rapidement. Le solitaire de la forêt de Glançon arriva à Courtray le
1er avril, après avoir été reçu à Lille et à Tournay. Bruges et Gand
l'accueillirent avec le même empressement. On chérissait le comte de
Flandre; on respectait l'empereur de Constantinople; on vénérait
surtout le martyr, qui montrait sur son corps les cicatrices des
plaies qui lui avaient été faites chez les Bulgares; on recueillait
l'eau dans laquelle il s'était baigné; on conservait les mèches de sa
chevelure comme des reliques. Aux fêtes de la Pentecôte, le faux
Baudouin tint une assemblée solennelle dans laquelle, revêtu de la
chlamyde impériale, il arma dix chevaliers de sa propre main. Rien ne
manquait à sa grandeur. Les ducs de Brabant et de Limbourg lui avaient
envoyé des ambassadeurs, et il avait reçu du roi d'Angleterre Henri
III des lettres ainsi conçues: «Très-cher ami, nous avons appris que,
délivré de votre captivité par la miséricorde divine, vous êtes rentré
dans vos Etats où vos hommes, accourant près de vous, vous ont reconnu
pour leur seigneur: nous en avons ressenti une très-grande joie,
espérant que notre amitié mutuelle confirmera tous les liens sur
lesquels reposait l'alliance de vos prédécesseurs et des nôtres.
Certes, il vous est assez connu que le roi de France nous a dépouillés
l'un et l'autre; et si vous voulez nous assister de vos secours et de
vos conseils contre lui, nous sommes également prêts à vous aider
autant que nous le pourrons.» Le solitaire de Glançon n'osa point
convoquer ses feudataires pour répondre à l'appel de Henri III, il lui
semblait plus aisé d'imiter l'empereur Baudouin au milieu des pompes
d'une cour adulatrice que sur un champ de bataille; son front s'était
déjà habitué au poids d'une couronne lorsque sa main redoutait encore
celui d'une épée.
Il préférait négocier: la dame de Beaujeu, sœur de Baudouin de
Constantinople et tante du roi Louis VIII, lui avait promis sa
médiation, non qu'elle l'eût reconnu et le soutînt, mais seulement
afin de favoriser le succès des ruses qui devaient renverser sa
puissance. Elle lui fit parvenir un sauf-conduit et l'engagea à aller
voir à Péronne le roi Louis VIII, qui était son neveu, et dans lequel
elle lui faisait espérer un allié et un protecteur.
Lorsque Louis VIII et Jeanne, qui se trouvaient à Paris, apprirent que
l'imposteur consentait à paraître comme un accusé devant un tribunal
résolu à ne voir en lui qu'un coupable, ils s'applaudirent de leur
projet et conclurent une convention par laquelle la comtesse de
Flandre s'obligeait à rembourser au roi tous les frais de la guerre
qu'il soutiendrait contre celui qui se disait le comte Baudouin, après
qu'il aurait passé à Péronne, _postquam transierit Peronnam_. Ainsi
cette entrevue solennelle du jeune monarque et du vieux solitaire
n'était qu'un mensonge et une déception: on voulait, en affectant
l'apparence d'un examen sérieux, répandre des doutes sur ses
prétentions, puis l'isoler de ses partisans et de ses amis.
Ce fut vers les derniers jours du mois de juin que le vieillard arriva
à Péronne, tenant une baguette blanche à la main et porté dans une
riche litière que précédait la croix impériale et que suivaient plus
de cent chevaliers. Le roi Louis VIII vint au devant de lui jusqu'aux
portes de son palais et le reçut en lui disant: «Sire, soyez le
bien-venu, si vous êtes mon oncle Baudouin, empereur de Constantinople
et comte de Flandre et de Hainaut.--Beau neveu, répliqua le vieillard,
tel je suis et tel je devrais être; mais ma fille veut m'enlever mon
héritage et refuse de me reconnaître pour son père: c'est pourquoi je
vous prie, beau neveu, de m'aider à défendre mes droits.»
Un banquet était préparé: l'ermite de la forêt de Glançon y prit place
avec le roi de France, et le récit qu'il fit de ses malheurs remplit
d'émotion le cœur de tous ceux qui y assistaient. Puis le conseil du
roi s'assembla: on y appela Baudouin pour l'interroger, comme si, en
se prêtant à cette discussion de ses droits, il ne cessait pas d'être
l'empereur de Constantinople. Dès ce moment, Louis VIII, abjurant
toute réserve, affecta un langage rude et sévère, et tous les
ministres du roi se levèrent en s'écriant qu'évidemment Baudouin
n'était qu'un imposteur, puisqu'il ne pouvait répondre aux questions
les plus simples. Un abbé se souvint aussitôt qu'il avait rencontré le
même ermite dans les forêts de l'Argonne; l'évêque de Beauvais déclara
également qu'il avait été autrefois enfermé dans sa prison, et que
c'était là qu'il avait pu étudier l'histoire de la croisade. L'évêque
d'Orléans confirma leur témoignage.
La nuit suivante, le solitaire, croyant sa vie ou sa liberté en péril,
monte à cheval et s'enfuit de Péronne. A Valenciennes, il entend
retentir autour de lui les mêmes acclamations que lorsqu'il avait
quitté sa cabane de feuillage et de genêts fleuris; mais, sans s'y
arrêter, il enlève ses trésors et poursuit sa route vers le village de
Nivelles, voisin de la forêt de Glançon, où le même enthousiasme se
reproduit: peut-être sont-ce les regrets et de secrets remords qui le
ramènent vers ces ombrages où tout respire le silence et la paix.
Cependant, peu rassuré sur les dangers qui le menacent, il disparaît
de nouveau et s'éloigne de ces peuples qui portaient une foi si vive
au culte du malheur.
Les échevins des villes de Flandre et de Hainaut avaient accepté
l'amnistie de Jeanne. Les chevaliers qui avaient accompagné le faux
Baudouin à Péronne l'avaient aussi abandonné: peut-être les largesses
de Louis VIII avaient-elles dessillé leurs yeux, car peu de jours
après, dans un traité conclu à Bapaume, la comtesse de Flandre
reconnut que le roi, dont les hommes d'armes n'avaient point combattu,
avait toutefois dépensé dix mille livres pour lui restituer ses Etats.
Il faut le remarquer, en ce moment même où la fortune de l'ermite de
Glançon semblait s'évanouir, quelques-uns de ses amis racontaient
encore qu'il s'était dirigé vers les bords du Rhin. L'archevêque
Engelbert de Cologne lui avait, disaient-ils, fait grand accueil; il
avait même, à sa prière, appelé près de lui l'évêque de Liége, qui,
bien que l'un des ennemis de Baudouin, le connaissait parfaitement,
puisqu'il lui devait sa dignité épiscopale. Ils ajoutaient que
l'évêque de Liége avait reconnu le comte Baudouin, et que l'archevêque
de Cologne, n'hésitant plus, avait supplié le prince proscrit de se
rendre à Rome, afin que le père commun des fidèles proclamât la
légitimité de ses droits du haut de la chaire apostolique.
Tandis que ceux qui étaient restés fidèles à l'imposteur cherchaient
ainsi à expliquer sa fuite, un seigneur de Bourgogne, Erard de
Chastenay, apercevant au marché de Rougemont un ménestrel nommé
Bertrand de Rays, ancien serf du sire de Chappes, trouva dans ses
traits une ressemblance extraordinaire avec ceux du solitaire de
Glançon qu'il avait pu voir à Péronne. Il supposa qu'il avait renoncé
à sa couronne pour reprendre sa vielle, et le fit arrêter, puis le
céda, moyennant quatre cents marcs d'argent, à la comtesse de Flandre,
qui ordonna qu'il fût pendu aux halles de Lille et attaché à un gibet.
L'infortuné vieillard déclara avant de mourir qu'il n'avait été guidé
que par sa piété en se retirant dans la forêt de Glançon, mais qu'il
n'avait pu résister aux tentations de la puissance et de la grandeur.
«Je sui, disait-il, un povres homme qui ne doit iestre, ne quens, ne
rois, ne dus, ne emperères, et çou que je faisoie, faisoie-jou par le
conselg des chevaliers, des dames et des bourgois de cest pays.»
L'ermite de la forêt de Glançon n'était plus; mais le peuple n'en
haïssait que davantage la comtesse de Flandre, parce qu'il lui
reprochait d'avoir fait périr son père.
D'autres accusaient Jeanne d'oublier Ferdinand, et il semble en effet
qu'elle ait cherché à obtenir du pape l'annulation de son premier
mariage pour en contracter un second avec le comte Pierre de Bretagne,
l'un des plus redoutables adversaires de l'autorité ambitieuse des
rois de France. Des envoyés bretons s'étaient rendus à Rome, et là, en
suppliant Honorius III de prononcer une sentence de divorce, ils
déclarèrent que le comte de Bretagne agissait avec le consentement de
la comtesse de Flandre.
Peu après, vingt jours environ avant les fêtes de Pâques 1226, Jeanne
fut mandée à Melun. On ne lui refusait plus la liberté de Ferdinand,
mais on exigeait qu'elle scellât l'engagement suivant: «Qu'il soit
connu de tous que j'ai juré, en présence de mon très-illustre seigneur
Louis, roi de France, de reconnaître solennellement, avant le dimanche
des Rameaux, Ferdinand pour mon mari, et dès ce moment je le tiens
pour tel...»
