circuit, ou environ sept lieues: la suivante n'a plus que onze milles;
on peut juger, comme elles vont toujours en décroissant par moitié, de
la vaste ampleur des premières. Observons pourtant que la terre ayant
trois mille lieues de diamètre, il s'en faut que Dante ait donné à son
Enfer l'étendue qu'il pouvait lui donner: mais de son temps la vraie
mesure de la terre n'était pas connue. Les commentateurs se sont amusés
à calculer scrupuleusement la grandeur de chaque cercle.
[2] Nous répéterons encore ici que Dante fit sa descente aux Enfers
vers la fin du mois de mars 1300, le soir du vendredi-saint, la lune
étant en son plein à l'orient. Au chant XX, il s'était déjà passé une
nuit entière, comme nous l'avons vu: maintenant que la lune est sous
leurs pieds, il faut que le soleil soit sur leurs têtes, puisque ces
deux astres sont en opposition: il est donc midi pour eux, jour du
samedi-saint. Ils ont donc employé une nuit et la moitié du jour: ils
n'ont par conséquent plus qu'environ treize à quatorze heures à passer
encore dans l'Enfer; c'est-à-dire, depuis midi jusqu'au delà de minuit,
puisqu'on sait que Jésus-Christ ressuscita la nuit du samedi au
dimanche, de fort grand matin; et Dante affecte d'y rester aussi
longtemps que Jésus-Christ. Je crois qu'on y peut évaluer leur séjour à
trente-six heures tout au plus.
[3] Geri du Bel, parent de Dante du côté des femmes. Un des Sachetti le
tua, et sa mort ne fut vengée que trente ans après, par un de ses
neveux, qui assassina un Sachetti. Le poëte insiste sur la nécessité de
cette vengeance; ce qui est tout à fait dans les moeurs italiennes, et,
j'ose dire, conforme à la justice. Dans une république agitée de
guerres civiles, où les lois ne sont plus écoutées, ou le souverain
déguisé n'a plus de droits, chacun rentre dans les siens: il faut alors
qu'un meurtre soit puni par un meurtre, et ainsi de suite, jusqu'à ce
que l'ordre naisse enfin de l'excès du désordre.
[4] On peut lire, au livre VII des _Métamorphoses_, la description de
cette peste, qui dépeupla l'île d'Égine: Jupiter changea en hommes
toutes les fourmis de l'île, pour la repeupler.
[5] Ce charlatan se nommait Grifolin. Il voulut vendre le secret de
voler à Albert, bâtard de l'évêque de Sienne. Le jeune homme donna, en
effet, beaucoup d'argent à Grifolin, qui se moqua de lui: mais l'évêque,
instruit de la supercherie, fit condamner au feu, comme sorcier, celui
qui venait de prouver qu'il ne l'était pas, puisqu'il n'avait pu
s'envoler. Cet évêque se croyait père d'Albert, pour avoir aimé sa mère;
mais il paraît que les infidélités de cette femme avaient rendu la
paternité du prélat fort incertaine.
[6] Le poëte frappe d'un seul coup sur les Français et les Siennois. En
effet, si le témoignage des historiens et des poëtes étrangers ou
nationaux suffit, après sept à huit cents ans, pour établir le
caractère d'une nation, il est incontestable qu'on ne peut sans
injustice refuser la frivolité aux Français.
[7] Tout ceci est ironique. Plusieurs jeunes gens de Sienne, tous fort
riches, vendirent un jour chacun leur patrimoine, et firent une bourse
commune, d'où ils tirèrent sans mesure et sans défiance jusqu'à ce
qu'il n'y restât plus rien. Ils tombèrent alors dans la plus affreuse
misère. Outre les plaisirs ordinaires, ils aimaient beaucoup à monter
des chevaux ferrés d'argent, espèce de luxe fort à la mode en ce
temps-là. Le Stricca s'était rendu un des plus recommandables par ses
prodigalités.
[8] Nicolo passa pour un Lucullus pour avoir employé le premier les
épices dans les ragoûts. Il composa un livre où il développa ses
principes, et on appela sa cuisine la _riche mode_; d'où on peut
conclure qu'avant lui on mangeait la viande sans épices, et que le
_boeuf à la mode_, aujourd'hui si bourgeois, fut jadis un fort grand
luxe.
[9] L'Abaillat et Caccia d'Ascian, deux autres prodigues.
