vol de mes ailes, que je veux me fier, et je plongerai sur toi jusque
dans la poix bouillante. Amis, quittons la rive, et cachons-nous dans
ces roches: éprouvons si un seul prévaudra contre dix.
Lecteur, connais à présent la fin de l'artifice. Déjà le démon qui
s'était montré le plus défiant se retirait vers les roches, suivi de
tous les siens, quand le Navarrois saisit l'instant, se dresse sur ses
pieds, et d'un saut léger se dérobe au rivage et à ses ennemis. Le
bruit de sa chute les consterna, et celui dont le conseil causait
l'affront de tous, s'élança tout à coup en criant: «Je t'aurai;» mais
en vain; car, plus prompte que son vol, la Crainte précipita l'ombre au
fond du gouffre, et l'ange, en volant, n'effleura que sa surface. Ainsi,
quand le faucon tombe et s'approche, le canard fuit et se glisse dans
l'onde et le faucon repasse dans les airs.
Cependant un des noirs esprits, furieux de l'outrage, avait d'une aile
rapide suivi son compagnon; et, charmé de le voir manquer sa proie, il
se tourna plein de rage contre lui, et le lia de ses ongles crochus.
L'autre, comme un léger épervier, fut prompt à l'empoigner de ses
robustes serres, et je les vis tomber tous deux dans la poix ardente.
La violence du feu les sépara; mais pour s'élever du gouffre, ils
agitaient inutilement leurs ailes gluantes.
Le chef attristé fit voler aussitôt quatre des siens sur l'autre bord;
ils s'abattirent légèrement, et présentèrent leurs fourches allongées
aux deux malheureux, qui levaient faiblement leurs bras déjà roidis
sous la croûte enflammée du bitume.
Nous partîmes alors, et nous laissâmes là notre escorte se débattre à
loisir.
NOTES
SUR LE VINGT-DEUXIÈME CHANT
[1] Le poëte fait allusion à la bataille de Campaldino, gagnée sur les
habitants d'Arezzo. Il s'y comporta fort bien. On a vu qu'il a déjà
fait mention de la prise de Caprone, à laquelle il avait contribué. Il
est rare que les poëtes tirent leurs comparaisons des affaires où ils
se sont trouvés: mais Dante était poëte et guerrier à la fois.
[2] On est fâché que Dante revienne encore ici à l'insolente trompette
dont s'était servi ce diable, et qu'il arrête si longtemps
l'imagination du lecteur sur cette idée, en l'entourant de tant de
comparaisons, pour la faire mieux ressortir.
[3] Le poëte, par cette expression proverbiale, paraît vouloir
s'excuser de la bassesse et des expressions burlesques de ses diables.
Le traducteur a tâché de voiler par la noblesse de son style la naïveté
grossière de son texte. Il a négligé de rendre les noms que Dante donne
à ces dix démons, parce qu'ils sont d'une harmonie ridicule; et parce
que le court rôle que jouent ces farfadets rend leurs noms fort
inutiles à connaître. Puisque ce poëte ne voulait pas leur donner plus
de majesté, il eût bien fait de s'en passer: la police des Enfers se
serait bien faite sans eux.
[4] Il se nommait Janpol: sa mère, qui était d'une bonne maison, se
trouvant dans l'indigence après la mort de son mari, mit son fils au
service d'un baron qui était à la cour de Thibault, roi de Navarre.
Janpol gagna les bonnes grâces du roi et ne profita de sa faveur que
pour vendre à prix d'or les dignités et les emplois du royaume. Dante
donne un caractère très-fin à Janpol, pour faire allusion au proverbe
qui dit, qu'un Navarrois en sait plus que le diable.
[5] Vers l'an 1117, les Pisans et les Génois, ayant conquis la
Sardaigne, partagèrent cette île en quatre judicatures ou bailliages:
le premier nommé _Logodor_, le second _Cagliari_, le troisième
_Gallure_, et le quatrième _Alborea_. Nino Visconti, de Pise, ayant
obtenu le département de Gallure, y établit pour son lieutenant frère
Gomite. Les exactions et les injustices criantes de ce Gomite, qui
s'était laissé corrompre par les ennemis de son maître, et leur avait
vendu la liberté, furent cause que Nino le fit pendre. Gomite portait
le nom de _frère_, parce qu'il était de l'ordre des _Frères joyeux_,
dont il sera parlé ci-après.