La comtesse de Flandre avait rempli sa promesse lorsque, le 12 avril,
jour du dimanche des Rameaux, elle approuva le traité depuis si
célèbre sous le nom de traité de Melun:
«Le roi de France délivrera le comte de Flandre aux fêtes de Noël;
mais avant que Ferdinand sorte de sa prison, il payera au roi
vingt-cinq mille livres, et lui remettra les villes de Lille, de Douay
et de l'Ecluse, jusqu'à ce qu'il ait pu faire un second payement de
vingt-cinq mille livres.
«Le comte de Flandre est tenu de remettre au roi les lettres du pape,
où il est dit que si le comte ou la comtesse viole les conventions
arrêtées entre le roi et eux, l'archevêque de Reims et l'évêque de
Senlis pourront, quarante jours après une sommation faite par lettres
ou par ambassadeurs, promulguer, au nom du pape, une sentence
d'excommunication contre le comte de Flandre et ses adhérents, et
mettre leurs terres en interdit, sans pouvoir révoquer ces sentences
tant qu'il n'y aura point eu de réparation convenable selon le
jugement des pairs de France.
«Le comte de Flandre fera garantir ce traité par les chevaliers et les
communes de ses terres, et il bannira tous ceux qui n'y consentiront
point.»
Un dernier acte de rigueur marqua cette année qui devait voir la fin
de la captivité de Ferdinand. Louis VIII, irrité de la part que
Bouchard d'Avesnes avait prise à la tentative du solitaire de Glançon,
avait forcé d'abord Marguerite à sortir de la retraite où elle vivait
depuis qu'elle avait quitté le sire d'Avesnes, exigeant d'elle qu'elle
allât confirmer à Paris le traité qui précéda l'entrevue de Péronne;
puis, voulant affermir de plus en plus l'obstacle qui la séparait du
père de ses enfants, il l'obligea à violer la foi promise au pied des
autels du Quesnoy et à accepter un nouvel époux, Guillaume de
Dampierre. En vain le pape Honorius chargea-t-il l'évêque de Soissons
de rechercher s'il n'y avait point de liens de consanguinité qui s'y
opposassent; en vain le peuple répétait-il que Guillaume de Dampierre
était sous-diacre comme Bouchard d'Avesnes: le mariage fut célébré
immédiatement. On méprisa les rumeurs populaires, et ce ne fut que
quatre ans plus tard qu'une dispense ecclésiastique du chef de
consanguinité fut accordée par le pape Grégoire IX.
Lorsque le roi de France expira le 7 novembre 1226, au château de
Montpensier, il avait en trois années complété l'œuvre à laquelle
Philippe-Auguste avait travaillé pendant près d'un demi-siècle. La
royauté n'avait cessé d'étendre son autorité en même temps que les
frontières de ses domaines; mais la mort de Louis VIII, qui ne
laissait après lui qu'un enfant de onze ans, compromit tout ce qui
avait coûté tant d'habileté et de persévérance.
Les barons de France, trop longtemps humiliés, commencèrent par
demander la délivrance du comte de Flandre, et dès le mois de décembre
1226, le traité de Melun fut suivi d'un autre traité qui réduisit le
nombre des cités à donner en gage à la seule forteresse de Douay, et
où il ne fut plus fait mention de la rançon du prisonnier; peu de
jours après, le 6 janvier, Ferdinand quitta la tour du Louvre, et se
rendit en Flandre et de là en Allemagne. Le 28 mars suivant, il se
trouvait à Aix pour y assister au couronnement de la reine des
Romains. Il venait y réclamer un domaine qu'il avait remis, quinze ans
auparavant, à l'évêque de Liége, Hugues de Pierrepont, pour qu'il le
conservât jusqu'à ce que le duc de Brabant eût exécuté le traité
conclu par sa médiation. Hugues de Pierrepont refusait de le
restituer; il prétendait que le duc de Brabant n'avait jamais tenu ses
promesses, et que le domaine que le comte de Flandre lui avait confié
n'était qu'un fief relevant de son siége épiscopal. Sa justification
fut accueillie par le roi Henri, fils de l'empereur Frédéric II.
Il ne restait plus à Ferdinand qu'à poursuivre ses réclamations auprès
du duc de Brabant, et il en résulta une guerre dans laquelle les
hommes d'armes de Flandre obtinrent près d'Assche une victoire
complète. La paix ne tarda point à être rétablie; par un traité du 23
septembre 1227, le duc de Brabant promit de rembourser au comte de
Flandre quinze mille livres qu'il avait jadis payées pour lui, et de
lui faire une rente annuelle de huit cents livres pour l'indemniser de
la perte du domaine que retenait Hugues de Pierrepont.
Ferdinand, vainqueur des Brabançons, put consacrer quelques loisirs à
l'administration de ses Etats. Il modifia à Gand l'organisation de
l'échevinage. Les treize échevins choisis par les quatre électeurs
désignés par le comte, selon la charte de 1212, firent place à une
magistrature composée de trente-neuf membres divisés en trois
catégories, échevins, conseillers et _vaghes_. Les conseillers élus
par les échevins étaient eux-mêmes échevins l'année suivante; puis,
après être restés un an dans l'exercice de ces fonctions, ils
devenaient _vaghes_, c'est-à-dire qu'ils ne conservaient plus
d'attributions précises. Chaque année, aux fêtes de l'Assomption, la
magistrature des Trente-Neuf devait se renouveler, puisant ainsi sans
cesse en elle-même l'élément de sa perpétuité.
Dans les autres villes de Flandre, Ferdinand confirma les chartes des
anciens comtes, et augmenta les priviléges qu'elles leur avaient
accordés; douze années de captivité avaient calmé ses haines en
dissipant ses illusions.
On voyait se manifester de toutes parts une réaction inévitable contre
les tendances absolues de la royauté, telles que les avaient
proclamées Philippe-Auguste et Louis VIII. Les barons de France,
témoins de la confédération des nobles, des clercs et des communes,
sous le règne de Jean sans Terre, avaient renoncé aux rêves stériles
de la féodalité pour s'allier également aux clercs et aux communes.
Imitant l'exemple que les barons anglais leur avaient donné aux
mémorables assemblées de Saint-Edmond et de Stanford, ils se réunirent
à Corbeil et présentèrent des requêtes à la reine pour obtenir le
redressement des griefs de la nation; mais Blanche de Castille refusa
de les écouter.
Alors éclata dans toute la France une guerre aussi terrible que celle
qui avait agité l'Angleterre pendant les dernières années du règne du
roi Jean. Les barons prenaient les armes dans toutes les provinces; il
faut citer parmi eux les comtes de Bretagne, de la Marche, de Nevers,
de Saint-Pol et de Boulogne.
Deux comtes restèrent fidèles à Blanche de Castille. Le premier fut le
comte de Champagne; le second, le comte de Flandre. Dès que le comte
de Boulogne, chef de la ligue des barons, eut envahi la Champagne,
Ferdinand occupa le comté de Guines et dévasta les domaines du comte
de Saint-Pol. Une anarchie confuse couvrait toute la France de sang et
de désordres, lorsque, vers la fin de l'année, le comte de Bretagne
appela le roi d'Angleterre, qui débarqua à Saint-Malo le 7 mai 1230.
Louis IX marcha aussitôt au devant des Anglais jusqu'au camp
d'Ancenis; les comtes de Champagne et de Flandre l'accompagnaient,
mais ils ne tardèrent point à rentrer dans leurs Etats, de peur que
leurs ennemis n'en prissent possession: leur retraite entraîna celle
du roi.
Tandis que les Anglais s'avançaient, les discordes civiles se
ranimaient plus violemment au cœur de la France: «Sire, disait au
jeune prince Hugues de la Ferté dans l'une de ses chansons, appelez
vos barons et réconciliez-vous avec eux. Que les pairs, à qui
appartient le gouvernement de la nation, marchent les premiers et vous
viennent en aide. Si vous voulez honorer les preux, ils feront
repasser la mer aux Anglais. Dieu protége l'honneur de la France et sa
baronnie!»
Ce vœu d'un trouvère était celui de toute la nation: il fut exaucé le
10 septembre 1230. Le roi se rendit au milieu de l'assemblée des
barons, et dans cet autre pré de Runingsmead, «le roi et sa mère
jurèrent qu'ils rétabliraient les droits de tous, et jugeraient tous
les hommes du royaume selon les bonnes coutumes et ce qui était
équitable pour chacun.»
Le serment du 10 septembre 1230 fut la base du règne le plus digne
d'admiration que la France ait jamais connu. Ce fut en vain que le
comte de Champagne, mécontent, voulut s'allier à Pierre de Bretagne;
l'anarchie cessa, et le roi d'Angleterre se vit réduit à rentrer dans
son royaume. Les menaces des invasions étrangères, comme celles des
dissensions intérieures, étaient désormais impuissantes. Jean sans
Terre était mort en maudissant la grande charte; Louis IX devait
consacrer toute sa vie au développement pacifique et régulier des
libertés françaises.
