l'effrayante harmonie que demanderait ce gouffre central, dernier
support de tous les gouffres, j'enflerais mes conceptions et ma voix:
mais, puisqu'elle m'est refusée, je ne commencerai pas sans frémir; car
ce n'est point un frivole dessein, ou l'apprentissage d'une langue au
berceau, que de poser la base des Enfers et du monde [1]. Puissent donc
ces vierges sacrées, qui donnèrent aux accords d'Amphion la force
d'élever les murs de Thèbes, attacher à mes vers toute la terreur du
sujet!
Ô race proscrite entre toutes les races, et dévolue au séjour dont il
m'est si dur de parler, mieux eût valu pour vous la condition de la
bête [2]!
Déjà nous étions loin des pieds du géant, et j'avançais au fond du
cercle obscur, les yeux toujours attachés à la haute muraille du
puits.
--Regarde, me dit-on alors, où tu poses le pied, et ne viens pas ici
fouler les têtes de tes malheureux frères.
Je me tourne à ces mots, et je découvre un lac glacé qui s'étendait
devant moi comme une mer de cristal. Jamais le Danube et le Tanaïs,
sous leur zone de glace et dans l'hiver le plus rigoureux, ne
chargèrent leur lit de voiles si épais: aussi les monts Tabernick et
Pietrapana seraient en vain tombés sur la voûte du lac: elle n'eût
point croulé sous leur masse [3].
Je vis ensuite des ombres livides, enfoncées jusqu'au cou dans la glace,
comme des têtes de grenouilles, qui dans les nuits d'été bordent les
marécages; et j'entendis le cliquetis de leurs dents, comme on entend
claquer le long bec de la cigogne. Tous ces coupables se tenaient la
face baissée; mais la fumée de leur haleine et les pleurs de leurs yeux
témoignaient assez quel était pour eux l'excès du froid et de la
douleur [4].
En ramenant mes regards de la surface du lac à mes pieds, j'aperçus
deux têtes de coupables, opposées front à front, et dont les cheveux
s'étaient entremêlés.
--Qui êtes-vous, leur criai-je, malheureux qui vous pressez ainsi face
à face?
À ce cri, les deux têtes se renversèrent pour mieux m'envisager: mais
les larmes dont leurs paupières étaient gonflées, s'échappant tout à
coup avec abondance, coulèrent sur leurs joues, et, saisies par le
froid, s'y durcirent en chaînes de glaçons; fixant ainsi visage sur
visage, comme le bois sur le bois quand le fer les unit. Désespérés du
surcroît de douleur, les réprouvés se heurtèrent comme deux béliers en
furie [5].
Alors un autre à qui le froid avait fait tomber les oreilles, et qui
baissait la tête, me cria:
--Pourquoi t'obstiner à nous tant regarder? Si tu désires connaître ces
deux-ci, apprends qu'Albert fut leur père, et que la vallée qu'arrose
le Bizencio était leur héritage; tous deux d'un même lit, et tous deux
si dignes de la fosse glacée, que tu fatiguerais de tes recherches le
cercle de Caïn sans trouver leurs pareils. Non pas même l'ombre
dénaturée qu'Artus perça de sa main paternelle [6]; pas même Focacia
[7]; pas même encore celui dont la tête me borne la vue, ce Mascaron,
que tout Toscan doit connaître [8]. Et pour trancher tout discours avec
toi, apprends enfin que je suis Carmicion de Pazzi [9], et que
j'attends Carlin qui doit me faire oublier [10].
En marchant ensuite vers le point où tendent tous les corps [11], je
voyais d'autres têtes rangées en grand nombre sur la glace, toutes
grinçant des dents et la lèvre retirée; et je passais moi-même
tremblant et transi sous ces voûtes d'éternelle froidure.
Mais je ne sais quel hasard ou quel destin voulut que mon pied heurtât
le visage d'un coupable, qui me cria douloureusement.
--Pourquoi donc me fouler? Si tu ne viens pas réveiller les vengeances
de Monte-Aperto [12], pourquoi me frappes-tu?
