LIVRE HUITIÈME

1205-1278.

Jeanne et Marguerite de Constantinople.

Luttes contre Philippe-Auguste.

Influence pacifique du règne de Louis IX.

Pendant la mémorable expédition de Baudouin, les relations

commerciales et politiques de la Flandre et de l'Angleterre n'avaient

point été ébranlées. Le 27 mai 1202, Jean sans Terre, prêt à combattre

Philippe-Auguste, réunissait à Gournay les hommes d'armes de Flandre

et de Hainaut, car ils étaient, dit un poëte,

«Courageux et sans lascheté.»

Mais dès qu'il eut appris la triste fin de l'empereur de

Constantinople, il jugea prudent de conclure une trêve, dans laquelle

étaient insérées des réserves pour les priviléges des marchands

flamands dans son royaume (26 octobre 1206).

Le roi d'Angleterre comptait peu sur l'alliance du marquis de Namur,

Philippe de Hainaut, qui avait reçu de Baudouin le gouvernement de ses

Etats pendant son absence, ainsi que la tutelle de ses filles, dont

l'aînée n'avait point quinze ans. Philippe-Auguste avait promis à

Philippe de Hainaut la main de Marie de France; peut-être lui avait-il

fait également espérer que, lorsque les deux jeunes princesses

seraient nubiles, elles pourraient épouser les fils de Pierre de

Courtenay, dont la mère était sœur du marquis de Namur. Il obtint, à

ce prix, tout ce qu'il désirait: Jeanne et Marguerite de Flandre lui

furent remises et conduites à Paris.

Il semblait que les projets de Philippe-Auguste ne dussent plus

rencontrer d'obstacles. Son autorité s'était étendue vers le nord et

déjà elle menaçait le midi. Une politique habile pouvait, en ranimant

les anciennes rivalités de race qui existaient entre les Gallo-Romains

et les populations septentrionales, ruiner les vaincus en

affaiblissant les vainqueurs. Toute guerre dirigée contre les

Provençaux était populaire parmi les hommes d'origine franke, et les

peuples de la Flandre crurent aisément que les Albigeois étaient

devenus, par leurs hérésies secrètes, les complices des Bulgares qui

avaient martyrisé Baudouin. Déjà un moine allemand, nommé Olivier le

Scolastique, avait paru en Flandre comme l'apôtre d'une autre guerre

sainte, et l'on avait vu, à sa voix, des enfants et des jeunes filles

saisir des encensoirs et des drapeaux et demander où était l'Asie. La

mission de Jacques de Vitry fut d'autant plus facile lorsqu'il vint

prêcher la croisade des Albigeois. L'évêque de Tournay y prit une part

active, et elle reçut pour chef Simon de Montfort, qui avait

accompagné la comtesse de Flandre à Ptolémaïde. Cinq cent mille hommes

se dirigèrent vers le Rhône: les cités les plus riches furent pillées

et détruites. A Béziers, le sang rougit les autels; Carcassonne

succomba, et Simon de Montfort, vainqueur, à Muret, des armées du roi

d'Aragon, reçut l'investiture du comté de Toulouse, comme fief tenu de

la couronne de France.

Cependant il y avait en Flandre un pieux vieillard nommé Foulques

Uutenhove, dont la sagesse était célèbre. Il comprit le but politique

que se proposait le roi de France et l'accusa de vouloir anéantir en

même temps la puissance des peuples de la Flandre et la dynastie de

leurs princes. Bouchard d'Avesnes, fils de l'illustre ami de Richard

Cœur de Lion, se plaça à la tête des mécontents et osa déclarer que,

si le roi de France retenait les pupilles du marquis de Namur, la

Flandre chercherait un protecteur dans le roi d'Angleterre.

Philippe-Auguste jugea qu'il était nécessaire de rendre la liberté aux

filles de Baudouin, mais seulement après leur avoir donné des maîtres

qui exerçassent le pouvoir en leur nom et n'oubliassent jamais de

quelle main ils l'avaient reçu. Il avait jeté les yeux sur Enguerrand

et Thomas de Coucy, dont la mère appartenait à la maison de France, et

en 1211 il conclut avec eux une convention en vertu de laquelle il

s'engageait à leur faire avoir «lesdites damoiselles héritières de

Flandre,» moyennant une somme de cinquante mille livres parisis,

payables en deux termes, savoir: trente mille livres avant qu'ils

fussent saisis desdites damoiselles, et vingt mille livres une année

après qu'elles leur auraient été remises. L'évêque de Beauvais, les

comtes de Brienne, de Saint-Pol, d'Auxerre, de Soissons, se portèrent

garants des engagements d'Enguerrand de Coucy.

La reine Mathilde apprit ce qui avait eu lieu, et quel que fût le

caractère solennel des conventions arrêtées, elle se flatta de

l'espoir d'enlever l'héritière de la Flandre à la maison de Coucy pour

la donner à un prince de sa famille, Ferdinand, fils de Sanche, roi de

Portugal, et de Dolcis de Barcelone. Elle s'engagea à payer au roi

plus d'or que n'en possédaient les seigneurs de Coucy, et de plus elle

lui promit de vastes possessions territoriales. Des propositions si

avantageuses furent acceptées avec empressement, et malgré toutes les

plaintes d'Enguerrand de Coucy, le mariage de Jeanne de Flandre avec

Ferdinand de Portugal ne tarda point à être célébré à Paris. L'acte

d'hommage de Ferdinand nous a été conservé; il était conçu en ces

termes:

«Moi, Ferdinand, comte de Flandre et du Hainaut, je fais savoir à tous

ceux qui verront ces présentes lettres que je suis l'homme lige de mon

très-illustre seigneur, le roi de France. J'ai juré de le servir

fidèlement, et tant qu'il consentira à me faire droit en sa cour je

remplirai ma promesse. Si, au contraire, je cessais de le servir

fidèlement, je veux et permets que tous mes hommes, tant barons que

chevaliers, et toutes les communes et communautés des villes et des

bourgs de ma terre, aident mon seigneur le roi contre moi, et me

fassent tout le mal qui sera en leur pouvoir, jusqu'à ce que je me

sois amendé à la volonté du roi. Je veux que les barons et les

chevaliers prennent le même engagement vis-à-vis du roi, et si l'un

d'eux refusait de le faire, je lui ferai tout le mal que je pourrai,

et n'aurai avec lui ni paix ni trêve, si ce n'est de l'assentiment du

roi.» Sohier, châtelain de Gand, Jean de Nesle, châtelain de Bruges,

et d'autres chevaliers, unirent leurs serments à ceux de Ferdinand.

Un second traité avait été conclu à Paris, et il se rapportait au

démembrement de la Flandre; mais les dispositions en avaient été

tenues secrètes de peur de rencontrer en 1212 la même résistance que

vingt années auparavant, lorsque l'archevêque de Reims avait voulu

profiter de la mort de Philippe d'Alsace. Tandis que Ferdinand et

Jeanne s'arrêtaient à Péronne, des hommes d'armes se présentaient

inopinément aux portes d'Aire et de Saint-Omer, et prenaient

possession de ces villes importantes.

Peu de jours après, le 24 février, Ferdinand, arrivé près de Lens,

déclara qu'il avait remis à Louis, fils du roi de France, les cités

d'Aire et de Saint-Omer, qui avaient appartenu autrefois à Elisabeth

de Hainaut. Laissant la jeune comtesse de Flandre malade à Douay, il

se hâta de se rendre à Ypres et à Bruges pour y faire reconnaître son

autorité; mais lorsqu'il parut aux portes de Gand, les bourgeois

refusèrent de le recevoir: ils avaient élu pour chefs Rasse de Gavre

et Arnould d'Audenarde: dans leur indignation, ils poursuivirent

Ferdinand jusqu'à Courtray, et peut-être l'eussent-ils mis à mort s'il

n'eût réussi à faire briser les ponts de la Lys.

Ferdinand appela aussitôt auprès de lui la plupart des nobles de

Flandre. Il s'avança avec eux jusqu'à Gand, et comme la comtesse

Jeanne l'accompagnait, personne n'osa prendre les armes contre

l'héritière légitime de Baudouin de Constantinople. Les magistrats de

la ville insurgée se soumirent et payèrent une amende de trois cent

mille livres. De plus, l'organisation de l'échevinage fut complètement

modifiée. Le comte se réserva le droit de choisir, dans les quatre

principales paroisses de la ville, quatre hommes probes qui

désigneraient, avec son assentiment, treize échevins. Chaque année,

d'autres électeurs devaient présider au renouvellement de

l'échevinage.

Ferdinand ne tarda point à conduire son armée triomphante vers les

bords de la Meuse, où elle se réunit à celle de Philippe, frère de

Baudouin. L'évêque de Liége, Hugues de Pierrepont, issu de la maison

de Namur, avait été chassé de sa résidence épiscopale par le duc de

Brabant, et c'était afin de réparer ce revers qu'il avait convoqué

tous ses alliés. Cependant on était arrivé aux journées les plus

brûlantes du mois de juillet; d'épaisses nuées de poussière

s'élevaient dans les airs et gênaient la marche des hommes d'armes;

enfin on apprit avec joie que la paix avait été conclue. Henri de

Brabant avait accepté les propositions du comte Ferdinand et s'était

engagé à payer une indemnité considérable à l'évêque de Liége; mais,

avant que ses promesses eussent reçu leur exécution, des événements

importants vinrent modifier la situation des choses.

Philippe de Hainaut avait rendu le dernier soupir le 15 octobre 1212.

