--Maître, répondis-je, les oracles de la vérité reposent sur

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BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

* * * * * *

DANTE ALIGHIERI

* * * * * *

L'ENFER

POÈME EN XXXIV CHANTS

TRADUIT PAR RIVAROL

* * * * * *

TOME SECOND

* * * * * *

PARIS

AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION

1, Rue Baillif 1

* * * * * *

1867

CHANT XVIII

ARGUMENT

Division du huitième cercle, dont le fond est partagé en dix vallées

ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y sont punies.

Description de la première et de la seconde vallée, où se trouvent

les corrupteurs et les flatteurs.

Il est dans les Enfers un lieu nommé les VALLÉES MAUDITES: des roches

noirâtres le revêtent de toutes parts, et s'élèvent à l'entour pour

former sa vaste ceinture; des vallées inégales en partagent le fond, et

décroissent de cercle en cercle jusqu'au gouffre large et profond

creusé dans le centre.

Ce gouffre est pareil à une forteresse assise au milieu des fossés

nombreux qui la défendent; et, comme on y voit des ponts légèrement

jetés de fossé en fossé, ainsi dans le cirque infernal, des rocs

suspendus en arcades coupent les vallées, et vont, comme à un centre

commun, se réunir dans le gouffre [1].

Le monstre nous avait déposés au pied des remparts qui nous dérobaient

ce huitième cercle; je m'avançai en suivant mon guide vers les hauteurs,

et c'est de là que mes regards descendirent au fond de la première

vallée, séjour nouveau de perfidies et de douleurs nouvelles.

J'y découvris des ombres nues, qui gardaient en deux files égales un

ordre toujours contraire: les unes venaient vers nous, et les autres

nous devançaient précipitamment. Telle est, aux saintes heures du

jubilé, la marche solennelle des Romains: on voit sur un pont la foule

religieuse qui se partage en deux colonnes, dont l'une s'avance vers le

temple, et l'autre revient et s'en éloigne sans cesse [2].

J'aperçus en même temps, sur l'un et l'autre bords de la vallée, des

démons armés de griffes et de fouets noueux, qui se dressaient et se

courbaient tour à tour, en frappant à outrance les âmes perverses.

Cruellement déchirées, elles fuient d'une fuite éternelle, se dérobant

et se retrouvant à jamais sous les coups de ces infatigables bras.

Tandis que je regardais, mes yeux s'arrêtèrent sur un des réprouvés, et

je dis aussitôt:

--Celui-ci ne m'est point inconnu.

Pour l'envisager plus attentivement, je m'éloignai de mon guide, et je

suivis l'ombre coupable, qui baissait la tête et voulait éviter mon

coup d'oeil; mais je la reconnus et lui criai:

--O toi qui portes ainsi ton front vers la terre, tu fus jadis

Caccianimico [3], si tes traits n'ont point trompé mes yeux: dis-moi

quel crime t'a conduit dans cette lice de douleur?

--Ce n'est point sans déplaisir, me répondit-il, que je ferai l'aveu

que tu demandes; mais je ne puis le refuser à ton langage, qui me

rappelle un monde où je ne suis plus. C'est moi qui séduisis la belle

Gisole, et qui l'ai vendue aux désirs du marquis [4], quoi qu'en dise

la renommée; et je ne suis pas le seul Bolonais qui gémisse en ces

lieux: les rivages de la Savenne et du Reno [5] n'ont jamais retenti de

tant de voix bolonaises que les cavités sombres de cette triste vallée;

tu le croiras sans peine si tu penses combien nous sommes tous altérés

de la soif de l'or.

Il parlait encore, et tout à coup un démon fait siffler autour de ses

reins les noeuds du fouet vengeur, en lui criant:

--Marche, infâme; il n'est point ici de femme à vendre.

Je retournai vers mon guide [6], et bientôt nous arrivâmes devant un

rocher qui du pied des remparts s'élevait comme un vaste pont sur la

première vallée: nous le gravîmes ensemble, et du haut de sa voûte

escarpée, nos yeux plongèrent sur les deux rangs de coupables.

--Tourne la tête, dit mon guide, et tu verras à visage découvert ceux

qui fuyaient devant nous, et que tu ne connais pas encore.

--Je me tournai; et je vis passer sous l'antique pont la file immense

des malheureux flagellés. Aussitôt, prévenant mon désir, le sage me

dit:

--Considère la grande ombre qui s'avance; elle ne donne pas une larme à

cet âpre châtiment, et la nuit des Enfers n'a pu ternir son royal

aspect. C'est Jason qui, par valeur et prudence, ravit à Colchos sa

toison fatale; c'est lui qui, passant à Lemnos, ne trouva dans cette

île impie qu'un peuple de marâtres et de veuves parricides. La jeune

Hypsiphile avait seule trompé ses féroces compagnes [7]; les serments

et la grâce de Jason amollirent son coeur; mais le perfide l'abandonna

sur ces bords malheureux, la laissant veuve et mère à la fois. Il paye

ici le prix de ses parjures, et dans cette vengeance les larmes de

Médée lui sont encore imputées. Ici les corrupteurs sans foi expient

avec lui les longs soupirs de leurs victimes... Tu connais maintenant,

ajouta mon guide, le premier séjour de la perfidie et ses premiers

supplices.

Cependant nous étions descendus sur un nouveau circuit où le pont vient

reposer sa base, et se relève encore pour embrasser la seconde vallée;

et déjà, du haut des rocs qui l'entourent, se faisaient entendre les

sanglots, le choc des mains et la pénible respiration des peuples

suffoqués dans ses flancs: les vapeurs qui s'en exhalent s'affaissent

lentement sur ses bords, et les abreuvent d'une lie infecte qui

repousse la vue et l'odorat défaillant.

Nous gravîmes à la hâte sur le dos escarpé du pont, et de là mes

regards tombèrent au fond de l'impur fossé: je crus voir alors le

cloaque du monde.

La foule des ombres confusément jetées dans cet immense égout se

soulevait péniblement hors de l'épaisse surface.

Une d'entre elles avait frappé mes yeux, et je la considérais; mais je

ne distinguais rien sur sa tête dégoûtante.

Ce malheureux me regarda à son tour et me cria d'une voix étouffée:

--Que trouves-tu dans moi plus que dans ceux-là?

--Je pense, lui répondis-je, retrouver en toi Interminelli de Lucques

[8]; mais ce n'est plus là cette tête parfumée que j'ai connue jadis.

--Voilà, reprit-il en frappant son visage, où m'a conduit ma langue

adulatrice, et ce que m'a valu l'encens dont j'enivrais les hommes [9].