[6] Frédéric II eut un fils naturel qui posséda le bailliage de
Logodor. Michel Zanche fut son sénéchal et finit par s'emparer du
bailliage; mais il fut bientôt assassiné, comme on verra au chant
XXXIII.
CHANT XXIII
ARGUMENT
Descente à la sixième vallée où sont punis les hypocrites. Passage à
la septième vallée.
Tranquilles et sans escorte, nous marchions comme deux solitaires en
silence, mon guide en avant, et moi sur ses traces [1].
Le combat des deux anges occupait ma pensée, et s'y peignait sous
l'emblème de la grenouille et du rat chantés par Ésope [2]: j'avançais,
et toujours la naïve peinture devenait plus ressemblante.
Mes pensées succédant ainsi à mes pensées, il m'en vint une qui me
glaça d'horreur. Ces noirs esprits, me disais-je, sont tombés dans un
piége honteux et cruel; et si la soif de la vengeance irrite encore
leur naturel féroce, ils seront bientôt sur nous plus légers et plus
acharnés qu'un lévrier sur la proie qu'il happe dans sa course.
Pâle d'effroi et les cheveux hérissés, je m'arrêtai tout attentif:
--Maître, criai-je, si nous ne fuyons ensemble, les démons sont à nous.
Je sens leur approche, et je crois les entendre.
--Quand je serais, me dit-il, un miroir fidèle, je ne rendrais pas les
traits de ton visage plus promptement que mon coeur n'a reçu
l'impression du tien: une crainte, une pensée frappaient à la fois ton
âme et la mienne. Mais, s'il est vrai que la descente de cette sixième
vallée ne soit pas impraticable, nous échapperons au sujet de tes
craintes.
Il parlait encore lorsque je vis les monstres accourir avec les ailes
étendues et leurs bras allongés pour nous saisir; mais tout à coup le
poëte m'enlève dans les siens; et comme une mère qui s'éveille à la
lueur des flammes, court à son fils, l'emporte, et tremblante pour lui
seul, fuit demi-nue à travers l'incendie; ainsi mon guide se jette à la
renverse et s'abandonne à la pente des rocs.
Plus rapide que l'eau dans son étroit canal, quand elle précipite les
ailes de la roue et fait tourner la meule, le bon génie glisse au fond
de la vallée, me portant sur son sein comme un père, et non comme un
guide.
À peine ses pieds touchaient le fond de la nouvelle enceinte, que la
troupe des démons parut sur nos têtes; mais ils n'étaient plus à
craindre, car la haute Providence qui leur livra la cinquième vallée
les exila pour jamais dans ses confins.
Cependant nous regardâmes, et nous vîmes passer devant nous la foule
des ombres dont ces lieux étaient peuplés. Chacune d'elles marchait
d'un pas lent et pénible sous le faix d'une ample robe qui se courbait
en froc sur leurs têtes, ainsi qu'on en voit sur les dortoirs de
Cologne; mais le raide contour et les plis immobiles de celles-ci
reluisaient d'or à leur surface, et cachaient au dedans une épaisse
doublure de plomb, si vaste et si lourde, qu'au prix d'elle la chape de
Frédéric eût semblé de la paille légère [3]. Ô manteaux accablants
d'éternelle durée! ces ombres malheureuses suivaient, en pleurant, les
détours de la noire enceinte, et paraissaient vaincues de fatigue et de
lassitude.
J'observais leur abattement profond en marchant à leurs côtés dans la
vallée obscure; mais elles se traînaient avec tant de peine sous le
poids de leur vêtement, que je les devançais toujours, et chaque pas me
portait vers de nouveaux coupables. Je dis alors à mon guide:
--Daignez voir parmi ces ombres s'il en est une dont la vie ait mérité
le regard des hommes.
Et aussitôt un des réprouvés qui venait après nous, reconnut le parler
toscan, et s'écria:
--Ô vous deux qui fendez si légèrement l'épaisse nuit, arrêtez; c'est
de moi peut-être que l'un apprendra ce qu'il demande à l'autre.
Le maître se tournant à ces mots:
--Attends ce malheureux, me dit-il, et songe à ralentir ta marche, pour
qu'il puisse te suivre.
Je m'arrêtai, et j'en vis deux qui montraient bien sur leurs visages le
pénible désir qu'ils avaient de me joindre; mais leur pesante charge et
l'âpreté du sentier retardaient leurs efforts.