Sa mort brisait tous les liens qui unissaient la maison des comtes de

Flandre au roi de France, et l'hiver s'était à peine achevé lorsque le

duc de Brabant, accourant à Paris, sut persuader à Philippe-Auguste

que son alliance était plus précieuse que celle du comte de Flandre,

et obtint pour prix de son zèle la main de la veuve du marquis de

Namur.

Au moment où le roi de France accueillait l'adversaire de Ferdinand,

il rompait ouvertement avec Renaud de Dammartin et lui enlevait ses

domaines. Renaud de Dammartin était l'un des barons les plus puissants

de France. Il possédait de nombreux châteaux en Bretagne et dans le

Vermandois, et sa femme, fille de Matthieu d'Alsace, lui avait porté

en dot le comté de Boulogne. Déjà son caractère violent s'était révélé

à diverses reprises. Un jour, il avait osé en venir aux mains, au

milieu de la cour, avec le comte de Saint-Pol. Depuis, il avait eu

d'autres contestations avec l'évêque de Beauvais et le comte de Dreux,

cousins du roi, et telle était la cause des sentences de bannissement

et de confiscation prononcées contre lui; mais, loin de s'humilier

devant l'autorité royale, il nourrissait des rêves de vengeance et

associait à ses projets l'un des plus célèbres barons de Picardie,

Hugues de Boves, qui avait tué le chef des prévôts royaux. Peu après

les fêtes de Pâques, vers l'époque où Henri de Brabant épousait la

veuve du marquis de Namur, Renaud de Dammartin quitta les Etats du

comte de Bar pour aller en Flandre réveiller dans le cœur de

Ferdinand les aiguillons de l'orgueil et de la colère. Il n'y réussit

que trop aisément. Mathilde elle-même, qui, l'année précédente,

implorait à genoux la faveur de Philippe-Auguste, ne se souvenait plus

que de l'admiration que lui avait inspirée la puissance de

l'Angleterre, lorsqu'elle traversait la mer, appelée du Portugal par

Henri II, pour perpétuer la dynastie de Philippe d'Alsace. Cependant

les dons qu'elle avait prodigués, non-seulement au roi de France et à

ses ministres, pour qu'ils permissent le mariage de Jeanne avec

Ferdinand, mais aussi aux barons de Flandre, pour qu'ils ne s'y

opposassent point, avaient épuisé tous ses trésors. Ce fut Renaud de

Dammartin qui lui apprit qu'elle trouverait toujours chez les ennemis

du roi de France l'or qu'elle emploierait à le combattre.

En 1208, les moines de l'abbaye de Saint-Augustin, qui contestaient au

roi d'Angleterre le droit de nommer l'archevêque de Canterbury,

s'étaient vus réduits à chercher un asile au cloître de Saint-Bertin

et dans d'autres monastères de Flandre. Le pape Innocent III avait

pris énergiquement leur défense. Jean sans Terre était frappé

d'excommunication, et déjà le roi de France se préparait à exécuter

les sentences pontificales, en dirigeant contre l'Angleterre une autre

croisade semblable à celle des Albigeois. Le roi Jean, menacé d'une

invasion si redoutable, vit avec joie le mécontentement du comte de

Flandre. Les négociations furent conduites avec zèle par Renaud de

Dammartin, et au mois de mai 1212, le roi d'Angleterre promit au comte

de Flandre de l'aider à recouvrer tous les domaines qui lui avaient

été enlevés. Une entrevue fut fixée à Douvres aux fêtes de

l'Assomption. Le roi Jean se trouvait à Windsor lorsque Ferdinand

débarqua au port de Sandwich, et comme le sire de Béthune l'engageait

à se rendre au devant de lui: «Oyez ce Flamand, interrompit le roi,

quelle grande opinion n'a-t-il pas de son seigneur!--Par la foi que je

dois à Dieu, répliqua vivement le chevalier, il est tel que je le

dis.» Le roi d'Angleterre s'avança jusqu'à Canterbury: ce fut là que

les deux princes signèrent un traité d'alliance dont les dispositions

ne sont point parvenues jusqu'à nous.

Cependant le roi d'Angleterre, en même temps qu'il améliorait la

situation présente de ses affaires, demandait à ces négociations

d'autres gages pour l'avenir. Il réclamait la jeune Marguerite, sœur

de la comtesse de Flandre, comme otage pour les sommes qu'il

prêterait, et voulait, disait-on, la marier au comte de Salisbury,

afin que si l'hymen de Jeanne restait stérile, l'Angleterre fût plus

assurée de l'obéissance de l'époux de Marguerite que la France ne

semblait l'être de la soumission de Ferdinand de Portugal. Lorsque la

jeune princesse apprit que sa sœur devait la livrer aux Anglais, elle

refusa de quitter le Hainaut. Au comte de Salisbury elle préférait

Bouchard d'Avesnes, qui, aussi illustre par sa science que par son

courage, avait tour à tour étudié les lettres à l'école d'Orléans et

reçu l'ordre de chevalerie de la main de Richard Cœur de Lion. La

puissance de Bouchard d'Avesnes était grande dans le Hainaut, où il

possédait la dignité de haut bailli; il appela près de lui les barons

et les plus nobles feudataires pour qu'ils l'accompagnassent

solennellement de Mons jusqu'au château du Quesnoy, et là, après qu'on

eut reconnu que la publication des bans ecclésiastiques avait eu lieu

régulièrement, un prêtre nommé Géry de Novion, frère de l'un des

chevaliers attachés au service de Bouchard, demanda au sire d'Avesnes

et à Marguerite, agenouillés au pied des autels, s'ils voulaient l'un

et l'autre vivre désormais ensemble comme époux; puis il joignit leurs

mains, et la cérémonie s'acheva au milieu d'un grand concours de

témoins pour lesquels on avait laissé ouvertes toutes les portes du

château.

Bouchard d'Avesnes écrivit à Jeanne pour lui annoncer qu'il venait

d'entrer dans la maison des comtes de Flandre et de Hainaut;

toutefois, quel que fût le mécontentement secret qu'inspirât ce

mariage, les circonstances étaient trop graves pour que ces

dissensions domestiques éclatassent immédiatement. Philippe-Auguste

avait déjà réuni à Boulogne une immense armée prête à traverser la

mer. Selon une ancienne tradition, on racontait que, le soir de la

bataille d'Hastings, Guillaume le Conquérant avait entendu, pendant

son sommeil, une voix qui lui prédisait que sa postérité conserverait

la couronne pendant un siècle et demi. Cette période allait s'achever,

et le roi de France croyait que la prophétie propagée par les rumeurs

populaires lui promettait le sceptre des monarques anglais.

Le comte de Flandre avait été appelé à prendre part à cette

expédition; mais avant de remplir ses devoirs de feudataire, il avait

permis aux habitants de Gand de fortifier leur cité; il était à peine

arrivé au camp de Boulogne, lorsqu'on y apprit que le 13 mai le roi

Jean avait changé subitement de résolution et s'était soumis aux

sentences pontificales qui sanctionnaient les priviléges des moines de

Canterbury. Le légat d'Innocent III quitta aussitôt l'Angleterre pour

aller annoncer à Philippe-Auguste la levée de l'excommunication; mais

le roi de France, quelles que fussent les énergiques remontrances du

légat, déclara qu'il avait déjà dépensé soixante mille livres pour les

frais de la guerre et qu'il ne renoncerait point à son expédition.

Lorsque Ferdinand s'était rendu près de Philippe-Auguste, n'était-il

pas instruit de la prochaine réconciliation du pape et du roi Jean? On

ne peut guère en douter. L'obstination du roi de France contrariait

toutes ses prévisions, et il mit tout en œuvre pour qu'elle échouât.

Tantôt il engageait les barons à se méfier de l'autorité ambitieuse du

roi; tantôt il leur représentait que jamais prince français n'avait

réclamé la couronne d'Angleterre, et que toute tentative pour s'en

emparer serait injuste et condamnable. Philippe s'irrita, mais

Ferdinand ne cédait point; il osa même nier la suzeraineté du roi,

disant que Philippe-Auguste, en retenant illégalement une partie de

ses domaines, avait rompu tous les liens qui l'attachaient à lui. «Par

tous les saints de France, s'écria alors le monarque frémissant de

colère, la France deviendra Flandre, ou la Flandre deviendra France.»

A sa voix, dix-sept cents navires cinglèrent vers le havre du Zwyn, et

comme si le comté de Flandre n'existait déjà plus, il exigea l'hommage

du comte de Guines.

Ferdinand s'était hâté de rentrer dans ses Etats, et, sans tarder plus

longtemps, il chargea Baudouin de Nieuport de se rendre en Angleterre

pour y réclamer des secours importants. «Cher ami, lui répondait le 25

mai le roi Jean, nous avons reçu les lettres que vous avez remises à

Baudouin de Nieuport; si nous les avions eues plus tôt, nous eussions

pu vous faire parvenir des secours plus considérables. Nous envoyons

vers vous nos fidèles, Guillaume, comte de Salisbury, Renaud, comte de

Boulogne, et Hugues de Boves...»

Le roi de France avait, le 23 mai, pris possession de Cassel: rien ne

pouvait arrêter la rapidité de sa marche, et Ferdinand, surpris par

cette invasion imprévue, chercha à entamer des négociations, non qu'il

espérât la paix, mais afin de trouver dans ces pourparlers l'occasion

de quelques retards qui permissent aux Anglais d'arriver à son aide.