Mon guide se tourna vers moi, et me dit:

--Jette les yeux plus loin, sur cette ombre échevelée qui s'agite et se

déchire avec fureur: c'est l'infâme Thaïs, qui payait d'une parole les

profusions de ses amants [10]. Mais quittons, il est temps, un

spectacle trop immonde.

NOTES

SUR LE DIX-HUITIÈME CHANT

[1] Le local du huitième cercle est fort bien décrit; mais il demande

une grande attention pour être entendu.

[2] Boniface VIII avait institué le jubilé en 1300, époque où Dante

suppose qu'il fit son poëme, quoiqu'il l'ait réellement fait quelques

années après. La foule que cette solennité attira dans Rome fut si

grande, qu'on prit le parti de diviser le pont du château Saint-Ange

dans sa longueur, par une barrière qui séparait le peuple en deux

bandes: l'une qui allait à Saint-Pierre, et l'autre qui en sortait.

Ici, la première file des coupables est de ceux qui ont vendu les

femmes aux plaisirs des autres; la seconde est de ceux qui les ont

séduites pour en jouir eux-mêmes.

[3] C'était un Bolonais nommé Venetico Caccianimico, qui se fit bien

payer par le marquis Obizo d'Est pour lui livrer sa soeur Gisole,

laquelle s'attendait à être épousée.

[4] Cet Obizo d'Est, marquis de Ferrare, dont il est parlé au douzième

chant, était appelé communément _le marquis_. C'était un homme cruel et

sans foi. Il paraît que tout le monde ne convenait pas que Caccianimico

lui eût vendu sa soeur.

[5] Bologne est arrosée par la Savenne et le Reno. Les Bolonais ont un

accent particulier: ils prononcent _sipa_ au lieu de _si_; comme on

dirait _ouida_ pour _oui_. Le texte fait allusion à cette locution

bolonaise.

[6] Il faut observer que les vallées étaient rangées en cercles, les

deux poëtes ne parcourent jamais qu'un arc de chacune: ils passent le

premier point qui se présente pour arriver à la vallée qui suit.

[7] En sauvant son père Thoas, et ensuite son amant, il reste une

antique où on voit Hypsiphile qui reçoit Jason.

[8] Il était d'une famille très-noble de Lucques, et s'accuse ici

d'avoir été un vil et bas flatteur.

[9] On voit que Dante, par ce rapprochement d'idées, établit une

analogie entre le dépit et la peine, par le contraste même qui en

résulte. Le flatteur donne de l'encens aux hommes, qui lui rendent ce

qu'il y a de plus dégoûtant dans l'humanité.

[10] Thaïs était une courtisane que Térence a introduite dans une de

ses pièces. Dante cite même les paroles que Térence prête à cette

courtisane; mais elles produisent un effet ridicule.

CHANT XIX

ARGUMENT

Troisième vallée, où sont punis les simoniaques, soit qu'ils aient

vendu ou acheté des bénéfices. Imprécation du poëte contre les grands

biens et l'avarice de l'Église.

Ô Simon, mage imposteur! et vous, enfants de rapine, sacrilége race,

dont les mains adultères osent marchander l'épouse de Christ! c'est

pour vous que ma voix s'élève encore dans la troisième vallée [1].

Déjà, nous étions montés sur la roche qui se courbe en arc de l'un à

l'autre bord, et de son centre élevé mon oeil mesurait la vallée

profonde. Ô sublime sagesse, quelles formes variées tu daignes prendre

aux cieux, sur la terre et dans les Enfers!

Ainsi que, dans son premier temple, Florence voit les sacrés marbres du

baptême percés d'ouvertures égales dans leur forme et dans leur contour

[2], de même je voyais l'infernale enceinte parsemée de fosses

circulaires, creusées de toute part dans le pavé noirâtre. Chaque fosse

avait reçu son coupable; mais chaque coupable, en tombant tête baissée,

ne se plongeait pas tout entier dans son étroit sépulcre: leurs jambes

se montrent encore, tandis que les troncs ensevelis pendent à la voûte

souterraine. Des langues de feu s'attachent à leurs pieds renversés;

elles en parcourent la surface comme la flamme qui vacille dans un vase

en léchant ses bords onctueux [3].

Je regardais ces pieds allumés qui se levaient et se baissaient

précipitamment, qu'il n'est pas de liens dont ils n'eussent brisé les

noeuds.

--Maître, disais-je, quel est celui dont les flammes plus irritées

s'agitent plus violemment? Ne pourrai-je entendre le récit de ses

crimes et de ses maux?

--Si tel est ton désir, reprit le sage, je descendrai et je te porterai

au fond de la vallée, et là tu interrogeras le coupable.

--Ô bon génie! lui répondis-je, vous connaissez les voeux secrets de

mon coeur; toujours ses désirs ont fléchi sous vos volontés.

À ces mots, nous descendîmes légèrement dans l'enceinte profonde, à

travers les feux qui l'éclairent, et mon guide me déposa près de celui

qui donnait, par ses mouvements convulsifs, le signe de douleur

immodérée.

--Qui que tu sois, lui dis-je alors, triste fantôme qui n'offres plus

que des tronçons renversés, réponds, si tu peux, à ma voix.

En parlant ainsi, j'étais comme le prêtre consolateur qui se penche

vers la fosse d'où l'homicide assassin le rappelle encore pour

temporiser avec la mort [4]; et tout à coup j'entendis la voix

souterraine:

--Te voilà déjà, Boniface? Es-tu là debout? Certes, un menteur

horoscope nous trompa tous deux? Tes mains sordides sont-elles sitôt

lasses de s'enrichir? Ces mains, que tu ne craignis pas d'offrir à une

divine épouse pour l'étouffer ensuite dans tes perfides embrassements

[5]?

Je restai, à ce discours, tel qu'un homme interdit; et ma bouche

confuse cherchait en vain une réponse à ces paroles mystérieuses.

--Réponds, me dit aussitôt mon guide, réponds-lui que tu n'es pas celui

qu'il pense.

Je me penchai donc vers le coupable, et lui répondis ainsi. Alors ses

pieds se tordirent avec plus d'horreur; il soupira profondément et

s'écria:

--Que désires-tu de moi? Est-ce pour connaître ma condition déplorable

que tu n'as pas craint l'abord des Enfers? Apprends donc que ces pieds

ont chaussé la mule pontificale, et que l'Ourse orgueilleuse me donna

le jour [6]. Ma folle tendresse pour ses fils ambitieux n'a que trop

fait voir quel sang coulait dans mes veines; mon avare main enfouissait

pour eux des trésors dans le monde, et creusait pour moi cette fosse

dans l'abîme. Là-bas, sous ma tête, gisent mes devanciers en crimes et

en puissance; ils ont tous passé par ce triste détroit; et moi-même,

quand celui que tu m'as semblé d'être arrivera, je tomberai comme eux

dans ces vastes catacombes. Boniface me remplacera; mais ses pieds

brûleront moins longtemps que les miens; sa tête renversée flottera

moins longtemps sous la voûte sépulcrale; car l'occident va bientôt

vomir un autre pontife, d'oeuvres plus iniques [7]. Pasteur sans amour

et sans foi, nouveau Jason des Machabées [8], il sera l'ouvrage et

l'instrument d'un prince étranger, et c'est lui qui fermera la fosse

sur Boniface et sur moi.