Les barons, qui s'étaient réconciliés avec la royauté, cherchèrent
désormais à signaler leur courage par des exploits dont leur patrie
pût se glorifier sans en porter le deuil. Un grand nombre allèrent
combattre en Orient; d'autres (parmi ceux-ci se trouvait Guillaume de
Dampierre) se rendirent en Italie pour défendre le pape contre les
entreprises de l'empereur Frédéric II: mais la plupart des chevaliers
de Flandre aimèrent mieux s'associer à une croisade dirigée contre les
habitants de Staden, voisins des bords de l'Elbe, dont le pays
semblait le dernier refuge des rites idolâtres du paganisme dans le
Nord. Henri, fils du duc de Brabant, Arnould d'Audenarde, Guillaume de
Béthune, Thierri de Dixmude, et d'autres nobles non moins illustres,
quittèrent leurs foyers pour obéir à l'appel de l'évêque de Brême. Ce
fut le 16 mai 1233 qu'ils rencontrèrent les Stadings, qui, au nombre
de plus de sept mille, et groupés autour de leur chef monté sur un
cheval blanc, opposèrent une longue résistance; enfin, Guillaume de
Béthune s'élança au milieu d'eux et sema le désordre dans leurs rangs:
ils ne se rallièrent plus, et tous ceux qui ne parvinrent point à se
cacher dans leurs marais périrent dans ce combat. D'autres sectes
semblables existaient en Frise: les croisés s'y arrêtèrent à la prière
du comte de Hollande, et les mêmes succès y couronnèrent leurs
efforts.
Lorsqu'ils revinrent en Flandre, Ferdinand de Portugal avait terminé à
Douay une vie marquée par des événements importants, mais plus féconde
en malheurs. A peine avait-il pu jouir avant sa fin de quelques années
de repos. Jeanne semble les avoir entourées de ses consolations, car
elle le rendit père d'une fille qui reçut le nom de Marie, en mémoire
de Marie de Champagne, mère de la comtesse de Flandre: ce nom, qui
rappelait les souvenirs d'une mort prématurée, ne lui présageait
qu'une destinée trop prompte à s'accomplir. Déjà les barons de Flandre
avaient adhéré au mariage qu'elle devait conclure, lorsqu'elle serait
nubile, avec Robert d'Artois, frère du roi Louis IX; mais elle
s'éteignit dans son berceau, ignorant encore toutes les agitations de
la terre, elle-même presque ignorée des hommes de son temps, qui ne
nous ont appris ni l'époque de sa naissance, ni celle de sa mort. Un
siècle et demi doit s'écouler avant que l'union d'une princesse
flamande et d'un descendant de Philippe-Auguste porte la souveraineté
de la Flandre dans la maison des Capétiens.
Jeanne était réservée à d'autres épreuves. Simon de Montfort, l'un des
fils du chef de la croisade des Albigeois, recherchait sa main; mais
le roi de France crut devoir s'y opposer, craignant que ses
prétentions, comme naguère celles du comte de Bretagne, ne se
rapportassent à quelque complot politique: il obligea la comtesse de
Flandre à lui remettre à Péronne, le jour de Pâques fleuries 1236, une
promesse solennelle de rompre toute négociation à cet égard. Simon de
Montfort, contraint à renoncer à ses projets, se rendit en Angleterre,
où, deux ans après, il épousa Éléonore de Pembroke, sœur du roi Henri
III.
L'année suivante vit la célébration du mariage de la comtesse de
Flandre avec Thomas de Savoie, comte de Maurienne. Ce prince, issu
d'une maison illustre, mais pauvre, était né à l'époque où la
puissance de sa famille se développait le plus rapidement; sa sœur,
comtesse de Provence, était mère de la reine de France et de la reine
d'Angleterre, et leur influence favorisait l'élévation de tous les
princes de la maison de Savoie. Les historiens du treizième siècle
nous les représentent pieux, cléments et doux, mais avides d'honneurs
et même de richesses, moins par avarice que par besoin de prodigalité.
Tel était aussi Thomas de Savoie. Il se fit donner de fortes pensions
par la comtesse Jeanne, et profita des relations industrielles de la
Flandre et de l'Angleterre pour faire de fréquents voyages à Londres,
où il ne passait toutefois que peu de jours, de peur de mécontenter le
roi de France, ne s'y occupant point d'intérêts commerciaux ou
politiques, mais beaucoup des intérêts de sa famille. L'un de ses
frères fut archevêque de Canterbury; un autre, déjà évêque de Valence,
aspirait au siége épiscopal de Liége.
Cependant il existait en Flandre un parti puissant qui ne cessait de
protester contre ces alliances dictées par des influences étrangères:
c'était celui de Bouchard d'Avesnes. Après la mort de Ferdinand,
Jeanne n'avait cru la stabilité de son pouvoir assurée qu'en faisant
conduire les enfants de sa sœur dans un château situé loin de la
Flandre, au pied des montagnes de l'Auvergne, où ils furent confiés à
la garde d'Archambaud de Bourbon, frère de Guillaume de Dampierre. Ils
y restèrent pendant sept années; mais enfin en 1241, lorsque Guillaume
de Dampierre ne fut plus, Archambaud de Bourbon leur ouvrit les portes
de leur prison, et ils rentrèrent en Flandre, où ils promirent à la
comtesse Jeanne de la servir comme leur dame. Bouchard d'Avesnes
vivait encore: si Marguerite, redevenue libre, ne fit rien pour le
revoir, il put du moins, avant de rendre le dernier soupir, recevoir
les adieux de ses fils.
La comtesse de Flandre mourut à peu près vers la même époque que le
sire d'Avesnes. Thomas de Savoie, qui avait conduit en Angleterre un
secours de soixante chevaliers et de cent sergents d'armes dirigé
contre les Ecossais, était à peine revenu dans ses Etats, quand la fin
du règne de Jeanne mit également un terme à l'autorité qu'il n'y
tenait que d'elle. Il quitta la Flandre presque aussitôt, fit
confirmer par le roi Henri III la pension de six mille livres que
Jeanne lui avait promise, et rentra dans sa patrie où il épousa
Béatrice de Fiesque: de la postérité qu'il laissa en Italie devaient
sortir les comtes de Piémont et les rois de Sardaigne.
Lorsque Marguerite, héritière des Etats de sa sœur, arriva en France
pour y remplir ses devoirs de feudataire, ce fut la reine Blanche,
mère de Louis IX, qui reçut son acte d'hommage, «pour ce que, y
était-il dit, iceluy nostre sire le roy, grevé de maladie, estoit en
tel estat que il n'estoit mie expédient que l'on luy fist parole sur
ce, pour ce que, par aventure, il ne fust troublé de la mort de nostre
dite sœur.»
Louis IX avait pris la croix pendant sa maladie; mais trois années
devaient s'écouler avant qu'il exécutât son vœu. Pendant ces trois
années, il rétablit l'ordre dans les finances, de telle sorte que le
revenu des domaines royaux pût suppléer à tous les impôts et suffire
aux frais des plus grandes guerres. Il réprima les abus de pouvoir de
ses forestiers et de ses prévôts; il introduisit dans les cours de
justice une équité si impartiale, que personne n'était plus empressé
que lui-même à condamner les prétentions de ses officiers, dès
qu'elles ne paraissaient point justifiées; enfin, il ordonna que tous
les marchands étrangers venant en France y fussent protégés avec
sollicitude, et favorisa l'extension des relations commerciales,
«pourquoy li royaume fu en meilleur estat qu'il n'avait esté au temps
de ses devanciers.»
Louis IX était le petit-fils d'Elisabeth de Hainaut: ses traits,
raconte Philippe Mouskès, retraçaient ceux des princes dont le sang
était le sien. Louis IX, assis sous le chêne de Vincennes, rappelait
également ses aïeux les comtes de Hainaut, qui rendaient la justice
sous les chênes de Hornu.
Louis IX était appelé à juger en Flandre la grande querelle des fils
de Bouchard d'Avesnes et de ceux de Guillaume de Dampierre, «qui
rendit cette époque si agitée et si malheureuse, observe le cordelier
Jacques de Guyse, que celui qui en veut tracer le tableau ne doit
écouter que sa conscience et son zèle pour la justice et la vérité.»
Les fils de Bouchard d'Avesnes avaient adressé leurs réclamations à
l'empereur Frédéric II, que la guerre de Liége avait irrité contre le
comte de Flandre, et dès le mois de mars 1242 (v. st.) une sentence
solennelle avait proclamé la légitimité de leur naissance. C'était en
vertu de cette déclaration que Jean d'Avesnes demandait à pouvoir
intervenir dans l'hommage de sa mère comme héritier de tous ses
domaines. Cette discussion était pleine de doutes et d'incertitudes.
Si Marguerite de Flandre s'était unie de bonne foi à Bouchard
d'Avesnes, ignorant qu'il fût sous-diacre, Guillaume de Dampierre ne
l'avait également épousée que parce qu'il considérait son premier
mariage comme nul et sans effet. Les fils du sire d'Avesnes
s'appuyaient, il est vrai, sur une sentence de l'empereur; mais ceux
du sire de Dampierre leur opposaient trois bulles pontificales.
Cependant la Flandre avait accepté la dynastie des Dampierre, tandis
que le Hainaut persistait à la repousser.
Telle était la situation des choses, lorsque le roi de France obtint
de tous les fils de Marguerite qu'ils adhérassent à un compromis par
lequel ils choisissaient Louis IX et l'évêque de Tusculum pour
arbitres, les autorisant à former deux parts différentes dans
l'héritage de Baudouin de Constantinople.