Dans ce but, il avait, disent quelques historiens, demandé au roi une

entrevue qui devait avoir lieu à Ypres; mais le roi de France ne l'y

attendit point et s'avança de plus en plus vers l'intérieur de la

Flandre. Les châtelains de Gand et de Bruges le guidaient: ils

exécutaient le serment qu'ils avaient prêté de le servir de tout leur

pouvoir si Ferdinand oubliait ses devoirs de vassal.

Tandis que Philippe-Auguste entrait à Bruges et s'approchait des

remparts de Gand que le duc de Brabant allait attaquer sur l'autre

rive de l'Escaut, la flotte française envahissait le port de Damme. Là

se trouvaient déposés les trésors de l'Europe et de l'Asie, les soies

de la Chine et de la Syrie, les pelleteries de la Hongrie, les vins de

la Gascogne, les draps les plus précieux de la Flandre, butin immense

qui flatta l'orgueil des vainqueurs et leur fit peut-être oublier les

dangers qui les menaçaient.

Le jeudi 30 mai 1213, Ferdinand, qui n'avait point quitté le rivage de

la mer, signala à l'horizon un grand nombre de voiles anglaises qui

se dirigeaient vers la Flandre; c'était la flotte du comte de

Salisbury. Rien ne peut exprimer ce que ce moment avait de solennel et

de triste; c'était la première scène de ce drame mémorable que devait

clore la bataille de Bouvines, l'aurore de cette lutte qui allait

ébranler toute l'Europe et demander à ses peuples tant de sang et tant

de victimes. Ferdinand, inquiet et agité, n'osait interroger les

mystères de l'avenir: ses remords le poursuivaient, et dès que les

chevaliers anglais eurent abordé sur le sable, il leur demanda s'il

pouvait loyalement porter les armes contre son seigneur suzerain. Le

comte de Boulogne et Hugues de Boves se hâtèrent de le rassurer, et

les conseillers de Jean sans Terre mirent le même empressement à

ranimer son courage et ses espérances.

Les vaisseaux français s'étaient imprudemment dispersés dans le golfe

qui formait, au treizième siècle, l'entrée du port de Damme. La flotte

anglaise les assaillit impétueusement, et, avant la fin du jour,

quatre cents navires étaient tombés en son pouvoir. Au bruit de ce

succès, Ferdinand rallia autour de lui les populations maritimes,

toujours intrépides et belliqueuses, et les conduisit vers le bourg de

Damme qu'occupaient le comte de Soissons et Albert d'Hangest avec deux

cent quarante chevaliers et dix mille hommes d'armes. Le combat fut

acharné, et déjà les Flamands triomphaient, lorsque l'arrivée de

Pierre de Bretagne, avec cinq cents chevaliers français, les

contraignit à se retirer précipitamment, abandonnant deux mille morts

et plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Gauthier et

Jean de Vormizeele, Gilbert d'Haveskerke et un autre noble, héritier

d'un nom fatal, Lambert de Roosebeke. Les sires de Béthune, de

Ghistelles et d'autres chevaliers flamands trouvèrent à Furnes et à

Oudenbourg un asile qui, dans ces contrées, ne manqua jamais aux

défenseurs de la cause nationale. Ferdinand seul avait préféré se

réfugier à bord de la flotte anglaise qui avait jeté l'ancre sur le

rivage de l'île de Walcheren.

Philippe-Auguste avait quitté le siége de Gand pour accourir à Damme.

Lorsqu'au sein de ces remparts ensanglantés par le combat de la veille

et de ces riches entrepôts livrés à la dévastation il découvrit

quelques vaisseaux qui avaient échappé aux efforts du comte de

Salisbury, mais que les Anglais séparaient de la mer, il ordonna de

brûler et la ville pillée et les débris de sa flotte vaincue. Le

chapelain du roi n'a point de vers assez pompeux pour célébrer ce

spectacle. «L'incendie ne tarde point à se répandre. La flamme

détruit en un moment mille et mille demeures; dans toutes les

campagnes qui s'étendent jusqu'au rivage de la mer, elle consume les

moissons dont s'enorgueillissait le sillon fertile.» Le roi, après

avoir forcé les magistrats d'Ypres et de Bruges à lui remettre des

sommes considérables, revint poursuivre le siége de Gand, dont il

s'empara bientôt, grâce à la coopération des hommes d'armes du duc de

Brabant. Le château d'Audenarde lui fut livré: de là il se rendit à

Courtray, puis à Lille et à Douay, où il laissa son fils et Gauthier

de Châtillon.

Cependant dès que Ferdinand eut appris la retraite du roi, il reparut

en Flandre, assembla ses hommes d'armes et les conduisit à Ypres.

Bruges et Gand lui avaient déjà ouvert leurs portes, et à peine

s'était-il emparé de Tournay, que les habitants de Lille l'appelèrent

dans leurs murailles. Déjà Philippe-Auguste réunissait ses hommes

d'armes pour rentrer en Flandre; mais en même temps qu'il se préparait

à employer la force des armes, il avait de nouveau recours aux foudres

de l'excommunication. L'archidiacre de Paris, Albéric de Hautvilliers,

qu'il avait choisi pour successeur de Gui Paré dans l'archevêché de

Reims, fit prononcer par l'évêque de Tournay la sentence d'interdit,

et ce fut au milieu de la consternation universelle que l'armée

envahissante se présenta devant les remparts de Lille abandonnés sans

défense. Le chapelain du roi, qui a si pompeusement célébré l'incendie

de Damme, sent son enthousiasme se réveiller en racontant la ruine de

Lille, autre chant digne de _la Philippide_: «Les fureurs de Vulcain,

excitées par le souffle d'Eole, suffisent pour punir les rebelles; la

flamme les poursuit plus cruellement que le fer des guerriers... La

ville de Lille tout entière fut détruite, et l'on vit périr sous les

débris de leurs foyers ceux dont la faiblesse ou les infirmités de

l'âge ralentissaient les pas. On ne peut compter ceux qui furent mis à

mort. Tous les prisonniers furent vendus comme serfs par l'ordre du

roi, afin qu'ils s'inclinassent à jamais sous le joug. Il ne resta

point une seule pierre qui pût servir d'abri.»

Philippe, vainqueur à Lille, reconquit aussi promptement Cassel et

Tournay. Ferdinand ne pouvait point s'opposer à ses progrès: en vain

envoyait-il des ambassadeurs implorer l'appui de Jean sans Terre: il

ne recevait point de secours; enfin, dans les derniers jours de

septembre, on lui remit des lettres où le roi d'Angleterre expliquait

ces retards funestes par un voyage qu'il avait fait à Durham, dans les

provinces les plus reculées de son royaume.

Enfin une invasion des Anglais dans l'Anjou força Philippe-Auguste à

rentrer dans ses Etats; mais les hommes d'armes qu'il avait laissés à

son fils Louis continuaient leurs dévastations. Ils portèrent la

flamme tour à tour dans les murs de Bailleul, et dans les vallées de

Cassel et de Steenvoorde. A peine s'étaient-ils éloignés, que

Ferdinand accourut à Gravelines pour y voir aborder les sergents et

les archers que lui amenaient Guillaume de Salisbury, Hugues de Boves,

Renaud et Simon de Dammartin. Le roi d'Angleterre avait chargé son

chancelier de prendre avec lui tout le trésor royal dans cette

expédition pour que rien n'en ralentît le succès. Le comte de Flandre

se dirigea d'abord vers les domaines d'Arnould de Guines pour le punir

de l'hommage qu'il avait rendu au roi de France, les pilla et les

ravagea, puis il menaça Saint-Omer; il se préparait à poursuivre ses

conquêtes, lorsque les guerres du duc de Brabant et de l'évêque de

Liége l'obligèrent à renoncer à ses desseins.

Les traités qui unissaient Ferdinand et Hugues de Pierrepont dans une

même alliance contre le duc de Brabant avaient été confirmés à

plusieurs reprises. Les hommes d'armes flamands s'étaient même

avancés jusqu'à Bruxelles, au moment où la seconde invasion de

Philippe-Auguste vint les rappeler à la défense de leurs foyers. Henri

de Brabant, n'ayant plus rien à craindre de Ferdinand, avait jugé les

circonstances favorables pour se venger des Liégeois. Il parut

inopinément avec toutes ses forces dans les plaines de la Hesbaye,

«voulant, dit un historien, prendre part aux vendanges et piller une

seconde fois la cité de Liége.» Hugues de Pierrepont dormait lorsque

le comte de Looz vint le réveiller en lui exposant le péril qui le

menaçait. Tous les barons alliés de l'évêque s'armèrent; Huy et Dinant

envoyèrent leurs habitants au secours des Liégeois, et peu de jours

après, le 13 octobre 1213, les cloches de toutes les vallées de la

Meuse retentirent pour annoncer le triomphe de saint Lambert à la

journée de Steppes.

C'était dans cette situation que le duc de Brabant, prêt à être chassé

de ses Etats par les Liégeois, implorait la médiation de Ferdinand. Il

voulait, disait-il, consentir à toutes les demandes qu'on lui avait

adressées et remettre ses deux fils comme otages au comte de Flandre.

Accueilli d'abord avec mépris, il fut plus heureux dans ses démarches

lorsqu'il offrit de renoncer à l'amitié du roi de France. Les comtes

de Flandre et de Boulogne traversèrent le champ de bataille de

Steppes, jonché de cadavres, pour porter ses propositions aux

vainqueurs; ils obtinrent qu'il lui fût permis d'aller s'agenouiller

au pied du tombeau de saint Lambert, et là l'évêque de Liége et le

comte de Looz lui donnèrent le baiser de paix.

