Bichromate était un des compagnons d'enfance d'Un Tel. Tous deux
avaient troublé de leur turbulente jeunesse le vieux quartier où leurs
parents vivaient depuis des générations. Ensemble, ils avaient appris
l'histoire de France sur les bancs vernis de l'école communale. Vers
la treizième année, ils se séparèrent, appelés mystérieusement par
une même voix intérieure à des destinées différentes. Ils avaient une
vocation: Un Tel était poète, Bichromate était mécanicien.
Suivre la courbe des choses, admirer la transparence des couleurs,
chercher la raison de notre existence mouvante et mortelle, déchiffrer
les manuscrits où le passé inscrit ses pensées si vite évanouies, tel
était le métier du poète Un Tel. Forger un métal clair et souple,
fondre des rouages harmonieux, en sorte qu'ils se complètent et se
propulsent; donner aux choses inanimées, grâce à l'énergie des eaux et
de la terre, une vie inattendue et formidable, tel était l'idéal du
mécanicien Bichromate.
Il avait le visage anguleux des mystiques, une chair de cuivre, des
mains osseuses et dures. C'était un corps frêle et laid que soutenait
et soulevait une force obscure.
Vivant seul à seize ans dans une chambrette étroite et travaillant
tout le jour chez un serrurier du parage, Bichromate, le soir, tel un
alchimiste insensé, se construisit une forge de modeste calibre qu'il
alluma pour l'effroi des voisins et son ravissement. Il possédait, pour
tout mobilier, une armoire à glace en pitchpin, héritage de sa mère
défunte; elle était emplie de ferrailles, de clous, d'outils effilés
et brillants que le jeune artisan polissait avec tendresse. Des barres
de fer rougissaient sur la forge improvisée dont le souffle emplissait
la maison d'une rumeur d'orage. Aux heures fiévreuses de la nuit, la
chambrette aux vitres brisées se transformait en une sorte de steamer.
Parti à la découverte d'une toison d'or impossible, de quel audacieux
navire Bichromate était-il l'indomptable argonaute?
Parfois, pour les travaux importants, il prenait un aide, un de ces
mercenaires qui forgent et liment sans âme. La chambre était étroite!
Qu'importe: fenêtre et porte ouverte, le manœuvre battant les fers
rouges sur le palier, le travail était accompli. Certes, les voisins,
qui ne partageaient pas cet amour de la mécanique, pestaient sans
douceur, injuriant l'artisan méconnu. Il faut, en notre monde injuste,
poursuivre la réalisation d'un but implacablement; Bichromate, ayant
décidé de se construire une motocyclette, stoïque, pièce à pièce,
malgré la pauvreté de sa vie et l'opposition de ses voisins, forgeait
sans défaillance. Maintes fois, il lui fallut vendre les pièces
terminées, afin d'acheter la matière première qui devait lui permettre
d'en forger d'autres.
Un soir, son moteur, battant tel un cœur heureux de vivre, ébranla
la maison de ses pulsations régulières, secouant les volets et les
persiennes, faisant pleuvoir des plafonds une myriade d'écailles de
plâtre. Le concierge, irrité, vint injurier Bichromate, le menaçant des
pires sévices, voire de le faire enfermer dans un asile d'aliénés, mais
cette intervention importune ne chassa aucunement la joie dont l'âme du
mécanicien était irradiée.
Le moteur marchait. Bientôt la motocyclette serait terminée,
Bichromate, triomphant, traverserait son quartier, admiré des commères,
acclamé des gamins, dans une apothéose de grondements et de poussières
d'or, suivi des chiens irrités, tels jadis les Césars, accompagnés
de fauves, entraient sur des chars de soie pourpre et de pierres
précieuses dans la Ville éternelle.
Un matin de printemps où le soleil embellissait les femmes, où les
étalages multicolores des fruitiers semblaient être les plus beaux
d'entre les jardins du monde, Bichromate essaya sa motocyclette.
La machine froide et compliquée avait désormais des ailes et son
ingénieux constructeur, frôlant à peine le pavé de la rue, s'envolerait
jusqu'à la serrurerie du carrefour, celle dont on voit la clef d'or
scintiller sur la porte noire. Il montrerait aux camarades éblouis
l'œuvre qu'un ouvrier patient et génial peut réaliser au cours de sa
jeunesse laborieuse, quand fuyant les plaisirs éphémères de la foule il
s'absorbe en son rêve intérieur.
