Mais soudain une couleuvre (et leur race depuis ne m'est plus odieuse)

lui serra la gorge de noeuds redoublés, comme pour dire: _Tu ne

parleras plus_. Ensuite une autre, s'attachant à ses bras, se

raidissait tellement sur sa poitrine, qu'il ne pouvait branler la tête.

Ah! Pistoie, Pistoie, que ne t'embrases-tu de tes propres mains,

puisqu'il ne peut sortir de toi qu'une race funeste au monde! Je n'ai

point vu dans tous les cercles de l'Enfer un esprit si révolté contre

Dieu, pas même celui qui tomba des murailles de Thèbes [2]; et je l'ai

vu s'enfuir, ayant ainsi perdu la parole.

Après lui vint un Centaure furibond qui courait en criant:

--Où est-il, où est-il, le féroce?

Et je crus voir depuis son immense croupe jusqu'à sa face humaine, plus

de couleuvres que n'en pourraient nourrir les marécages de Toscane.

Droit sur son dos, paraissait un dragon flamboyant aux ailes déployées,

couvrant de feu tout ce qu'il rencontrait.

--Voilà Cacus, dit mon guide, lui qui remplit de tant de meurtres et de

sang les roches du mont Aventin. Il ne tient pas la même route que ses

frères [3], pour avoir détourné le grand troupeau d'Hercule: mais par

ce vol il termina ses crimes et sa vie, rendant le dernier soupir aux

premiers coups de l'immortelle massue.

Mon guide parlant ainsi, le Centaure passait outre; et trois esprits,

qui s'avançaient vers nous, auraient sans doute échappé à notre vue si

l'un d'eux n'eût crié:

--Qui êtes-vous?

Ce qui rompit notre entretien, et fit tomber nos regards sur eux.

Je les considérais sans les reconnaître, lorsqu'il arriva que l'un dit

à l'autre:

--Où sera donc resté Cianfa [4]?

Et soudain je portai mon doigt sur ma bouche, comme pour demander au

sage un moment de silence.

Maintenant, lecteur, je permets que ta foi se refuse à ce que je vais

dire, puisque le témoignage de mes yeux n'a pu me le persuader

encore.

Les trois ombres étaient toujours devant moi, lorsqu'un serpent qui

rampait sur six pieds s'élance vers l'un des coupables, et s'attache

tout entier à lui.

D'un triple effort, il lui serre en avant les bras, les flancs et les

genoux; lui ramène en arrière sa queue autour des reins, et, le

pressant ici face à face, lui creuse d'une seule morsure et l'une et

l'autre joue.

Le lierre chevelu se lie moins étroitement à l'arbre que l'affreux

reptile à cet infortuné; ils se fondent ensemble comme la cire amollie,

et mêlent si bien leurs couleurs qu'on ne distingue déjà plus l'un de

l'autre: c'est ainsi qu'à l'aspect des flammes, le papier se colore

d'une sombre rougeur, où le blanc et le noir se confondent.

Les deux ombres, qui les contemplaient ainsi, s'écrièrent avec effroi:

--Angel, comme tu changes! Voilà que tu n'es plus ni homme ni serpent

[5].

Et déjà les deux têtes n'en formaient qu'une, où dans un seul visage

paraissait le confus mélange de deux figures: les bras, la poitrine et

les jambes se perdirent dans un assemblage que l'oeil n'a jamais vu:

plus de traits primitifs: être simple et double à la fois, le fantôme

pervers marchait et s'éloignait de nous à pas lents.

Cependant, comme on voit sous l'ardente canicule le lézard désertant

ses buissons, fuir en éclair à travers les sentiers; tel parut,

s'échappant vers les deux autres coupables, un reptile enflammé, noir

et luisant comme l'ébène.

Il frappa l'un d'eux au nombril, premier passage des aliments dans nous,

et tomba vers ses pieds étendu.

L'homme frappé le vit, et ne cria point; mais, immobile et debout, il

bâillait comme aux approches du sommeil ou d'une brûlante fièvre: il

bâillait, et regardait le reptile, qui le regardait lui-même: tous deux

se contemplaient: la bouche de l'un et la blessure de l'autre fumaient

comme deux soupiraux, et les deux fumées s'élevaient ensemble.