Une vaste confédération s'organisait contre le roi de France.

L'empereur Othon de Saxe, neveu de Jean sans Terre, devait sa couronne

à l'appui de l'Angleterre et de la Flandre. Il promit au comte de

Salisbury, qui s'était rendu aux bords du Rhin, le concours de toutes

les armées impériales; peu après, il reçut l'hommage du duc de Brabant

qui épousa sa fille.

Vers le nord, le roi d'Angleterre comptait d'autres alliés. Le comte

de Hollande était devenu son feudataire en recevant une pension

annuelle de quatre cents marcs d'argent. Ferdinand renouvelait les

anciens traités de la Flandre et du Danemark que devait confirmer le

mariage de l'une de ses sœurs avec le roi Waldemar. Vers la même

époque, il se réconciliait avec Bouchard d'Avesnes, et le 3 avril

1214, six chevaliers furent désignés comme arbitres pour régler les

prétentions héréditaires de Marguerite.

Les ennemis les plus dangereux de Philippe-Auguste étaient ceux qui

habitaient la France; ils le haïssaient et travaillaient secrètement à

renverser son autorité. «Contre le roi, dit un historien, conspiraient

le comte Hervée de Nevers et tous les grands du Maine, de l'Anjou, de

la Neustrie et des pays situés au delà de la Loire; mais ils cachaient

leurs desseins par crainte du roi, voulant connaître d'abord quel

serait le résultat de la guerre.»

Dès les fêtes de Pâques 1214, les comtes de Flandre et de Boulogne se

hâtèrent de prendre les armes; ils voulaient achever l'expédition que

les querelles des Liégeois et du duc de Brabant avaient interrompue

l'année précédente. Ils envahirent les Etats du comte Arnould, qui se

réfugia à Saint-Omer, conquirent le château de Guines et brûlèrent le

bourg de Sandgate. Ardres se racheta. De là ils se dirigèrent vers

l'Artois, pillèrent Hesdin, et mirent le siége devant Lens et devant

Aire; mais l'arrivée d'une armée française mit un terme à leurs

assauts.

L'empereur avait déjà traversé la Meuse avec une armée considérable:

il continuait sa marche vers Nivelles, où devaient s'assembler tous

les chefs de la ligue anglo-teutonique. Là se trouvèrent réunis, le 12

juillet, l'empereur Othon de Saxe, les ducs de Brabant et de Limbourg,

les comtes de Flandre, de Hollande, de Namur, de Boulogne et de

Salisbury.

Lorsqu'ils se rendirent ensemble à Valenciennes, deux cent mille

hommes marchaient à leur suite, rangés sous quinze cents bannières.

«Il y aura une bataille, avaient déclaré les devins consultés par la

reine Mathilde; le roi y sera renversé et foulé aux pieds des chevaux;

personne ne lui élèvera de tombeau; Ferdinand entrera triomphalement à

Paris.» Cette prophétie flattait l'orgueil des princes confédérés: ils

oubliaient que tout oracle a son interprétation mystérieuse. Egarés

par leurs espérances, ils croyaient pouvoir se partager d'avance les

territoires dont rien encore ne leur assurait la conquête. Renaud de

Boulogne s'attribuait Péronne et le Vermandois; Ferdinand obtenait la

cité de Paris et les riches provinces qui s'étendent depuis l'Escaut

jusqu'à la Seine; Hugues de Boves recevait la seigneurie de Beauvais.

Il n'y avait point de chevalier qui ne réclamât quelque comté ou

quelque ville. L'ambition des barons luttait seule contre l'ambition

du roi. A ses tendances vers l'autorité absolue, ils n'opposaient que

les regrets que leur inspirait l'anarchie désormais condamnée de la

période féodale. La Flandre, patrie des communes, ne représentait rien

dans leur camp. Elle n'eût point profité de leurs victoires: elle fut

la victime de leurs revers.

Philippe-Auguste comprit admirablement la faute de ses adversaires; et

puisqu'ils semblaient ne point tenir compte de l'élément communal, il

n'hésita point à s'en faire une arme redoutable, en demandant aux

bourgeoisies des villes françaises leurs vaillantes et patriotiques

milices.

L'armée du roi de France s'est avancée jusqu'à Tournay, quand on

apprend que les troupes allemandes de l'empereur se dirigent vers

Mortagne. Philippe-Auguste ordonne aussitôt un mouvement rétrograde,

et sa prudence encourage la témérité de ses ennemis. «Philippe fuit!»

s'est écrié Hugues de Boves; et, à son exemple, une foule de

chevaliers se précipitent à travers les marais et les bois de saules,

afin d'atteindre l'armée de Philippe-Auguste avant qu'elle parvienne

au pont de Bouvines. Il est trop tard. Déjà la plus grande partie des

Français a traversé le ruisseau qui descend du plateau de Cysoing et

coule vers l'abbaye de Marquette. Le roi, fatigué d'une longue marche

par l'une des journées les plus brûlantes du mois de juillet, s'est

arrêté près de la chapelle de Saint-Pierre et se repose à l'ombre d'un

frêne. Tout à coup, on lui annonce que les Allemands attaquent les

barons qui se trouvent en arrière, et que le vicomte de Melun cherche

en vain à leur résister. A cette nouvelle, Philippe s'élance à cheval:

de toutes parts, on entend s'élever le cri: «Aux armes! aux armes!»

Les trompettes retentissent en même temps que les clercs entonnent les

psaumes de David: les troupes qui avaient déjà passé le pont

reviennent précipitamment et se préparent à combattre. Un profond

silence succède à ce tumulte: il semble que, sous toutes les

bannières, on attende avec une religieuse émotion le signal de la

lutte à laquelle s'attachent de si grandes destinées.

Les deux armées, peu éloignées l'une de l'autre, s'étendaient sur une

seule ligne. Philippe s'était placé vers l'ouest, tandis qu'Othon

quittait le chemin de Bouvines en se dirigeant à l'est vers une

colline où les rayons du soleil frappaient directement ses hommes

d'armes. Au milieu des bataillons de l'empereur planait, au haut d'un

char, un énorme dragon qui portait une aigle d'or. Dans l'armée de

Philippe, les plus braves chevaliers se pressaient autour de

l'oriflamme parsemée de fleurs de lis qui se déroulait légèrement dans

les airs. Plus loin, aux extrémités des deux armées, se trouvaient,

d'une part, le comte de Dreux, de l'autre, le comte de Boulogne avec

le comte de Salisbury et les Anglais. A l'aile droite, le roi de

France opposait les Champenois et les Bourguignons aux milices du

comte Ferdinand placées vis-à-vis d'eux. Ce fut là que s'engagea la

bataille.

Cent cinquante sergents soissonnais se sont avancés afin d'exciter les

chevaliers de Flandre à rompre leurs rangs: mais ceux-ci les laissent

s'approcher, jugeant indigne de leur courage de combattre des

adversaires aussi obscurs; pendant quelque temps, ils supportent

patiemment leurs insultes, et ils semblent résolus à les mépriser,

lorsque Eustache de Maskelines, égaré par son ardeur belliqueuse,

s'élance dans la plaine pour défier les chevaliers champenois. «Chacun

souviengne hui de samie!» s'écrie Buridan de Furnes, qui le suit avec

Gauthier de Ghistelles, Baudouin de Praet, les sires de Béthune,

d'Haveskerke et d'autres illustres chevaliers. Déjà le comte de

Beaumont, Hugues de Malaunoy, Gauthier de Châtillon, Matthieu de

Montmorency, se portent en avant pour les arrêter. La mêlée devient

sanglante et confuse. Eustache de Maskelines périt le premier. Hugues

de Malaunoy emmène Gauthier de Ghistelles captif. Au même moment, le

duc de Bourgogne se précipite vers Arnould d'Audenarde, perd son

cheval, se relève et continue à combattre. Cependant Baudouin de Praet

renverse plusieurs chevaliers, et l'un des bannerets transfuges de

Hainaut vient de tomber atteint d'un coup de lance, lorsque le comte

de Saint-Pol, remarquant le péril des Français, leur amène de

puissants renforts.

Les hommes des communes de Flandre cherchent en vain à prendre part au

sanglant duel de ces chevaliers aux pesantes armures, qui se heurtent

les uns les autres sur leurs coursiers caparaçonnés de fer. Dispersés

et rejetés en désordre, ils se voient réduits à reculer; et bientôt

après, les chevaliers de Flandre, moins nombreux que ceux de France,

partagent les mêmes revers. Le comte Ferdinand, couvert de blessures

et épuisé par la fatigue d'une longue résistance, a remis son épée à

Hugues de Moreuil: un cri de victoire retentit sous les bannières

françaises.

Philippe-Auguste crut que, les Flamands détruits, toute l'armée

ennemie était vaincue: il appela les milices communales d'Arras, de

Compiègne, de Corbie, d'Amiens et de Beauvais, et les fit marcher

devant lui vers les feudataires d'Othon; il n'avait point prévu que

les chevaliers allemands, non moins redoutables par leur gigantesque

stature que par leur valeur, s'ouvriraient aisément un passage à

travers quelques milliers de bourgeois mal armés: tous se précipitent

vers l'étendard fleurdelisé qui leur annonce la présence du roi; ils

pénètrent jusqu'à lui, le fer de leurs lances perce sa cotte de

mailles et ensanglante son visage: déjà le roi de France est tombé au

milieu des cadavres qui couvrent la plaine, mais Pierre Tristan lui

donne son cheval; les Français se rallient et repoussent les Allemands

avec tant d'impétuosité que, sans le dévouement d'Hellin de Wavrin et

de Bernard d'Oostmar, Pierre Mauvoisin et Gérard la Truie eussent

enlevé l'empereur d'Allemagne.