Lorsqu'ils furent enfin devant moi, ils me regardèrent longtemps d'un
oeil troublé, et, se tournant l'un vers l'autre, ils se disaient:
--Celui-ci me paraît vivre encore, au mouvement de ses lèvres; car s'il
était mort, par quel bonheur irait-il ainsi à la légère?
Ensuite élevant la voix:
--Ô Toscan, me dirent-ils, qui viens te mêler à la triste assemblée des
hypocrites, ne refuse pas de nous dire qui tu es!
--Je suis né dans la grand'ville, répondis-je, et j'ai bu dans les
claires eaux de l'Arno. Vous voyez devant vous ce corps que j'eus
toujours au monde; mais apprenez-moi qui vous êtes, vous dont les yeux
éteints et les joues caves s'abreuvent de tant de larmes: dites quels
sont les maux dont vous donnez des marques si douloureuses?
Un d'eux me répondit:
Ces chapes dorées que tu nous vois sont d'un plomb si épais, qu'elles
font craquer nos membres, comme les poids font crier les ressorts et le
joug des balances. Nous avons été frères joyeux, et tous deux Bolonais
[4]. On nommait celui-ci Lothaire, et moi Catalan: ta république nous
constitua l'un et l'autre ensemble comme un chef unique, pour éteindre
ses discordes; mais ses rues changées en déserts attestent encore ce
que nous avons été pour elle.
--Ô frères, m'écriai-je, ce sont vos crimes!...
Et je m'interrompis tout à coup devant un coupable mis en croix sur la
terre, et percé de trois piques [5].
En me voyant, il tordit ses membres avec plus d'horreur, et poussa
d'affreux soupirs à travers sa barbe touffue.
L'ombre qui marchait avec moi prit alors la parole:
--Ce crucifié que tu regardes a dit aux Pharisiens qu'il était bon
qu'un seul pérît pour tous. Il expose ainsi sa nudité au milieu du
chemin, et doit y sentir à jamais ce que pèse chacun de nous au
passage. Plus loin, dans ces mêmes fossés, est ainsi étendu son
beau-père [6]: plus loin encore sont ainsi renversés tous ceux de leur
synagogue; perfide mère, en qui furent maudits les enfants de
Jacob [7].
Je vis alors mon guide contempler avec étonnement ce juif crucifié avec
tant d'opprobre dans ces lieux d'éternel exil.
Ensuite il leva les yeux, et dit à l'ombre bolonaise:
--Daignez maintenant nous apprendre s'il est une issue vers l'autre
côté de la vallée pour échapper aux noirs esprits qui nous
poursuivaient dans ces rocs.
L'ombre répondit:
--On trouve plus près d'ici que vous ne l'espérez, le rocher qui du
pied de l'enceinte première se relève dix fois sur les vallées
maudites: seulement il est tombé dans celle-ci; mais il offre encore un
passage à travers ses débris qui pendent en ruine sur la côte, et
remplissent le fond de la vallée.
À ces mots, le sage baissa la tête, et s'arrêta, ajoutant après un
court silence:
--L'esprit qui veille au delà sur l'étang de bitume nous a donné des
paroles bien trompeuses.
--J'ai reçu de mes anciens, reprit le Bolonais, que cet ennemi de
l'homme était la souche de tout vice, et surtout le père du mensonge.
Aussitôt mon guide, plein d'émotion sur son visage, doubla le pas, et
je suivis ses traces chéries, loin du pénible aspect des ombres et de
leurs insupportables vêtements [8].
NOTES
SUR LE VINGT-TROISIÈME CHANT
[1] Le texte dit, comme deux frères mineurs.
[2] Tout le monde sait que, pendant que le rat et la grenouille se
débattaient, ils furent tous deux mangés par un milan: le poëte
rapproche cette fable du désastre arrivé à ces deux démons.
[3] Frédéric II faisait couvrir les criminels de lèse-majesté d'une
chape de plomb: on les plaçait ensuite auprès d'un grand feu où la
chape et le coupable fondaient ensemble. Jean sans Terre en fit faire
une pareille pour l'archidiacre de Norwich, qui succomba bientôt sous
le poids de cet étrange vêtement. Il semble, en lisant l'histoire de
ces temps malheureux, que le poëte ait plutôt exercé ses yeux que son
imagination.
Ces chapes dorées à l'extérieur, et de plomb au dedans, sont un emblème
de l'hypocrisie, comme les _sépulcres blanchis_ de l'Evangile.
