La figure amincie, ossifiée par la fatigue, l'œil fixe et dur comme un
métal, le geste bref et concis, le vieux visite la tranchée.
C'est l'heure matinale et confuse où le travailleur redouble
d'activité, où le veilleur se fixe ostensiblement au créneau, car le
vieux exige une tranchée propre, imprenable. On ne pourrait, au reste,
l'abuser sur le travail accompli au cours de la nuit précédente. Il
sait l'exacte profondeur du boyau et combien de sacs à terre surélèvent
le parapet. Il impose à ses hommes un labeur constant, des veilles
épuisantes. Jamais il ne pardonna la faiblesse ou l'erreur d'un
subordonné, mais tel, malgré son intransigeance, il est sincèrement
aimé de tous, car il représente le chef.
Il est l'esprit du bataillon, cette conscience unique et clairvoyante,
cette infaillible décision, sans lesquels une foule en armes serait
vouée, quel que soit son courage, à la défaite certaine.
Le soldat, dont le cœur ne s'embarrasse pas de vaine littérature,
voulant exprimer à la fois la crainte et l'admiration qu'il ressent en
présence d'un tel chef, dit de lui:
--Le vieux, il est vache, mais c'est un as!
Avec lui, l'homme est assuré de ne pas errer en vain, recherchant une
route perdue.
Le vieux ne risque son bataillon qu'à l'instant nécessaire, ayant
scrupuleusement envisagé toutes les nécessités du combat, sans rien
livrer au hasard. Etant donné le grave problème que l'attaque impose à
ses troupes, il sait, sans erreur, la plus rapide et la moins sanglante
manière de le résoudre.
On le vit, à l'assaut, la tête froide, conduire son bataillon, le
devancer dans la tourmente, le dissimuler au flanc d'une longue
colline, le lancer enfin sur la butte qu'il fallait arracher à
l'adversaire. Aucune émotion particulière n'animait ses traits, il ne
ressentait aucune colère, il n'avait pas cette irritation que donne le
danger. Ombre fine et droite, dressée sur la butte reconquise, il était
une statue émouvante de la volonté.
Ce soir-là, pour le fantassin couvert de craie, heureux survivant d'une
journée triomphante, le vieux était le sauveur à qui l'on pardonne sa
tyrannie parce qu'il sut être exigeant et sévère envers lui-même alors
que la mort frôlait son visage.
Au sortir d'une offensive, où le bataillon fut fauché par les
mitrailleuses, le vieux réunit la centaine d'hommes qu'un hasard
généreux avait épargnés et lui tint ce discours:
--Mes amis, je voulais vous dire que vous vous étiez bien conduits!
Merci! Il en fut de même partout où le 5e bataillon s'est battu. Ayez
l'orgueil de ce que vous avez fait. Plus tard, vous pourrez dire à vos
enfants: «J'étais à Tahure!»
«Ayons une pensée, en ce jour, pour nos camarades morts au champ
d'honneur. Hélas! Il en manque beaucoup à l'appel. Ils vivront dans nos
cœurs. Leurs familles doivent être fières d'eux comme je le suis de
vous tous!
«Je vous ai demandé de vous battre. Vous vous êtes battus. Je vous ai
dit de ne pas vous reposer encore. Il fallait terrasser, vous avez
terrassé; j'ai reçu les félicitations d'un inspecteur du génie pour les
travaux exécutés par le bataillon sur les positions conquises: elles
vous reviennent.
«Il nous faut laisser aux camarades qui nous relèvent des abris sûrs,
une bonne tranchée. Je sais que tous les régiments ne comprennent pas
ainsi leur devoir. Qu'importe! Ceux qui nous remplacent diront: «Bravo!
Voilà un bataillon où l'on travaille; il est agréable de lui succéder.»
«La guerre n'est pas finie. Le plus dur est fait. Nous nous battrons
à nouveau, nous terrasserons encore; je sais que je puis compter
sur vous. Ce fut une terrible lutte. Les anciens, et ils sont peu
nombreux maintenant, ceux qui partirent avec moi à la mobilisation,
se souviennent de toutes nos misères, de tous nos efforts. Partout où
la France avait besoin de ses enfants, vous avez répondu: «Présents!»
Vivants souvenirs: Vitry-le-François, où le régiment culbuta les
armées du Kronprinz; l'Argonne, huit mois de lutte sauvage dans les
bois; jamais le bataillon n'y perdit un pouce de terrain, nous avons
maintenu nos positions; la tranchée de Calonne, où les grenadiers du
5e bataillon ont fait trembler de terreur le 22e poméranien; Tahure,
enfin, dont vous êtes les vainqueurs. Quand je vous ai vus y monter si
courageux, si beaux, vous ne pouvez vous imaginer combien j'étais fier
de vous. Tahure, c'est le plus beau jour de ma vie! Je vous dois tout
cela; une fois encore, merci!
«Maintenant, un conseil: Vous êtes fatigués, vous avez droit à un
repos mérité. Il y a longtemps que vous n'avez pas eu l'occasion de
revenir à l'arrière. Vous êtes affaiblis, vous n'avez plus l'habitude
du vin, ni la résistance d'autrefois. Vous allez boire. Quelques verres
suffiront à vous enivrer. Je ne veux pas voir d'homme saoul dans les
rues. C'est dégradant, et le soldat français ne peut se montrer dans
un pareil état. Si l'un de vos camarades fait du scandale, que je n'en
sache rien, ou, sinon, je sévirai. Cachez-le, emmenez-le dans son
cantonnement. C'est compris. J'espère que je n'aurai pas à revenir sur
ce chapitre. Allez. Je vous remercie.»
Capitaine adjudant-major en temps de paix, le vieux vit mourir au début
de la campagne ses deux fils, jeunes officiers enthousiastes. Il apprit
ensuite la mort de sa femme que la douleur emporta. Le voici seul. Il
marche, songeur, à la tête de son bataillon bruyant, perdu dans un rêve
mathématique de victoire, chargé du poids invisible de son chagrin.
Un Tel aime le vieux pour son énergie taciturne. La brusquerie du
commandant le charme, car elle laisse deviner, sous une rude écorce,
un cœur facilement ému, où couve une silencieuse bonté. Leurs rapports
sont distants. Un Tel, néanmoins, à jamais gardera le souvenir du jour
où le vieux daigna lui parler.
Dans un petit village champenois, heureux de se retrouver lavé, peigné,
rafraîchi, Un Tel rôdait, quand le vieux, accompagné du colonel,
l'interpella.
Au garde-à-vous, à dix pas, Un Tel fut présenté en ces termes élogieux:
--Soldat Un Tel, mon colonel. Un brave. S'est distingué récemment. Un
de mes meilleurs soldats. Je tenais à vous signaler sa belle conduite.
Un Tel, boutonnez votre capote, je n'aime pas que l'on soit débraillé
dans mon bataillon!
Un Tel comprit ce jour-là le sens mystérieux de deux mots qui résument
la vie du vieux, et celle de tout soldat: valeur et discipline.