A l'aile gauche, le combat restait plus douteux. Le comte de Boulogne

avait dispersé les hommes d'armes du comte de Dreux; mais le comte de

Salisbury était le prisonnier de Jean de Nesle. En ce moment, on

aperçut au centre de la plaine les Allemands qui fuyaient, suivis des

hommes d'armes du Brabant et du Limbourg; la même terreur se répandit

de toutes parts. Renaud de Dammartin était le seul qui ne se laissât

point ébranler. Il réunissait autour de lui les débris des milices

flamandes qui eussent pu, quelques heures plus tôt, lui assurer la

victoire, et les plaçait en ordre de bataille, tous les combattants

serrés les uns contre les autres, afin qu'ils présentassent aux

chevaliers français un inaccessible rempart. Parfois, il s'élançait de

leurs rangs pour chercher quelque illustre adversaire; parfois, il y

rentrait pour les exhorter à se bien défendre. Cette petite troupe

d'hommes de commune résistait à tous les efforts de la chevalerie

française; il fallut que le roi ordonnât à trois mille sergents de les

exterminer en les frappant de loin avec leurs lances. Le comte de

Boulogne restait presque seul. «Il semblait, dit Guillaume le Breton,

qu'il dût triompher de toute une armée.» Suivi de cinq compagnons

d'armes, il reparut au milieu des Français, et arriva jusqu'à

Philippe-Auguste; mais, au moment de frapper son seigneur suzerain, il

hésita et poursuivit sa course vers le comte de Dreux. Il continuait à

semer la mort autour de lui, lorsqu'il sentit s'affaisser son coursier

percé d'un coup de poignard. Arnould d'Audenarde et quelques

chevaliers flamands qui accouraient à son secours partagèrent sa

captivité; le même destin les associa à sa gloire et à ses malheurs.

Le soir même de la bataille, le comte de Boulogne fit parvenir à

l'empereur Othon un message par lequel il l'engageait à recommencer

immédiatement la guerre avec le secours des communes flamandes; il

avait compris trop tard que la féodalité, réduite à ses propres

forces, était désormais impuissante.

Le roi de France rentra triomphalement dans ses Etats; partout où

passait son armée victorieuse, les bourgeois et les laboureurs

accouraient pour voir dans les fers ce fameux comte de Flandre, dont

naguère encore ils redoutaient les armes. La prison qui le reçut était

une tour que Philippe-Auguste venait de faire construire hors de

l'enceinte de la ville de Paris; on la nommait la tour du Louvre.

Beaucoup de chevaliers flamands portèrent les mêmes chaînes. «A la

journée de Bouvines, dit une ancienne chronique, les deux tiers des

châtelains et des autres hommes illustres, tant de Flandre que de

Hainaut, furent faits prisonniers.» La plupart avaient remis leur épée

à de pauvres bourgeois qu'ils étaient accoutumés à mépriser, et qu'ils

rencontraient pour la première fois sur un champ de bataille. La

milice d'Amiens, où l'on distinguait les confréries des bouchers, des

poissonniers et des gantiers, rangés sous la bannière de saint Martin,

amena à Paris dix chevaliers captifs; celle de Corbie en conduisit

neuf; celle de Compiègne, cinq; celle d'Hesdin, six; celle de

Montdidier, autant que celle d'Hesdin. Parmi les prisonniers dont

s'enorgueillissaient les communes de Soissons, de Crespy, de Roye, de

Beauvais, de Montreuil, de Noyon, de Craonne, de Vézelay et de

Bruyère, se trouvaient les sires de Quiévraing, de Maldeghem, de

Borssele, de Wavre, de Grimberghe, de la Hamaide, de Praet, d'Avelin,

de Lens, de Condé, de Créquy, de Bailleul, de Gavre, de Ligne, de

Lampernesse. Le roi des ribauds intervint dans cette remise solennelle

des prisonniers, et il obtint, dit Guillaume le Breton, un noble

chevalier nommé Roger de Waffaille.

Peu de semaines après la bataille de Bouvines, une femme, vêtue

d'habits de deuil, se précipitait aux pieds du roi de France: c'était

la comtesse de Flandre qui venait implorer la délivrance de Ferdinand.

Les députés des villes de Flandre et de Hainaut l'accompagnaient et se

soumirent avec elle aux ordres de Philippe-Auguste. Dans ces tristes

circonstances fut conclu le traité du 24 octobre 1214.

«Moi, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, je fais savoir à tous

ceux qui verront ces présentes lettres que j'ai promis à Philippe,

illustre roi de France, de lui livrer le fils du duc de Louvain, à

Péronne, le jeudi avant les fêtes de la Toussaint. Je ferai détruire

les forteresses de Valenciennes, d'Ypres, d'Audenarde et de Cassel,

selon la volonté du roi, et elles ne seront reconstruites que de son

bon plaisir: quant aux autres forteresses de Flandre, elles resteront

dans leur état actuel, et il ne pourra également point en être

construit de nouvelles, sans l'assentiment du roi.

«Lorsque tous ces engagements auront été exécutés, le roi disposera,

selon son bon plaisir, de monseigneur Ferdinand, comte de Flandre et

de Hainaut, et de tous mes hommes de Flandre et de Hainaut, dont il

règlera les rançons comme il lui plaira.»

Ce fut vers cette époque qu'il fut permis aux chevaliers détenus dans

les prisons du roi de France de les quitter en payant de fortes

rançons. Celle de Baudouin de Praet fut de cinq cents livres; celle de

Gauthier de Ghistelles, de neuf cents livres: mais il n'y en eut point

de plus élevées que celles du sire de Gavre et du vaillant Hellin de

Wavrin. La première monta à près de trois mille livres; la seconde

dépassa six mille livres, et fut garantie par les sires de Dampierre,

de Montmirail, de Miraumont et d'autres nobles barons.

Ferdinand seul ne recouvra point la liberté. Le roi craignait qu'il

n'en profitât pour se venger, et préférait la faiblesse de Jeanne: les

conseillers qu'il lui avait donnés étaient les châtelains de Gand et

de Bruges; Michel de Harnes disposait de la charge importante de

connétable. Dès ce moment, Philippe-Auguste considéra la Flandre comme

l'une des provinces soumises à son autorité immédiate. Il força l'abbé

des Dunes à lui remettre six cents livres sterling que le comte de

Boulogne avait laissées en dépôt dans son monastère; en même temps, il

priait l'empereur d'Allemagne Frédéric II de rendre à Jeanne les îles

de la Zélande et les pays d'Alost et de Waes, dont le rival d'Othon

s'était naguère emparé. «La comtesse de Flandre, dit une chronique

liégeoise, habita désormais dans sa terre à la volonté du roi.»

Hugues de Boves, plus heureux que Renaud de Dammartin, s'était retiré

en Angleterre: des nobles de Flandre, qui redoutaient le ressentiment

de Philippe-Auguste, suivirent son exemple. Ils allaient offrir le

secours de leur épée au roi Jean, menacé par la grande ligue

qu'avaient formée les barons et les députés des communes réunis au

pied de l'autel de saint Edmond, protecteur des races anglo-saxonnes.

Parmi ces exilés se trouvait un chevalier de la naissance la plus

illustre, Robert de Béthune. Son père était ce sire de Béthune auquel

Philippe d'Alsace avait voulu faire épouser la reine Sibylle de

Jérusalem. Sa fille devait être comtesse de Flandre. Ce fut en vain

que Robert de Béthune parvint, par son courage, à reconquérir Exeter:

Jean sans Terre, réduit à céder, se rendit, le 19 juin 1215, dans le

pré de Runingsmead, près de Windsor: là fut proclamée la grande charte

des libertés anglaises.

A la grande charte était jointe (Matthieu Paris l'affirme) la charte

des forêts, dont un article était ainsi conçu:

«Nous éloignerons de notre pays tous les étrangers, savoir: Engelhard

d'Athis; André, Pierre et Gui de Sanzelle; Gui de Gysoing et tous les

Flamands qui travaillent à la ruine de notre royaume.»

Quoi qu'en aient dit plusieurs historiens, Jean sans Terre se montra,

pendant quelques jours, fidèle à ses serments. Non-seulement il

repoussa les représentations des chevaliers flamands qui se montraient

fort mécontents «de la vilaine pais» que le roi avait faite, mais on

le vit aussi les renvoyer en Flandre sans récompenser leur zèle. Jean

sans Terre devait trouver dans l'isolement auquel il se condamnait un

nouveau degré d'humiliation. Pendant quelque temps, l'on remarqua que

ses traits étaient devenus plus sombres, et il passait successivement

de la douleur la plus profonde à l'irritation la plus violente. Enfin

une nuit il s'enfuit du château de Windsor et galopa jusqu'au port de

Southampton, où un chevalier flamand, nommé messire Baudouin

d'Haveskerke, se trouvait encore. Le roi lui remit des lettres pour

Robert de Béthune, et le sire d'Haveskerke se hâta de les emporter

outre-mer, cachées dans un petit baril qui renfermait des lamproies.

Dans ces lettres, Jean sans Terre appelait Robert de Béthune son cher

ami, et le suppliait d'oublier ses torts et de sauver sa couronne.

