reportées dans le monde: mais s'il est vrai que jamais créature n'ait
remonté de ces bords au séjour des vivants, je parlerai sans crainte
d'infamie. J'ai d'abord fait la guerre, et depuis j'ai porté le froc,
espérant qu'un coeur ceint du sacré cordon obtiendrait l'oubli de ses
erreurs passées; et je l'eusse obtenu sans le prêtre maudit qui me
rengagea dans le crime et la perdition, comme tu vas l'entendre [9].
Aux belles années de ma vie, et tant qu'il m'est resté quelque chaleur
dans les veines, j'ai combattu, je l'avoue, moins en lion qu'en renard;
m'enveloppant si bien de mes finesses, et conduisant ma trompeuse
renommée avec tant d'artifice, que la terre ne parlait plus que de ma
gloire et de ma sagesse. Toutefois me voyant arrivé à cette froide
saison où l'homme devrait ployer la voile et rentrer dans le port, je
me retirai du labyrinthe où je m'étais plu d'égarer ma jeunesse, et
dans l'amertume de mon coeur je versai les larmes salutaires du
repentir. Mais, ô disgrâce! le prince des nouveaux Pharisiens avait
alors la guerre, non avec le Juif et l'Arabe, mais aux portes de
l'Église, avec des vrais Chrétiens; et pourtant aucun d'eux n'avait
commercé en pays infidèle, ou prêté son bras aux ennemis de la foi
[10]. Et comme jadis Constantin, dans les cavernes du Soracte, montrait
sa lèpre au solitaire Sylvestre, et demandait guérison [11]; ainsi
Boniface descendit dans mon cloître, et là, sans pudeur pour son habit
pontifical et pour ma robe grise, signe de pénitence, il me montra son
coeur gangrené d'ambition, sollicitant ma politique de lui donner
conseil, et de guérir sa fièvre. Mais je restai muet, tant j'eus pitié
de son ivresse! Alors il insista, et me dit: «Ne crains rien;
apprends-moi seulement l'art d'emporter Préneste, et je t'absous
d'avance: je puis, comme tu sais, ouvrir le Ciel et le fermer à mon
choix; c'est pourquoi j'ai les deux clefs dont sut mal se servir mon
devancier [12].» Le poids de sa raison entraîna la mienne, et je ne vis
plus de danger que dans le silence. «Dès que vous me lavez, lui dis-je,
du mal que je suis prêt à faire, _promettre et ne pas tenir_ vous fera
triompher de tous vos ennemis.» Or, quand j'eus rendu l'âme, saint
François descendit pour m'enlever; mais l'ange noir accourut et lui
dit: «Arrêtez; c'est à moi qu'il est dû: il me fut dévolu pour le
conseil frauduleux qu'il donna, et dès lors je n'ai plus lâché prise;
car il n'est pas d'absolution sans pénitence, et le coeur ne saurait se
repentir et pécher à la fois: il faut ici quelque distinction.» Ah!
malheureux, comme je frissonnai quand Lucifer me saisit et me dit: «Tu
ne t'attendais pas à ma théologie!» Aussitôt il m'emporte, et me jette
aux pieds de Minos, qui, tournant huit fois sa queue sur ses
impitoyables flancs, la mordit avec rage, et s'écria: «Qu'il tombe au
feu de félonie.» Et me voilà depuis gémissant, et perdu dans les feux
dont je marche environné [13].
Ainsi parlait cette ombre d'une voix lamentable; et cependant elle
glissait loin de nous, courbant sans cesse et redressant ses flammes
languissantes. Mais nous, quittant ces lieux, nous gravissions
au-dessus des profondeurs où sont rangés de nouveaux coupables.
NOTES
SUR LE VINGT-SEPTIÈME CHANT
[1] On sait que Phalaris, tyran de Sicile, demanda à Pérille, artiste
Athénien, quelque nouvelle invention, quelque moyen inconnu de
tourmenter ses sujets. L'artiste imagina un taureau d'airain dans
lequel on enfermerait un homme, et qu'ensuite on échaufferait par de
grands feux; les cris de ces malheureux devaient, en sortant de la
bouche du taureau, en imiter les mugissements. Le tyran, frappé de
l'ingénieuse cruauté de Pérille, voulut qu'il essayât lui-même la
machine, et, ce qui n'est pas moins satisfaisant dans l'histoire, c'est
qu'on trouve que Phalaris y fut brûlé à son tour.