Comme il était aisé de le prévoir, la sentence arbitrale, prononcée au
mois de juillet 1246, attribua le Hainaut à Jean d'Avesnes, et la
Flandre avec toutes ses dépendances à Guillaume de Dampierre. Les fils
de Marguerite promirent de la respecter. Guillaume de Dampierre rendit
immédiatement hommage au roi de France; mais Jean d'Avesnes, qui avait
épousé, vers le mois de décembre 1246, Alix de Hollande, ne releva son
fief de l'évêque de Liége, Henri de Gueldre, que le 26 septembre 1247.
Or, trois jours après, le 29 septembre, le comte Guillaume de
Hollande, dont Jean d'Avesnes avait épousé la sœur, fut élu, à
Woeringen, roi des Romains par dix-huit princes de l'empire. Jean
d'Avesnes, qui trouvait en lui un protecteur puissant, ne tarda point
à réclamer les îles de Walcheren, de Zud-Beveland, de Nord-Beveland,
de Borssele et les autres îles de la Zélande, le pays des
Quatre-Métiers, le pays de Waes et la terre d'Alost, ajoutant que le
roi Louis IX n'avait pu accorder à Guillaume de Dampierre, comme
dépendances de la Flandre, ces domaines qui ne relevaient pas de la
France, mais de l'empire. Le roi des Romains profita des dissensions
qui existaient entre la Flandre et la Hollande pour réunir une armée
qui débarqua aux bords de l'Escaut et soumit rapidement toute la
Flandre impériale. Elle se trouvait près de Termonde, sous les ordres
de Jean d'Avesnes, lorsqu'elle surprit, au point du jour, les barons
de Flandre qui s'avançaient pour l'attaquer et les réduisit à une
fuite honteuse.
La médiation de Louis IX devint de nouveau nécessaire. Le roi de
France, considérant que les termes du compromis en vertu duquel il
avait exercé son arbitrage étaient absolus, obligea Jean d'Avesnes à
renoncer à toutes ses conquêtes. Pour rétablir la paix, il avait fait
ratifier par Marguerite et Guillaume de Hollande le traité conclu à
Bruges le 27 février 1169 (v. st.). Florent, frère du comte de
Hollande, reconnut dans les termes les plus précis les droits de la
Flandre sur les îles de la Zélande, et promit d'aller, en forme
d'amende honorable, se remettre au pouvoir de la comtesse de Flandre,
jusqu'à ce que le duc de Brabant intercédât pour qu'il fût rendu à la
liberté.
Cependant Jean d'Avesnes et son frère suppliaient le roi Louis IX de
réhabiliter l'honneur de leur nom en confirmant la sentence impériale
du mois de mars 1252. Le roi de France croyait que cette question
appartenait à l'autorité ecclésiastique; mais il n'est point douteux
que ses démarches auprès du pape, qui se trouvait alors à Lyon,
n'aient contribué à préparer la bulle pontificale du 9 décembre 1248.
Innocent IV y chargeait l'évêque de Châlons et l'abbé du
Saint-Sépulcre à Cambray de procéder à une enquête sur la naissance de
Jean et de Baudouin d'Avesnes, «attendu que toutes les recherches
faites jusqu'à cette époque n'avaient produit aucun résultat.» Ce fut
en vertu de cette bulle que l'évêque de Châlons et l'abbé du
Saint-Sépulcre assignèrent, au mois de juillet 1249, tous les témoins
pour qu'ils s'assemblassent, le 30 août suivant, dans la cathédrale de
Soissons.
Là comparurent Gauthier de Pantegnies, qui déclara qu'il était âgé
d'environ cent ans et qu'il avait entendu Marguerite, vingt-sept fois
et plus, reconnaître Bouchard pour son époux; Gilles de Hautmont, qui
déposa que déjà, à la fin du règne de Marguerite d'Alsace, Bouchard
prenait part aux combats et aux tournois sans que l'on y connût le
moindre empêchement; Roger de Novion, dont le frère avait officié dans
la chapelle du Quesnoy; Thierri de la Hamaide, qui, lors de la
captivité de Bouchard, avait été l'un de ses otages; Henri
d'Houffalize, qui rappela que les deux fils du sire d'Avesnes étaient
nés dans l'asile hospitalier que son père lui avait accordé sur les
bords de la Meuse. Enfin, le 24 novembre 1249, l'évêque de Châlons et
l'abbé de Liessies, délégué par l'abbé du Saint-Sépulcre, jugeant
qu'il y avait des preuves suffisantes des faits allégués par Jean et
Baudouin d'Avesnes, proclamèrent, après avoir pris l'avis des
jurisconsultes, la légitimité de leur naissance.
Guillaume de Dampierre ne fit rien pour s'opposer à cette enquête;
pendant qu'elle se poursuivait, il demandait aux rivages de l'Orient
cette gloire des guerres lointaines qui assurait aux petits-fils du
héros d'Arsur de si touchantes sympathies.
Dès que Louis IX eut vu le rétablissement de l'ordre et de la paix en
Europe, il n'hésita plus à remplir le vœu qu'il avait fait d'aller
combattre les infidèles; mais, portant les vertus d'un grand roi
jusque dans l'accomplissement d'un devoir religieux, il voulait que
cette croisade, bien différente des autres guerres saintes, où
beaucoup de sang avait été répandu sans résultats durables, fût
non-seulement la base de la délivrance de la Palestine, mais aussi
celle de la destruction de l'islamisme, de la civilisation de l'Asie
et de la prospérité de l'Europe.
Qu'on se représente, au dix-neuvième siècle, ce qu'était l'Asie au
moment où Louis IX faisait creuser le port d'Aigues-Mortes pour s'y
embarquer. Les nations tartares et mongoles s'étaient réunies sous
Gengis-kan. Leur empire, dont une seule province embrassait toute la
domination actuelle des czars des deux côtés de l'Oural, s'étendait de
la Vistule au fleuve Jaune, depuis la Baltique jusqu'aux mers du
Japon. Déjà elles avaient conquis la Pologne et la Hongrie, et elles
envahissaient la Silésie. L'Allemagne tremblait, et en 1238, les
pêcheurs de Gothie et de Frise n'osèrent pas sortir de leurs ports
pour se rendre sur les côtes d'Ecosse, de crainte de ne plus retrouver
à leur retour ni familles, ni foyers, ni patrie. Frédéric II eût voulu
combattre les Mongols; Louis IX jugea qu'il était plus utile de les
éclairer et de se les attacher par la foi et les lumières pour les
opposer aux hordes dévastatrices des tribus nomades de l'Arabie. Il
fallait donc former dans l'Orient un établissement considérable, d'où
l'on pût à la fois tendre la main aux Mongols et rejeter les musulmans
dans leurs déserts. Pour atteindre ce double but, Louis IX tourna ses
regards vers les plaines du Nil: ces rivages qui, dans les siècles les
plus reculés, avaient vu s'élever de leur sein la civilisation de
l'antiquité, étaient de nouveau appelés à être le berceau d'une
mission intellectuelle, la réconciliation de l'Europe et de l'Asie.
Louis IX voulait policer des peuples innombrables qui aujourd'hui sont
retombés dans le néant et dans l'immobilité où ils languissaient il y
a deux mille ans: il avait admirablement compris que la civilisation
de l'Asie était le salut de l'Europe, dont les frontières cesseraient
d'être menacées par de gigantesques invasions. En civilisant l'Asie,
en sauvant l'Europe, Louis IX agrandissait les destinées de la France.
Lorsqu'il se rendait de Paris à Beauvais, de Beauvais à Lyon, que
rencontrait-il sur ses pas? Des campagnes où l'agriculteur, ruiné par
les discordes civiles et les guerres étrangères, ne récoltait point
assez de blé pour nourrir sa propre famille; des châteaux où
dominaient des passions ambitieuses, source constante d'agitations et
de luttes; des cités où les marchands venaient se plaindre des
exactions qu'ils rencontraient dès qu'ils franchissaient les
frontières du royaume. Louis IX vit dans la croisade l'extension de la
puissance militaire de la France, le soulagement de ses peuples, le
développement de ses richesses. Aux chevaliers les plus belliqueux, et
parmi ceux-là se trouvait Guillaume de Dampierre, il offrait les
palmes de la guerre sainte; il voulait aussi que les denrées que les
républiques d'Italie cherchaient aux bords du Nil, et qui étaient
restées jusqu'alors leur monopole, fussent envoyées en France pour
favoriser l'accroissement de ses populations. Enfin il promettait aux
marchands de leur donner le centre du commerce du monde, cette noble
terre d'Egypte fécondée par le plus beau des fleuves, si riche en
ports et en canaux, qui, assise aux bords de deux mers, dont l'une
baigne la France et l'autre les Indes et la Chine, semble ne regarder
l'Europe que pour lui offrir le sceptre de l'Afrique et de l'Asie.
Ce fut le 25 août 1248 que les croisés quittèrent la France. Tandis
que Louis IX méditait le plan de ses colonies chrétiennes, les barons
qui l'entouraient ne songeaient qu'aux combats qu'ils allaient livrer;
et la même flotte portait les machines de guerre destinées à repousser
les infidèles, et les charrues qui, après la victoire, devaient
couvrir de sillons les plaines fertiles du Delta. Louis IX passa
l'hiver dans l'île de Chypre. Enfin, vers les derniers jours du mois
de mai 1249, la flotte chrétienne mit à la voile, et après quatre
jours de navigation on découvrit l'Egypte. «Dieu nous aide! voici
Damiette!» s'était écrié l'un des pilotes. A ce signal, le légat du
pape leva l'étendard de la croix, et tous les princes se rendirent à
bord du vaisseau du roi de France. Là se réunirent les ducs de
Bourgogne et de Bretagne, les comtes de Saint-Pol, de Blois, de
Soissons, Guillaume de Dampierre, qui était déjà connu sous le titre
de comte de Flandre, Philippe de Courtenay, Robert de Béthune et
d'autres barons. Ils décidèrent qu'on attaquerait les Sarrasins qui se
pressaient sur le rivage.