Qu'ici, témoin du prodige, Lucain se taise sur les malheurs de Sabellus

et de Nasidius [6]; qu'Ovide ne parle plus de Cadmus et d'Aréthuse; car,

s'il changea l'un en dragon et l'autre en fontaine, jamais il n'opposa

deux natures de front, les forçant d'échanger entre elles leur matière

et leur forme. Mais le serpent et l'homme firent cet horrible accord.

Je vis la croupe de l'un se fendre et se diviser, et les jambes de

l'autre s'unir sans intervalle; ici la peau s'étendre et s'amollir, et

là se durcir en écailles. Ensuite les bras du coupable décroissant à

ses côtés, le monstre allongea deux de ses pieds vers ses flancs, et

les deux autres réunis plus bas lui donnèrent le sexe que perdait

l'ombre malheureuse.

Sous la fumée qui les voilait toujours, les deux spectres se coloraient

diversement; et l'un quittait enfin les cheveux dont l'autre ombrageait

sa tête, l'homme tomba sur son ventre, et le serpent se dressa sur ses

pieds.

Alors, et sans détourner leurs affreux regards, l'un se montra sous une

face et des traits moins informes; et l'autre, pareil au limaçon qui

replie ses yeux, n'offrait déjà plus qu'une tête effilée, où

disparaissaient tour à tour le nez, la bouche et les oreilles.

Mais la fumée s'évanouit; et soudain le nouveau reptile dardant une

langue acérée, fuit en sifflant dans la nuit profonde.

L'homme nouveau l'insulte en crachant après lui; et se tournant ensuite

vers l'autre compagnon:

--Je veux, lui dit-il, que Bose rampe dans la vallée aussi longtemps

que moi [7].

Ainsi j'ai vu le septième habitacle se former et se transformer; et si

mes tableaux sont horribles, ils ont du moins la nouveauté [8].

Enfin, quoique mes yeux et mon âme confuse se perdissent dans ces

horreurs, toutefois encore je remarquai Puccio Sciancato [9], le seul

des trois esprits qui n'eût pas subi d'épreuve: l'autre était, ô

Gaville! celui dont le sang t'a coûté tant de larmes [10].

NOTES

SUR LE VINGT-CINQUIÈME CHANT

[1] Le texte dit qu'il fit la figue au ciel.

[2] C'est Capanée qu'on a vu au quatorzième chant.

[3] Cacus aurait dû être puni, avec les autres centaures, dans le

fleuve de sang (_Voyez_ le chant XII). Il s'occupe ici à poursuivre

Vannifucci.

[4] Ce Cianfa Donati était parent de Dante par les femmes. Il vient de

disparaître aux yeux des compagnons de ses supplices, pour avoir subi

quelque métamorphose pareille à celle qu'on va voir.

[5] Je crois que c'est Cianfa lui-même, changé en serpent, qui vient de

s'attacher à cet Angel, qui était de la famille Brunelleschi. Ces deux

Florentins s'étaient unis pour piller la république: ils s'unissent ici

pour leur mutuel supplice: idée ingénieuse, dont la terrible exécution

fournit une note critique. C'est que les comparaisons étant toujours un

objet secondaire dans une description, il faut bien prendre garde aux

couleurs qu'on y emploie: elles contrarient l'ordonnance générale, si

elles ne se fondent pas bien dans la teinte dominante; car il est vrai,

en poésie comme en peinture, que les reflets de lumière doivent tenir

de la couleur des corps dont ils partent, et qu'il se fait par là dans

un tableau un échange harmonieux des jours et des ombres. Ainsi

l'épithète de _chevelu_ que Dante donne au lierre, reflète un jour

effrayant sur le reptile auquel cet arbuste est comparé: par ce mot

seul, le serpent se trouve hérissé de poils. Le poëte n'a pas toujours

ce grand goût, il faut l'avouer.

[6] Sabellius et Nasidius, deux soldats de l'armée de Caton, furent

piqués par des serpents en traversant les sables d'Afrique. Voyez

l'affreux tableau de leur mort dans Lucain. Il faut observer que, dans

la métamorphose de l'homme et du serpent, la fumée qu'ils exhalent tous

deux va de l'un à l'autre, comme pour établir l'échange des deux

substances, et qu'ils se contemplent attentivement comme pour prendre

modèle de leur nouvelle forme l'un sur l'autre pendant l'action du

venin.