Il achevait à peine; et moi qui ne pus retenir un zèle trop amer

peut-être, je m'écriai:

--Ombre malheureuse, dis-nous si jadis le maître céleste vendit les

deux clefs à Barjône? Certes, il ne lui fit que ce court précepte:

_Pierre, suivez-moi_. Et ce ne fut pas non plus à prix d'or que dans

l'assemblée des frères le successeur de Judas [9] obtint la place

qu'avait perdue ce traître. Vieillard avare, te voilà maintenant! Garde

bien tes coupables trésors, qui t'ont donné l'audace de tirer le glaive

contre les rois [10]. Oh! si l'antique respect pour vos ombres

pontificales n'enchaînait ma langue, elle vous poursuivrait bien plus

âprement encore, pasteurs mercenaires! car votre avarice foule le monde;

elle est amère aux bons et douce aux méchants. C'est de vous qu'il

était prédit à l'évangéliste, quand il voyait celle qui était assise

sur les eaux se prostituer avec les rois; celle qui naquit avec sept

têtes, et dix rayons qui s'éclipsèrent avec les vertus de son époux

[11]. C'est vous aussi qui vous êtes fait des dieux d'or et d'argent;

et si l'idolâtre encense une idole, vous en adorez mille. Ah!

Constantin, que de maux ont germé, non de ta conversion, mais de la dot

immense que tu payas au père de ta nouvelle épouse [12]!

Ainsi parlait ma bouche avec amertume; et, soit repentir ou désespoir,

les pieds du fantôme et ses genoux frémissants se heurtaient sans

relâche.

Cependant mon guide avait écouté d'une oreille satisfaite ces dures

vérités; et bientôt, me soulevant et me portant dans ses bras, il

suivit le premier sentier qui remontait sur les roches d'un nouveau

pont. Du haut de sa voûte hardie, où la biche légère n'eût pas gravi

sans effroi, nous embrassâmes d'un coup d'oeil l'ample sein de la

quatrième vallée.

NOTES

SUR LE DIX-NEUVIÈME CHANT

[1] Simon le magicien voulut acheter des apôtres le don des miracles,

bien qu'il eut lui-même de fort beaux secrets. On a appelé depuis

simoniaques tous ceux qui ont trafiqué des choses spirituelles.

[2] Les anciens fonts baptismaux de Florence étaient, comme le dit

l'auteur, percés de trous ronds, dans lesquels, sans doute, les prêtres

plongeaient les enfants qu'ils baptisaient. Je me figure que ce marbre

percé de trous, et qui recouvrait les fonts, était comme une table fort

mince, puisque le poëte raconte, en parenthèse, qu'il fut un jour

obligé de briser une de ces ouvertures pour dégager un enfant qui s'y

noyait; sur quoi ses ennemis l'accusèrent d'irréligion. On n'a point

traduit les trois vers qui contiennent ce fait, parce qu'ils coupaient

désagréablement et ralentissaient la rapidité de cette description.

J'ai lu quelque part que les fonts baptismaux de Saint-Marc à Venise

avaient eu la même forme. Les fourneaux de nos cuisines peuvent, je

crois, en donner quelque idée. Il est fâcheux de rencontrer dans un

poëte des comparaisons tirées d'objets qui n'existent plus, parce

qu'alors on est obligé d'en chercher d'autres pour expliquer les

siennes.

[3] Ce supplice des âmes fichées dans leur trou, la tête en bas (pour

désigner leur oubli des choses célestes et leur attachement à la terre),

rappelle ce vers de Perse:

_Ô curvae in terris animae, et coelestium inanes_!

Cette forêt de jambes et de pieds allumés est une imagination fort

extraordinaire: mais ce qui doit surtout nous étonner, c'est que les

papes aient accepté la dédicace d'un poëme où ils sont si maltraités.

Le discours de Nicolas III, et la vive sortie que Dante fait contre lui

et ses pareils, est un morceau très-éloquent, et dut produire un grand

effet en Italie. Ce pontife, croyant parler à Boniface VIII, dit au

poëte: _Te voilà debout_; expression remarquable, parce que, pour un

pauvre malheureux pendu par les pieds depuis si longtemps, le suprême

bonheur était d'être debout.

[4] Autrefois on enterrait vifs les assassins, en le jetant la tête en

bas dans une fosse. Le confesseur était forcé à l'attitude que Dante

lui donne ici, pour entendre les dernières paroles du patient.

[5] Le tour que prend le poëte pour maltraiter Boniface VIII est fort

ingénieux. Il faut toujours se rappeler que Dante suppose qu'il fit son

poëme en 1300, époque où Boniface VIII siégeait encore, puisqu'il ne

mourut qu'en 1303. Mais le poëte ne l'ayant réellement achevé que sous

le pontificat de Clément V, successeur de Boniface, il peut prédire ici

ce qui lui plaît sur des événements déjà arrivés.

[6] Le pape qui parle est Nicolas III, de la famille des Ursins ou des

Oursins. Il aima ses neveux jusqu'au scandale, et leur prodigua les

trésors de l'Eglise. C'est un de ceux qui ont le plus travaillé à

l'élévation de la tiare et à l'avilissement des couronnes. En disant:

_Un menteur horoscope nous trompa tous deux_; il fait entendre au Dante

que les astrologues du temps lui avaient promis à lui et à Boniface un

plus long règne.

[7] C'est de Clément V dont nous avons déjà parlé qu'il s'agit ici. Il

était le sujet et la créature de Philippe le Bel, et c'est de concert

avec ce prince qu'il détruisit l'ordre des Templiers. On sait que ce

pontife transporta le siége à Avignon pour se dérober aux troubles dont

la ville de Rome était déchirée. Il a été fort maltraité par tous les

historiens d'Italie.

[8] Ce Jason était frère d'Onias. Il obtint le grand pontificat de

Jérusalem à prix d'or, par la protection d'Antiochus, roi de Syrie.

[9] Saint Mathias fut choisi à la place de Judas, pour compléter le

nombre de douze. Il n'est peut-être pas inutile de dire que cet apôtre

fut tiré au sort.