Sur un autre navire, au milieu de ceux des croisés flamands, se
trouvait un abbé de Middelbourg, qui, plus heureux dans ses efforts
que les rois et les comtes, avait réussi à réconcilier les Isengrins
et les Blauvoets. Il s'était placé à leur tête pour les conduire à la
croisade, et ils y combattirent si vaillamment, qu'ils entrèrent les
premiers dans les remparts de Damiette.
Les inondations du Nil et les discordes qui s'étaient manifestées
parmi les princes d'Occident retinrent les croisés à Damiette jusqu'au
20 novembre. Pendant leur marche vers le Caire, l'autorité du roi fut
de nouveau méconnue; et ce qui fut plus déplorable, le comte d'Artois,
frère de Louis IX, donna lui-même l'exemple de la désobéissance et de
l'insubordination. Il commandait l'avant-garde et avait traversé
l'Aschmoûn, dont il devait garder le gué jusqu'à ce que toute l'armée
en eût effectué le passage; mais loin d'exécuter les ordres qu'il
avait reçus, il s'élança imprudemment à la poursuite des mameluks de
Fakreddin jusqu'au bourg de Mansourah.
Louis IX ignorait ce qui avait eu lieu. Au moment où il abordait sur
l'autre rive de l'Aschmoûn, ses troupes, que l'avant-garde eût dû
protéger, se trouvèrent attaquées de toutes parts sans qu'elles
eussent le temps de former leurs rangs. Une mêlée confuse s'engagea et
le sang rougit la plaine. Le roi venait de donner l'ordre de se
rapprocher de l'Aschmoûn pour maintenir ses communications avec
l'arrière-garde commandée par le duc de Bourgogne, lorsqu'il apprit
que le comte de Poitiers et Guillaume de Dampierre réclamaient un
prompt secours: au même moment, Imbert de Beaujeu lui annonça que le
comte d'Artois, entouré d'ennemis, allait succomber dans le bourg de
Mansourah où il cherchait en vain à se défendre. Louis IX résolut
aussitôt de marcher de nouveau en avant, au milieu des bataillons des
infidèles; mais quels que fussent ses efforts, lorsque la nuit sépara
les combattants, le comte d'Artois et tous ses compagnons avaient
péri. Le comte de Poitiers, plus heureux que son frère, réussit à
rejoindre les chrétiens avec le jeune comte de Flandre.
Le lendemain de ce combat fut le mercredi des cendres. Le deuil de la
religion se confondait dans les douleurs qui accablaient toute
l'armée. Les chevaliers français ne quittèrent point leurs tentes, où
ils mêlaient en silence leurs larmes à celles du roi. Les combats
recommencèrent le vendredi 11 février. Louis IX montra le même courage
qu'à la bataille de Mansourah, et les croisés flamands se signalèrent
en arrêtant toutes les attaques des mameluks. «Pource que la bataille
le conte Guillaume de Flandres leur estoit encontre leur visages, dit
le sire de Joinville, ils n'osèrent venir à nous, dont Dieu nous fist
grant courtoisie... Monseigneur Guillaume, conte de Flandres, et sa
bataille firent merveilles. Car aigrement et vigoureusement coururent
sus à pié et à cheval contre les Turcs et faisoient de grans faiz
d'armes.»
Les Sarrasins cessèrent pendant quelque temps d'inquiéter le camp des
croisés. Ils savaient que de désastreuses épidémies s'y étaient
déclarées, et avaient formé le projet de les affamer en interceptant
tous leurs approvisionnements. Les barques musulmanes surprirent la
flottille chrétienne qui se dirigeait de Damiette vers l'Aschmoûn. Un
seul navire échappa à leur poursuite; c'était «un vaisselet au conte
de Flandres;» il porta ces tristes nouvelles au roi de France.
On décida qu'il fallait retourner à Damiette, et le 5 avril toute
l'armée chrétienne reprit la route qu'elle avait déjà suivie. Louis
IX, épuisé par ces fatigues, se soutenait à peine sur son cheval;
cependant il n'avait pas voulu quitter l'arrière-garde. Enfin, il
s'arrêta à Minieh, et ses chevaliers, qui d'heure en heure
s'attendaient à le voir expirer, se rendirent près des émirs sarrasins
pour négocier une trêve: elle venait d'être conclue, quand une fausse
alerte livra le roi de France aux infidèles. Guillaume de Dampierre et
un grand nombre de barons partagèrent sa captivité.
Lorsqu'on connut en Europe les revers des croisés en Egypte, la
désolation fut universelle. On vit dans les plaines de la Picardie et
de la Flandre les laboureurs et les bergers s'assembler en disant que
Dieu les appelait à combattre les Sarrasins, parce qu'il réprouvait
l'orgueil des barons. Ils croyaient posséder le don de multiplier le
pain et le vin, et racontaient que Notre-Dame leur était apparue,
entourée des anges, pour leur annoncer qu'ils briseraient les portes
de Jérusalem. Un vieillard qu'on nommait Jacques le Bohémien
conduisait leurs troupes indisciplinées. Partout où elles passèrent,
elles chassèrent les prêtres des églises et dévastèrent les domaines
des nobles. D'Amiens, elles se dirigèrent vers Paris, et de là vers
Orléans, où dans leur fureur aveugle elles exercèrent les mêmes
ravages dans l'université que dans les synagogues juives; enfin elles
furent dispersées aux bords du Cher.
Cependant Louis IX avait offert la restitution de Damiette pour sa
délivrance, et une rançon d'un million de besants d'or pour celle de
ses compagnons: au moment où ce traité allait être exécuté, une
révolution de sérail renversa le sultan Almoadam. Déjà les prisonniers
avaient été menés sur les barques qui devaient descendre le Nil, et
leur terreur fut grande en voyant les mameluks qui venaient de
massacrer le sultan s'élancer sur le navire où se trouvaient le comte
de Bretagne, Guillaume de Dampierre et le sire de Joinville. Tous les
chevaliers chrétiens crurent qu'ils allaient être mis à mort, et se
confessèrent précipitamment à un religieux flamand qui était avec eux;
les mameluks se contentèrent toutefois de les menacer et remplirent
toutes les promesses d'Almoadam.
Le roi de France s'était embarqué à Damiette; loin de songer à
retourner en France, il se rendit à Ptolémaïde. Bientôt les émirs des
mameluks, ainsi que ceux d'Alep et de Damas, réclamèrent son alliance;
Louis IX envoyait en même temps aux Tartares d'autres missionnaires,
parmi lesquels se trouvait un moine, nommé Guillaume de Rubruk, qui
paraît avoir suivi les croisés de Flandre; il attendait des secours
d'Europe pour reconquérir Jérusalem, lorsque des messages successifs
lui apprirent d'abord la mort de la reine Blanche, qui gouvernait la
France en qualité de régente, puis la réunion d'une armée anglaise sur
les frontières de la Normandie, et enfin la destruction d'une grande
partie de la noblesse de ses Etats dans un sanglant combat livré au
roi des Romains. Louis IX hésitait encore, mais les barons de Syrie
eux-mêmes l'engageaient à ne point laisser la France en péril; il céda
à leurs conseils, espérant pouvoir plus tard poursuivre cette croisade
à laquelle il n'avait jamais cessé d'attacher toutes ses espérances.
Guillaume de Dampierre avait déjà quitté Ptolémaïde. A peine avait-il
revu la Flandre qu'impatient de faire briller à tous les regards la
gloire qu'il avait acquise en Egypte, il parut au tournoi de
Trazegnies. Il y montra le même courage; tous ses adversaires cédaient
à son impétuosité et à celle de ses compagnons d'armes, quand tout à
coup une autre troupe de chevaliers les attaqua par derrière et les
précipita sous les pieds des chevaux; parmi les cadavres que l'on
releva vers le soir, se trouvait le corps du jeune comte de Flandre.
Selon quelques historiens, sa mort ne fut que le résultat fortuit de
la vivacité et de l'acharnement de la lutte; mais il en est d'autres
qui accusent les sires d'Avesnes d'avoir préparé et fait exécuter
cette trahison.
La comtesse Marguerite semblait surtout disposée à voir un crime dans
le triste dénoûment du tournoi de Trazegnies, et quelles que fussent
les protestations des sires d'Avesnes, elle sentit s'accroître la
haine qu'elle leur portait. Son indignation fut grande en apprenant
que le pape Innocent IV avait confirmé le jugement prononcé par
l'évêque de Châlons et l'abbé de Liessies, et dès que l'évêque de
Cambray, par ses lettres du 9 avril 1252, eut rendu publique la
sentence pontificale, elle s'adressa directement au pape, le suppliant
de changer de résolution, niant même l'impartialité de l'évêque de
Châlons et demandant que d'autres évêques procédassent à une nouvelle
enquête.