[7] Bose, Florentin, de la famille des Donati, qui vient d'être changé

en serpent, tandis que le serpent est devenu homme.

[8] Voilà en effet des tableaux où Dante se montre bien dans cette

magnifique horreur sur laquelle Tasse s'est tant récrié. Hardiesse de

style, fierté de dessin, âpreté d'expression, tout s'y trouve; les

trois vers qui terminent la tirade font frémir d'admiration, car ce

n'est plus de l'italien, _non mortale sonans_; c'est le _mens divinior_;

c'est l'Enfer dans toute sa majesté:

_Cosi vid'io la settima zavorra

Mutar e trasmutare; e qui mi scusi

La novità, se fior la lingua abborra_.

On croit d'abord que l'imagination du poëte, lassée des supplices de

Vannifucci et d'Angel, va se reposer; quand tout à coup elle se relève

et s'engage dans la double métamorphose du serpent en homme et de

l'homme en serpent, sans reprendre haleine, sans user même d'une simple

transition. Aussi paraît-il bientôt que Dante a eu le sentiment de sa

force par le défi qu'il adresse à Lucain et à Ovide: et non-seulement

il est vrai qu'il les a vaincus tous deux dans cette dernière tirade,

mais il me semble qu'il s'est fort rapproché du Laocoon dans le

supplice d'Angel.

C'est des trois derniers vers qu'on vient de citer qu'est tirée

l'épigraphe de l'ouvrage. Elle présente plus d'un sens: _Qu'ici la

nouveauté m'excuse si mon langage est barbare_; ou bien, _si mon

langage repousse la parure_; ou enfin, _si mes tableaux ne respirent

qu'horreur_: on a suivi cette dernière intention. Il est inutile de

faire observer combien Dante s'est élevé dans ces XXIVe et XXVe chants.

[9] Puccio Sciancato, autre Florentin.

[10] Il se nommait Guercio Cavalcante et fut tué par les habitants de

Gaville, terre située sur les bords de l'Arno. Les amis de Cavalcante

vengèrent sa mort en massacrant les habitants de Gaville. On voit que

c'est lui qui vient de passer de l'état de serpent à celui d'homme;

aussi fait-il deux actes d'homme en crachant et en parlant, aussitôt

après sa métamorphose.

Il y a des esprits chagrins et dénués d'imagination, _censeurs de tout,

exempts de rien produire_, qui sont fâchés qu'on ne se soit pas

appesanti davantage sur le mot à mot dans cette traduction; ils se

plaignent qu'on ait toujours cherché à réunir la précision et

l'harmonie, et que donnant sans cesse à Dante on soit si souvent plus

court que lui. Mais ne les a-t-on pas prévenus au _Discours

préliminaire_, que si le poëte fournit les dessins, il faut aussi lui

fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au texte? et, s'ils

ne l'entendent pas, que leur importe? Je leur demande si on eut

beaucoup fait pour la gloire de Dante et le plaisir des lecteurs en

traduisant à la lettre ce passage du XVIIIe chant: _Ah! comme ces

démons leur faisaient lever les jambes à coups de fouet! aucun de ces

malheureux n'attendait le second coup, encore moins le troisième_; et

une foule d'autres passages aussi heureux?

Croira-t-on, par exemple, qu'il s'est trouvé des gens qui n'ont pu

passer trois rimes féminines de suite aux trois premiers vers de

l'inscription de l'Enfer? Comme s'ils ne sentaient pas ce que produit

cette heureuse monotonie! comme si Racine n'avait pas employé le même

artifice dans le monologue du grand-prêtre Joad!

Aux accents de ma voix, Terre, prête l'oreille,

Ne dis plus, ô Jacob? que ton Seigneur sommeille:

Pécheurs, disparaissez: le Seigneur se réveille.

Comme si enfin, dans quelques circonstances, l'art ne brisait pas

lui-même sa règle pour produire un plus grand effet! On affecte encore

d'être surpris que le septième vers de l'inscription italienne, _avant

moi il n'y eut de choses créées que des choses éternelles_, soit rendu

par celui-ci: _J'ai de l'homme et du jour précédé la naissance_. C'est

pourtant la même pensée retournée, et c'était l'unique manière de la

rendre, si on veut y réfléchir. Il n'y avait que l'ange, le chaos et

l'éternité quand l'Enfer fut construit; donc il le fut avant le jour,

avant l'homme et avant le temps.