--Maître, dis-je alors, souffrez qu'en peu de mots je sorte du doute où
je suis.
Et mon guide s'étant arrêté:
--Quel es-tu donc, toi qui maudis les autres? criai-je à l'ombre qui
blasphémait encore.
--Dis plutôt qui tu es, reprit-elle, toi qui vas dans l'Antenor,
frappant ainsi les visages? C'en serait trop, quand tu serais encore
vivant [13].
--Je le suis, m'écriai-je; je vis encore, et tu peux te satisfaire avec
moi, si tu désires quelque renommée.
--C'est plutôt de l'oubli que je désire: va, suis ta route, et ne
m'importune plus; tu viens ici flatter mal à propos.
Aussitôt, la saisissant par sa chevelure:
--Il faudra bien que tu te nommes, lui dis-je, ou cette main t'en
punira.
--Je ne me nommerais pas, criait-elle, quand tu frapperais mille fois
sur ma tête échevelée.
Et j'avais déjà dans la main des tresses de cheveux entortillées, que
je secouais avec force: mais le coupable résistait et baissait la tête
en criant, lorsqu'à ses côtés un autre prit la parole:
--Qu'as-tu donc, Bocca? Ne te suffit-il pas de claquer des dents, si tu
n'y joins tes cris? Quel démon te possède encore?
--Ah! maudit traître! m'écriai-je, te voilà nommé; tu peux désormais te
taire, je n'en porterai pas moins des nouvelles de toi.
--Va donc, reprit-il, en parler à ton gré; mais une fois sorti d'ici,
n'oublie pas cette langue si prompte à me nommer: j'ai vu, pourras-tu
dire, ce Bose de Duera qui pleure, dans l'étang glacé, l'argent de la
France [14]; et si on t'interroge sur d'autres, tu nommeras Beccaria,
dont Florence a vu tomber la tête [15]; et Soldanier et Ganellon, qui
gisent près de lui [16]; et ce Tribaldel, enfin, qui ouvrit au milieu
de la nuit les portes de sa ville [17].
J'avais déjà quitté cette ombre, lorsque je vis plus loin deux
malheureux fixés dans une même fosse; tellement que la tête du premier
surmontait et couvrait la tête du second: mais celui qui dominait
s'était acharné sur l'autre, et lui dévorait le crâne et le visage,
comme un homme affamé dévore son pain; ou comme on vit jadis les tempes
et les joues de Ménalippe sous la dent du forcené Tydée [18].
--Ombre inhumaine, lui criai-je, apprends-nous donc les causes de tant
de haine et de férocité; car si tu peux les justifier, je veux un jour,
sachant la condition de l'un et l'offense de l'autre, en appeler au
jugement des hommes, si toutefois celle par qui je parle ne se glace
d'horreur!
NOTES
SUR LE TRENTE-DEUXIÈME CHANT
[1] Le poëte suit toujours le système de Ptolomée. Si notre planète
occupait le milieu de l'univers, ce dernier cercle, qui se trouve au
centre de la terre, serait en effet la base et le centre de tout.
Dante avertit qu'il faut autre chose qu'_une langue qui dit papa,
maman_, pour décrire ce dernier cercle de l'Enfer; ce qui signifie
simplement que ce n'est pas à un enfant, mais à un écrivain
véritablement homme, qu'il convient d'en parler. On croirait d'abord
qu'il se plaint de l'état d'enfance où était de son temps la langue
italienne: mais ce n'est pas cela. A quelque époque qu'un homme écrive,
il ne croit pas que sa langue soit au berceau; on aurait inutilement
dit à nos auteurs gaulois qu'ils vieilliraient dans peu. D'ailleurs,
quand Dante parut, l'italien s'était déjà mis à la distance où il
devait être à jamais du latin; et trente ans après lui, Pétrarque et
Bocace l'y fixèrent, l'un par sa prose et l'autre par ses vers. Le
toscan n'avait point suivi les révolutions qu'a éprouvées la langue
française; c'était un langage tout formé, hérissé de proverbes, comme
nos patois de Provence et de Gascogne, indiquant la maturité des
peuples qui le parlaient, et n'ayant besoin, pour s'épurer et s'anoblir,
que d'être écrit et parlé dans une capitale. Dante est donc plutôt
obscur et bizarre que suranné. Quand on a dit au _Discours
préliminaire_ qu'il employa une langue qui avait bégayé jusqu'alors, on
a voulu dire que l'Italie n'avait point d'ouvrage classique au
treizième siècle, et que par conséquent Dante n'avait point de modèle
quand il entreprit d'illustrer la langue toscane en l'élevant à des
sujets épiques.