Jean et Baudouin d'Avesnes se hâtèrent d'exposer à Guillaume de
Hollande les persécutions dirigées contre eux, et le roi des Romains
résolut d'intervenir d'une manière éclatante en leur faveur contre la
comtesse de Flandre. Le 11 juillet 1252, les princes de l'empire se
réunirent au camp de Francfort pour déclarer que tous les feudataires
impériaux étaient tenus de demander l'investiture de leurs domaines au
roi Guillaume. Lorsque l'archevêque de Cologne eut ajouté que tous
ceux qui, sommés de rendre hommage, n'avaient point obéi, dans le
délai de six semaines et trois jours, avaient forfait leurs fiefs,
l'évêque de Wurtzbourg se leva et dit que, bien que la comtesse de
Flandre y eût été invitée à plusieurs reprises, elle ne s'était jamais
présentée pour faire acte d'hommage, et que, par sa désobéissance,
elle avait perdu tous les droits qu'elle possédait sur les terres qui
relevaient de l'empire. Aussitôt après, le roi des Romains fit lire
une charte par laquelle il confisquait la Flandre impériale et les
pays des Quatre-Métiers, de Waes et d'Alost, ainsi que le comté de
Namur, et en faisait don à son beau-frère, Jean d'Avesnes. Les ducs de
Brabant et de Brunswick, les archevêques de Mayence et de Cologne, les
évêques de Wurtzbourg, de Strasbourg, de Liége et de Spire
confirmèrent la donation du roi des Romains, et Jean d'Avesnes prêta
immédiatement le serment de fidélité.
Ainsi se trouvaient rompus tous les traités qui, avant le départ de
Louis IX pour l'Egypte, avaient rétabli la paix de la Flandre. La
guerre devint inévitable, et dès le mois de décembre 1252, les sires
d'Avesnes appelèrent aux armes leurs alliés les plus intrépides, Rasse
de Gavre, Jean d'Audenarde, Thierri de la Hamaide, Gilles de
Berlaimont, Hugues d'Antoing, Jean de Dixmude et d'autres nobles
chevaliers.
On ne tarda point toutefois à apprendre que le pape Innocent IV avait,
par une bulle du 20 août 1252, chargé l'évêque de Cambray, l'abbé de
Cîteaux et le doyen de Laon de reviser toutes les informations déjà
produites relativement à la naissance des sires d'Avesnes: cette
procédure ecclésiastique suspendit toutes les hostilités. Le 28 avril
1253, Jean et Baudouin d'Avesnes nommèrent des procureurs auxquels ils
confièrent le soin de les défendre. Le 17 juin, Gui et Jean de
Dampierre désignèrent également l'archidiacre d'Arras et le prévôt de
Béthune pour soutenir leurs intérêts: triste enquête qu'une mère avait
provoquée contre son fils, et où les accusateurs eux-mêmes n'étaient
que leurs frères!
L'évêque de Cambray et les autres commissaires délégués par le pape
entendirent de nombreux témoins et discutèrent leurs dépositions;
puis, reconnaissant qu'il n'était point possible d'élever des doutes
sur la célébration religieuse du mariage de Bouchard et de Marguerite,
ils ratifièrent le jugement prononcé par l'évêque de Châlons et l'abbé
de Liessies; mais Marguerite adressa de nouvelles lettres au pape,
pour le supplier d'ordonner une troisième enquête, comme si le soin de
son propre honneur lui importait moins que celui de ses vengeances.
Tandis que les sires d'Avesnes réclamaient la protection du roi des
Romains, la comtesse de Flandre appelait à son aide les plus
intrépides barons de France. Ils accoururent avec empressement à sa
voix, et dès le printemps de l'année 1253, ils convoquèrent, dans
toutes les provinces situées entre l'Escaut et la Loire, les hommes
d'armes et les milices communales pour les conduire en Flandre. Le roi
des Romains, qui n'ignorait point leurs desseins, se hâta aussi de
charger son frère de rassembler dans l'île de Walcheren toutes les
forces de ses Etats héréditaires, auxquelles se joignirent quelques
princes allemands. Au milieu de ces préparatifs belliqueux, le duc de
Brabant, Henri le Débonnaire, essaya de faire entendre les conseils de
la prudence et de la modération. Sa médiation fut acceptée, et
Guillaume de Hollande se rendit lui-même à Anvers pour assister aux
conférences qui y avaient lieu.
Cependant Marguerite ne voyait dans la trêve qu'une occasion favorable
de surprendre ses ennemis privés de leur chef, et le 4 juillet, trois
flottilles recevaient, sur les rives de l'Escaut, ses partisans,
divisés en trois corps principaux. Les deux premières abordaient à
peine sur le territoire de West-Capelle, et les hommes d'armes
n'avaient point eu le temps de se ranger en ordre de bataille sur les
digues et au bord des marais, lorsque l'on entendit résonner les
trompes et les buccines. Toute l'armée impériale, commandée par
Florent de Hollande et Jean d'Avesnes, s'avançait en renversant devant
elle les envahisseurs, dont les uns périssaient par le fer et les
autres dans les flots, en cherchant à rejoindre leurs navires. En ce
moment, la troisième flottille s'approchait de l'île de Walcheren, et
le même sort attendait les chevaliers qui se hâtaient d'arriver au
secours de leurs frères d'armes, jugeant que plus le péril était
grand, plus il était honteux de les abandonner. Quelques récits fixent
le nombre de ceux qui périrent dans ce combat, l'un des plus sanglants
du treizième siècle, à cinquante mille hommes; d'autres l'évaluent à
cent mille, dont cinquante mille mis à mort et cinquante mille noyés
dans l'Escaut. Parmi les prisonniers se trouvaient Gui de Dampierre,
blessé au pied, et son frère, Jean de Dampierre, le comte de Bar, qui
avait eu un œil crevé dans la mêlée, le comte Arnould de Guines, le
comte de Joigny, Siméon de Chaumont et plus de deux cents illustres
chevaliers.
Pas un seul combattant, assure-t-on, n'avait échappé à ce désastre
pour en porter la nouvelle à la comtesse Marguerite. Cependant on vit
arriver bientôt en Flandre une multitude d'hommes à demi nus, auxquels
Jean d'Avesnes avait rendu la liberté, espérant reconquérir quelque
jour la souveraineté de la Flandre. Leurs récits n'étaient que trop
tristes: une seule ville de la Flandre avait perdu dix mille de ses
habitants. Une profonde désolation se répandit de toutes parts; le
commerce et l'industrie languissaient, et un historien contemporain
remarque que l'année 1253 fut une année malheureuse pour l'ordre de
Cîteaux, parce que les tisserands flamands ne vinrent point acheter la
laine de ses troupeaux. «Ce fut alors, dit Matthieu Paris, que les
Français mandèrent au roi Louis IX qu'il revînt le plus tôt possible,
car son trône était ébranlé et le funeste orgueil de la comtesse de
Flandre avait mis en péril tout le royaume.»
Marguerite voyait ceux de ses fils, pour lesquels elle s'était imposé
de si nombreux sacrifices, au pouvoir de ses ennemis. L'heure était
arrivée où son âme altière allait fléchir, et ce fut avec des paroles
suppliantes que les évêques de Tournay et de Térouane se rendirent en
son nom au camp du roi des Romains; mais Guillaume de Hollande leur
fit répondre que Marguerite, ayant violé tour à tour et la foi qu'elle
devait à l'empire et le serment qu'elle avait prêté d'observer la
trêve conclue à Anvers, ne devait point s'attendre à ce qu'il
consentît à traiter avec elle. Il ne resta à Marguerite qu'à chercher
à réparer la défaite de West-Capelle par l'intervention du comte
d'Anjou, frère du roi de France. «Charles, dit Villani, était sage
dans les conseils, intrépide dans les combats et avide d'acquérir, en
quelque lieu que ce fût, des terres et des seigneuries.» Charles
d'Anjou oublia aisément que Louis IX lui-même avait attribué le
Hainaut à Jean d'Avesnes, et ce fut ce même comté de Hainaut, avec la
ville de Valenciennes, que la comtesse de Flandre lui offrit pour prix
de son alliance.
Dès que Charles d'Anjou eut réuni ses hommes d'armes, il fit défier le
roi des Romains, en lui mandant qu'à certain jour il se rendrait en
Brabant, dans la plaine d'Assche, et que, s'il ne l'y trouvait point,
il irait le chercher dans ses Etats héréditaires de Hollande. «Je jure
de l'attendre dans la plaine d'Assche, répondit le roi des Romains aux
hérauts du comte d'Anjou, et voici quel est le gage de ma promesse.»
En prononçant ces paroles, rendant défi pour défi, il leur remit la
chaîne d'or que portait Gui de Dampierre le jour où il fut vaincu.
Tandis que le comte d'Anjou voyait les portes de Valenciennes se
fermer à ses hommes d'armes, déjà mis en déroute par le sire
d'Enghien dans les bois de Soignies, le roi des Romains conduisait
dans la plaine d'Assche une armée de deux cent mille hommes; il y
passa trois jours, mais personne ne se présenta pour lui livrer
bataille.
Au milieu de cette confusion extrême, on annonça que le pape Innocent
IV avait chargé le cardinal Cappochi de se rendre en Flandre pour y
évoquer, pour la troisième fois, cette scandaleuse procédure où la
mémoire de Bouchard d'Avesnes était traînée au pilori par sa veuve. Il
semblait que rien ne pût mettre un terme à ces guerres cruelles, à ces
enquêtes, qui, remontant quarante ans en arrière, rouvraient sans
cesse les plaies les plus vives, lorsque le roi Louis IX, retournant
d'Orient, arriva, le 4 septembre 1254, au château de Vincennes.