[2] C'est le comte Gui ou Guidon de Montefeltro qui parle et qui va
raconter sa vie. C'est de lui qu'on a déjà fait mention en plusieurs
notes.
[3] Les deux poëtes semblent s'être partagé les personnages qu'ils
rencontrent aux Enfers; ceux de l'antiquité sont pour Virgile, et Dante
est chargé des modernes.
[4] Le prince de Polente, chez qui Dante se réfugia et mourut, s'était
rendu maître de Ravenne et de Cervia. Il avait pour armes une aigle
mi-partie.
[5] C'est la ville de Forli, où Jean de Pas, à la tête d'une armée de
Français, fut taillé en pièces par le comte Guidon. Un petit tyran,
nommé Ordelaffi, qui portait pour armes un lion vert, gouvernait Forli
au moment où parle Dante.
[6] Par le vieux loup et son louveteau, le poëte désigne Malatesta et
Malatestino, père et fils tyrans d'Arimino, ou de Rimini. C'est
Malatestino qui fut l'époux, et le bourreau de Françoise de Polente,
dont on a vu l'aventure au chant V. Ces deux princes avaient assassiné
Montagne, chef du parti Gibelin. On voit par tout ceci qu'outre les
villes occupées par les papes et les empereurs, et celles qui s'étaient
formées en républiques, il y en avait beaucoup d'usurpées par des
tyrans particuliers.
[7] C'étaient les armes de Pagan, maître de Faenza et d'Imola. Il
passait du parti Gibelin au parti Guelfe, selon ses intérêts.
[8] La ville de Césenne étant située entre le mont et la plaine, on
sent bien que ce ne sont pas ceux de la montagne qui étaient les
esclaves.
[9] C'est Boniface VIII que le comte Guidon apostrophe ici, et qu'il
appelle plus bas, _prince des nouveaux Pharisiens_. On connaît les
longs démêlés de ce pape avec les princes Colonna: on sait avec quelle
fureur il les persécuta, faisant raser leur palais, qui était près de
Saint-Jean-de-Latran, publiant une croisade contre eux, et les
poursuivant à main armée dans toutes les villes de leur domaine. Cette
famille infortunée, à qui il ne restait plus que la ville de Préneste,
aujourd'hui Palestrine, vint se jeter aux pieds de l'altier pontife,
qui voulut bien leur pardonner, moyennant qu'on lui livrât Préneste
pour garantie de leur soumission: à peine l'eut-il en sa puissance,
qu'il la fit raser. Les Colonna, au désespoir, reprirent les armes,
secondés par les Gibelins: mais ils furent malheureux; et, dans la
crainte de perdre la liberté, ils se retirèrent en France, chargés
d'excommunications. Philippe le Bel, ennemi de Boniface, leur donna des
secours. Tout le monde sait que Sciarra Colonna revint avec Nogaret
souffleter le pontife, et le faire prisonnier dans Agnanie, ou
Alagnie.
[10] Il fait allusion à ces Chrétiens qui ne profitèrent de la folie
des croisades que pour faire un bon commerce avec les Turcs, et encore
plus à ceux qui leur aidèrent à prendre Saint-Jean-d'Acre sur les
Chrétiens mêmes.
[11] Dans le temps où on défigurait l'histoire pour soutenir les
prétentions de l'Église, quelques moines écrivirent que Constantin,
ayant la lèpre, alla trouver l'évêque des Chrétiens, qui était caché
dans une caverne du mont Soracte (aujourd'hui Saint-Sylvestre), à Rome,
et l'intercéda pour en obtenir sa guérison. L'évêque profita de
l'occasion, et conclut un marché fort avantageux avec l'empereur: il
lui rendit la santé, et le prince lui donna la ville de Rome et son
territoire.
[12] Boniface se moque ici du pauvre saint Célestin, à qui il avait
extorqué la tiare à force de subtilités. Il en a été parlé au chant
III. Dante prend tous les styles pour vexer ce pontife, qui lui avait
fait tant de mal, en introduisant Charles de Valois et la faction noire
à Florence.