[10] Capochio avait étudié avec Dante. Il commença par des recherches
sur la pierre philosophale, et finit par être faux monnayeur.
Quoique Dante ait bien établi la hiérarchie des vices, on doit
s'apercevoir qu'il n'a pu graduer leurs punitions dans un ordre aussi
évident: car ce sont les lois et la morale qui ont décidé de la gravité
des crimes, et c'est l'imagination qui apprécie la rigueur des
supplices; aussi quelques personnes seront peut-être plus frappées des
premiers tourments que des derniers, contre l'intention du poëte. Il
faut donc, pour adopter ses divisions, se prêter à toutes les illusions
qu'il nous offre; et puisqu'il rembrunit de plus en plus ses couleurs,
se pénétrer aussi de plus en plus de la terreur dont il environne
chaque supplice.
Toute illusion disparaîtrait en effet, et il n'y aurait plus de poésie
si on jugeait cet ouvrage de sang-froid. L'éternité étant également
attachée à tous les tourments, qu'importe à notre raison que ce soit
par la glace ou par le feu qu'on souffre? D'ailleurs, pourquoi classer
les réprouvés? Un homme n'est point coupable d'un crime à l'exclusion
de tous les autres; un avare a pu être encore gangrené de beaucoup
d'autres vices: il faudra donc qu'il se montre dans plusieurs cercles
de l'Enfer, toujours le même, et toujours différemment tourmenté? Enfin,
ces divisions perpétuelles amenaient nécessairement des formes
monotones: _Qui êtes-vous? Comment avez-vous pu vivant descendre
ici-bas_? etc. Sans compter qu'en plaçant à l'entrée de l'Enfer les
crimes des passions, et en ne réservant que des scélératesses pour la
fin, le poëte s'est trouvé d'une grande ressource.
Voilà ce que la raison dirait du plan de ce poëme; parce qu'il ne peut
y avoir en effet de sujet heureux qu'une action simple entourée de ses
épisodes. Mais combien de défauts sont rachetés par quelques beautés
vraiment poétiques! Et que ne doit-on pas à cet homme original, assez
grand pour s'élever dans l'interrègne des beaux-arts, et s'y former à
lui seul un empire séparé des anciens et des modernes?
CHANT XXX
ARGUMENT
Suite de la dixième vallée. Le poëte poursuit trois sortes de
faussaires: ceux qui ont falsifié leur propre personne, les faux
monnayeurs et les faux témoins.
Lorsque Junon, furieuse contre Sémélé, poursuivait sur tout le sang
thébain le cours de ses vengeances, Attamas, frappé de vertige, voyant
accourir sa femme, qui portait ses deux fils, s'écria: «Tendons les
rêts, voici la lionne et ses lionceaux;» et lui-même allongeant ses
bras, et saisissant le plus jeune, l'agite en cercle, et de sa main
désespérée le froisse contre les rochers: soudain, la mère et son autre
fils s'élancent dans les flots [1]. Et quand la fortune eut renversé
les hautes destinées d'Ilion, et frappé sur ses ruines le dernier de
ses rois, Hécube supporta ses rudes pertes, et sa misère, et sa
captivité, et le spectacle de sa fille égorgée: mais, trouvant un jour
son Polydore sans vie, étendu sur un rivage, l'infortunée aboya de
douleur, et sa raison ne connut plus de frein [2].
Mais les Furies, qui mirent en deuil la ville de Priam et les remparts
de Thèbes, n'étaient pas comparables aux deux ombres pâles et nues qui
passèrent tout à coup devant moi, écumant comme le sanglier échappé de
sa bauge, et courant sur tout ce qu'elles rencontraient.
Je vis la première ombre qui avait assailli et renversé Capochio, le
mordre aux noeuds du cou, et le traîner ainsi contre le fond raboteux
de la vallée.
L'homme d'Arezzo, qui restait là tout consterné, me dit:
--C'est Jean Schichi le Florentin, que tu as vu dans cette âme
furibonde [3].
--Puisses-tu, lui répondis-je, échapper aux dents cruelles de sa
compagne, si tu m'apprends son nom et sa patrie!
--C'est, reprit-il, l'ombre de l'antique Myrrha, que l'amour rendit
faussaire, lorsque, sous une forme empruntée, elle entra dans le lit de
son père, et lui fit partager ses feux illégitimes [4]. Mais le
Florentin, pour l'appât d'une belle jument, contrefit le visage du
riche Donati, et dicta les volontés dernières d'un homme déjà
mort.