[2] Ce terrible exorde rappelle les paroles de Jésus-Christ sur Judas,
et prépare l'esprit au mélange d'horreur et de pitié que va bientôt
causer le spectacle des traîtres et de leur supplice.
[3] Tabernick et Pietrapana sont deux montagnes la première en
Esclavonie et l'autre en Toscane.
[4] Dante, après avoir peint l'effet du froid sur ces têtes par le
grelottement des dents et la fumée de l'haleine, dit qu'elles se
tenaient la face baissée sur le lac; c'était pour laisser écouler les
larmes que leur arrachait la douleur qu'elles gardaient cette attitude.
Toutes les fois qu'elles se relèvent, leurs pleurs se gèlent autour de
leurs paupières et sur leurs joues; ce qui augmente encore leurs
douleurs.
[5] Ce sont ici deux frères, tous deux fils d'Albert, seigneur de la
vallée de Falteron, où coule le Bizencio, à trois lieues environ de
Florence. Après la mort de leur père, ils se mirent à piller leurs
vassaux et leurs voisins et commirent les plus grandes violences. Mais
la cupidité qui les avait unis les divisa bientôt; ils en vinrent aux
armes et s'entretuèrent. Leur supplice est d'être à jamais collés l'un
contre l'autre dans le cercle de Caïn et d'y nourrir leur inimitié
fraternelle dans une lutte sans repos et sans terme.
[6] L'ombre qui vient de nommer les deux frères désigne ici Mauduit,
fils d'Artus, ce roi d'Angleterre si fameux dans nos romanciers. Il
s'était mis en embuscade pour tuer son père; mais Artus le prévint et
le perça d'un coup de lance.
[7] Focacia Cancellieri avait tué son oncle, et ce meurtre fut cause
que les Cancellieri, la plus puissante famille de Pistoie, se
divisèrent entre eux, ce qui forma les deux partis des _Noirs_ et des
_Blancs_. Nous avons dit comment ces dissensions pénétrèrent dans
Florence.
[8] Mascaron avait aussi tué son oncle.
[9] L'ombre se nomme elle-même. C'était un homme de la famille des
Pazzi qui en avait tué un autre de celle des Uberti.
[10] Carlin, aussi de la famille des Pazzi, avait trahi la confiance
des Gibelins en livrant un château aux Guelfes de Florence.
[11] Le poëte passe avec son guide vers le giron dit d'_Anténor_,
prince troyen, qui fut soupçonné d'avoir livré la ville de Troie aux
Grecs. Horace dit qu'il avait seulement conseillé de leur rendre Hélène,
afin de couper la guerre dans sa racine; et il se peut bien que Pâris
ait trouvé que c'était là le conseil d'un traître; mais Dante n'aurait
pas dû le damner si légèrement. On est tenté de dire, en voyant sa
prédilection pour tout ce qui concerne Troie, que ce poëte, persuadé
d'ailleurs qu'il descendait des anciens Romains, n'était pas éloigné de
se croire un peu de sang troyen dans les veines. C'est ainsi qu'à la
renaissance des lettres, Ronsard et quelques autres crurent ne pouvoir
chanter les rois de France qu'en leur donnant un peu du sang d'Hector,
afin, pour ainsi dire, de les rendre épiques: tant Homère et Virgile
avaient ouvert et fermé pour eux les sources de l'intérêt et du
merveilleux! Il y a seulement cette différence, que Dante était un
poëte républicain, et que, s'étant fait le héros de son poëme, il s'en
est appliqué tout le merveilleux et l'intérêt.