[13] Voltaire s'est égayé à traduire cet épisode dans le style de sa
_Pucelle_. Il n'y a guère que ce morceau et celui des diables qui
puissent supporter ce style, si on veut du moins entrer dans la
véritable intention de Dante. Il n'a point prétendu faire un Enfer
burlesque; et bien qu'on eut pu réussir à lui donner cette tournure,
trois réflexions en auraient empêché. La première, c'est que la plupart
des imaginations de ce poëte, qui n'ont plus aujourd'hui que le côté
plaisant, n'en laissaient pas même le soupçon pour des esprits
religieux, pénétrés d'avance de toute la terreur que Dante voulait leur
inspirer. La seconde, c'est qu'au treizième siècle la langue toscane
était républicaine, et chaque mot y participait de la souveraineté;
mais quatre ou cinq cents ans d'intervalle, la familiarité que le temps
nous fait contracter avec certaines expressions, et surtout le
changement du gouvernement ont fait d'une langue républicaine un
langage de populace. Enfin la langue française elle-même gagne plus aux
traductions en style soutenu qu'en style mêlé; il fallait que Dante,
pour produire tout son effet, se présentât dans notre langue tel qu'il
s'offrit autrefois dans la sienne. Quelques personnes demanderont
peut-être pourquoi l'_Enfer_ n'a pas été traduit en vers. C'est qu'un
poëme national, hérissé de notes et tout en dialogues, n'aurait pu se
faire lire en vers d'un bout à l'autre, soit qu'on gardât les _dit-il_
et les _répondit-il_, soit qu'on les supprimât; d'ailleurs, il fallait
que la traduction servit sans cesse de commentaire au texte; ce qu'on
ne peut attendre que de la prose. L'_Enfer_ pouvait être traduit en
vers par fragments; mais il s'agissait ici de le faire connaître tout
entier.
CHANT XXVIII
ARGUMENT
Neuvième vallée, où sont punis les sectaires et tous ceux dont
l'opinion ou les mauvais conseils ont divisé les hommes.
Qui pourrait jamais raconter d'une voix assurée les spectacles de sang
et de blessures qui s'étalèrent devant moi?
Toute langue se refuserait sans doute, et la parole et la pensée
seraient également sans force et sans vertu.
En vain on assemblerait les générations qui dorment dans les champs de
la Pouille, théâtre de tant de guerres; et les peuples tombés sous le
fer de Turnus et d'Annibal, et ceux dont les ossements attestent encore
les victoires de Guiscard, les malheurs de Mainfroi et la prudence du
vieil Alard [1]; toute cette multitude de cadavres sanglants et mutilés
n'égalerait pas les horreurs que m'offrit la neuvième vallée.
Un homme se présenta d'abord, ouvert de la gorge à la ceinture: ses
intestins fumants pendaient sur ses genoux; et son coeur palpitait à
découvert.
Je m'arrêtai, en le voyant ainsi massacré, et je le considérai; mais à
son tour il jeta les yeux sur moi, et prenant à deux mains les deux
côtés de sa poitrine, il me cria:
--Vois toutes mes entrailles; vois donc comme est traité Mahomet. Ali
pleure et marche devant moi, la tête fendue jusqu'au menton: avec nous
marchent et pleurent les sectaires et séminateurs de scandale; comme
ils ont divisé le monde, ils vont ainsi tronqués et misérablement
découpés: car un Ange est là-bas qui nous attend, et nous passe tour à
tour au tranchant de son glaive; et quand nous avons parcouru le cercle
de douleur, il rouvre encore nos blessures qui se referment sans cesse
[2]. Maintenant, dis-nous qui tu es, toi qui t'arrêtes là-haut, pour
temporiser sans doute avec ta dure destinée.
--Celui-ci, répliqua mon guide, ne connaît encore ni trépas ni
damnation; et moi qui les connais, je viens le conduire de cercle en
cercle à travers l'abîme: tu peux croire à la vérité de mes paroles.
Les morts qui l'entendirent au fond de la vallée suspendirent leur
marche, et me contemplèrent, dans leur surprise oubliant leurs
tourments.