[10] Charles d'Anjou, frère de saint Louis, roi de France, et roi

lui-même de la Pouille et de la Calabre, refusa hautement sa fille au

neveu du pape Nicolas III. «Quoiqu'il ait la chaussure rouge, disait ce

prince, son sang n'en est pas devenu plus digne de se mêler à celui de

la maison de France.» Jamais l'orgueilleux pontife ne put lui pardonner

cet affront: il se servit de tous les biens de l'Eglise pour faire la

guerre à Charles, et le dépouiller de ses royaumes.

[11] Application de l'Apocalypse. L'Eglise a perdu son éclat, quand son

chef a perdu ses vertus. On dit que les sept têtes représentent les

sept sacrements; et les dix cornes ou rayons, le décalogue.

[12] Le poëte suit ici l'opinion vulgaire, que Constantin, en se

convertissant, donna à l'Eglise le patrimoine qu'on appelle _de

Saint-Pierre_. Arioste assure qu'Astolphe trouva l'original de cette

donation dans le royaume de la Lune.

CHANT XX

ARGUMENT

Quatrième vallée où sont punis ceux qui se mêlent de prédire l'avenir.

Entretien sur l'origine de Mantoue.--Astrologues, sorciers et

sorcières.

Je touche au vingtième repos de ma douloureuse carrière; mais des

supplices nouveaux demandent encore de nouveaux chants.

Déjà mes yeux plongeaient sur une terre trempée des larmes que les

ombres y versent en silence: elles marchent avec détresse, en suivant

les détours de la vallée, comme, dans nos campagnes, la foule

religieuse passe en invoquant l'assemblée des saints [1].

Je considérais ces malheureux; mais, parcourant d'un regard leurs

traits divers, je m'aperçus, avec une surprise mêlée d'horreur, que les

troncs et les visages ne s'accordaient point entre eux: chaque coupable,

opposé à lui-même, présentait d'un seul aspect son front et son dos,

et semblait reculer et s'avancer à la fois. Tel n'est point encore le

paralytique, dont la tête, tournée par la contrainte du mal, ne peut

revenir sur son pivot nerveux.

Lecteur, si mes vers ne sont point un vain son pour ton âme attendrie

juge toi-même comment j'aurais pu contempler d'un oeil sec l'effigie de

notre humanité si tristement défigurée, et supporter le spectacle de

ces infortunés, versant à jamais des larmes qui n'arrosent plus leurs

poitrines!

Appuyé sur les durs rochers qui s'élevaient autour de moi, je les

inondais de mes pleurs, quand mon guide me dit:

--Eh quoi! ne serais-tu donc aussi qu'une âme vulgaire? On est sans

pitié pour des maux sans mesure. Ne sont-ils pas assez criminels, ceux

qui osèrent être les émules d'un Dieu? Relève-toi, et regarde celui que

la terre déroba tout à coup à la vue des Thébains, qui lui criaient

[2]: «Amphiaraüs, où fuis-tu donc loin du combat?» Et cependant, il

tombait de gouffre en gouffre, et roulait aux pieds de Minos, qui

frappe à chacun l'inévitable coup. Pour avoir porté ses regards trop

avant, il ne voit plus qu'en arrière; et c'est ainsi qu'il rebroussera

dans l'éternité. Voilà Tirésias [3], qui, transformé deux fois, passa

tour à tour d'un sexe à l'autre: devenu femme pour avoir frappé deux

serpents, et les frappant encore pour reprendre sa dépouille virile.

Arons [4] vient ensuite, et son menton repose sur son dos. Il avait

creusé sa grotte augurale dans ces montagnes où sans cesse le marbre

crie sous les efforts de l'habitant de Carrare [5]. C'est de là

qu'épiant l'avenir, il promenait son oeil prophétique sur le miroir des

eaux et dans la voûte des cieux. Vois encore celle dont les reins se

montrent à nu, tandis que son sein se couvre du voile épais de ses

cheveux: c'est la voyageuse Manto, qui, lasse enfin de sa course

vagabonde, s'arrêta aux lieux où j'ai vu le jour; et c'est ici que je

te demande une oreille plus attentive [6]. Quand Thèbes eut perdu

Tirésias et sa liberté, Manto, jeune orpheline, s'éloigna d'une patrie

esclave, et courut longtemps de climats en climats. Non loin du Tyrol,

où les Alpes opposent à la Germanie leurs immuables confins, se trouve

un lac, ornement de la belle Italie: on le nomme Bénac; et les fleuves

nombreux qui désaltèrent les champs de la Garde et de Valcamonique

viennent se reposer dans son vaste bassin. Les prélats de Brescia, de

Trente et de Vérone, pourraient, je pense, trouver au centre du lac la

borne qui termine et réunit leur triple puissance [7]. Sur la rive plus

basse où Pescaire présente à Bergame son front redoutable, le Bénac

épanche les eaux dont il regorge, et les pousse comme un grand fleuve à

travers les campagnes; bientôt l'Erident les reçoit, près de Governe,

sous le nom de Mincio; mais auparavant, et non loin de sa source encore,

le nouveau fleuve tombe dans une plaine; et là, ses flots ralentis

s'étendent et croupissent comme un marais immense, où le soleil couve

la mort dans les étés brûlants. Un champ inculte et désert s'élève au

milieu de cette plaine marécageuse. C'est là que Manto, cette vierge

farouche, suivie de son cortége et fuyant l'aspect des hommes, se

choisit un asile: c'est là qu'elle exerça son art, et qu'elle termina

sa vie. Après elle, des tribus éparses dans la contrée se rassemblèrent

pour habiter un séjour que les eaux croupissantes protégent de tout

côté. Elles y fondèrent une ville, et, sans interroger le sort [8], la

nommèrent MANTOUE, en mémoire de celle dont le choix avait honoré ces

lieux, et dont le tombeau les consacrait encore. Un peuple nombreux

vivait dans ses murailles avant que le fourbe Pinamont eût prévalu sur

les crédules Casalodi [9]. Je t'ai révélé la naissance et les

accroissements de ma patrie, afin que si d'autres récits parviennent à

ton oreille, ma parole soit à jamais le sceau de la vérité pour elle.

--Maître, répondis-je, les oracles de la vérité reposent sur vos lèvres;

et les lueurs de l'humaine raison n'éblouiront plus un esprit éclairé

par vous. Daignez maintenant m'apprendre s'il est encore dans cette

foule une ombre digne de nos regards?