[12] Celui qui crie et qui est nommé plus bas était un Florentin de la
famille des Abatti, appelé Bocca. Dans la bataille de Montaperti, où
4,000 Guelfes furent massacrés sur les bords de l'Arbia (comme on a vu
aux notes du chant X, sur Farinat), ce Bocca, gagné par l'argent des
Gibelins, s'approcha de celui qui portait l'étendard, et lui coupa la
main; les Guelfes, ne voyant plus leur étendard, se mirent en fuite et
furent massacrés. Il a raison de craindre que tout Florentin ne veuille
se venger de cette horrible trahison.
[13] Parce qu'en effet, quoique tout homme eût le droit de punir un
traître, il semble qu'étant sous la main de la justice divine, il en
devienne comme sacré; et c'est ce respect pour les morts que Bocca
invoque ici.
[14] Bose Duera était de Crémone et fut chargé par les Gibelins de
s'opposer au passage d'une armée française que Charles d'Anjou faisait
venir en Italie contre Mainfroi; mais il se laissa corrompre par
l'argent des Français et leur abandonna le passage.
[15] L'abbé Beccaria, de Pavie, fut l'envoyé du pape à Florence et
s'ingéra de vouloir ôter le gouvernement aux Guelfes pour le donner aux
Gibelins. On découvrit ses manoeuvres, et il eut la tête tranchée.
[16] Soldanier était Gibelin, et avait trahi cette faction pour
s'attacher aux Guelfes.
Gano ou Ganellon, envoyé par Charlemagne auprès des Sarrasins d'Espagne,
leur conseilla d'attaquer l'armée de ce prince, qui s'était engagée
dans les défilés. Son avis fut exécuté, et l'arrière-garde de l'armée
française fut mise en pièces. Le fameux Roland y périt avec les autres
paladins: c'est la grande journée de Roncevaux.
[17] Tribaldel tenait la ville de Faënza pour le comte de Montefeltro,
et il en ouvrit les portes aux Français qui remplissaient alors la
Romagne, où le pape Martin IV les avait attirés.
[18] Tydée, père de Diomède, fut blessé mortellement au siége de Thèbes,
par Ménalippe. Furieux de se voir mourir, il voulut qu'on lui apportât
la tête de son ennemi, et la déchira à belles dents. Minerve, offensée
de cette action barbare, abandonna ce héros, qu'elle avait toujours
protégé, et le laissa périr.
C'est ici que commence la terrible aventure d'Ugolin, morceau connu de
tout le monde. Comme la plupart des lecteurs courront d'abord à cet
épisode, je vais le faire précéder d'une note, afin qu'on puisse le
lire sans distraction.
Ugolin, comte de la Gherardesca, était un noble Pisan, de la faction
Guelfe: il s'accorda avec Roger, archevêque de Pise, lequel était
Gibelin, pour ôter à Nino Visconti le gouvernement de la ville. Ils y
réussirent et gouvernèrent ensemble; mais bientôt l'archevêque, jaloux
de l'ascendant que son collègue prenait sur lui, voulut le perdre. Pour
y parvenir, il fit courir des bruits qu'Ugolin avait trahi la patrie,
en livrant quelques châteaux aux Florentins et aux Lucquois, sous
couleur de restitution; et quand il vit les esprits bien préparés, il
vint un jour, suivi de tout le peuple, et précédé de la croix, à la
maison du comte, et, l'ayant saisi avec ses quatre enfants, il les fit
jeter ensemble dans une tour. Quelques jours après, soit pour empêcher
qu'on n'apportât de la nourriture à ces malheureux, ou qu'il craignît
quelque retour du peuple, il vint fermer lui-même la porte de la tour,
et en jeta les clefs dans la rivière. Cette prison fut depuis appelée
_la Tour de la faim_.