--Va donc, toi qui verras dans peu le soleil; et dis à ton frère Dolcin
[3] qu'il s'arme et s'approvisionne, s'il ne veut bientôt me suivre
ici-bas; car les Novarois le forceraient au milieu des neiges, malgré
sa retraite escarpée.
Ainsi parla Mahomet; et portant vers la terre son pied déjà suspendu,
il poursuivit sa marche douloureuse [4].
Mais un autre, au milieu de cette foule, s'était aussi arrêté de
surprise, avec une oreille arrachée, les lèvres et le nez coupés; et
tournant vers moi son visage ainsi déshonoré, il me dit:
--Ô toi qui n'es pas descendu pour souffrir, et que j'ai vu jadis en
Italie, si trop de ressemblance ne m'abuse, ressouviens-toi de Pierre
de Médicina [5]; et quand tu fouleras la douce plaine qui tombe de
Verceil à Mercabo, tu pourras dire aux deux premiers citoyens de Fano,
à Guido et Anjolello [6], que si la prévision des morts n'est pas un
vain songe, ils seront jetés tous deux hors d'une barque, et noyés près
de Cattolica, par l'ordre d'un tyran barbare. Du levant au couchant, et
dans toute son étendue, la Méditerranée ne fut jamais souillée d'un tel
acte de perfidie; non pas même par les pirates, ou la race d'Argos; car
le traître [7], qui ne voit que d'un oeil (et sous qui tremblent les
terres que voudrait n'avoir pas vues telle ombre [8] qui est à mes
côtés), les attirera l'un et l'autre, et les traitera de sorte que,
pour conjurer la tempête, ils n'auront plus besoin de voeux ni de
prières.
--Si tu veux, lui répondis-je, qu'un jour ma voix te rappelle au
souvenir des tiens, fais donc que je sache à qui il en a tant coûté
d'avoir vu les terres de Rimini?
Le spectre alors porta sa main sur le menton d'une ombre qui s'était
approchée, et lui tenant la bouche ouverte:
--Le voilà, me dit-il, mais il ne parle plus. Cet ennemi du Sénat vint
trouver César qui chancelait du Rubicon, et le poussant au delà lui dit
cette parole: _Quand tout est prêt, tout retard est funeste_.
Oh! qu'il me parut consterné, avec sa langue tranchée jusque dans les
racines, ce Curion qui osa trop parler! Mais tout à coup un autre qui
avait les deux mains coupées, levant dans l'air obscur ses moignons
dont le sang ruisselait sur son visage, me cria:
--Qu'il te souvienne encore du Mosca [9] qui dit, hélas! _ce qui est
fait est fait_; d'où sont venus tous les maux de Florence.
--Et la perte de ta race, lui criai-je.
Ce qui fit qu'ajoutant douleur à douleur, il me quitta, poussant des
cris, et comme aliéné.
Cependant j'étais encore à regarder la foule qui s'écoulait, et je vis
ce que je tremblerais d'affirmer sans témoin, si je n'avais pour moi la
conscience, incorruptible et franche interprète d'un coeur sans
reproche.
Je vis donc, et je crois voir encore marcher un corps sans tête, et
suivre ainsi le triste troupeau: mais ce corps portait d'une main sa
tête par les cheveux, comme une lampe suspendue; et cette tête nous
fixait et répétait l'antique _hélas_! le coupable se précédant et
s'éclairant ainsi lui-même, comme un en deux, et deux en un: effroyable
mystère d'une justice qui prend de telles formes!
Quand il fut parvenu au pied de notre pont, le fantôme leva son bras
vers nous, pour approcher sa tête et les paroles qu'elle
prononçait.
--Toi, qui vas respirant au milieu des morts, arrête et considère mes
souffrances: vois s'il en est de comparables; et pour qu'un jour tu me
nommes là-haut, apprends que je fus Bertrand de Bornio, sinistre
conseiller du prince Jean [10]. C'est moi, nouvel Architofel, qui
soulevai le fils contre le père: aussi, pour avoir divisé ce qu'unit la
nature, je porte ma tête séparée de son tronc, par un supplice image de
mon crime.