Le sage prit ainsi la parole:

--Celui dont tu vois la barbe épaisse ombrager les épaules florissait

jadis, quand la Grèce, veuve de tant de héros, n'offrit plus qu'à des

enfants le lait de ses mamelles: il fut collègue de Calchas; et ce sont

eux qui frappèrent le câble, et donnèrent en Aulide le signal du

départ. On le nommait Euripyle [10], et ce nom consacre un de mes vers:

tu le sais, puisque mon poëme entier vit dans ta mémoire. L'ombre qui

te présente une si frêle stature fut Michel Scot [11]; et certes il

connut bien tous les secrets de la fallacieuse astrologie. Vois Guido

Bonatti [12]; vois Asdent [13], qui voudrait n'avoir pas déserté ses

ateliers; mais son remords est tardif. Vois enfin ces femmes sacriléges

qui laissèrent le fuseau pour souiller leurs mains de l'impie

attouchement des herbes magiques et des simulacres enchantés. Mais

hâtons-nous, car déjà la lune se penche dans la mer de Séville, et

blanchit la zone où se confondent les deux hémisphères [14]: hier elle

offrait à l'orient son disque entier; et tu l'invoquas sans doute plus

d'une fois dans les ténèbres de la forêt.

Ainsi parlait mon guide, sans cesser d'avancer.

NOTES

SUR LE VINGTIÈME CHANT

[1] Allusion aux processions et aux litanies des Rogations.

[2] Un des sept rois qui allèrent au siége de Thèbes: il était devin,

et avait prédit qu'il y mourrait. Il fut englouti avec son char devant

les murs de Thèbes. Tout ceci est pris de la _Thébaïde: Illum ingens

haurit specus_, etc.

[3] Tirésias est fort connu. On sait qu'il avait joui tour à tour des

deux sexes. Voyez les _Métamorphoses_ d'Ovide, liv. III. Il était de

Thèbes, et c'est de lui que naquit la fée Manto.

[4] Arons était encore un devin, et Lucain en parle dans sa _Pharsale:

Arons incoluit desertae moenia lunæ, fulminis edoctus motus_, etc.

[5] Carrare, ville d'Italie dont le marbre est fort connu.

[6] On peut voir dans Virgile même ce qu'il dit de l'origine de Mantoue

et de la fée Manto (_Énéide_, liv. X, vers 200 et suivants). Nous

ajouterons seulement que ce fut pour échapper à la tyrannie de Créon

que Manto s'enfuit de Thèbes, et vint en Italie.

[7] Ces trois diocèses ont effectivement leurs limites au centre du lac,

dans la petite île Saint-Georges, qui dépend des trois évêchés.

[8] Ceci prouve qu'en effet on consultait le sort lorsqu'il s'agissait

de donner un nom à une ville.

[9] Le comte Albert Casalodi s'était rendu maître de Mantoue; mais

Pinamont Bonacossi, s'apercevant que le peuple n'aimait pas les nobles,

conseilla à Albert de les chasser de la ville. Le comte suivit ce

conseil, et se priva de ses défenseurs naturels. Alors Pinamont, aidé

de la faveur du peuple, chassa les Casalodi, et s'empara de la ville,

qui avait ainsi perdu un grand nombre de familles. Au reste, cette

longue histoire de Mantoue ne valait pas les compliments que Dante fait

ici à son guide.

[10] Voici les vers où Virgile parle de cet Euripyle; _Suspensi,

Euripylum scitatum oracula Phoebi, mittimus_. C'est ici que Dante

appelle l'_Énéide, alta tragoedia_, comme on l'a dit au discours

préliminaire.

[11] Michel Scot florissait dans l'astrologie sous Frédéric II. Il

prédit que cet empereur mourrait à Florence; et il se trouva que cet

empereur mourut dans une terre de la Pouille, nommée _petite Florence_.

Il prédit de lui-même qu'il périrait d'un coup de pierre de telle

grosseur et de tel poids; et un jour qu'il entendait la messe, une

petite pierre se détacha de la voûte, et tomba sur sa tête. Le coup

était léger; mais la pierre ayant le poids fatal, l'astrologue alla se

mettre au lit, et mourut pour l'honneur de l'art et pour sa propre

réputation.

[12] Astrologue né à Forli, s'était attaché au comte Guidon, qui ne

marchait jamais contre l'ennemi, et ne donnait aucune bataille qu'il ne

l'eût consulté. Il nous reste quelques ouvrages de Scot et de Bonatti,

qui sont devenus très-rares.

[13] Asdent était un cordonnier de Parme. Quoiqu'il fût sans lettres,

il se mit à prédire l'avenir, et annonça la défaite de Frédéric sous

les murs de cette ville.

[14] Séville est à l'horizon occidental de l'Europe: la lune venait

donc de se coucher; il y a donc une nuit de passée, et quelques moments

de plus, puisque Virgile dit à Dante: «Hier au soir, la lune dans son

plein se levait quand vous êtes sorti de la forêt pour me suivre aux

Enfers.» Observons que, dans le texte, le poëte désigne la lune par

Caïn et son fagot d'épines, suivant en cela le conte populaire sur les

apparences que forment les taches de cet astre.

On sera peut-être étonné que j'aie traduit: _Qui vive la pietà quando è

ben morta_, par _on est sans pitié pour des maux sans mesure_; et _le

natiche bagnava per lo fesso_, par _des larmes qui n'arrosent plus

leurs poitrines_: quelques autres passages causeront la même surprise,

et on criera à l'inexactitude.

J'avoue donc que toutes les fois que le mot à mot n'offrait qu'une

sottise ou une image dégoûtante, j'ai pris le parti de dissimuler; mais

c'était pour me coller plus étroitement à Dante, même quand je

m'écartais de son texte: la lettre tue, et l'esprit vivifie. Tantôt je

n'ai rendu que l'intention du poëte, et laissé là son expression:

tantôt j'ai généralisé le mot, et tantôt j'en ai restreint le sens; ne

pouvant offrir une image en face, je l'ai montrée par son profil ou son

revers: enfin il n'est point d'artifice dont je ne me sois avisé dans

cette traduction, que je regarde comme une forte étude faite d'après un

grand poëte. C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons

d'après les maîtres.

L'art de traduire, qui ne mène pas à la gloire, peut conduire un

commençant à une souplesse et à une sûreté de dessin que n'aura

peut-être jamais celui qui peint toujours de fantaisie, et qui ne

connaît pas combien il est difficile de marcher fidèlement et avec

grâce sur les pas d'un autre. Plus même un poëte est parfait, plus il

exige cette réunion d'aisance et de fidélité dans son traducteur.