Quand ces deux forcenés, qui promenaient leurs fureurs en
tourbillonnant dans toute la vallée, se furent dérobés à ma vue, je
voulus remarquer la file des autres réprouvés, et j'en vis un qui,
malgré ses deux jambes, que l'ampleur de son ventre ne cachait pas
encore, s'était arrondi en forme de luth, tant l'hydropisie dont il
était gonflé avait rompu toute proportion entre son buste et sa tête!
Il paraissait tenir, comme un étique brûlé de soif et de fièvre, sa
bouche entr'ouverte et ses lèvres renversées.
--Ô vous, s'écriait-il, qui, par une faveur que je ne puis comprendre,
parcourez sans souffrir la région des douleurs, arrêtez et considérez
la profonde misère de maître Adam [5]! Je vivais autrefois dans les
douceurs de l'abondance; et maintenant, hélas! c'est une goutte d'eau
qui ferait mon bonheur. Les clairs ruisseaux qui tombent des collines
du Casentin, pour se mêler aux flots de l'Arno; la molle verdure et la
fraîche obscurité de leurs rivages, viennent sans cesse se peindre à
mon esprit; et ce n'est pas en vain! Ces riantes images sont toujours
là, pour attiser le feu qui me consume; et c'est ainsi que la sévère
justice qui me châtie soulève contre moi les souvenirs des lieux où
j'ai fait mon malheur. J'y vois cette Romène où je falsifiais les
florins, et où mon corps fut réduit en cendres. Ah! si du moins je
voyais ici l'ombre maudite d'Alexandre, de Guide ou de leur frère, je
n'en donnerais pas la vue pour toutes les eaux de Branda [6]! Il est
vrai qu'un des trois a déjà pris place avec nous, si ces esprits
errants ne m'ont point abusé: mais que m'importe si je suis immobile!
que ne puis-je, me soulevant un peu, avancer d'une ligne en un siècle!
j'irais et je les chercherais parmi la foule, dans tous les coins de
l'immense vallée; car c'est pour eux que je me suis perdu, en frappant
des florins à trois carats d'alliage.
--Maintenant, lui dis-je, fais-moi connaître ces deux malheureux qui
gisent à tes côtés, et qui fument comme des mains humides en hiver.
--Ils étaient là sous la même attitude, me dit-il, quand je tombai dans
le gouffre; ils n'en ont pas changé et n'en changeront pas. L'une est
la perfide accusatrice de Joseph; l'autre, le traître Sinon [7]: c'est
une fièvre aiguë qui leur fait jeter cette épaisse fumée.
Alors ce dernier, furieux de s'entendre nommer si obscurément, frappa
le ventre de l'hydropique, dont la peau tendue bondit et résonna sous
le coup.
Lui ne fut pas moins prompt à le frapper au visage, en disant:
--Si mon corps n'est plus qu'une masse immobile, mes bras auront encore
quelque légèreté.
--Comme ils l'ont eue, dit Sinon, pour frapper les florins, et non pour
aller au bûcher.
--Tu dis vrai cette fois, reprit l'Italien; et c'est ainsi qu'il
fallait dire lorsqu'on t'interrogeait à Troie.
Et le Grec:
--Je faussai ma foi, je l'avoue; mais tu falsifias les coins: chacun
est ici pour ses crimes, moi pour un et toi pour cent.
--Parjure, dit le premier, souviens-toi du cheval de bois, et rougis,
si tu peux, d'un crime si connu.
--Rougis plutôt, ajouta l'autre, avec la soif qui te sèche la langue,
et les eaux de ton ventre, qui s'élève en montagne et te borne la vue.
--Maudite soit ta bouche! cria le monnayeur, si j'ai la soif, j'en
porte le remède, et les eaux des fontaines tariraient près de toi.
Tout entier à leurs paroles, je les écoutais l'un et l'autre, quand mon
guide, rougissant de colère, me dit:
--Vois à quel point tu viens de m'irriter!
Et moi, qui reconnus tout son courroux à la sévérité de sa voix, je me
tournai vers lui plein d'une telle confusion que je ne puis encore en
supporter le souvenir. J'étais devant lui, tel qu'un homme qui, se
voyant dans un songe menacé de quelque péril, voudrait bien qu'en effet
ce ne fût qu'un songe: j'étais, dis-je, sans proférer une parole, et je
désirais d'obtenir un pardon qu'à mon insu j'obtenais par mon silence.