NOTES
SUR LE VINGT-HUITIÈME CHANT
[1] Le poëte rappelle ici cinq grands combats tous donnés dans la
Pouille. Celui de Turnus et d'Énée; la bataille de Cannes; celle que
Robert Guiscard, un des fils de Tancrède de Hauteville, remporta en
1070 sur les habitants même de la Pouille; celle où Mainfroi perdit la
vie contre Charles d'Anjou, frère de saint Louis; enfin la victoire
décisive du même Charles contre Conradin, neveu de Mainfroi et dernier
rejeton de la maison de Souabe. Cette victoire fut attribuée aux
conseils d'Alard, vieil officier français, qui, au retour de la
Terre-Sainte, s'était attaché au service de Charles d'Anjou.
[2] On est un peu scandalisé de voir Mahomet et son gendre Ali traités
si misérablement.
[3] Mahomet s'intéresse au sort d'un abbé Dolcin, né à Novare, qui, se
voyant persécuté par son évêque, s'enfuit sur les montagnes du Trentin,
où il attroupa 3 à 4,000 personnes, en leur prêchant la communauté des
biens et celle des femmes. On le poursuivit sur une montagne escarpée,
entre Novare et Verceil, et on affama sa petite armée. Il fut pris et
condamné au dernier supplice, qu'il souffrit avec grandeur, plutôt que
d'abjurer sa doctrine. Quelques-uns de ses disciples, et sa femme, qui
était jeune et belle, imitèrent sa constance. Dolcin était fort
éloquent pour son siècle; il avait été nourri et élevé par un prêtre
savoyard; et, ayant un jour été surpris faisant un vol, il s'était
enfui à Turin. Il écrivit contre l'inégalité des conditions et contre
l'Église; il voulut ramener les hommes à l'état qu'on nomme _pure
nature_; enfin, il chercha la persécution et la gloire. On est frappé
des rapports qu'eut ce novateur avec un écrivain de nos jours; la seule
différence se trouve dans la catastrophe.
[4] Par cette phrase, Mahomet s'arrête, parle et marche à la fois, il
est moitié sur terre et moitié en l'air. C'est une grande finesse de
l'art que ce style toujours remuant, qui fait sans cesse travailler
l'imagination. Le secret consiste à suspendre l'action au moment où
elle se fait, et à ne jamais la peindre achevée. Les grands peintres
saisissent toujours ce demi-chemin d'action qui laisse deviner ce qui
vient de se passer et ce qui va suivre. En représentant l'action déjà
faite, le tableau n'a plus de mouvement; un coup d'oeil suffit au
spectateur, dont l'imagination n'espère plus rien.
[5] Pierre de Médicina était un intrigant qui sut gagner la confiance
des différents princes d'Italie; mais il ne profita de l'accès qu'il
avait auprès d'eux que pour les brouiller ensemble.
[6] Guido Casero et Angiolello Cagnano étaient les deux premiers
citoyens de Fano. Malatestino, tyran de Rimini, leur manda un jour de
venir dîner avec lui, sous le prétexte de quelque affaire importante.
Ils s'embarquèrent sans défiance; mais leurs guides, suivant l'ordre
secret qu'ils en avaient reçu, les jetèrent dans la mer, près de
Cattolica.
[7] Malatestino était borgne et bossu.
[8] Cette ombre est celle de Curion, chassé du Sénat pour son
attachement au parti de César. Il passa dans son camp et c'est dans
Lucain qu'on trouve les paroles que lui prête Dante:
_Tolle moras; semper nocuit differre paratis_
[9] _Mosca_, de la maison des Uberti: le même dont
a été parlé au chant VI.
Un jeune homme nommé Buondelmonte, qui devait épouser une demoiselle de
la maison des Amidei, leur fit l'affront d'épouser une Donati. Aussitôt
les offensés et tous les amis se rassemblèrent pour délibérer sur la
vengeance; mais Mosca, bouillant de colère, dit qu'il fallait agir et
non délibérer, et, ayant rencontré le coupable, le perça de plusieurs
coups de poignard. De là naquirent ces querelles interminables de
famille à famille dont Florence fut si longtemps travaillée.