Virgile et Racine ayant donné, je ne dis pas aux langues française et

romaine, mais au langage humain, les plus belles formes connues, il

faudrait se jeter dans tous les moules qu'ils présentent et les serrer

de très-près en les traduisant, _vestigia semper adorans_. Mais Dante,

à cause de ses défauts, exigeait plus de goût que d'exactitude; il

fallait avec lui s'élever jusqu'à une sorte de création: ce qui forçait

le traducteur à un peu de rivalité.

CHANT XXI

ARGUMENT

Cinquième vallée où sont punis les prévaricateurs, juges et ministres

qui ont vendu la justice et la faveur des rois. Entretien avec les

démons.

Poursuivant ainsi un entretien qui n'est plus l'objet de mes chants,

nous parvînmes à la cinquième vallée; et déjà nous étions au centre du

pont qui se courbe sur elle, lorsque je m'arrêtai pour connaître ce

nouveau séjour de douleurs et d'inutiles plaintes: mais je ne découvris

partout qu'une affreuse obscurité.

Ainsi qu'on voit au milieu des hivers la résine onctueuse qui bout dans

les arsenaux de Venise, pour réparer les ruines de ses nombreux

vaisseaux; et cependant l'un présente à l'étoupe visqueuse ses flancs

vieillis dans les voyages; un autre élève déjà son squelette rajeuni;

tout s'empresse: le chanvre tourne et se roidit en cordages; les rames

sont façonnées, et les voiles tendues; et sans cesse le marteau

retentit de la poupe à la proue [1]; ainsi je vis dans ces profondeurs

un noir bitume qui bouillait, par un secret pouvoir, sans le secours

des flammes, et qui s'attachait de toutes parts aux bords de la vallée.

Je le considérais à travers ces ténèbres visibles, mais je n'apercevais

que d'énormes bouillons qui se gonflaient avec effort et s'affaissaient

lentement sur son épaisse surface.

Ce spectacle m'occupait encore quand tout à coup mon guide s'écria:

«Prends garde,» me saisissant et me tirant à lui; et moi je tournai la

tête avec précipitation, comme un homme emporté par l'effroi, et je vis

accourir un ange de ténèbres qui montait vers le pont, et s'avançait

après nous. Ciel, quel aspect! Il agitait effroyablement ses ailes, en

bondissant sur la roche escarpée; et sur sa robuste épaule il portait

légèrement un malheureux qu'il retenait par les pieds, et dont la tête

pendait en arrière.

Des hauteurs où nous étions, il cria fortement:

--Compagnons, voici un des anciens de Lucques; recevez-le, car je

retourne à cette terre qui n'en manque pas: là, tout homme est à vendre,

excepté Bonture [2]; et pour de l'or, tout y est blanc ou noir.

Aussitôt, jetant sa proie au fond de la vallée, il repasse, et franchit

encore ces durs rochers avec plus d'ardeur qu'un dogue acharné sur les

pas des brigands.

Cependant le réprouvé, qui d'abord s'était englouti dans la poix

bouillante, reparut bientôt au-dessus; mais les noirs esprits qui

voltigeaient sous la voûte du pont lui crièrent:

--Ne cherche pas ici la sainte face: te voilà dans d'autres bains que

ceux de Serkio; plonge-toi vite ou crains nos fourches [3].

Et sans attendre, ils les allongèrent sur sa tête, et le poussant tous

ensemble, ils lui disaient:

--Te voilà pour jamais à l'ombre; trafiques-y, si tu peux, en cachette

[4].

Et ils le repoussaient toujours, comme on enfonce dans la chaudière

fumante la viande qui surnage et se dessèche.

Alors le bon génie me dit:

--Va te mettre à couvert sous ces roches pour éviter la trop subite

entrevue des démons; et moi, j'irai seul pour les éprouver: sois sans

crainte, car j'ai déjà vu de près ces tempêtes.

En parlant ainsi, il passait vers la base du pont; mais il se montrait

à peine sur l'autre bord, qu'il eut certes besoin de toute sa

constance. Tels que des chiens en furie qui se précipitent aux cris de

l'indigent, et le chassent avec fracas du seuil de nos demeures; tels,

à la vue du poëte, les démons s'élancèrent de leurs rochers, et, se

jetant à sa rencontre, chacun d'eux lui présentait en tumulte sa

fourche menaçante. Mais il leur cria:

--Traîtres, n'avancez pas: avant de lever vos mains sur moi, qu'un de

vous s'approche et m'entende, et qu'ensuite il frappe, s'il ose.

Tous s'arrêtèrent et s'écrièrent à la fois:

--Ami, cours à lui.

Aussitôt l'un d'entre eux accourut, et dit à mon guide:

--Que veux-tu?

Mais le sage lui répliqua:

--Penses-tu donc, malheureux esprit, que je vienne ici braver tes

fureurs sans l'aveu du destin? Ne retarde plus ma course; une âme

encore vivante doit passer avec moi, et notre voyage est écrit dans les

cieux.

À ces mots, l'orgueil du rebelle s'abattit, et les mains lui tombèrent

de honte et d'épouvante.

--Amis, dit-il aux autres, laissez-le en paix.

Cependant le maître m'appela sans tarder:

--Ô toi qui te caches dans ces rocs, désormais tu peux paraître!

--Et moi je me levai et j'accourus à sa parole; mais voyant la troupe

infernale qui s'ébranlait tout à coup, je craignis un retour perfide;

et comme ceux de Caprone, qui, malgré la foi du traité, ne passaient

qu'en tremblant à travers les files ennemies [5], je m'avançai en me

rangeant à côté de mon guide, observant toujours ces noirs visages et

leurs funestes regards. Ils abaissaient tous de longues fourches, et

l'un disait:

--Ne pourrais-je le toucher?...

--Frappe, frappe, disait l'autre.

Mais celui qui s'entretenait avec mon guide tourna sa tête, et réprima

d'un mot leur audace.

Ensuite, reprenant son entretien:

--Vous ne pouvez, nous dit-il, pénétrer plus avant sur ces roches; car

il ne reste au fond de la sixième vallée que les décombres de l'antique

pont [6]; si donc votre désir est d'aller au delà, suivez d'abord les

détours de ce fossé, et bientôt une autre arcade va s'offrir à vous.

Hier, à la sixième heure, nous avons compté douze siècles et

soixante-six ans depuis la chute du pont [7]. Voilà, continua-t-il, dix

des miens qui marcheront devant vous; suivez-les sans crainte; ils vont

épier des têtes sur les bords de l'étang.

Alors il les appela par leurs noms, et, ayant donné un chef à cette

décurie infernale:

--Allez, leur dit-il, visiter et nettoyer ces rivages: mais que ces

voyageurs arrivent en paix.