--Moins de regrets, me dit le sage, laveraient plus d'erreurs: reviens
de ta confusion; mais souviens-toi, si jamais la fortune te réserve à
de pareils débats, que mon ombre t'environne toujours; et qu'en les
honorant de ta présence, tu forces ta raison à rougir d'elle-même [8].
NOTES
SUR LE TRENTIÈME CHANT
[1] Ce morceau est pris du livre IV des _Métamorphoses_ d'Ovide.
[2] On peut consulter, au sujet d'Hécube, le livre XIII des
_Métamorphoses_ d'Ovide ou lire la tragédie d'Euripide, qui porte ce
nom, Polydore était le dernier des enfants de Priam et d'Hécube. Pour
le dérober aux malheurs de la guerre, son père et sa mère l'avaient
confié, avec un trésor considérable, au roi de Thrace, leur voisin.
Mais ce barbare, apprenant le sort funeste de Priam, fit assassiner et
jeter dans la mer le jeune Polydore et s'empara de son or. Hécube,
menée en captivité par les vainqueurs, trouva et reconnut sur un rivage
le cadavre de son fils. La fable dit qu'à cette vue elle fut changée en
chienne par les dieux, qui, par pitié, lui ôtèrent la raison afin de
lui ôter en même temps le sentiment de ses maux. Il se peut en effet
que l'excès de chagrin ait fait tomber cette reine infortunée dans la
lycanthropie. Montaigne a fait un beau chapitre pour prouver que nous
pouvons résister quelque temps aux malheurs qui se succèdent coup sur
coup; mais enfin, le coeur se lasse de son effort; il vient un moment
où la digue se rompt, et la douleur se fait jour par les cris et les
sanglots, souvent même par le délire, comme dans Hécube.
[3] Il était de la famille des Cavalcante et avait le talent de
contrefaire qui il voulait. Bose Donati, dont on a déjà vu le supplice
au chant XXV, homme extrêmement riche, étant mort sans testament, Simon,
son parent, cacha cette mort et engagea Schicchi à se mettre dans le
lit du défunt, et à dicter un testament où il l'instituerait, lui Simon,
légataire. La chose réussit, et Simon lui donna en récompense une
jument de prix.
C'est le stratagème du _Légataire universel_.
[4] Myrrha coucha avec son père Cynire et en eut Adonis. (Liv. X des
_Métam_. d'Ovide.)
[5] Maître Adam, monnayeur de Brescia, qui s'attacha aux comtes de
Romène et falsifia les florins pour leur profit, et sans doute aussi
pour le sien. Sa manoeuvre étant découverte, il fut condamné à être
brûlé. Ces florins portaient d'un côté l'image de saint Jean-Baptiste,
patron de Florence, et de l'autre une fleur de lis.
[6] Branda, belle fontaine de Sienne. L'ardeur avec laquelle maître
Adam soupire après les ruisseaux du Casentin et les eaux de cette
fontaine fournit une situation pathétique, que Tasse a empruntée.
[7] Sinon et la femme de Putiphar sont trop connus pour en parler.
[8] Il y a beaucoup à parier qu'il s'était passé quelque chose de
pareil au sénat de Florence entre des personnages connus. N'a-t-on pas
vu le grave Caton traiter César d'ivrogne en plein sénat et lui jeter
au nez le billet de Serville? Et dans l'_Iliade_, Achille et Agamemnon
se ménagent-ils davantage? Le gouvernement populaire et les guerres
civiles, en donnant plus de physionomie aux passions, leur donnent
aussi des traits plus grossiers.
CHANT XXXI
ARGUMENT
Neuvième cercle de l'Enfer, partagé en quatre girons où sont punis
tous les genres de traîtrise.--Les géants bordent le neuvième cercle.
La même bouche qui d'un mot avait causé mon abattement et ma honte
daigna me ranimer encore, et dissiper la rougeur de mon front: c'est
ainsi que la lance d'Achille, instrument de vie et de mort, frappait et
guérissait tour à tour [1].
Nous laissions enfin la dernière des vallées maudites, et nous
traversions pas à pas et en silence le dernier rempart qui
l'environne.
Sur ces hauteurs régnait un perpétuel combat de la nuit et du jour, et
mes regards me précédaient à peine dans ce douteux mélange de la
lumière et des ombres, quand tout à coup j'entendis un cor retentissant,
dont le son eût étouffé tout autre son, et qui, s'enflant de plus en
plus sous ces voûtes profondes, attirait à lui nos yeux et nos pensées.