Peu de mois après, une trêve fut conclue entre la France et
l'Angleterre, et dans les derniers jours d'octobre 1255, Louis IX vint
lui-même en Flandre pour y rétablir la paix. Ses ambassadeurs
engagèrent le roi des Romains à déposer les armes, et leur message
réussit, tant était grand le respect que l'on portait au roi de
France. «Quant le roy savoit, disent les chroniques de Saint-Denis,
aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volonté
contre luy, lui le traioit à paix charitablement pour débonnaireté, et
faisoit amis de ses ennemis en concorde et en paix.»
Cependant on ne tarda point à apprendre que Guillaume de Hollande
avait péri au milieu de l'hiver, égorgé par quelques paysans dans un
marais de la Frise. Louis IX était rentré en France avant que la paix
fût conclue, mais Jean et Baudouin d'Avesnes avaient consenti à se
trouver à Péronne au mois de septembre. La comtesse de Flandre y
comparut également, et Louis IX jugea ses prétentions avec la même
équité que si les intérêts de son frère y eussent été complètement
étrangers.
Par une première convention, Jean et Baudouin d'Avesnes reconnurent,
ainsi que Gui et Jean de Dampierre, que la décision arbitrale de 1246,
telle que l'avaient prononcée le roi de France et l'évêque de
Tusculum, devait être considérée comme une règle inviolable, garantie
par leurs serments. Ils jurèrent de nouveau de la respecter. Les sires
d'Audenarde, de Mortagne, de Gavre, de Ghistelles, de Rasseghem, de
Boulers, de Rodes, de Beveren, de Trazegnies, de Chimay, de
Barbançon, de Bousies, de Lens, de Ligne, d'Antoing, prirent le même
engagement.
Par un second traité, daté du 25 septembre 1256, Charles d'Anjou
déclara remettre à sa cousine, la comtesse de Flandre, la donation
qu'elle lui avait faite, renonçant pour lui et ses héritiers à toute
prétention au comté de Hainaut.
Par un troisième traité, Jean et Baudouin d'Avesnes abdiquèrent tous
les droits qu'ils tenaient de la confiscation des domaines de Baudouin
de Courtenay par le roi des Romains, et, de même que le comte d'Anjou
avait renoncé à la donation du Hainaut, ils révoquèrent le transport
qu'en vertu de cette confiscation ils avaient fait précédemment à
Henri de Luxembourg de leurs prétentions sur le comté de Namur.
Quinze jours plus tard, d'autres conférences s'ouvrirent à Bruxelles
par la médiation du duc de Brabant, mais sous l'influence de la
mission conciliatrice de Louis IX. Là fut conclu, le 13 octobre, un
traité que cimenta le mariage de Florent de Hollande et de Béatrice,
fille aînée de Gui de Dampierre. Béatrice reçut pour dot les îles de
la Zélande, situées entre Hedinzee et l'Escaut; mais il était
expressément entendu qu'elles resteraient toujours un fief dépendant
de la Flandre, et le 21 octobre, Florent de Hollande en fit hommage
entre les mains de Marguerite. Gui et Jean de Dampierre, les comtes de
Bar et de Guines, et les autres nobles faits prisonniers à la bataille
de West-Capelle, furent immédiatement rendus à la liberté.
La comtesse de Flandre s'efforçait, en abolissant les impôts onéreux
qui pesaient sur les bourgeois et le peuple, d'alléger le souvenir de
leurs malheurs. Elle avait naguère affranchi tous les serfs de ses
domaines, afin qu'ils ne fussent plus soumis aux redevances et aux
travaux qui accablaient leurs familles. La Flandre put enfin jouir
d'un repos complet; mais ses princes et ses chevaliers, qui n'avaient
vécu qu'au milieu des combats, ne cessèrent point d'aller chercher
dans d'autres pays la guerre qui, désormais, respectait leurs propres
frontières.
Le comte de Luxembourg, contestant à Jean d'Avesnes le droit de
révoquer une donation confirmée par l'empereur, avait chassé de Namur
l'impératrice Marie de Brienne, femme de Baudouin de Courtenay. Gui de
Dampierre prit sa défense, espérant qu'en récompense de ses services
elle lui abandonnerait tous ses droits. Des négociations eurent lieu:
elles se terminèrent par le mariage de Gui de Dampierre avec Isabeau
de Luxembourg, dont le comté de Namur forma la dot.
Robert, l'aîné des fils de Gui, issu de son premier mariage avec
Mathilde de Béthune, avait environ dix-huit ans: il venait d'épouser
l'une des filles de ce comte d'Anjou, dont nous avons raconté la
déplorable alliance avec Marguerite. Dès ce moment, il s'associa à sa
fortune, c'est-à-dire aux projets les plus ambitieux et aux plus
aventureuses entreprises.
Un fils illégitime de Frédéric II avait usurpé le trône de Sicile: en
même temps qu'il se déclarait le chef des Gibelins, il recrutait parmi
les Sarrasins les armées qui maintenaient sa puissance. Ce fut dans
ces circonstances que le pape Urbain IV prêcha une croisade contre
Manfred: réfugié à Viterbe, il se souvenait qu'il était né Français en
offrant à l'un des princes de la maison de France la gloire de vaincre
Manfred et de recueillir son héritage. Charles d'Anjou accepta avec
joie la couronne que le pape lui présentait. Il se hâta de s'embarquer
au port de Marseille avec mille chevaliers, et le 24 mai 1265 il
entrait à Rome.
La grande armée des guerriers d'Occident, qui portaient les croix
blanches et vermeilles, n'avait point encore paru en Italie. Leur
maréchal était Robert de Flandre, qui, trop jeune pour diriger leur
expédition, écoutait les conseils du connétable de France, Gilles
de Trazegnies. Vers le mois de juin 1265, ils traversèrent la
Bourgogne et la Savoie, puis ils pénétrèrent, par les gorges du
Mont-Saint-Bernard et du Mont-Cenis, au milieu des Alpes, dont leurs
trompettes firent retentir les vallées. Dès qu'ils descendirent dans
la Lombardie, ils se virent accueillis avec honneur par les amis du
marquis de Montferrat. Vers le mois de novembre, ils s'étaient emparés
de Verceil et avaient franchi les gués de l'Adda, lorsque le plus
redoutable des alliés de Manfred dans le nord de l'Italie, le marquis
Pelavicini, quitta Brescia pour s'avancer contre eux; mais les forces
dont il disposait étaient trop faibles, et loin d'arrêter l'invasion
des croisés, il ne fit qu'irriter leur colère.
Robert de Flandre avait passé l'Oglio au pont de Calepi, que lui livra
la trahison de Buoso de Doara: ses hommes d'armes pillèrent tous les
domaines du marquis Pelavicini; ils brûlèrent ses châteaux et ses
villes, emmenant à leur suite les populations captives et les
accablant de tous les outrages dont le droit de la victoire autorise
l'impunité. Ces dévastations durèrent neuf jours. Les habitants de
Brescia s'abandonnaient au désespoir. Les uns avaient fui dans les
bois; les autres avaient ouvert les sépulcres des morts pour y cacher
leurs enfants sous la protection des froides reliques de leurs aïeux.
Cependant les croisés poursuivaient leur marche vers Mantoue, où ils
attendaient les Guelfes de Florence: ils envahirent le territoire de
Ferrare, puis se dirigèrent vers Bologne et de là vers Rome, où ils
arrivèrent dans les derniers jours de décembre.
Le comte d'Anjou put enfin commencer la guerre: prêt à quitter Rome,
il se rendit, aux fêtes de l'Epiphanie, dans la basilique de
Saint-Jean-de-Latran, où les cardinaux délégués par le pape lui
remirent le diadème des rois de Sicile et la bannière de l'Eglise.
Manfred n'ignorait point les préparatifs de Charles d'Anjou; il avait
chargé le comte de Caserte de veiller à la défense des frontières de
ses Etats, et les croyait bien gardées; mais il apprit tout à coup que
les croisés s'avançaient rapidement au delà du Garigliano, mettant en
fuite les Siciliens et les Sarrasins, et s'emparant de tous les
châteaux qui se trouvaient sur leur passage. Manfred rangea aussitôt
son armée en ordre de bataille.
C'était le 26 février 1265 (v. st.); le jour était déjà avancé au
moment où les croisés aperçurent les soldats de Manfred placés au pied
des murailles de Bénévent. Charles d'Anjou voulait remettre la lutte
au lendemain. Gilles de Trazegnies s'y opposa, déclarant, raconte
Guillaume de Nangis, «que, quoi que li autres facent, la gent son
enfant se combateroient.» Qu'on prenne donc les armes! répondit le
comte d'Anjou, et les archers se mirent en mouvement. La mêlée fut
sanglante. Un instant l'avantage parut appartenir aux Allemands du
parti gibelin; mais Robert de Flandre et ses chevaliers, qui s'étaient
placés vis-à-vis du corps que commandait Manfred lui-même, rétablirent
bientôt les chances du combat. Ils s'élançaient au milieu des ennemis
avec tant d'impétuosité qu'ils semblaient, dit un historien
contemporain, aussi redoutables que la foudre. Manfred seul ne fuyait
pas: il succomba sous les coups de deux écuyers du comté de Boulogne
qui ne le connaissaient point.