--Ô bon génie! m'écriai-je alors, en me penchant vers mon guide,

qu'est-ce donc que je vois? Laissons cette escorte, et poursuivons

plutôt seuls le voyage, si ces routes vous sont connues. Eh quoi! votre

oeil clairvoyant n'aperçoit donc pas leurs grincements de dents, et le

jeu de leurs perfides prunelles?

--Ne crains point, me dit le poëte, et laisse les tordre ainsi leurs

bouches effroyables; car ils ne peuvent pas toujours dissimuler leurs

tortures [8].

Enfin la bruyante cohorte se mit en marche; mais chaque démon en

partant se tournait vers le chef, et dans un affreux sourire lui

montrait ses dents et sa langue pendante, tandis que, courbant avec

effort les noires voûtes de son dos, il leur donnait pour le départ un

signal immonde.

NOTES

SUR LE VINGT ET UNIÈME CHANT

[1] La comparaison tirée de l'arsenal de Venise était bien plus

frappante au moment où Dante écrivait, puisqu'alors Venise faisait

seule le commerce de l'Orient et était la première puissance maritime

de l'Europe; c'est elle qui avait fourni des vaisseaux pour le

transport des croisés en Asie.

[2] Les anciens de Lucques étaient les premiers magistrats de cette

petite république, comme les prieurs à Florence. Le poëte les nomme

anciens de Sainte-Zite pour faire allusion à la grande vénération où

cette sainte est parmi eux. Ce Bonture était l'âme la plus vénale qui

fût à Lucques, et le diable plaisante en faisant une exception en sa

faveur. On ne sait, au reste, quel est le malheureux qui est précipité

dans la poix bouillante.

[3] Ces diables font toujours les mauvais plaisants. Ils se moquent de

la dévotion des Lucquois pour la sainte face de Jésus-Christ, qu'on

garde en effet très-précieusement dans l'église de Saint-Martin, à

Lucques. Le Serchio, qui arrose cette ville, est la même rivière que

les Latins nommaient Anser.

[4] Allusion au trafic que Bonture faisait de la justice. Dante nomme

tous les prévaricateurs _Barattieri_. Louis XI, dans le _Rosier des

Guerres_, ouvrage qu'il adresse à son fils Charles VIII, parle aussi de

tricherie et de _Barat_.

[5] Caprone était un fort château qui appartenait aux Pisans. Les

Lucquois, réunis aux Guelfes de Toscane le prirent par capitulation.

Les assiégés ne sortirent qu'en tremblant de leur citadelle pour

traverser le camp des assiégeants qui étaient en force, et dont la foi

était suspecte, Dante s'était trouvé à ce siége, comme on l'a dit au

discours préliminaire.

[6] Le lecteur doit être prévenu que ce diable fait ici un mensonge aux

deux voyageurs pour les égarer dans la vallée, comme on verra

bientôt.

[7] Voici comment il faut entendre les paroles du texte. Ce diable dit

mot à mot: «Hier, cinq heures plus tard que l'heure où nous sommes,

nous avons compté douze cent soixante-six ans depuis la chute du pont.»

C'est comme s'il disait: «Nous sommes aujourd'hui au samedi saint, et

il est sept heures du matin; cinq heures plus tard il serait midi; hier

donc, jour du vendredi saint, à midi (ou à la sixième heure, en

comptant à la juive), il y a eu 1266 ans qu'un grand tremblement de

terre fit tomber le pont.»

On sait que ce tremblement arriva à l'heure où Jésus-Christ fut mis en

croix. Mais comme Dante date de l'incarnation, il faut ajouter 1266 ans

les trente-quatre dont Jésus-Christ était âgé lorsqu'il mourut; ce qui

fait juste 1300 ans, époque du premier jubilé institué par Boniface

VIII et de la descente de Dante aux enfers. Ce poëte a voulu y

descendre le soir du vendredi saint, et y passer, comme Jésus-Christ,

jusqu'au jour de Pâques.

[8] Virgile se trompait; les diables ne faisaient tant de grimaces que

pour se moquer entre eux de la crédulité des deux voyageurs. Le chef

répond à ces grimaces par un pet, puisqu'il faut le dire. Dante rend

ces diables fort ridicules, dans un siècle où la religion leur faisait

jouer le plus grand rôle. Il faut croire d'ailleurs que le poëte avait

eu de pareils tableaux sous les yeux, car le gouvernement populaire et

les guerres civiles offrent souvent ce mélange d'horreurs et de sales

bouffonneries.

Je me suis aperçu, au moment de l'impression, que quelques personnes

n'avaient pas bien saisi la note 2 du chant III. Il faut qu'il y règne

une métaphysique trop subtile puisqu'elle échappe aux prises de

certaines imaginations; je vais donc lui donner plus de corps puisque

l'occasion s'en présente.

On a vu au chant III, note 2, que les mots _air_ et _étoiles_, n'ayant

point une liaison nécessaire dans notre esprit, et même dans la nature,

on ne gagnait rien à les séparer comme a fait Dante en disant un _air_

sans _étoiles_. En effet, parmi nos idées, les unes marchent seules,

les autres paraissent toujours associées, et nous en avons beaucoup

qu'on ne peut unir sans art et sans effort. Or, toutes les fois que nos

idées arrivent par paire, on gagne un effet en les séparant; et cela ne

se fait point encore sans effort et sans art. Par exemple, le soleil et

la lumière, l'aurore et ses couleurs, la nuit et les étoiles, sont

indivisiblement unis; et si je dis un _soleil_ sans _lumière_, une

_aurore_ sans _couleurs_, une _nuit_ sans _étoiles_, je produis de

l'effet. Mais, si je sépare des choses qui sont déjà distinctes et

éloignées (quoiqu'elles ne se repoussent pas), comme l'aurore et les

arbres, l'air et les étoiles, et que je dise _une aurore_ sans _arbres_,

_un air_ sans _étoiles_, je n'obtiens que des phrases sans

physionomie.

De même, quand deux idées sont irréconciliables, on ne les rapproche

point sans qu'il en résulte une secousse agréable ou terrible à

l'imagination. Ainsi, l'ombre et la blancheur, la cruauté et la bonté,

les ténèbres et la vision étant incompatibles, on gagne beaucoup à dire

des _ténèbres visibles_, comme dans ce chant XXI; _des ombres

blanchissantes_, comme au chant IV; et _une cruelle providence_, comme

au chant XIV. Cette traduction offre quelques expressions créées

d'après ce double artifice; mais il faut craindre de l'user. Le premier

qui a dit _un esprit matériel_, a fort bien dit; car il a forcé la

matière et l'esprit à s'unir dans la même expression: mais on l'a tant

répétée, que ces deux mots se sont familiarisés dans notre pensée,

malgré leur haine naturelle; et l'effort qui les rapproche ne se fait

plus sentir.