[4] Il y eut plusieurs gentilshommes de Bologne, de Modène et de Reggio,
qui pour se dérober aux impôts et aux discordes publiques, demandèrent
au pape Urbain IV d'ériger en leur faveur un ordre religieux et
militaire qui pût, comme celui des Templiers, combattre contre les
infidèles, et maintenir la foi et la justice. Le pape érigea l'ordre,
et les chevaliers furent nommés _Frères de Sainte-Marie_. Au lieu de
combattre, ils se mirent à vivre ensemble, et à se traiter l'un l'autre
splendidement avec leurs enfants et leurs femmes, ne conservant de la
vie monacale que le goût pour la bonne chère, si bien que le peuple les
appela _Frères Joyeux_. Quand Mainfroi, premier support des Gibelins en
Italie, eut perdu dans la Pouille son trône et sa vie, les Guelfes
prirent vigueur, et le peuple de Florence se soulevant contre ses
chefs qui étaient Gibelins, le lieutenant de Mainfroi fut chassé de la
ville. Dans cette crise, la république se choisit deux magistrats
suprêmes parmi les _Frères Joyeux_: l'un nommé Catalan Malavolti, et
l'autre Lothaire Liandolo, tous deux Bolonais; l'un Guelfe, et l'autre
Gibelin. Mais bien qu'ils fussent de faction diverse, ils se laissèrent
corrompre par l'or des Guelfes, et s'unirent pour chasser les Gibelins
de Florence, qui n'y sont plus rentrés. On brûla et on démolit par leur
ordre les maisons de la famille des Uberti, dont étaient Farinat et
Mosca, comme nous avons déjà dit aux notes du dixième chant, et ainsi
qu'on le verra au trente-huitième.
[5] C'est Caïphe qui dit en parlant de Jésus-Christ: «Il vaut mieux
qu'un périsse pour tous que tous pour un.»
[6] Celui-ci est Anne, beau-père de Caïphe.
[7] Les hérésies étant le fruit de la subtilité et du loisir, et la
synagogue étant une assemblée de docteurs qui ergotisaient du matin au
soir, il devait arriver que de cette foule d'opinions qui s'élevaient
et se détruisaient tour à tour, il en naîtrait enfin une fatale au
judaïsme.
[8] Virgile était honteux de s'être laissé tromper par le Diable. Il
avait fait plus de chemin qu'il ne fallait, et avait été obligé, pour
avoir manqué le pont, de se précipiter le long des rochers qui bordent
la vallée.
CHANT XXIV
ARGUMENT
Descente à la septième vallée, où sont punis les voleurs et brigands
qui ont usé de mensonge et de fourberies.
Vers le retour de l'année, jeune encore, où déjà le soleil plonge son
front pâlissant dans l'urne pluvieuse [1]: quand le jour s'accroît des
pertes de la nuit, et que les voiles transparents de la gelée imitent
au matin la robe éclatante de la neige [2], le pâtre qui n'a plus de
fourrages se lève et regarde autour de lui; mais voyant partout
blanchir la plaine, il se bat les flancs, et troublé par son malheur,
il rentre sous ses toits, court, s'écrie et se désespère.
Il sort enfin, et renaît à l'espérance lorsqu'il voit qu'un temps si
court a changé l'aspect des champs: déjà la houlette en main, il chasse
devant lui son troupeau, qui bondit sur la verdure.
C'est ainsi que le trouble du poëte passa de son front sur le mien, et
que par un aussi prompt retour, j'eus le remède après le mal; car dès
que nous fûmes devant les ruines du pont, le bon génie, me regardant de
ce même coup d'oeil dont il m'avait ranimé au pied de la colline [3],
ouvrit les bras; et, après avoir considéré ces masses de débris d'une
vue plus attentive, il me prit et me porta sur son sein; ensuite, comme
un sage qui agit et délibère à la fois, il marcha d'un pas mesuré, et
me souleva sur la pointe d'un roc, cherchant de l'oeil un autre appui,
et me disant:
--C'est là qu'il faut te prendre; mais vois d'abord s'il peut te
soutenir.
Certes, ce n'étaient point ici des sentiers pour des malheureux vêtus
de plomb, puisque l'ombre légère du poëte, et moi suspendu dans ses
bras, nous gravissions de pointe en pointe avec tant de fatigue dans
ces décombres; et si ce côté ne m'eût offert des roches moins
sourcilleuses, j'aurais succombé sans doute, et mon guide peut-être
avec moi.