Charles d'Anjou prit possession de son royaume; mais il y multiplia
les exactions qui naguère avaient soulevé contre lui les populations
du Hainaut; et, dès la fin de l'année 1267, les Gibelins appelaient
comme un libérateur le jeune Conradin, fils de Conrad de Souabe. Le
duc d'Autriche et d'autres princes allemands l'accompagnèrent en
Lombardie. Pise et Sienne le saluèrent avec enthousiasme, et il
traversa triomphalement toute l'Italie, jusqu'à ce qu'il arrivât près
d'Aquila, dans la plaine de Tagliacozzo, en présence de Charles
d'Anjou.
Conradin, vaincu, fut livré par les Sarrasins de Nocera. Si Charles
d'Anjou fut cruel lorsqu'il eût pu être magnanime, Robert de Flandre,
quoique son gendre, se montra du moins à Naples le digne chef des
croisés de Flandre. Parmi tous les juges de Conradin, il n'y en avait
qu'un seul qui eût osé le condamner, et ce fut celui-là qui lut la
fatale sentence; mais au même moment, Robert de Flandre le renversa
sans vie à ses pieds en lui disant: «Il ne t'appartient pas,
misérable, de vouer à la mort un si noble prince!» Tous les chevaliers
applaudirent; Charles d'Anjou seul restait inflexible. Conradin était
monté sur l'échafaud dont il ne devait plus descendre. Il pleura en
songeant au passé et s'écria: «O ma mère!» puis, portant ses pensées
vers l'avenir auquel il laissait le soin de le venger, il jeta son
gant au peuple, et toutes les cloches de Naples sonnèrent le glas
funèbre: quelques années encore, et les cloches de Palerme sonneront
aussi, mais ce sera pour annoncer les Vêpres siciliennes.
Le ciel semblait réclamer le dévouement du roi de France comme un
sacrifice expiatoire pour le crime de son frère. Le 25 mars de cette
même année, Louis IX avait pris la croix au milieu d'une nombreuse
assemblée de barons. Treize années s'étaient écoulées depuis son
retour de Ptolémaïde; il avait rétabli la paix de l'Europe et assuré
celle de la France, en achevant ses Etablissements, plus admirables
que les capitulaires de Karl le Grand. Il avait fait publier à
Saint-Gilles l'ordonnance du mois de juillet 1254, le plus ancien
monument, non-seulement dans les provinces du midi, mais aussi dans
tout le royaume, de la participation du tiers état à la direction des
affaires publiques. Par une autre ordonnance, il avait reconnu à
toutes les communes le droit d'élire leurs maires. Des lois sévères
réprimaient les abus des duels judiciaires, le désordre des mœurs,
les concussions des magistrats. L'exemple du roi de France propageait
tous les sentiments généreux. Tandis que le comte de Poitiers, frère
de Louis IX, déclarait que tous les hommes naissent libres, le comte
de Forez défendait de prononcer à l'avenir le nom de serf, qu'il
assimilait aux termes les plus injurieux. Tel était le respect dont
était entourée la puissance du roi de France, qu'après avoir été
choisi par les barons anglais comme l'arbitre de leurs discordes
politiques, il vit l'héritier de leurs rois réclamer l'honneur de
combattre sous ses drapeaux. Un pareil enthousiasme animait les
Castillans et les Aragonais, les Ecossais et les Frisons. En même
temps que les bourgeoisies armaient leurs milices communales, les
barons suivaient l'exemple de leur chef en jurant de l'accompagner
dans la guerre sainte.
Dès le mois de juillet 1268, le pape Clément IV avait autorisé Gui de
Dampierre à se faire remettre toutes les dîmes qui avaient été levées
en Flandre pour la croisade, et il se trouve mentionné dans le tableau
des chevaliers croisés avec cette mention: «Monsieur Gui de Flandres
soy vingtiesme, six mil livres, et passage et retour de chevaux et
mangera à court.»
Le départ des croisés ne devait avoir lieu que deux ans plus tard. On
les employa à régler les préparatifs de la croisade et à discuter le
but que l'on devait s'y proposer. Les considérations les plus graves
paraissaient devoir faire décider qu'on se dirigerait de nouveau vers
l'Orient. L'Egypte était affaiblie par ses discordes; les ambassadeurs
des Mongols n'avaient point cessé d'offrir leur appui, enfin, il y
avait encore en Syrie un grand nombre de barons français que Louis IX
y avait laissés et qui attendaient son retour avec impatience. Le roi
de France, qui, avant de quitter Ptolémaïde, avait fait un pèlerinage
à Nazareth et au Mont-Thabor, appelait aussi de ses vœux le moment où
il lui serait permis de saluer la vallée de Josaphat et les cimes du
Calvaire. Cependant Charles d'Anjou s'opposait à ces projets: lié
lui-même par le serment de la croisade, il représentait combien
étaient tristes les souvenirs de la première expédition conduite en
Egypte, et engageait le roi à ne point aborder sur des rivages où tout
rappelait les malheurs et la honte de la France. Un double motif
présidait aux conseils du roi de Sicile: il désirait ne point
s'éloigner de ses Etats, dont la soumission restait douteuse, et il
espérait qu'une expédition de quelques mois suffirait pour anéantir
en Afrique la puissance des Sarrasins, qui envoyaient à leurs colonies
d'Italie des auxiliaires toujours dévoués aux Gibelins. La domination
des Sarrasins en Afrique n'était-elle point d'ailleurs le lien qui
unissait aux califes d'Asie les califes d'Espagne? Ne pouvait-on pas
présumer que le sultan de Tunis demanderait le baptême dès qu'il se
verrait menacé de l'invasion des croisés? et le premier fruit de sa
conversion ne serait-il point la destruction de ces corsaires qui
parcouraient la Méditerranée en pillant les vaisseaux des marchands
français? Louis IX consentit à le croire, parce que sa piété lui
parlait le même langage que l'intérêt de son peuple.
Le 4 juillet 1270, le roi de France s'embarqua au port
d'Aigues-Mortes, que les anciens connaissaient sous le nom
d'Aquæ-Marianæ; il allait retrouver, sur d'autres rivages, le souvenir
de Marius.
La même flotte portait le roi de Navarre, les comtes de Poitiers, de
Bretagne, de Flandre, de Guines et de Saint-Pol. Gui de Dampierre
était accompagné de ses deux fils Robert et Guillaume, et parmi les
nobles princesses qui avaient quitté leurs châteaux pour suivre
l'expédition d'outre-mer, on remarquait la jeune comtesse de Flandre
qui portait un enfant dans ses bras. Le 18 juillet, les croisés
abordèrent en Afrique, et dès le lendemain ils s'emparèrent d'un vieux
château dont les galeries souterraines étaient cachées sous les
roseaux. C'était Carthage. En voyant briller sur le rivage les riches
pavillons de la reine de Navarre et de ses compagnes, quelques
chevaliers se souvinrent que les ruines qu'ils foulaient aux pieds
étaient celles du palais de Didon; d'autres, tout entiers à la guerre,
répétaient que commander à Carthage c'était régner en Afrique.
Cependant le sultan de Tunis ne paraissait point au camp des
chrétiens, et les Mores se montraient en armes sur toutes les
collines. Les chaleurs de l'été étaient extrêmes, et les vents du
désert répandaient une poussière brûlante: bientôt la peste se déclara
et joignit ses ravages à ceux qui étaient le résultat des fatigues et
des privations de l'armée. Plusieurs chevaliers avaient succombé,
lorsqu'on apprit que la contagion avait atteint le roi de France. Tous
ses amis étaient plongés dans le deuil: ceux-là mêmes qu'accablaient
les mêmes douleurs les oubliaient pour songer à celles de leur prince.
D'heure en heure le mal s'aggravait, et Louis IX, étendu sur sa
couche de cendres, ne tarda point à rendre le dernier soupir, en
s'écriant: «Jérusalem! Jérusalem!»
L'armée des croisés n'avait plus de chef; mais ils ne quittèrent le
rivage de l'Afrique qu'après avoir forcé le sultan de Tunis à payer un
tribut et à délivrer tous les esclaves chrétiens; puis ils
transportèrent sur leur flotte les restes du roi qu'on vénérait déjà
comme les reliques d'un saint. Une tempête dispersa leurs navires;
cependant lorsque les barons chrétiens abordèrent en Sicile, ils
jurèrent qu'à trois ans de là ils se réuniraient de nouveau pour
combattre les infidèles.
En effet, quelques années plus tard, Gui de Dampierre forma le projet
de tenter une autre croisade: le grand maître des hospitaliers, en lui
annonçant la mort du grand maître de l'ordre du Temple, Guillaume de
Beaujeu, l'avait vivement engagé à ne point tarder plus longtemps à
secourir la terre sainte; mais il se contenta d'accompagner, en 1276,
Philippe le Hardi dans son expédition contre le roi de Castille. La
vieillesse de sa mère et l'agitation qui règne dans nos grandes
communes l'obligent à renoncer désormais aux périls et aux hasards des
expéditions lointaines, et bientôt s'ouvrira cette triste période de
notre histoire où les guerres et les discordes, succédant à la
prospérité et à la paix, doivent apprendre à la Flandre à regretter de
plus en plus la pieuse protection de saint Louis.