La maison des Uberti, comme nous l'avons déjà vu, fut rasée et leur
race exilée à jamais. Mosca se retire doublement malheureux par les
maux qu'il a faits à son pays et par la ruine de sa famille qu'il vient
d'apprendre. Tout ceci devait être bien frappant aux yeux des
Florentins, qui se rappelaient le crime de Mosca, qui voyaient dans les
rues la place où avait été le palais des Uberti, et qui entendaient
chaque jour dans leur église les imprécations qu'un prêtre lançait, par
ordre de la République, contre cette maison. (_Voyez_ la note 5 du
chant X.)
[10] _Bertrand de Bornio_. Henri II, roi d'Angleterre, le plaça auprès
du prince Jean son fils, qui employait des sommes considérables en
folles dépenses. Bertrand, au lieu de prêcher la modération au jeune
prince, lui inspira l'indépendance et le fit révolter contre son père.
On en vint aux mains, et Jean fut blessé à mort dans le combat. On
rapporte qu'ayant emprunté cent mille florins aux Bardi, de Florence,
il mit dans son testament cette clause où on remarque je ne sais quel
mélange d'héroïsme et de superstition: «Je donne mon âme au diable, si
le roi mon père ne tient pas mes engagements avec les Bardi.»
Le poëte continue de proportionner et d'approprier la peine au délit.
Seulement, dans le supplice de Mahomet, on est fâché de le voir passer
du terrible à l'atroce et au dégoûtant. Son coeur palpitant à découvert,
n'est déjà que trop fort: mais comment rendre _il tristo sacco che
merda fà di quel che si trangugia_? Il faut laisser digérer cette
phrase aux amateurs du mot à mot.
Je ne relèverai plus les choses de cette nature: c'est avec un poëte
aussi parfait que Virgile, qu'il faudrait noter les défauts; mais avec
Dante, il faut remarquer les beautés.
CHANT XXIX
ARGUMENT
Passage à la dixième vallée, où sont punis les charlatans et les
faussaires.
La foule des morts, le sang et les blessures m'avaient plongé dans une
si douloureuse ivresse, que mes yeux, noyés de larmes, ne se lassaient
pas d'en verser.
--Que fais-tu donc? me dit le sage. N'es-tu pas rassasié du spectacle
de ces ombres mutilées? Ce n'est pas ainsi que je t'ai vu plus haut; et,
si tu crois nombrer leur multitude, songe à l'immense contour de la
vallée [1]: déjà la lune passe sous nos pieds [2], le temps qui nous
fut mesuré s'écoule, et ce qui reste à parcourir est encore autre que
tu ne penses.
--Si le sujet de mes larmes vous était mieux connu, lui dis-je, vous
m'en laisseriez répandre encore.
Cependant, il s'était avancé; et moi, poursuivant l'entretien:
--J'ai cru, repris-je, au fond de l'enceinte où j'attachais mes regards,
reconnaître un homme de mon sang qui pleurait avec la foule
malheureuse.
--N'arrête pas, me dit le poëte, n'arrête pas plus longtemps tes
regrets sur lui; car je l'ai vu là-bas te désigner en te menaçant de la
main, et ses compagnons l'ont nommé Géri du Bello [3]; mais il s'est
dérobé pendant tes dernières paroles avec cette ombre d'Angleterre.
--Ô bon génie, m'écriai-je, c'est la mort funeste dont il a péri, et
dont les siens n'ont pas vengé l'outrage, qui m'a valu cet affront!
mais son fier silence parle avec plus de force à mon âme attendrie.
C'est dans ces entretiens que nous poursuivions notre route, et nous
parvînmes ainsi à la dixième et dernière des vallées maudites: mais
nous étions à peine vers la base du pont, que, de ses cavités sombres,
il s'éleva des cris mêlés de plaintes, des voix perçantes et
lamentables, dont les sons aiguisés par la pitié pénétrèrent tous mes
sens; si bien que je m'arrêtai par trop d'émotion, levant les mains et
fermant mes oreilles.
Tel que serait, au déclin d'un été malfaisant, le spectacle des
hôpitaux de Sardaigne, des marais de Toscane et des vallons du Clain,
versant à la fois leurs malades dans une même fosse; telle s'offrit la
dixième vallée, et tel s'exhalait de ses flancs un air de corruption et
de mort.