Il reste à présent une conclusion facile à tirer; c'est qu'on ne gagne

qu'une plate justesse à unir ce qui est déjà uni, comme en disant _un

soleil lumineux_, ou _du sang rouge_; et réciproquement à séparer ce

qui est déjà séparé, comme en disant _une nuit sans jour, une brutalité

impolie_. À moins pourtant qu'on n'affectât de fondre ensemble des

choses déjà tout identifiées, ou d'en séparer d'autres qui s'excluent

d'elles-mêmes, afin de produire quelque effet plaisant. Par exemple, on

ne peut dire d'une manière sérieuse que Dante ait fait un _Enfer sans

agrément_; Jérémie, _des lamentations sans gaieté_; et _qu'ils sont

morts tous les deux le dernier jour de leur vie_. Ceci peut servir à

expliquer comment il est possible que la vérité prête le flanc au

ridicule, et pourquoi le sublime et le plaisant ont souvent les mêmes

limites.

CHANT XXII

ARGUMENT

Suite de la cinquième vallée.--Prévaricateurs qui ont vendu les grâces

et les emplois.--Combat de deux démons.--Passage à la sixième vallée.

J'ai vu les armées s'ébranler, les bataillons se déployer, se heurter

et fuir en déroute: j'ai vu aux champs d'Arezzo [1] les escadrons

légers se précipiter dans les plaines: j'ai entendu le choc des

tournois et des joûtes guerrières, et les tambours et les trompettes,

l'airain des temples et les signaux des villes, se mêler aux clairons

toscans et aux instruments barbares: mais ni le bruit des batailles, ni

le cri d'un navire à la vue du port ou des étoiles, n'ont rien qui

ressemble au signal de la troupe infernale [2].

Nous suivions la maligne escorte des esprits: quels compagnons, ô ciel!

mais l'Eglise a ses saints, et la taverne ses suppôts [3].

J'avançais toutefois, sans perdre de vue la poix bouillante, afin de

reconnaître les peuples qui s'en abreuvent à jamais; et comme un pilote

voit les dauphins dont les croupes nombreuses, se jouant dans les

vagues, lui présagent la tempête: ainsi je voyais les dos recourbés des

coupables, qui, pour alléger leurs peines, se levaient sur l'épais

bitume, et s'y replongeaient soudain.

D'autres encore, dont les têtes bordaient les deux côtés de la vallée,

disparaissaient tour à tour, à l'approche du chef des démons qui

marchait en avant.

Je les voyais s'enfoncer dans la résine noire, tels que des grenouilles

au fond de leurs marécages; et comme souvent l'une d'entre elles, plus

tardive, ne suit pas ses compagnes, ainsi je vis, et j'en frissonne

encore, un seul de ces infortunés qui osa trop attendre.

Tout à coup l'esprit malfaisant, qui serrait les bords de plus près,

l'accrocha par sa gluante chevelure, et l'enleva comme une loutre qui

pend à l'hameçon.

À cette vue, la race maudite cria tout d'une voix:

--Fais-lui sentir, compagnon, fais-lui sentir tes ongles.

Je dis alors à mon guide:

--Hâtez-vous d'apprendre, s'il est possible, quel est le malheureux

tombé dans ces mains ennemies.

Le poëte s'approcha de lui au même instant, et lui demanda quelle était

sa patrie, il répondit:

--J'ai vu le jour dans le royaume de Navarre: ma mère, veuve d'un époux

dissipateur, adultère et suicide, engagea ma jeunesse au service d'un

courtisan. Je sus dans la suite m'approcher du coeur du bon roi

Thibault; mais je ne tardai pas à faire auprès de lui le trafic dont je

rends compte dans la poix bouillante [4].

Le Navarrois, parlant ainsi au milieu des démons, était comme la souris

tremblante au milieu des chats perfides.

Déjà l'un d'entre eux, à qui deux longues défenses hérissaient les

lèvres, lui faisait sentir leur pointe cruelle; mais le chef

l'entourant de ses bras:

--Laissez, laissez, dit-il aux autres; c'est à ma fourche qu'il est dû.

Et d'abord se tournant vers mon guide, il lui cria:

--Faites-le parler encore avant qu'on le déchire.

Le sage prit donc la parole:

--Connaîtrais-tu quelque âme italienne dans la poix obscure?

Le coupable répondit:

--Il en est une que les mers d'Italie ont vu naître, et j'étais naguère

à ses côtés. Que n'y suis-je encore! je n'aurais pas devant moi ces

griffes et ces crocs.

--C'est trop de patience, cria l'un des démons.

Et, lui jetant sur les bras sa fourche recourbée, il en arrachait des

lambeaux: un autre en même temps s'attachait à ses jambes; et

l'infernal décurion s'acharnait comme eux autour de l'ombre

malheureuse.

Quand les monstres se furent un peu lassés, mon guide voulut parler à

cet infortuné qui regardait avec effroi toutes ses blessures.

--Quel est donc, lui dit-il, cet homme d'Italie que tu viens de quitter

pour ton malheur?

--C'est, répliqua-t-il d'une voix faible, le juge de Gallure [5], frère

Gomite, ce vase d'iniquité, qui, tenant dans ses mains les ennemis de

son maître, les renvoya si contents de lui; ils ont eu, dit-il, la

liberté, et moi leur or. C'est ainsi que sa main vénale trafiqua

toujours des dignités et des grâces. Sans cesse le sénéchal de Logodor

[6] est avec lui, et la Sardaigne est l'éternel objet de leurs plus

doux entretiens. Ô moi, chétif! j'allais en dire davantage; mais ne le

voyez-vous pas grincer des dents, celui qui s'apprête à me déchirer?

Le chef des autres en vit un prêt à frapper, qui tordait sa prunelle

effroyable, et lui dit en le heurtant:

--Laisse-nous donc, mauvais génie.

Ainsi l'ombre tremblante reprit son discours:

--Si votre désir est de voir et d'entendre d'autres coupables, j'en

ferai paraître de Toscane et de Lombardie; mais la présence des esprits

les retiendrait toujours: qu'on me laisse donc seul sur le roc, et d'un

sifflement qui m'est connu, j'en vais attirer sept après moi; car tel

est notre usage quand le moment de respirer est venu.

À ces mots, l'un des démons, souriant avec horreur, secoua la tête et

dit:

--Voyez l'invention du traître qui pense nous échapper?

--Certes, répliqua ce grand maître d'artifice, si je suis traître,

c'est aux miens puisque je les appelle à de nouvelles douleurs.

Mais un démon plus crédule prit la parole, et dit à l'infortuné:

L'enfer (2 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol · 第 1 / 7 段