Les routes de l'arrière, sillonnées d'interminables cortèges, sont de
trépidantes artères où afflue la vie française. On y voit des parcs
d'artillerie, des abattoirs ruisselants de sang et d'eau, des centres
de ravitaillement où la judicieuse répartition du sucre et du café se
complique de paperasseries savantes.
Souvent, à la faveur de la nuit, il se fait à l'arrière un formidable
commerce. Les autobus, chargés de viande abattue, ronflent sourdement.
Les fourgons, les fourragères, les caissons groupés symétriquement
sur les vastes quais de gares s'emplissent de victuailles, de foin et
d'obus.
Les petites villes sont toutes sonores de mille cris, et cette ruche
immense, aux mouvements ordonnés comme ceux d'une belle machine,
travaille avec la joie consciente de fortifier le front.
Que si les ouvriers de ce tumulte ne sont pas d'un métal aussi pur
que l'homme des tranchées, modestes artisans de l'œuvre nationale,
collaborateurs indispensables de l'effort français, ils n'en font
pas moins un dur et méritoire labeur; voire même, ils ont parfois
l'occasion de se montrer courageux.
Courtejambe, jadis brillant élève de l'Ecole des Chartes, conservateur
d'une intéressante bibliothèque picarde, ayant dormi d'un lourd
sommeil, non sans avoir rêvé aux odes virgiliennes dont l'harmonie
chante encore en son cœur de serre-frein au train des équipages, une
certaine aube s'éveilla, brusquement, dans une grange où bêlait un
peuple de brebis.
Une fois encore, il fallait atteler le camion qui mène vers le champ
de ravitaillement les boîtes de potage salé dont se substantent les
soldats.
--Certes, le métier est sans gloire. Mais ne faut-il pas que le travail
modeste des faibles seconde habilement l'éclatante bravoure des forts?
M. Toulemonde ne doit pas être forcément un Léonidas. Les gens de
l'arrière forment une tribu de pasteurs, de meneurs de troupeaux, de
convoyeurs, de poètes, d'épiciers qui acceptent le sacrifice d'un
effort obscur, afin que rien ne manque aux légions armées qui les
défendent.
Ainsi philosophait Courtejambe. Dans l'ombre, il entendit un bruit
étrange. Surgi du mystère de la nuit, couvert de paille et de boue, un
homme se dressait, soudard au visage battu des lendemains d'orgie, qui
contemplait avec stupéfaction les êtres et les choses de son entourage.
C'était un Allemand.
Perplexité: Lequel de ces deux guerriers arrachés au sommeil était
désormais prisonnier?
Orgueilleux cri du coq gaulois, une voix faubourienne et rassérénante
chanta:
_Le pays des fruits d'or
Et des roses vermeilles_.
Nul doute, on était toujours en terre française, et ce chant attestait
la joie d'un cuistot voyant bouillir le jus matinal.
Alors, inflexible et correct, en quelques phrases lapidaires dont la
perfection est à l'honneur de notre Sorbonne, le Français s'assura de
la personne ahurie de son adversaire.
Ce ne sera pas sans un légitime orgueil que, plus tard, le cavalier
Courtejambe, grave bibliothécaire revenu aux poussières de ses livres,
contera aux enfants éblouis de sa petite ville l'arrestation qu'il fit
d'un très authentique fantassin allemand à vingt kilomètres en arrière
de nos lignes.
Un Tel donne raison à ce Français qui, peu doué pour les combats,
préféra brouetter des boîtes de potage que de se perdre et de perdre la
France en des discussions byzantines alors que le Barbare éventrait nos
portes du Nord.
En ce doux pays qui est le nôtre, où l'on se bat à qui aura l'honneur
de se battre, toute chose ayant actuellement sa juste place, il est
bien que chaque veilleur posté au créneau soit doublé à l'arrière d'un
auxiliaire dévoué qui lui prépare sa vie et lui recharge ses armes.
Mais il est, hélas! un extrême arrière démoralisant où fleurit
l'amateurisme de la guerre. De jeunes hommes y jouent avec élégance le
rôle du soldat, voire même ils en tirent d'inestimables succès. Ces
bataillons d'inutiles paralysent l'effort public, ils sont une source
d'inquiétude et de rancœur pour le combattant, lequel avec raison
souffre qu'un peu de gloire ennoblisse des usurpateurs.
Courtejambe, modeste et dévoué, participe à la servitude des armées
sans en connaître la grandeur, alors que les amateurs de la guerre,
dans leur orgueil criminel, ne veulent en goûter que les fruits dorés.
De tout temps, l'amateurisme fut une petite fièvre qui, ne nuisant à
personne, ravissait son heureux possesseur. L'amateur, sans chercher
vainement à découvrir le mystère et la science des choses, pratiquait
tous les métiers avec candeur et touchait aux arts prestigieux en
souriant. Quitter la besogne coutumière, être parfois un homme nouveau,
tel était le rêve de l'amateur; il le réalisait le dimanche sans
prétention, avec cette bonhomie bourgeoise qui est une des parures de
notre caractère national.
L'amateurisme a une tradition et de grands ancêtres. Lorenzaccio, élevé
pour régner, fier adolescent promis à la couronne et qui devint le plus
exquis des régicides, fut un amateur. Le chevalier de Bussy-Rabutin,
professionnel charmant l'amour, qui pour se divertir écrivit en un
fort beau style à sa cousine Mme de Sévigné, cultiva l'amateurisme. Le
citoyen Capet fit de la serrurerie, et M. Ingres joua du violon.
Amateurs de l'art: elles l'étaient si joliment, ces demoiselles
gantées qui, sur les plages mondaines d'avant-guerre, peignaient de
frêles aquarelles où elles donnaient à la mer miroitante une couleur
de praline. Amateur de la politique: qui ne le fut, aux heures
tourmentées où les convictions s'exprimaient à coups de canne? Encore
que la guerre ne fût pas «fraîche et joyeuse», ainsi que la rêvaient
les hobereaux allemands, elle connut, malgré ses horreurs et ses
pestilences, son amateurisme.
Stratèges incohérents penchés sur des cartes dérisoires, généraux de
plume et combien peu d'épée, maniant à la fois les sophismes les plus
contradictoires et les armées, ancien insurgé déguisé en bon berger,
tels furent nos amateurs de la guerre. Ils la firent dans les salles de
rédaction, les salons académiques et les brasseries littéraires, alors
que toute la jeunesse de France agonisait dans les nouveaux champs
catalauniques.
Pourtant, malgré l'infamie de ces amateurs, Un Tel n'ignore pas que
certains, dont l'exemple ne fut pas suivi, poussèrent leur amour de la
guerre jusqu'à la faire eux-mêmes. Ils se battirent, courageusement,
comme les autres, et moururent.
Ils avaient, ces nobles camarades, délaissant l'amateurisme de la
guerre, à travers les périls et les malheurs, préféré devenir des
professionnels de la gloire. Un Tel aimerait à voir les diseurs de bons
mots, les propagateurs d'énergie, les évangélistes de la patrie, imiter
cet exemple. Les marchands de papier de toutes nuances ne devraient pas
ignorer que les meilleures pages de notre histoire furent écrites avec
du sang. Au moins, faudrait-il que la veulerie de l'extrême arrière,
ajoutée à toutes les misères de la campagne, ne vînt pas diminuer
l'énergie du combattant et sa volonté de victoire.