureux une mignonne amante, tant il est vrai que le souvenir amer et
joli de l'amour est le compagnon fidèle de la mort.
Un Tel s'en fut en songeant que le destin du soldat est entouré d'un
verre fragile. Vienne le moindre orage, la prison lumineuse se brise
et le pauvre isolé entre, tout armé, dans la grande communion des
morts. Partageant l'angoisse suprême du tirailleur, il imaginait ce
qu'il adviendrait, après sa mort, de celui qui traversa des continents
et des mers pour secourir le plus beau pays du monde occidental.
Pauvre tirailleur, on l'enterrera, couvert de vermine et de sang, dans
la terre qu'il a défendue. Sa tombe sera, sans doute, ornée d'une
bouteille où rutilait, jadis, un ardent bourguignon, et qui gardera
dans ses flancs transparents la date de sa mort simple et son nom
inconnu. Le petit feuillet blanc fera survivre ainsi le soldat qu'un
obus abattit.
Plus tard, son père, venu du radieux Orient, courbé comme un vieux
saule, inclinera son regret vers la terre où le cher disparu fut
couché. A moins qu'un dieu cruel ne veuille faire mourir le tirailleur
une seconde fois et qu'il ne brise la bouteille légère, en sorte que
rien ne perpétue le souvenir du lieu où le héros repose. C'est alors
que, privées de la vénération des siens, ses cendres auront un droit
absolu à l'hommage de tous.
Mais, préférant à cette mort vers qui monte la reconnaissance d'un
peuple innombrable les joies, les incertitudes et la pauvreté de
notre existence éphémère, Un Tel rejoignit le poste de secours, frêle
et sombre abri où l'armée meurtrie se pressait, tel un troupeau de
miséreux dont les yeux brûlants ont découvert les portes du ciel.