Mais comme de fossé en fossé un rempart s'élève et l'autre s'abaisse,
les vallées maudites se penchent ainsi comme un vaste amphithéâtre et
pèsent sur l'abîme creusé dans leur centre [4].
J'étendis enfin mes bras vers les derniers rocs qui hérissent le sommet
de la côte; et là, sans pouls et sans force, j'appuyai mon flanc hors
d'haleine sur la pierre tranchante.
--Relève-toi, me cria le maître, et secoue ta mollesse; car ce n'est
point sur la plume et sous les courtines que la gloire t'attend, la
gloire, sillon de lumière que l'homme doit laisser après lui, s'il n'a
point glissé dans la vie, comme la fumée dans l'air, ou l'écume sur
l'onde. Viens désormais, et, vainqueur de ta faiblesse, montre-moi ces
mouvements généreux d'une âme qui ne se traîne point sous la grossière
enveloppe des sens. Ne crois pas qu'il te suffise d'être échappé de ces
gouffres; il est encore une colline et des hauteurs plus inaccessibles
[5]; entends-moi donc, et que ton coeur se réveille à ma voix.
J'étais déjà debout, et, montrant à mon guide des forces que je n'avais
point:
--Me voilà, lui dis-je; ne doutez plus de mon courage.
Et aussitôt je mis le pied dans les routes étroites de ces rochers, qui
me parurent encore plus âpres et plus escarpées.
J'avançais toutefois, en parlant à voix haute, pour ne point trahir ma
défaillance, et j'atteignis enfin le comble du pont qui embrasse la
septième vallée.
Là, mon oreille fut frappée de je ne sais quelle voix confuse,
semblable aux frémissements inarticulés de la rage.
Je m'arrêtai plus attentif; mais en vain je penchais ma tête, des yeux
mortels ne pouvaient sonder ces profondes retraites de la nuit.
--Maître, dis-je aussitôt, descendons sur l'autre bord; car du haut de
ces roches aiguës, j'écoute sans entendre, et je regarde sans rien
distinguer.
--Descendons, me répondit le sage, il n'est point d'autre réponse à tes
justes désirs.
Aussitôt nous descendîmes vers la base du pont; et je dus alors
envisager de plus près le fond de l'obscure vallée: mais je la vis
partout couverte de serpents qui fourmillaient dans son ample sein.
Leur multitude était de toute race et de toute forme; et ce n'est point
sans frissonner que je me rappelle encore leur effroyable confusion.
Que l'Afrique ne vante plus ses familles d'aspics et de basilics, et
les phalanges de couleuvres et de dragons qui peuplent ses déserts; car
jamais les sables de la mer Rouge ou de la noire Ethiopie n'étalèrent
dans leur triste fécondité des monstres de nature si cruelle et si
diverse.
Sur cet horrible mélange de reptiles entrelacés, des ombres nues
couraient épouvantées, sans trouver un seul abri dans les Enfers: elles
couraient les bras raidis et tournés sur le dos, et leurs mains étaient
entortillées de couleuvres qui se repliaient en ceinture autour leurs
flancs.
Je regardais, et voilà qu'un serpent, lancé près des bords où nous
étions, pique un coupable à la gorge; et, dans un clin d'oeil, le
coupable enflammé se consume et tombe réduit en cendres; mais cette
poussière en tombant se ramassait d'elle-même, et tout à coup, se
dressant sous sa première forme, le réprouvé se montra debout. Ainsi la
sage antiquité nous peint le phénix mourant et renaissant après cinq
siècles; ne vivant, au lieu des fruits et de l'herbe des champs, que du
suc de l'amomum et des pleurs de l'encens; expirant enfin sur un lit de
myrrhe, de nard aromatique [6].
Cependant tel qu'un homme frappé d'un invisible mal, ou renversé par
l'esprit immonde, tombe d'une chute inopinée, et se relève ensuite tout
ébranlé de l'affreuse secousse; plein de trouble, il regarde autour de
lui, et soupire en regardant: tel était le coupable devant nous. Ô
sévère justice du ciel, quels coups échappent de tes mains!
Mon guide alors dit à ce malheureux:
--Quel fut ton nom et ta patrie?
--La Toscane, répondit-il, m'a vomi naguère dans cette gueule de
l'abîme; je suis Vannifucci, le féroce; ma vie a été de la brute, non
de l'homme, et Pistoie fut ma digne tanière [7].