CHANT XXVI

ARGUMENT

Huitième vallée où sont punis les capitaines qui ont usé de la fourbe

plus encore que du courage.--Mauvais conseillers.

Réjouis-toi, Florence, puisque ta renommée, franchissant les mers et

les empires, a retenti jusque dans les Enfers.

J'ai vu, non sans rougir, cinq de tes citoyens au cercle des brigands

[1]; et ce qui fait ma honte ne peut faire ta gloire: mais si parfois

la vérité se mêle aux songes du matin [2], dans peu tu pleureras au gré

de tes voisins jaloux.

Et, que ton sort n'est-il déjà rempli! je n'aurais pas à porter dans

mon coeur cette cruelle attente.

Mon guide, abandonnant ces lieux, remonta les hauteurs escarpées d'où

nous étions d'abord descendus; je le suivais dans une route solitaire,

tour à tour porté sur mes pieds, ou suspendu par mes mains au milieu

des roches et des débris.

Le trouble où me jeta, où me rejette encore le spectacle que je vis

alors sera toujours présent à ma mémoire; toujours cet effroi salutaire

veillera sur mon coeur: je n'irai pas m'envier à moi-même le fruit de

tant de larmes, si toutefois le ciel ou quelque heureux instinct

m'appellent à la vertu [3].

Comme dans la saison où le flambeau du monde fatigue de sa présence nos

climats brûlés; vers l'heure où la mouche légère fait place aux

insectes de la nuit, le laboureur voit du haut des collines les vers

luisants semés comme des étincelles dans la plaine [4]: ainsi je vis du

sommet de ces rocs la huitième vallée toute resplendissante: mais ces

clartés recelaient des âmes criminelles, et me semblaient se mouvoir

dans la profonde enceinte, pareille à cette nue embrasée où disparut

Élie, quand deux chevaux de feu, se dressant vers le ciel,

l'emportèrent loin d'Élisée, qui le suivait à peine de ses yeux éblouis.

Tout entier à ce spectacle, je me penchais hors du pont qui surmonte la

vallée, et j'y serais tombé sans l'appui des rochers où mes mains

s'attachèrent.

Alors mon guide rompit le silence.

--Les feux mouvants que tu regardes nous dérobent autant de coupables;

chacun d'eux marche enveloppé du feu qui le consume.

--Maître, répondis-je, telle était ma pensée; mais ne pourrais-je

savoir quelle est cette flamme qui s'élève et se partage, comme jadis

au bûcher d'Étéocle et de son frère [5]?

--C'est, reprit-il, pour Ulysse et Diomède qu'elle fut allumée; c'est

là qu'ils pleurent, compagnons de crimes et de supplices, la surprise

de Troie, l'enlèvement du Palladium, le deuil et la mort de la tendre

Déidamie [6].

--Ah! si leur voix, m'écriai-je, pouvait percer le vêtement de feu qui

les entoure, j'oserais les interroger. Mais, ô sage poëte! c'est à vous

qu'il appartient de sonder et de remplir les désirs de mon coeur.

--Je me rends, dit le sage, à ta prière; mais garde-toi de les

interroger toi-même: ces héros de la Grèce mépriseraient ton langage

[7].

Cependant la flamme s'avançait, et quand elle passa devant nous, mon

guide prit ainsi la parole:

--Ô vous qu'une même flamme unit et divise, si j'ai pu vous plaire en

consacrant vos noms dans mes vers, daignez m'apprendre comment et dans

quelle plage lointaine l'un de vous a terminé sa course [8]?