Les commères se groupaient au seuil des antiques maisons, les
midinettes couraient vers de galants rendez-vous, on eût dit un jour de
fête.
La motocyclette s'enleva, il y avait une fanfare dans le moteur. Pareil
à l'arbuste qu'un afflux de sève fait reverdir en un jour, Bichromate
se sentait une poitrine élargie, de plus vastes poumons, une force sûre
et conquérante que nul obstacle humain ne saurait vaincre.
Il triomphait.
Hélas! le mécanisme le plus discipliné est trompeur. La motocyclette
s'immobilisa, il fallut la démonter et remettre, une fois encore, sur
l'étau l'ouvrage de toute une jeunesse.
C'est vers cette époque que le jeune artisan connut la tyrannie de
l'amour. Comme les hirondelles tournaient inlassables, le soir, dans la
cour de la maison, il eut le désir de dormir sur une poitrine de femme
et d'y oublier les joies et les amertumes de son labeur. Il rêvait
d'une ouvrière jolie, à qui il offrirait une belle écharpe pailletée
d'argent et qu'il promènerait, le dimanche, en de riantes banlieues.
Ne soupçonnant pas que la femme est parfois volage ou intéressée, il
imaginait qu'il pourrait être aimé pour son bon cœur et son courage.
De jolies indifférentes passèrent qui dédaignèrent son admiration
ingénue. Parce qu'il faut à l'homme une pauvre réalité, le consolant
de ses rêves irréalisables, Bichromate prit à son foyer une vieille
courtisane qui jadis avait été la maîtresse de son père.
La ribaude, ne comprenant rien à la mécanique, maltraita les chers
outils et but l'alcool à brûler de l'artisan. La guerre vint terminer
cet amour sordide.
Ce fut pour Bichromate une occasion imprévue de bricoler. Il fit des
anneaux en aluminium et dut bientôt lutter contre une vile concurrence.
En effet, les gens de l'arrière osaient sertir, eux aussi, des bagues
qui n'avaient point reçu le sacrement de la flamme.
Les anneaux s'ornèrent de trèfles à quatre feuilles et de croix
byzantines; il y en eut de lourds et de tourmentés, surchargés
d'acanthes; d'autres s'enroulèrent autour des doigts ainsi que des
serpents. Bichromate poussa l'art subtil de l'orfèvre jusqu'à colorer
de tons barbares les incrustations de ses bagues. Egalement, et ce
fut sa gloire dans tout le corps d'armée, il inventa le découpage des
jugulaires, cette mode orna de lauriers entrelacés tous les képis de
l'infanterie française. Il arriva que ce soldat eut même l'occasion de
se battre.
Deux hivers s'écoulèrent. A l'orée d'un bois sonore, peuplé de
fantassins, Un Tel et Bichromate se rencontrèrent.
Se reconnaissant, ils se dirent des mots inutiles et charmants dont
les soldats, en témoignage du bonheur qu'ils ont de se retrouver,
fleurissent leur viril langage,
--Tiens, c'est toi!
--Oui, c'est moi!... Et toi?
--C'est moi!
Puis, en chœur, ils s'exclamèrent:
--Ah! c'te vieille vache!
Ce fut l'instant des confidences. Un Tel parla de la Marne, de la
retraite, de ces temps où le doute régnait au cœur du soldat. Il évoqua
les routes mauvaises, le vent des nuits froides, les patrouilles
incertaines et tragiques.
Bichromate répondit:
--Toi qu'es intelligent! donne-moi un conseil. Mon père fut enterré,
il y a quelques années, à Montparnasse; crois-tu qu'après la guerre je
pourrai revendre le caveau à une famille honnête, habitant le quartier
et qui désirerait une tombe pas trop éloignée?
Un Tel s'étonna que la guerre tînt une si petite place en l'esprit de
son compagnon; il ne comprit pas les raisons mystérieuses qui pouvaient
motiver, dès la paix revenue, un aussi vif besoin d'argent.
Et l'artisan de reprendre, afin de compléter sa pensée:
--Quand je serai redevenu civil, il me faudra de l'argent pour finir ma
motocyclette.