Le poëte, supposant avec art que ce qu'on vient de lire est connu de
tout le monde, ne fait raconter à Ugolin que ce qui se passa dans la
tour, entre lui et ses enfants, depuis qu'on leur eut fermé la porte et
refusé toute nourriture: détail qu'en effet le public ne peut
connaître.
Nous observerons que le comte Ugolin se trouve dans ce cercle, parce
qu'il était vrai sans doute qu'il avait trahi les intérêts de sa patrie,
et que, malgré toute la pitié qu'inspirent ses malheurs, il faut que
justice se fasse. Mais c'est par une justice plus grande encore que la
tête de Roger est abandonnée à la fureur d'Ugolin, qui doit assouvir à
jamais sur elle sa faim et sa vengeance. Cet archevêque avait aussi
trop outragé la nature en condamnant un père et ses quatre enfants à
finir leurs jours d'une manière si cruelle, les uns en présence des
autres.
CHANT XXXIII
ARGUMENT
Aventure d'Ugolin. Passage au troisième giron dit _de Ptolomée_, où
sont punis les traîtres envers leurs bienfaiteurs.
Le fantôme suspendit son atroce repas, et, s'essuyant la bouche à la
chevelure du crâne qu'il rongeait, prit ainsi la parole:
--Tu veux donc que je renouvelle l'immodérée douleur dont le souvenir
seul me fait tressaillir avant que je commence: eh bien, s'il est vrai
que mes paroles puissent tomber comme l'opprobre sur la tête du traître
que je tiens, tu vas m'entendre sangloter et parler. Je ne sais qui tu
es, ni comment te voilà: mais tu parais Florentin, si ta voix ne
m'abuse. Or, quand tu sauras que je fus le comte Ugolin, et celui-ci
l'archevêque Roger, tu sauras aussi pourquoi sa tête m'est livrée; car
tu n'ignores pas sans doute comment le perfide, m'ayant déjà trahi dans
son coeur, me fit ensuite prendre et mettre à mort. Mais ce que tu ne
peux avoir appris, c'est combien cette mort fut horrible: entends-moi
donc, et tu pourras alors juger le crime et la vengeance. J'avais déjà
compté plus d'un jour, à travers les soupiraux de la tour qui a mérité
par moi et qui doit encore mériter par d'autres d'être appelée la _Tour
de la faim_, lorsque je fis un songe, fatal présage de mes malheurs. Je
songeai que celui-ci, tel qu'un maître fort et puissant, chassait un
loup et ses louveteaux vers la montagne qui s'élève entre Lucques et
Pise, et que les Guaslandi, les Sismondi et les Lanfranchi [1], avec
une meute de chiennes maigres et légères, couraient en avant: au bout
d'une courte poursuite, le loup et ses petits me paraissaient épuisés,
et je voyais les chiennes affamées se jeter sur eux et leur ouvrir les
flancs. Je m'éveillai vers le matin et m'approchai de mes enfants. Ils
dormaient encore, mais en dormant ils gémissaient et demandaient du
pain [2]. Ah! que tu es cruel si ton coeur ne frémit d'avance de tout
ce qu'on prépare au mien! Et pour qui donc pleureras-tu si tu ne
pleures pour moi? Déjà, mes fils étaient debout, car l'heure du manger
approchait, et chacun attendait son pain avec crainte, à cause du songe;
lorsque j'ouïs tout à coup l'horrible tour se murer par en bas.
Immobile, je regardai mes quatre enfants, sans parler, sans pleurer;
l'oeil fixe, et le coeur durci comme la pierre, ils pleuraient, eux; et
mon Anselmin me dit: «Comme tu nous regardes, mon père! Qu'as-tu donc?»