L'antique flamme balança son plus haut sommet, et, s'excitant comme au

souffle de l'air, elle sut imiter le rapide jeu d'une langue qui parle,

et former ainsi sa réponse:

--Après m'être échappé des fers de Circé, qui m'avait retenu plus d'un

an sur des rives alors sans nom, je ne pus vaincre en moi le vague

instinct qui me poussait à errer dans le monde, pour m'instruire des

vices et des vertus des hommes. J'oubliai les charmes et l'enfance de

Télémaque, et la vieillesse de mon père, et l'amour de Pénélope, qui

dut faire son bonheur et le mien: je m'engageai dans la haute et pleine

mer avec un seul vaisseau et quelques compagnons qui me furent toujours

fidèles. Nous vîmes le double rivage de l'Ibère et du Maure, parcourant

et visitant les îles dont ces mers sont peuplées, et nous étions déjà

consumés de travaux et d'années quand nous parvînmes au détroit où le

grand Hercule termina sa course et posa les bornes du monde. «Ô mes

amis! m'écriai-je, qui par tant de périls êtes parvenus enfin à ce

dernier terme des routes du soleil, ne refusez pas au crépuscule d'une

vie qui vous échappe la gloire de le suivre encore vers des mondes

inhabités. Vous n'êtes pas nés pour ramper sur la terre, mais pour vous

élever aux grandes découvertes par les sentiers de la vertu.» Ces

courtes paroles remplirent mes compagnons d'une telle ardeur, que,

laissant à jamais les contrées du matin, ils inclinèrent le gouvernail

au midi, et le vaisseau poursuivit son vol occidental. Déjà l'étoile du

nord se cachait sous les eaux, et la nuit nous montrait un autre pôle

et d'autres cieux; déjà la lune avait cinq fois rallumé ses clartés,

depuis que l'Océan nous reçut dans son sein, lorsqu'une montagne

obscure et perdue dans l'éloignement nous apparut: elle me semblait si

haute que mes yeux ne pouvaient lui rien comparer. Nous nous

réjouissions à sa vue mais, hélas! notre joie fut courte. Un tourbillon,

sorti de ces terres inconnues, frappa les côtés du navire, et le

secouant trois fois de la poupe à la proue, trois fois le fit tourner

sur lui-même, et rouler dans les abîmes. Ainsi nous disparûmes, comme

il plut au destin, et l'Océan se ferma sur nos têtes.

NOTES

SUR LE VINGT-SIXIÈME CHANT

[1] Il vient de nommer les cinq Florentins au chant

précédent, Cianfa, Angel, Bose, Sciancato et Cavalcante.

[2] On a cru longtemps que les rêves du matin étaient les

avant-coureurs de ce qui doit arriver. Le poëte emploie cette tournure

pour annoncer à Florence les maux dont elle fut affligée en ce temps-là,

outre les calamités des guerres civiles. J'ai lu dans les histoires du

temps qu'on représenta à Florence une pièce intitulée l'_Enfer_, où on

jouait les damnés et les diables; pièce dans le genre des _Mystères_

qui se jouèrent depuis en France; car en tout nous avons toujours été

moins avancés que l'Italie. Le grand concours de peuple que ce

spectacle avait attiré sur un des ponts le fit écrouler, et il se noya

une infinité de personnes. Il y eut aussi dans ce même temps un

incendie qui consuma près de quinze cents maisons à Florence, etc.

[3] Dante emploie, sous différentes formes, le supplice du feu, et par

les petits exordes qui précèdent ses descriptions, on voit qu'il était

plus frappé de ce tourment que des autres; tandis qu'au gré de

certaines imaginations, les serpents sont bien plus terribles.

[4] Cette comparaison est plus frappante en Italie, où on voit souvent

la campagne tout enflammée de vers luisants.

[5] Ceci est tiré de la _Thébaïde_: les deux frères ennemis, s'étant

tués l'un l'autre, furent mis sur le même bûcher; mais la flamme en

s'élevant se partagea, comme si elle eût été l'organe de la haine que

s'étaient vouée les deux princes.

[6] Il faut bien que Dante partage la prédilection de Virgile pour les

Troyens, puisqu'il damne Ulysse et Diomède pour de tels motifs.

[7] Dans quelle langue Dante eût-il interrogé ces princes? Virgile

va-t-il leur parler grec? Ceci est difficile à expliquer, à moins que

Virgile n'ait voulu faire entendre que Dante était un mauvais orateur,

ou que la langue italienne pouvait ne pas plaire à des Grecs. Il est

certain que le latin avait jadis la prééminence dans l'Europe, et

qu'encore aujourd'hui les Italiens traitent leur langue de _lingua

volgare_. Chez eux, comme chez nous, l'histoire, la poésie et tout ce

qu'il y a d'important, s'écrivaient en latin. Ce préjugé a tenu nos

langues modernes dans une longue enfance.