Aussitôt nous descendîmes de la voûte du pont vers la rive opposée, et
c'est alors que je reconnus la place où l'inexorable justice appelle et
retient à jamais les faussaires.
Lorsque autrefois, dans sa grande mortalité, l'île d'Égine vit tomber
depuis l'homme jusqu'à l'insecte, et que d'une fourmilière il sortit,
suivant les poëtes, de nouveaux citoyens pour la repeupler [4], sans
doute il ne fut pas plus triste d'y voir chaque jour la foule des
mourants, qu'il ne l'était ici de contempler les ombres malades
languissamment éparses dans toute la vallée et sous diverses attitudes:
celle-ci couchée sur son ventre et immobile, celle-là haletante sur les
flancs de sa compagne, et telle autre qui se traînait en rampant.
Nous marchions cependant pas à pas et en silence dans ces gorges
obscures, écoutant et remarquant ces spectres moribonds qui ne
pouvaient se soutenir; et j'en vis deux assis, adossés l'un à l'autre,
tous deux encroûtés d'une lèpre immonde. Jamais l'écuyer que l'oeil du
maître ou le sommeil sollicite ne promena d'une main plus agile son
étrille légère, que ne faisaient les deux coupables, ramenant sans
cesse leurs ongles de la tête aux pieds, et se défigurant de coups et
de morsures, pour apaiser l'effroyable prurit qui les dévorait; et
comme le poisson se dépouille sous le tranchant du couteau, ainsi leur
peau tombait en écailles sous l'effort de leurs infatigables
doigts.
Mon guide s'adressant au premier:
--Malheureux, lui dit-il, dont le supplice est de tenailler et de
déchirer ton corps sans relâche, apprends-nous s'il est ici quelque âme
d'Italie, et puissent, dans ce travail, tes mains désespérées ne pas
tomber de lassitude!
--Nous en fûmes tous deux, répondit-il en pleurant, nous que tu vois
sous cette lèpre horrible. Mais toi, qui es-tu pour nous interroger
ainsi?
--Je passe, reprit mon guide, et je descends de cercle en cercle pour
montrer les Enfers à cet homme vivant.
À ce mot, les deux lépreux et tous ceux qui l'entendirent, troublés de
surprise, s'écartèrent l'un de l'autre et se tournèrent vers moi pour
me considérer.
--C'est à toi maintenant de les entretenir, me dit le sage.
Et moi, prenant la parole:
--S'il est vrai, leur criai-je, que votre mémoire n'ait point échappé
au souvenir des hommes, ne refusez pas de nous dire qui vous êtes, et
que la honte du supplice n'enchaîne pas vos langues.
--Je fus d'Arezzo, répondit le premier, et c'est Albert de Sienne qui
causa ma mort [5]. Je feignis un jour de lui dire que je pourrais
m'élever et voler dans les airs: ce jeune insensé désira mon secret; et
parce que je ne pus le changer en Dédale, il m'accusa devant celui qui
se croyait son père, et je fus conduit au bûcher. Mais ce qui fut le
sujet de ma mort ne l'est pas ici de mes peines: c'est pour l'alchimie
que l'infaillible juge m'a jeté dans la dixième vallée.
--Fut-il jamais, dis-je à mon guide, nation plus frivole que la
Siennoise? Certes, pas même la Française [6].
À quoi le second lépreux ajouta:
--Exceptez-en le Stricca, si modéré dans ses dépenses [7]; et Nicolo,
inventeur de la riche mode, qui le premier parfuma ses repas des épices
de l'Orient [8]; et toute cette jeunesse folle avec qui d'Abaillat et
d'Ascian perdirent l'un sa raison et l'autre sa fortune [9]. Mais pour
que tu saches quel est celui qui ajoute ainsi à tes paroles,
regarde-moi et tâche de m'envisager; tu me reconnaîtras pour l'ombre de
Capochio, qui falsifiait les métaux, et tu te souviendras sans doute
que de mon naturel: j'étais assez bon singe [10].
NOTES
SUR LE VINGT-NEUVIÈME CHANT