Et cependant je ne pleurai point, je ne parlai point de tout ce jour et
la nuit d'ensuite, jusqu'au retour d'un autre soleil. Mais, dès
qu'une faible lueur eut pénétré dans le cachot, je me mis à considérer
leurs visages l'un après l'autre; et c'est alors que je vis où j'en
étais moi-même. Transporté, forcené de douleur, je me mordis les bras;
et mes fils croyant que la faim me poussait, m'entourèrent en criant:
«Mon père, il nous sera moins dur d'être mangés par toi: reprends de
nous ces corps, ces chairs que tu nous as données.» Je m'apaisai donc
pour ne pas les contrister encore; et ce jour et le jour suivant nous
restâmes tous muets. Ah! terre, terre, que n'ouvris-tu tes
entrailles!.... Comme le quatrième jour commençait, le plus jeune de
mes fils tomba vers mes pieds étendu, en disant: «Mon père,
secours-moi.» C'est à mes pieds qu'il expira; et tout ainsi que tu me
vois, ainsi les vis-je tous trois tomber un à un, entre la cinquième et
la sixième journée: si bien que, n'y voyant déjà plus, je me jetai
moi-même, hurlant et rampant, sur ces corps inanimés; les appelant deux
jours après leur mort, et les rappelant encore, jusqu'à ce que la faim
éteignît en moi ce qu'avait laissé la douleur.
Ainsi parlait cette ombre, tordant les yeux, et reprenant avec voracité
le malheureux crâne qui se rompait sous l'effort de ses dents.
Ah! Pise, opprobre de la belle Italie, puisque tes voisins sont lents à
te punir, puissent les îles de Gorgone et de Caprée, s'arrachant de
leurs fondements, venir s'asseoir aux bouches de ton fleuve, afin que,
regorgeant jusqu'à toi, il noie tes enfants dans tes places publiques!
Car fût-il vrai que le comte Ugolin eût livré tes forteresses, tu ne
devais pas du moins attacher à la même croix le père et les enfants:
c'est leur enfance, nouvelle Thèbes, qui fait leur innocence [3]!
Cependant nous étions déjà passés vers des lieux où les ombres sont
encore plus étroitement enchaînées dans les glaçons: elles s'y trouvent,
non la face baissée, mais le visage renversé; si bien que leurs pleurs
sans cesse amoncelés dans les cavités de l'oeil, s'y durcissent en
voûtes de cristal, et les larmes fermant ainsi le passage aux larmes,
la douleur, qui ne peut s'exhaler, se retire toujours, et retombe avec
plus d'amertume au fond du coeur [4].
J'avançais, et, bien qu'engourdi par la rigueur du froid, je crus
sentir je ne sais quel vent effleurer mon visage.
--Quel est, dis-je à mon guide, le souffle que je sens? Tout mouvement
n'est-il pas éteint dans cette morte atmosphère?
--Bientôt, reprit-il, tu connaîtras par tes yeux la nature et les
causes de ce que tu cherches.
Il achevait à peine, qu'une des têtes fixées sur la dure surface nous
cria:
--Ombres impies, et si impies, que la dernière place des Enfers vous
est donnée, arrachez-moi des yeux ces voiles cruels, afin que mon coeur
trop plein puisse verser un peu de sa douleur, avant que mes larmes ne
se gèlent encore.
--Si tu désires mon assistance, lui dis-je, apprends-moi qui tu es; et
puissé-je aller m'asseoir à côté de toi, si je te la refuse!
L'ombre reprit:
--Je suis frère Albéric, et c'est moi qui donnai les fruits de
trahison: ils me sont bien payés avec usure [5].
--Eh quoi! lui dis-je, est-il donc vrai que tu sois déjà mort?
--J'ignore, ajouta-t-il, le destin du corps que j'ai laissé là-haut:
car tel est le privilége de cette Ptolomée, qu'un homme puisse y tomber
de son vivant; et pour que tu délivres plus tôt mes yeux de leurs
glaçons, je t'apprendrai que, lorsqu'une âme porte aussi loin que moi
la perfidie, elle descend aussitôt dans ces froides citernes; et
cependant un démon s'empare de son corps et lui fait achever le bail de
la vie. Il y a telle ombre qui transit derrière moi, et qui semble
peut-être respirer encore parmi vous; je veux dire Branca d'Oria, que
nous avons depuis longues années; tu peux en parler, toi qui viens de
quitter le monde [6].