«Quant Robiert de Béthune, ajoute le vieux chroniqueur, ot les lettres

oïes, moult en eut grant pitié; il ne prist pas garde au mesfait le

roi, ains se pena quanques il pot de querre gent et d'avancier le

besogne le roi à son pooir.» L'impatience de Jean sans Terre était

extrême, car il n'osait plus poser le pied sur le sol de l'Angleterre,

de peur de tomber au pouvoir des barons. Pendant trois mois, il erra

lentement avec sa flotte de l'île de Wight à Pevensey, de Pevensey à

Folkestone, de Folkestone à Douvres, s'attachant les marins par ses

largesses et octroyant aux _cinque ports_ des priviléges qu'ils ont

conservés jusqu'à nos jours. Au nord de la Tamise, on croyait le roi

mort; au sud du fleuve, on répandait le bruit qu'il avait renoncé à la

tâche d'oppresseur de son royaume pour vivre sur les mers en chef de

pirates.

Un des plus intrépides combattants de Bouvines, Hugues de Boves,

appelé au conseil de Jean sans Terre, avait été chargé d'aller

recruter des hommes d'armes en Flandre et en Brabant; mais il s'était

arrêté près du port de l'Ecluse, parce qu'il n'osait pas entrer en

Flandre de peur de tomber au pouvoir du roi de France. Du haut de ses

navires à l'ancre dans la baie fameuse qu'ensanglanta depuis la

victoire d'Edouard III, il promettait de l'or et des châteaux à tous

ceux qui traverseraient la mer avec lui avant les fêtes de la

Saint-Michel. N'avait-on pas vu, sous le roi Etienne, les compagnons

de Guillaume d'Ypres dominer toute l'Angleterre par la victoire de

Stoolebridge?

L'appel du sire de Boves retentit jusqu'aux bords de la Meuse.

Gauthier Berthout lui amena beaucoup de chevaliers du Brabant;

Gauthier de Sotteghem, un plus grand nombre de chevaliers de Flandre.

Des vieillards, des femmes et des enfants accompagnaient les hommes

d'armes, et l'on voyait de toutes parts des familles qui fuyaient le

joug de Philippe-Auguste se diriger vers l'Ecluse pour prendre part à

l'émigration. Enfin, le jeudi 24 septembre 1215, toute la flotte mit à

la voile sous les ordres de Hugues de Boves, à qui le roi Jean avait

promis, pour prix de ce service signalé, les comtés de Norfolk et de

Suffolk.

Cependant le lendemain une effroyable tempête se leva dans le ciel. La

nuit arriva, et les lueurs sinistres des éclairs, qui déchiraient les

nuées obscures chargées de torrents de pluie, accrurent l'horreur du

péril. Les flots furieux de l'Océan semblaient tour à tour dresser,

comme une barrière, leurs crêtes blanchissantes ou entr'ouvrir leurs

abîmes, comme s'ils eussent voulu protéger les rivages de

l'Angleterre. Tous les vaisseaux du sire de Boves vinrent se briser

sur les sables de Cnebingsesand, entre Dunwich et Yarmouth. «Telle

fut, dit Matthieu Paris, la multitude des cadavres que l'air en fut

infecté. On trouva même un grand nombre d'enfants noyés dans leurs

berceaux: triste et douloureux spectacle... Tous devinrent également

la proie des monstres de la mer et des oiseaux du ciel. Ils étaient

quarante mille, et personne n'a survécu... Le roi Jean n'était-il pas

la cause de leur malheur? Ne leur avait-il pas promis qu'après avoir

détruit toute la population qui couvre le sol de l'Angleterre, ils

pourraient le posséder à jamais?»

Si Hugues de Boves périt avec la plupart de ses compagnons, il y en

eut toutefois quelques-uns qui parvinrent à gagner le rivage, où ils

s'établirent les armes à la main. D'autres chevaliers de Flandre, qui

s'étaient embarqués à Calais avec Robert de Béthune, abordèrent

heureusement en Angleterre, et ce secours inespéré permit au roi Jean

de rallier autour de lui les débris du grand armement de Hugues de

Boves. Robert de Béthune fut créé d'abord connétable de l'armée, puis

comte de Clare. Malheureusement les noms des chevaliers flamands qui

le secondaient sont pour la plupart restés inconnus, et les documents

de cette époque se bornent à en mentionner un petit nombre, parmi

lesquels on remarque Baudouin d'Aire, Bernard d'Avesnes, Everard de

Mortagne, Gérard et Thierri de Sotteghem, Engelhard d'Athies, André de

Sanzelle, Jean de Cysoing, Baudouin d'Haveskerke, Baudouin de

Commines, Raoul de Rodes, Philippe de Boulers, Guillaume Vander

Haeghe, Othon de Winghen, Thomas de Bavelinghem et le bâtard de

Peteghem.

La terreur que répandait devant elle l'armée flamande conduite par

Robert de Béthune doublait sa force, et il n'était point de succès qui

ne parussent promis à sa belliqueuse ardeur. Rochester, Tunbridge,

Clare, Beauvoir, Pontefract, Warwick, Durham, tombèrent tour à tour au

pouvoir des Flamands, et le roi Jean, faisant allusion aux cheveux

roux d'Alexandre II, roi d'Ecosse, qui avait pénétré jusqu'à

New-Castle, put se vanter d'avoir fait rentrer le renard dans sa

tanière. La Tweed même fut franchie! Berwick et Dumbar ouvrirent leurs

portes, et l'armée flamande, arrivée près d'Edimbourg, ne se retira

qu'après avoir laissé comme chef supérieur, dans tout le pays voisin

des frontières d'Ecosse, un chevalier nommé Hugues de Bailleul.

A leur retour, les Flamands s'emparèrent de Framlingham, de Glocester,

d'Ingheham; puis, dirigeant vers Londres leur marche victorieuse que

rien n'arrêtait plus, ils s'avancèrent jusqu'à l'abbaye de Waltham, où

Harold avait reçu la sépulture après la bataille d'Hastings.

«Malheureuse Angleterre, s'écriaient les barons assemblés à Londres,

tu étais naguère la reine des nations et voici que tu es devenue

tributaire. Ce n'est pas assez que tu sois abandonnée au fer, à la

flamme et à la famine: tu subis le joug de quelques vils étrangers...

Loin d'imiter les rois qui combattirent jusqu'à la mort pour la

délivrance de leur pays, tu as préféré, ô roi Jean, toi dont le nom

sera flétri par la postérité, qu'une terre dont la liberté est si

ancienne devienne esclave. Tu l'as chargée de fers pour qu'elle les

porte à jamais; tu l'as soumise au pacte d'une éternelle servitude.»

Les barons ne possédaient plus que deux châteaux hors de Londres, et

bientôt entraînés par la nécessité à oublier la base nationale de leur

fédération, ils pensèrent que leur unique ressource contre les

étrangers qui les menaçaient était d'appeler d'autres étrangers en

Angleterre. Leurs députés offrirent la couronne à Louis de France,

fils de Philippe-Auguste, et ce fut alors, selon la chronique de

Reims, que Blanche de Castille adressa au monarque français ces

paroles mémorables: «Par la benoite mère Dieu, j'ai biaus enfans de

mon signeur, je les meterai en gage et bien trouverai qui me prestera

sour aus!» Pour que Blanche de Castille eût pu songer à mettre en gage

ses beaux enfants dont l'un fut saint Louis, il eût fallu que

Philippe-Auguste fût resté étranger aux projets ambitieux de son fils,

et il est difficile de le croire quand on trouve sur les huit cents

nefs réunies à Calais douze cents chevaliers, presque tous déjà fameux

par leurs exploits à Bouvines. Je citerai les comtes de Nevers, de

Guines et de Roussy, les vicomtes de Touraine et de Melun, Enguerrand

et Thomas de Coucy, Guichard de Beaujeu, Etienne de Sancerre, Robert

de Dreux, Robert de Courtenay, Jean de Montmirail, Hugues de

Miraumont, Michel de Harnes, connétable de Flandre, envoyé par la

comtesse Jeanne au camp français, et un peu au-dessous de ces nobles

barons, Ours le chambellan, Gérard la Truie, Guillaume Acroce-Meure,

Adam Broste-Singe et Guillaume Piés-de-Rat, tous deux maréchaux de

l'armée, héros dont les noms sembleraient indignes des honneurs de

l'épopée historique, s'ils ne figuraient dans _la Philippide_ de

Guillaume le Breton.

La mer n'avait pas cessé d'être contraire aux desseins du roi Jean;

cette fois, le vent dispersa sa flotte, qui ne put s'opposer au

débarquement des Français au promontoire de Thanet. En vain alla-t-il

à Canterbury arroser de ses larmes le tombeau de saint Thomas Becket,

que son père avait fait mettre à mort au pied de l'autel; en vain

fit-il sonner ses trompettes sur la plage déserte de Sandwich. La

fortune, toujours empressée à le trahir, s'éloignait à jamais de lui.

Il se vit réduit à se retirer à Winchester, en laissant aux Flamands

le soin de l'arrière-garde.

La résistance ne se prolongea en Angleterre que sur deux points. Des

garnisons flamandes occupaient encore Douvres et Windsor. La première

avait pour chef Gérard de Sotteghem; la seconde obéissait à Engelhard

d'Athies et à André de Sanzelle. A Windsor, les assiégés détruisirent

les machines de guerre réunies par les Français. A Douvres, leur grand

pierrier, qu'on nommait _la Malveisine_, ne leur fut pas plus utile.