--Maître, dis-je aussitôt, interrogez-le, avant qu'il s'échappe: qu'il
dise pour quel crime il est tombé si avant, car je l'ai vu jadis homme
de sang et de carnage [8].
Le réprouvé, qui l'entendit, ne se cacha point: ses yeux se levèrent
sur moi, et son visage se couvrit d'une hideuse rougeur.
--Il m'est plus dur, s'écria-t-il, d'être surpris par toi dans la
misère où je suis, que d'avoir perdu la clarté du jour: mais je ne puis
nier ce que tu vois. Apprends donc que je suis descendu si bas pour
avoir dérobé les vases de l'autel, et rejeté le crime sur une tête
innocente [9]. De peur cependant que tu n'ailles te réjouir un jour du
souvenir de mes maux, entends ce que ma bouche t'annonce. Voilà que
Pistoie se délivre des Noirs, et que Florence adopte un autre peuple et
d'autres moeurs: des vallons de Magra s'élève une vapeur de guerre;
la tempête s'avance; on combat aux champs de Pizène; l'orage tombe sur
la tête des Blancs; et je te prédis tout pour te percer le coeur [10].
NOTES
SUR LE VINGT-QUATRIÈME CHANT
[1] L'année commence véritablement au solstice d'hiver, quand le soleil
quitte le tropique du capricorne pour remonter vers nos climats, ce qui
arrive au 22 décembre. Ici, le poëte, en disant que le soleil entre
dans l'urne, c'est-à-dire dans le verseau, désigne la fin de janvier,
temps où l'année est bien jeune encore.
[2] Les voiles transparents de la gelée sont ici opposés à la robe
éclatante de la neige, que Dante appelle soeur de la gelée.
[3] Comme on a vu dans le premier chant.
[4] Chaque vallée étant un cercle enfermé entre deux remparts de
rochers empilés par gros quartiers les uns sur les autres; le rempart
qui formait l'enceinte extérieure était plus vaste et plus élevé que
celui qui formait l'enceinte intérieure; et celui-ci à son tour
surpassait en hauteur et en circuit le rempart qui suivait, comme on
voit dans des cercles concentriques. Les ponts qui coupaient les
vallées étaient des arcades nues et sans chaussée, de sorte qu'il
fallait sans cesse monter et descendre sur l'extrados des ponts; et
cette route festonnée devait être bien pénible. La peinture qu'en fait
Dante est d'une grande beauté.
[5] Il fait allusion ici à la colline du purgatoire.
[6] Cette comparaison du phénix est ingénieuse, et celle qui la suit
est terrible; par l'une, le poëte rend ses idées plus sensibles; par
l'autre, il ajoute à leur effet. Dante emploie souvent l'artifice des
doubles comparaisons avec la même intelligence. Il désigne dans la
dernière ceux qui tombent du haut mal et qu'on appelait autrefois des
_possédés_.
On ne peut que regretter ici l'_ultime fascie_, très-belle expression
si elle était appliquée à l'homme, et ridicule en parlant d'un oiseau.
Quoi qu'il en soit, les jeunes poëtes, pour qui cet ouvrage doit être
une mine d'expressions et d'images, pourront, d'après l'_ultime fascie_,
appeler le dernier drap mortuaire _les derniers langes de
l'homme_.
[7] Ce Vannifucci, ou Jean Fucci, était un bâtard de la famille de
Lazarri, de Pistoie, homme d'un caractère violent. Il vola les vases et
les ornements d'une église et fut cause que plusieurs innocents furent
pendus.
[8] Il aurait donc dû être puni avec les violents. (_Voyez_ chant XII.)
[9] Ici, les serpents et les reptiles monstrueux vont servir au supplice
des voleurs qui ont usé de fourberie. Chez les Romains, tout crime
commis par dol et subreption s'appelait _stellionat_, du nom d'un petit
lézard extrêmement fin. Ce crime est encore chez nous celui des fausses
hypothèques, etc.
[10] Dante se fait prédire ici la ruine des _Blancs_ et son propre
exil. Le marquis Malespine, de la vallée de Magra, conduisait la petite
armée des _Noirs_ et mit en déroute celle des _Blancs_, près de la
plaine du Pizenum.
CHANT XXV
ARGUMENT
Suite de la dernière vallée, où sont punis les concussionnaires.
À ces mots, le sacrilége tourna contre le Ciel ses poings fermés, et,
les déployant avec furie [1], s'écria:
--Prends, ô Dieu! c'est toi que je brave.