--Je crois, lui dis-je, que tu m'abuses; d'Oria n'est point mort; il
mange, boit et converse avec les hommes.
--Il est pourtant vrai, reprit cette ombre, qu'un démon l'a remplacé,
lui et le complice de sa trahison, et qu'ils sont descendus ici avant
que Michel Zanche tombât dans la poix bouillante. Maintenant, je t'en
conjure, étends vers moi ta main secourable, et ne me refuse pas.
Mais je le refusai; et c'est au nom de l'humanité que je lui fus
Impitoyable [7].
Ah! Génois, Génois, race étrangère à toutes les vertus, et noire de
tous les crimes, pourquoi n'êtes-vous pas exterminés du milieu des
peuples! car c'est avec l'esprit le plus pervers de la Romagne que j'ai
trouvé l'un de vos citoyens [8]: partagé pour ses crimes entre la terre
et les Enfers, son âme trempe dans les eaux du Cocyte, et son corps
marche et respire au milieu de vous, dans vos maisons et dans vos
temples.
NOTES
SUR LE TRENTE-TROISIÈME CHANT
[1] C'étaient trois familles nobles de Pise, opposées à la faction et
aux intérêts d'Ugolin: elles s'étaient unies à l'archevêque, et avaient
servi sa vengeance. (Voyez la grande note sur Ugolin, au chant
précédent.)
[2] Le poëte suppose que les enfants ont aussi de leur côté un songe de
mauvais augure, et qu'ils s'éveillent tous dans l'attente du malheur
qui doit leur arriver.
[3] Dans cette belle imprécation, Dante compare la ville de Pise à
celle de Thèbes, à cause du crime de l'archevêque: car on sait que
Thèbes était devenue célèbre par les crimes de la famille d'OEdipe.
Ensuite il souhaite que la Gorgone et la Caprée, deux petites îles de
la mer de Toscane, aillent fermer l'embouchure de l'Arno qui traverse
la ville de Pise, afin que ce fleuve, ne pouvant plus se jeter dans la
mer, rebrousse contre son cours, et vienne noyer les habitants de Pise.
Il finit par un raisonnement simple et pressant sur l'innocence des
fils d'Ugolin. J'observerai que lorsqu'un mot réveille vivement le mot
qui le suit, les idées semblent aussi germer plus vivement l'une de
l'autre. Ainsi l'argument de Dante, outre qu'il est de toute vérité,
tire encore beaucoup de force de la collusion des deux mots, _enfants_
et _enfance_. Racine a dit: _Pour réparer des ans l'irréparable
outrage_: artifice de style dont il faut user sobrement.
[4] Nous sommes au giron de Ptolomée, c'est-à-dire des traîtres envers
leurs bienfaiteurs. Ce Ptolomée les représente tous, soit que le poëte
ait voulu désigner le roi d'Égypte qui fit mourir Pompée dont il avait
reçu tant de services, ou un autre Ptolomée qu'on trouve dans la Bible,
et qui assassina le grand-prêtre, son bienfaiteur. On sait comment
Tasse a imité la pensée qui termine cette description. «Armide voulait
crier: _Barbare, où me laisses-tu seule_? Mais la douleur ferma le
passage à sa voix, et ce cri lamentable revint avec plus d'amertume
retentir sur son coeur.»
[5] Albéric, de la famille Manfredi, à Faënza, fut de l'ordre des
Frères joyeux: il était brouillé avec ses confrères depuis longtemps,
lorsqu'un jour il feignit de se réconcilier avec eux, et les invita à
un grand dîner. Sur la fin du repas, il dit de servir le fruit; et à ce
mot, qui était le signal convenu, les convives furent tous égorgés. Les
fruits de frère Albéric étaient passés en proverbe.