Guichard de Beaujeu périt à ce siége, et malgré tous les efforts de

Louis de France, qu'avaient rejoint le roi d'Ecosse et le comte de

Bretagne, Gérard de Sotteghem maintint longtemps sa bannière d'azur au

lion d'or couronné de gueules sur les tours du vieux manoir de

Guillaume le Conquérant.

Les amis du roi Jean s'étaient dispersés: la plupart subirent la loi

des vainqueurs. Il y en eut toutefois quelques-uns qui retournèrent en

Flandre et essayèrent d'y ranimer la guerre. Bouchard d'Avesnes ne

cessait de réclamer la part héréditaire à laquelle avait droit

Marguerite. Des conférences avaient eu lieu à diverses reprises, mais

elles n'avaient produit aucun résultat. On se rappelait qu'il avait

combattu avec Ferdinand à Bouvines, et Jeanne, docile aux volontés des

conseillers qui lui avaient été donnés, ne pouvait que le traiter en

ennemi.

Telle était la situation des choses, lorsque tout à coup des rumeurs

dont la source était inconnue se répandirent dans le concile

œcuménique de Latran. Elles accusaient Bouchard d'Avesnes d'avoir

contracté un hymen sacrilége, et bien que depuis vingt-cinq années il

eût porté l'écu de chevalier et pris part aux batailles et aux

tournois, elles racontaient que, fort jeune encore, il avait été

ordonné sous-diacre à Orléans, puis créé successivement chanoine de

Laon et trésorier de Tournay. Bientôt après, le 19 janvier 1215 (v.

st.), le pape Innocent III adressa à l'archevêque de Reims et à ses

suffragants la bulle suivante: «Nous avons appris par quel forfait

exécrable Bouchard d'Avesnes, jadis chantre de Laon et engagé dans

l'ordre du sous-diaconat, n'a pas craint de conduire perfidement

Marguerite, sœur de la comtesse de Flandre, dans l'un des châteaux

confiés à sa foi et de l'y retenir, alléguant qu'il s'est uni à elle

par les liens du mariage. Le témoignage de plusieurs prélats et

d'autres hommes probes qui se sont rendus au concile nous a convaincu

que Bouchard est sous-diacre et a été chanoine de Laon. Nous vous

ordonnons donc de proclamer l'excommunication de l'apostat Bouchard,

chaque dimanche, au son des cloches et à la lueur des cierges, jusqu'à

ce qu'il ait rendu la liberté à Marguerite et soit humblement revenu à

ce qu'exigent de lui les devoirs de son ministère ecclésiastique...»

Les légats et les évêques désignés par le pape s'acheminèrent

immédiatement vers le château du Quesnoy. Deux mille personnes, nobles

et hommes du peuple, les suivaient, agités par une anxiété profonde:

ils croyaient trouver une captive gémissant au fond d'une prison, mais

les portes du château étaient ouvertes pour les recevoir; Marguerite,

qui n'avait que quinze ans, les accueillit en souriant comme si aucun

nuage n'eût encore glissé sur son jeune front. «Sachez, leur dit-elle,

que Bouchard est mon époux légitime et que, tant que je vivrai, je

n'en aurai point d'autre.» Et elle ajouta: «Il vaut beaucoup mieux et

est plus brave chevalier que celui de ma sœur.» La sentence

d'excommunication ne s'exécuta point. Bouchard avait confié aux

évêques un acte d'appel au pape; mais Innocent III n'eut point à le

juger: il mourut le 16 juillet.

La protestation de Marguerite ne devait émouvoir que les conseillers

de Jeanne. Ils y virent à la fois un outrage et un défi, et par leur

ordre des hommes d'armes envahirent les domaines du sire d'Avesnes,

qui leur opposa ses vassaux. Des hostilités dont nous ignorons les

détails se prolongèrent pendant deux années. Enfin le pape Honorius

III confirma, par une bulle du 17 juillet 1217, celle de son

prédécesseur dirigée contre le sire d'Avesnes. Il y blâmait sévèrement

son obstination, et y rappelait et ses réclamations persévérantes et

les efforts que faisait la comtesse de Flandre pour que sa sœur lui

fût remise. Soit que cette nouvelle sentence d'anathème eût jeté

l'effroi parmi les amis de Bouchard, soit que l'intervention de

Philippe-Auguste rendît toute lutte impossible, Jeanne triompha et fit

enlever du château d'Estrœungt l'infortuné sire d'Avesnes. On raconte

qu'il fut longtemps captif à Gand, et peut-être n'eût-il jamais

recouvré la liberté, si le parti de Marguerite n'eût eu également en

son pouvoir un illustre chevalier, Robert de Courtenay,

arrière-petit-fils du roi de France Louis VI et héritier de l'empire

de Constantinople. Un échange eut lieu: Bouchard renonça sans doute à

toutes ses prétentions, et il est certain qu'il désigna de nombreux

otages, parmi lesquels figuraient Arnould d'Audenarde, Thierri de la

Hamaide, Everard de Mortagne et Sohier d'Enghien.

Bouchard d'Avesnes se retira aux bords de la Meuse, au château

d'Houffalize. Ce fut là que Marguerite donna le jour à ses deux fils

Jean et Baudouin. Leur naissance, loin de désarmer la colère des

conseillers de Jeanne, ne fit que l'accroître: ils craignaient que

l'héritage du comté de Flandre ne passât un jour à ces enfants élevés

au milieu des persécutions qui accablaient leur père. Philippe-Auguste

comprit de plus en plus, comme le dit la chronique de Tours, qu'il

fallait rompre par la violence ce mariage sur lequel reposaient leurs

droits et leur légitimité, et il provoqua une troisième sentence

pontificale dirigée non-seulement contre Bouchard d'Avesnes, mais

aussi contre Gui, son frère, et Thierri d'Houffalize, son ami, qui

tour à tour lui avaient accordé un asile. Bouchard n'hésita plus; il

se sépara de Marguerite et se rendit à Rome pour se justifier auprès

du pape.

En ce moment, Honorius III appelait l'Europe chrétienne à tenter un

nouvel effort pour délivrer la terre sainte et l'Egypte. Des croisés

flamands et frisons avaient pris les armes à sa voix, et après s'être

arrêtés en Espagne où ils s'étaient emparés d'Alcazar et de Cadix en

dispersant dans une grande bataille l'armée des rois sarrasins de

l'Andalousie, ils venaient de prendre une part glorieuse à la conquête

de Damiette. Quelques historiens assurent que le pape ordonna à

Bouchard un pèlerinage en Orient, où il avait été précédé par son

frère Gauthier d'Avesnes, l'un des héros de la sixième croisade.

Lorsque Philippe-Auguste excitait la comtesse de Flandre à accuser

Bouchard d'Avesnes au tribunal d'Honorius III, il lui faisait espérer

qu'elle pourrait, au prix du malheur de sa sœur, voir cesser son

propre veuvage. Un traité qui n'est point parvenu jusqu'à nous avait

été conclu pour déterminer les conditions de la délivrance du comte de

Flandre. Philippe-Auguste avait même exigé que Ferdinand requît

humblement le pape de lui adresser une bulle qui le soumettait, lui et

ses successeurs, perpétuellement et sans appel, dans le cas où les

rois de France auraient à se plaindre de quelque grief qui ne serait

point amendé dans un délai de quarante jours, à une sentence générale

d'interdit, que prononceraient l'archevêque de Reims et l'évêque de

Senlis, et qui ne pourrait être levée que lorsqu'un jugement de la

cour des pairs aurait reconnu que les griefs imputés à la Flandre

n'existaient plus. Philippe-Auguste avait imposé autrefois les mêmes

conditions à Baudouin de Constantinople.

Quant à la rançon de Ferdinand, nous ignorons comment elle fut réglée,

mais il n'est pas douteux que le roi de France n'ait réclamé une somme

considérable; Jeanne ne négligea aucun moyen pour pouvoir la payer. En

1220 et en 1221, elle s'adressa successivement aux plus riches

chapitres de ses Etats, c'est-à-dire à ceux de Saint-Donat de Bruges,

de Saint-Bavon de Grand, de Saint-Pierre de Lille, de Saint-Vaast

d'Arras, en implorant leur générosité; puis elle eut recours à des

usuriers: «Moi, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, je fais

savoir à tous ceux qui verront ces présentes lettres qu'afin de payer

la rançon de mon époux Ferdinand, comte de Flandre et de Hainaut,

détenu dans les prisons du roi de France, j'ai reçu de plusieurs

marchands siennois, romains et autres, les sommes suivantes, savoir:

de Cortebragne et de ses associés, onze mille quarante livres, pour

lesquelles je leur payerai treize mille livres; d'Hubert de

Châteauneuf trois mille quarante-huit livres, pour lesquelles je lui

payerai quatre mille livres; de Jean le Juif, trois mille livres, pour

lesquelles je lui rendrai trois mille cinq cent trente-six livres et

cinq sous.» Ce n'était point assez que Jeanne, en se constituant la

débitrice de quelques usuriers italiens, leur eût reconnu, à défaut de

payement régulier, le droit de saisir les biens des marchands flamands

aux foires tenues dans les domaines du comte de Champagne, elle se

trouva également réduite à recourir dans la cité d'Arras, célèbre par

ses usuriers, aux argentiers les plus décriés: aux noms de Cortebragne

et de Jean le Juif viennent se joindre le nom de Baudouin Crespin,

dont la postérité ne s'éteindra point, et cet autre nom si énergique

de Richardus Incisor, qui nous rappelle le Shylock de Shakspeare.