Ce n'est point ainsi que sonna le terrible Roland, dans la journée où
Charlemagne perdit ses Paladins [2].
En dirigeant mon oeil vers ces lointains, je crus entrevoir les sommets
de plusieurs grandes tours.
--Maître, dis-je aussitôt, quelle est cette contrée?
--Ta vue et ta pensée, me répondit-il, s'égarent dans les ténèbres et
dans l'éloignement; avance, et tu verras dans peu combien la distance a
trompé tes sens.
Me prenant ensuite par la main avec tendresse:
--Apprends, me disait-il, pour me préparer à la surprise, que ce ne
sont pas là des tours, mais des géants enfoncés dans le puits de
l'abîme, qu'ils surmontent de la ceinture en haut.
Ainsi que l'air, moins chargé de vapeurs, transmet aux yeux des images
plus pures, de même, en approchant de plus près, la nuit m'offrait des
tableaux moins confus: l'illusion m'abandonnait et l'effroi me gagnait.
Semblable en effet à Montereggione dont la cime se couronne de tours
[3], le puits infernal me présentait debout autour de lui ses énormes
géants, dont les fronts sourcilleux bravent encore les foudres de
Jupiter: et déjà mon oeil distinguait leurs traits difformes, leurs
vastes poitrines et leurs bras qui s'allongent sans mesure à leurs
côtés.
Bénie soit la nature qui, bornant sa fécondité, n'engendre plus ces
excroissances qui fatiguaient la terre! Et si, de peur qu'on ne
l'accuse d'impuissance, elle produit encore les baleines et les
éléphants, l'homme du moins voit sans terreur ces masses animées, qui
n'ont pas, comme le géant, la force et le génie à la fois.
Le premier de tous portait une tête pareille à la boule qui termine le
dôme de Saint-Pierre; et le reste de son corps suivait cette
proportion: si bien qu'à moitié plongé dans l'abîme, dont le bord
formait sa ceinture, trois hommes montés l'un sur l'autre et les bras
étendus, n'auraient encore pu toucher aux voûtes de son dos [4].
En nous voyant, il ouvrit sa bouche démesurée, d'où s'échappèrent des
mots entrecoupés; effroyable assemblage dont jamais ne se servit aucune
langue, et que n'entendit jamais oreille humaine [5].
--Âme confuse, lui cria le sage, prends ton cor, seul interprète qui te
convienne: le voilà qui pend sur ta large poitrine.
Et se tournant vers moi.
--Le monstre vient de se nommer, me dit-il; c'est Nembroth, roi de
Babel, par qui nous vint la confusion des langues: mais laissons-le;
car nos paroles seraient pour lui ce que les siennes ont été pour
nous.
Nous suivîmes alors notre route, et nous avions mesuré la portée d'une
flèche quand nous trouvâmes l'autre géant, plus féroce et plus énorme
encore: il était cinq fois entouré d'une même chaîne qui le garrottait
de son cou à sa ceinture, et lui retenait un bras en avant et l'autre
en arrière. Par quelle main fut enchaîné ce robuste colosse!
--Voilà, dit mon guide, l'audacieux qui s'éprouva contre l'Être
suprême: Éphialte est son nom, et c'est lui qui signala sa force quand
les géants assemblés alarmèrent les dieux. Il ne lèvera plus ces mains
qui menacèrent le Ciel [6].
--Ne pourrais-je, lui dis-je alors, mesurer de mes yeux l'immense
Briarée?
--Dans peu, répondit le sage, tu verras Antée: libre comme nous, il
pourra nous entendre et nous porter au fond de l'abîme. Mais celui que
tu veux connaître est bien loin d'ici: semblable à Éphialte, et
garrotté comme lui, son aspect est encore plus farouche.
Comme il parlait, Éphialte secoua sa chaîne, et, tel qu'un tremblement
de terre, il ébranla les roches du puits, qui retentirent dans leurs
profondeurs: j'eusse expiré d'effroi à ses pieds si la vue de ses fers
ne m'eût rassuré; mais le sage poëte ayant doublé le pas, je le suivis,
et bientôt nous découvrîmes Antée, dont la stature dominait fièrement
le contour du gouffre.