[8] Il veut forcer Ulysse à parler, et ce héros prend en effet la

parole pour raconter l'histoire de ses voyages et de sa mort, si

différente de ce qu'on lit dans l'_Odyssée_. On voit ici qu'il s'égare

longtemps dans la Méditerranée, en visitant toutes ces îles, dont le

voyage serait pour nous une partie de plaisir. Il arrive déjà vieux à

Gibraltar, et continue sa route, en tirant toujours à l'occident, comme

s'il allait découvrir l'Amérique. Mais quoique, dès le temps de Dante,

il courût déjà quelques bruits qu'il existait un autre monde au delà

des mers, ce poëte, ne perdant jamais son sujet de vue, ne fait

rencontrer à Ulysse qu'une haute montagne qui s'élève du milieu de la

mer Atlantique, et se perd dans le ciel; c'est le Purgatoire. Comme il

n'est pas donné à l'homme d'y arriver vivant, Ulysse et ses compagnons

sont submergés à sa vue.

Il ne faut cependant pas croire que ce voyage d'Ulysse vers Gibraltar

soit sans fondement. Il passe, au contraire, pour vraisemblable que ce

prince ne revit jamais Ithaque et Pénélope. Pline prétend que Lisbonne

ou Ulisbonne a reçu son nom d'Ulysse. Au reste, si ce héros eût

continué son voyage au delà de Gibraltar, il aurait rencontré les

Canaries, ou îles Fortunées, comme tant d'autres navigateurs de

l'antiquité. (_Voyez_ Plutarque dans la _Vie de Sertorius_.)

CHANT XXVII

ARGUMENT

Suite de la huitième vallée.--Aventure du comte Guidon, guerrier sans

foi et conseiller sinistre.

Cette flamme avait reçu les dernières paroles de mon guide et fendait

l'épaisse nuit, en s'éloignant de nous: mais une autre s'avançait

auprès d'elle, dont j'admirais les mouvements et le confus murmure:

elle rugissait comme jadis le taureau de Sicile [1], qui rendait en

mugissements les cris des victimes renfermées dans son sein; et par ce

cruel artifice, que son auteur éprouva le premier, on vit l'airain

animé par la douleur.

C'est ainsi que les plaintes du coupable, égarées dans les replis

ondoyants de la flamme, s'échappaient en sons inarticulés; mais enfin,

elles s'ouvrirent un passage vers la cime étincelante, qui, pour les

exprimer, se mouvait en langue de feu; et j'entendis une voix humaine

[2]:

--Ô toi, disait-elle, que vont chercher mes paroles, et dont j'ai

reconnu le langage; ne me refuse pas ton entretien, et daigne t'arrêter

un moment; tu vois que je m'arrête, moi qui brûle, et, s'il est vrai

que tu sois tombé naguère des douces contrées de l'Italie, où j'ai

mérité mon malheur, apprends-moi si la Romagne est en guerre ou en paix;

car c'est elle qui m'a vu naître, près des sources du Tibre.

J'avais encore la tête penchée vers le fond de la vallée quand mon

guide étendit sa main pour me désigner l'ombre qui parlait, et me dit:

--C'est à toi de répondre; elle est de ta patrie [3].

Aussitôt prenant la parole:

--Âme infortunée que ces feux me dérobent, apprenez, lui dis-je, que

votre Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre, dans le coeur de

ses tyrans; mais elle jouissait hier de quelque ombre de paix. L'aigle

de Polente couvre Ravenne et Cervia de ses ailes [4]. La terre que les

Français trempèrent de leur sang suit aujourd'hui la fortune du lion

vert [5]; mais ceux de Rimini sont encore sous la dent du vieux loup et

de son louveteau; et ce sont eux qui ont dévoré le malheureux Montagne

[6]. Le lionceau du champ d'argent fait trembler Faenza et Imola, et

change de parti comme de saison [7]. Enfin la cité qu'arrose le Savio,

se partageant entre le mont et la plaine, respire et gémit à la fois

sous la tyrannie et la liberté [8]. Maintenant daignez, à l'exemple des

autres, m'apprendre votre nom, et me dire si le monde a gardé quelque

bruit de vous et de vos oeuvres.

La flamme, s'inclinant et se dressant tour à tour, gémit et me répond:

L'enfer (2 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol · 第 3 / 7 段