C'est l'hiver. L'existence du soldat est féerique et douloureuse.
En ligne, Un Tel brûle des racines et des sarments, car il est
glacé, immobilisé par le froid, semblable à ces cadavres anonymes
qu'enveloppe, sereine et silencieuse, la magie de décembre, l'âme du
veilleur devient âpre et sauvage; elle ne parvient à s'adoucir qu'au
repos, dans la cagna, en contemplant la danse étincelante du brasier.
Au loin, les ruisseaux argentés et les pins vernis donnent au paysage
le charme naïf et détaillé de ces peintures primitives hollandaises
que peignirent de cordiaux aubergistes, fumeurs de pipes et buveurs de
pintes. Mais Un Tel ne peut admirer les aspects de l'hiver; leur charme
grave échappe forcément à ses yeux, la nature étant, avant tout, la
complice du soldat, celle qu'on utilise ou ravage sans autre raison
que d'obéir aux violentes nécessités de la guerre. Un Tel évoque les
jours évanouis où il aima les bois, les nuages et les eaux pour leur
seule beauté; il ne devinait pas alors qu'une tragédie se préparait,
lointaine, menaçante, et qui marchait avec les armées, entre ciel et
terre, dans la voix des clairons.
Le vent qui tourne en folle rafale cingle le sang. Voici venir
l'effrayante nuit où les mille embûches de l'ombre vont se dresser
autour des petits postes. La terre se désagrège. La sentinelle a de la
terre sur les lèvres et dans les yeux. Les étoiles ont déserté le ciel.
Dans la guitoune enfumée, l'escouade attend le retour de la corvée de
soupe.
Pauvretés des bas-fonds où rôda Gorki, fraternelles douleurs des
révolutions, regrets des illusions mortes, deuils, amertumes,
impuissantes colères, toutes les misères du monde, qu'êtes-vous,
comparées à la grande misère actuelle des peuples?
Les obus sifflent dans la nuit froide de Noël.
Un Tel veille, fier de ne pas être mort au cours de cette année de
combats farouches où il fallut, pied à pied, défendre la terre. Il
songe aux compagnons abandonnés, la poitrine trouée, dans un champ
anonyme, sous les pluies de feu.
Une année historique finit, qui ne verra pas, à son départ, les
orgies de ses devancières. Elle est un être invisible et parfait qui
pénètre dans les jardins éternels. Sa forme pure se dresse au ciel
de l'histoire, architecture élevée avec des pleurs, du sang et des
sentiments absolus.
Malgré les mécanismes formidables, les coalitions d'argent et toute
la puissance destructrice des barbares, les peuples épris de liberté
résistèrent.
Noël! Noël! Les mots sonores: liberté, droit des peuples, justice,
indépendance, défense des nations opprimées, ne sont plus de vaines
parures, d'éclatants pavillons abritant les corsaires de l'idée.
Noël! L'émigré croit à la victoire prochaine de ses défenseurs. Il
aspire à bientôt revenir dans sa vieille ferme où des coqs querelleurs
ensanglantaient la cour. Peut-être parviendra-t-il à réunir le troupeau
perdu lors de l'invasion et qui partit, sans berger, vers une confuse
destinée, image des légions sans âme et sans discipline.
Dans sa demeure silencieuse, la mère, sans nouvelles du fils, et qui
regarde passer des troupes inconnues, espère. Peut-être l'enfant
n'est point mort; peut-être, replié dans la tranchée, cœur fiévreux
battant au cœur de la terre, songe-t-il à sa mère. Noël! Les épouses,
les enfants candides, les vieillards affligés répètent les syllabes
joyeuses, nom prestigieux qui charme le cœur de tous les combattants,
meneurs de bœufs, ouvriers révolutionnaires, prêtres ou rois.
Il est des îles froides, des enclos où les prisonniers sont parqués
comme des bêtes; un vent de France, un vent vif où survole l'arome
des forêts et le parfum des femmes, y chante, fier et berceur comme
la mer, un cantique d'espérance et de libération. «Vous reviendrez,
prisonniers, dans la patrie frémissante, vous embrasserez vos compagnes
et vos enfants sur les quais des gares bien-aimées!»
Minuit, voici le minuit magique des chrétiens, le minuit de vieilles
civilisations; sa mystérieuse douceur s'impose à la nature; mais,
furieuse, indifférente à la beauté de l'heure, l'escouade attend
encore le retour de la corvée de soupe.
Un Tel évoque, image consolatrice, les Noëls de son enfance. Le 24
décembre, au crépuscule, il faisait la tournée des crèches; certaines
étaient pompeuses et riches, d'autres possédaient un charme ingénu.
Leur paille où dansent les petits rayons de la veilleuse rouge, les
splendides rois mages et le nègre qui porte en ses bras des coffrets
d'or l'enthousiasmaient. Les bergers, joueurs de cornemuse, dont les
cheveux sont bouclés, ainsi que la blanche laine de leurs moutons,
l'enchantaient.
Jolies crèches toutes couvertes de neige, où l'étoile annonciatrice,
pendue sur le râtelier de l'âne, attestait la présence des choses
divines, comme vous étiez belles! La neige, cruelle au soldat, faisait
votre beauté. Sans elle, il n'est de rois mages sympathiques et
l'enfant pardonne à Gaspard, Melchior et Balthazar leur fortune, et les
riches parfums cachés en leurs robes d'or, parce qu'ils rôdèrent en
des chemins glacés, partageant avec les arbres de Judée la misère de
l'hiver.
L'escouade attend toujours le retour de la corvée de soupe.
Un seul homme, les bras chargés de victuailles, apparaît enfin au
carrefour du boyau de la tranchée. Il s'affale sur la banquette du
parapet.
Où sont les autres?
Un murmure court dans les gourbis. Lepape, le jeune Breton de la
dernière classe, est revenu seul. La corvée a été fauchée par un
bombardement. La troupe sera privée de vin et de café, une nuit de
Noël, alors qu'il eût été juste de faire ripaille et de s'enivrer.
Lepape est silencieux, malgré les multiples interrogations. L'ombre
ne permet pas de voir le sang noir qui coule à son front. En effet,
blessé, alors que le canon-revolver rasait le boyau, emportant la tête
du compagnon qui le devançait, il est revenu, le crâne ouvert sous
son casque enfoncé, dur à la souffrance, fidèle à la mission qui lui
incombait.
Le petit Breton ne partagera pas le riz glacé du festin de Noël, car il
agonise. D'une voix simple, où ne semble même pas gronder le regret de
mourir, il dit, humble constatation d'un paysan que son délire exalte
ou suprême éclair de vérité:
--Voyez-vous, les amis, nous disparaîtrons tous. Il y en a qui vivent
de la guerre... les autres en crèvent.
_A Denise Real
A Max Barbier
en hommage_