--Ô vous, qui terrassiez les lions d'Afrique dans cette vallée célèbre
par la gloire de Scipion et la fuite d'Annibal, et qui seul auriez pu,
dans le combat des géants et des dieux, donner la victoire aux enfants
de la terre [7], daignez maintenant nous tendre vos bras secourables,
et ne refusez pas de nous porter sur les rives glacées du Cocyte. C'est
vous que ma bouche implore, et non les Titye et les Typhon; rendez-vous
à ma prière, et celui qui me suit vous payera du seul bien dont le
désir tourmente encore les ombres; il réveillera votre renommée dans ce
monde où lui sont réservés de longs jours, si la mort n'en prévient pas
le terme [8].
Ainsi parla mon guide; et, sans tarder, le géant déploya vers lui cette
main dont jadis Hercule sentit la rude étreinte.
--Approche, me dit le sage en me tendant les bras.
Et, dès qu'il m'eut saisi, Antée nous enleva d'un seul groupe et comme
un seul fardeau.
En le voyant s'étendre et se courber vers nous, je crus, dans ma
frayeur, voir la Garisende, qui se penche et menace de sa chute
quiconque la regarde [9]. Mais Antée nous déposa légèrement au fond du
gouffre de Lucifer, et se redressa comme un mât de vaisseau.
NOTES
SUR LE TRENTE ET UNIÈME CHANT
[1] On dit que Télèphe, au siége de Troie, éprouva cette propriété de
la lance d'Achille: blessé d'abord par ce héros, il fallut qu'il se fît
donner un second coup dans le même endroit pour être guéri. _Opusque
meae bis sensit Telephus hastae_. (OVIDE.)
[2] Les romanciers du dixième siècle disent que Roland, accablé par le
nombre au combat de Roncevaux, donna du cor d'une manière si terrible,
qu'on l'entendit à huit lieues de distance.
[3] Montereggione était un fort château près de Sienne, flanqué de
grandes tours.
[4] Cette boule avait trente-six pieds de circonférence: on peut juger
par là des proportions que le poëte va donner au géant qu'il découvre.
Il ajoute que trois Flamands de la plus grande taille, en prenant ce
géant de la ceinture en haut seulement, n'auraient pu atteindre aux
boucles de ses cheveux.
[5] C'est Nembroth, ou Nemrod, qui prononce dans le texte un vers
inintelligible, composé de mots qui ont la tournure hébraïque, et ne
sont réellement d'aucune langue. Je l'ai omis, parce qu'il donnait un
air puéril à ce morceau, par une trop grande exactitude à vouloir tout
peindre. Il se peut que le géant ait dit des mots baroques, mais le
poëte ne doit pas les avoir retenus. C'est surtout avec Dante que
l'extrême fidélité serait une infidélité extrême: _Summum jus, summa
injuria_.
[6] Éphialte, Briarée et tous les autres sont trop connus pour avoir
besoin de notes.
[7] On est toujours étonné du peu de convenance qui règne dans la
plupart des détails de ce poëme. N'est-il pas singulier, en effet, que
le sage Virgile aille flatter Antée, au point de lui dire, qu'il n'a
manqué que lui pour que les géants l'aient emporté sur les dieux? On
voit que pour mieux rendre une situation particulière, il contrarie
l'ordonnance du tableau général. D'ailleurs on a quelque peine à
souffrir ce perpétuel mélange des héros de la Fable et de la Bible, et
que les géants soient punis dans un Enfer chrétien, pour s'être
révoltés contre les dieux des Païens. _Non vultus, non color unus_.
[8] D'un bout de ce poëme à l'autre, on voit les morts sensibles aux
propos qu'on tient d'eux sur la terre: la crainte du blâme et le désir
de la bonne renommée se joignent encore à leurs autres tourments, et
Dante se sert de ce double ressort pour exciter les ombres à répondre à
toutes ses demandes. Ce n'est pas là le moindre artifice de ce
poëme.
[9] La Garisende est une tour à Bologne, qui surplombe beaucoup et
effraye ceux qui la voient pour la première fois, surtout quand un
nuage passe sur elle; car on voit alors combien elle s'écarte de la
perpendiculaire.
Le poëte trouve à l'entrée de ce neuvième cercle un mélange de jour et
de nuit, ce qui choque fort la vraisemblance; car on ne conçoit pas
d'où peut venir ce jour. (Voyez les deux notes 3 des chants IV et X.)
CHANT XXXII
ARGUMENT
Premier giron dit de Caïn, où sont punis les parricides et traîtres
envers les parents. Passage au second giron dit d'Anténor, où se
trouvent les traîtres à la patrie.