Lorsque la comtesse de Flandre eut réussi au prix de tant

d'humiliations à réunir les sommes qu'elle croyait nécessaires pour

payer la rançon de Ferdinand, les évêques de Cambray, de Tournay et de

Térouane se rendirent près du roi de France, pour les lui offrir en

son nom. Philippe-Auguste ne voulut point les écouter: il avait pu

encourager les espérances de Jeanne, mais il n'entrait point dans les

desseins de sa politique de les exaucer, et peu de mois après, le 14

juillet 1223, prêt à rendre le dernier soupir, il conseillait encore

à son fils de ne jamais délivrer ni le comte de Flandre, ni Renaud de

Boulogne, mais de les laisser mourir dans leurs prisons.

Louis VIII marcha sur les traces de Philippe-Auguste. En même temps

qu'il préparait une autre croisade contre les Albigeois, il se

montrait hostile à la Flandre. Ce fut en vain que le pape Honorius le

supplia de se montrer généreux vis-à-vis de Ferdinand et que les

cardinaux joignirent leurs instances à celles du pape: il avait,

disait-on, juré, comme son père, de ne jamais lui rendre la liberté.

Si Louis VIII restait inflexible, il semblait toutefois qu'au

commencement d'un nouveau règne sa puissance dût être moins

redoutable. Jeanne, moins docile aux avis des conseillers qui lui

avaient été donnés, osa rompre ouvertement avec Jean de Nesle l'un

d'eux, et lorsque le châtelain de Bruges vint lui demander justice,

elle chargea un de ses chevaliers de lui répondre en lui proposant un

duel en champs clos; mais Jean de Nesle préféra réclamer

l'intervention du roi de France: ce fut l'origine de l'un des plus

célèbres procès du moyen-âge.

Louis VIII avait désigné deux chevaliers pour qu'ils citassent la

comtesse de Flandre à comparaître devant la cour des pairs, pour y

voir juger ses contestations avec le châtelain de Bruges. Jeanne nia

que la sommation fût valable, attendu que la pairie de Flandre lui

donnait le droit d'être citée, non par deux chevaliers, mais par deux

pairs. Sa protestation fut rejetée. Elle prétendit alors que les pairs

de Jean de Nesle étaient les barons de Flandre, et ajouta qu'elle

était prête à accepter leur arbitrage. Le châtelain de Bruges répliqua

de nouveau que, puisque la comtesse de Flandre avait refusé jusqu'à ce

moment de lui rendre justice, il avait formé appel, pour défaut de

droit, au tribunal du roi, et qu'il ne voulait plus en connaître

d'autre. La seconde demande de Jeanne fut repoussée comme la première.

La cour des pairs du royaume s'assembla. Louis VIII haïssait toutefois

cette juridiction suprême, placée au-dessus de la royauté même. Pour

qu'elle lui fût utile, il fallait se l'assujettir: il appela donc son

chancelier, son boutillier, son chambellan, son connétable, et ordonna

que les officiers de sa maison prissent place à côté des grands

feudataires. Ils formaient la majorité, et bien que les pairs

protestassent, ils invoquèrent des usages très-douteux, et se

donnèrent raison en votant dans leur propre cause. La cour des pairs,

que les bulles pontificales avaient investie d'une autorité médiatrice

entre le seigneur suzerain et le vassal ne fut plus que la cour du

roi.

Cependant le ressentiment de Jeanne contre le sire de Nesle était si

profond, qu'il était devenu impossible qu'il conservât la châtellenie

de Bruges; mais elle l'indemnisa en lui payant vingt-quatre mille cinq

cent quarante-cinq livres, somme énorme, puisque Gui de Dampierre

acheta, quarante années plus tard, tout le comté de Namur pour vingt

mille livres.

Au mois de février 1224 (v. st.), Jean de Nesle avait reçu le prix de

la vente de la châtellenie de Bruges. Au moment où la Flandre voyait

s'éloigner ces trésors qui allaient accroître la puissance de ses

ennemis, ses malheurs atteignaient les dernières limites. Ses

campagnes étaient livrées aux inondations de la mer; des incendies

avaient dévasté ses villes les plus importantes, et elles ne se

relevaient point encore de leurs ruines, lorsqu'une famine désastreuse

rendit la désolation universelle.

Vingt années à peine s'étaient écoulées depuis qu'un comte de Flandre,

pèlerin aux bords du Bosphore, avait conquis le même jour le sceptre

de Constantin et les richesses de Byzance. Ces souvenirs étaient

présents à tous les esprits. Quelle que fût la contrée éloignée qui

eût reçu le dernier soupir de Baudouin, son ombre généreuse ne

devait-elle point s'arracher du silence de la tombe pour venger sa

dynastie humiliée et ses amis proscrits? Pouvait-elle tarder à

reparaître, lorsque la Flandre ne réclamait que l'autorité d'un nom

glorieux pour réparer ses désastres et ses malheurs?

On trouvait en Flandre quelques hommes qui, ayant été récemment les

témoins de tant d'événements étranges, n'ajoutaient plus foi à la mort

de l'empereur de Constantinople. Les uns supposaient qu'agité par ses

remords qui lui reprochaient d'avoir oublié Jérusalem, il avait voulu

les apaiser par une longue pénitence; d'autres ajoutaient que ses plus

vaillants compagnons d'armes avaient adopté la même résolution, et que

plusieurs d'entre eux vivaient comme les cénobites au monastère de

Saint-Barthélemy, près de Valenciennes. Le peuple n'était que trop

disposé à accueillir ces récits, qui plaisaient à son imagination et

flattaient ses illusions et ses espérances.

En 1138, on avait vu un imposteur, né à Soleure, soutenir qu'il était

l'empereur Henri V, mort depuis treize années, trouver de nombreux

partisans, et faire la guerre jusqu'à ce qu'il eût été pris et enfermé

à l'abbaye de Cluny.

L'histoire de la Flandre présentait d'autres traditions non moins

merveilleuses.

Vers 1176, un ermite, couvert d'un cilice, se construisit une cabane à

Plancques, près de Douay: sa barbe blanche annonçait sa vieillesse;

mais lorsqu'il se présentait dans quelque château pour y demander des

aumônes, on remarquait qu'il taisait avec soin son origine et son nom;

enfin, cédant aux prières des moines d'Honnecourt, il avoua qu'il

était Baudouin d'Ardres que l'on croyait avoir succombé dans la

croisade de Louis VII au port de Satalie, et que c'était afin de faire

pénitence que depuis trente années il vivait dans la solitude. Le

prieur du couvent d'Honnecourt se rendit aussitôt près du comte de

Guines et du seigneur d'Ardres que l'ermite nommait son neveu: ils

blâmèrent sa crédulité, et, peu de temps après, l'ermite disparut,

ayant déjà reçu beaucoup d'argent des nobles et des abbés.

Ne se trouvait-il pas en Flandre, en 1225, quelque autre ermite assez

habile pour se souvenir de la cabane de Plancques et pour se proclamer

non plus le seigneur d'Ardres mort à Satalie, mais l'empereur de

Constantinople que les Bulgares avaient emmené sans que jamais il

reparût?

Dans la forêt de Glançon, située entre Valenciennes et Tournay, non

loin d'un village qui porte aussi le nom de Plancques, s'élevait, au

bord d'une fontaine, un humble abri formé de rameaux entrelacés:

c'était la retraite d'un solitaire; mais quel que fût son désir

d'échapper aux regards, de vagues rumeurs répétaient au loin qu'il

n'était autre que l'empereur Baudouin. Plusieurs chevaliers le virent

et le reconnurent. Or, quels étaient ces chevaliers? Les amis de la

maison d'Avesnes, Sohier d'Enghien, Arnould de Gavre, Everard de

Mortagne, à qui appartenait, il est important de l'observer, le

domaine de Glançon. Bouchard, qui était revenu depuis peu de Rome,

s'empressa de suivre leur exemple. Le solitaire persistait toutefois à

répondre: «Ne m'appelez ni roi ni duc; je ne suis qu'un chrétien, et

c'est pour expier mes péchés que je vis ici.» On ne voulait point le

croire: les habitants de Valenciennes avaient quitté leurs foyers pour

le saluer, et à sa vue ils s'étaient écriés comme les chevaliers:

«Vous êtes notre comte, vous êtes notre seigneur!--Quoi! répliquait le

solitaire, êtes-vous donc comme les Bretons qui attendent toujours

leur roi Arthur!» Tandis qu'il cherchait encore à cacher son nom, la

multitude l'entraînait déjà vers la cité de Valenciennes, et ce fut là

que tout à coup il éleva la voix et dit: «Je l'avoue, je suis le comte

de Flandre: vous verrez bientôt Matthieu de Walincourt et Renier de

Trith accourir de l'Orient pour venir me rejoindre.» Puis il exposa

longuement l'histoire de sa captivité: l'amour d'une princesse bulgare

l'avait tiré des prisons de Joannice; mais il avait été deux fois

coupable, d'abord en encourageant sa passion, puis en l'abandonnant et

en étant la cause de sa mort. Telles étaient les fautes pour

lesquelles il avait résolu de faire pénitence; il alléguait aussi ce

mépris des vanités humaines qui, chez les grandes âmes, marque le

déclin de la vie. Il ajoutait qu'à peine délivré des fers de Joannice,

il avait été enchaîné par d'autres barbares et vendu sept fois comme

esclave; enfin, un jour qu'il traînait la charrue, il avait aperçu des

marchands allemands qui consentirent à le racheter, et, grâce à leur

générosité, il avait pu quitter l'Orient et rentrer dans sa patrie.

Histoire de Flandre (T. 1/4) · 第 13 / 20 题