LIVRE NEUVIÈME.

1278-1301.

Puissance de Gui de Dampierre.

Prospérité des communes flamandes.

Intrigues de Philippe le Bel.--Troubles et guerres.

Depuis plusieurs années, Gui de Dampierre gouvernait la Flandre; mais

ce ne fut que le 29 décembre 1278 que la comtesse Marguerite, alors

âgée de soixante et seize ans, le mit solennellement en possession de

son héritage. Le roi Philippe le Hardi confirma son abdication au mois

de février: une année après, Marguerite ne vivait plus.

Le comte de Flandre avait reçu son nom de son aïeul Gui de Dampierre,

seigneur de Bourbon, dont l'arrière-petite-fille épousa Robert, fils

de saint Louis. Les sires de Dampierre, bien qu'assez pauvres,

appartenaient à la noblesse la plus illustre de la Champagne, et lors

de la croisade de Baudouin, c'était à Renaud de Dampierre que le comte

Thibaud avait légué tous ses trésors, afin qu'il prît sa place parmi

les princes franks ligués pour la conquête de l'Orient.

Gui de Dampierre s'était montré, aussi bien que son frère, fidèle à

ces glorieux souvenirs; et si sa jeunesse l'avait empêché de partager

la captivité du roi de France en Egypte, il avait du moins reçu son

dernier soupir sur la plage de Tunis. Porté par son ambition à

concevoir les desseins les plus vastes, et non moins capable de les

accomplir; joignant le courage à l'habileté, l'habileté à la

persévérance, il ne devait succomber dans la grande lutte qui

l'attendait que parce que deux conditions de force et de stabilité

manquèrent à son gouvernement. D'une part, le prince, nourri des

traditions de la féodalité, se méfia de la Flandre, pays de priviléges

et de libertés; d'autre part, les communes de Flandre s'éloignèrent

du prince, parce que sa dynastie avait trouvé son origine dans leurs

malheurs et dans leurs revers.

La réunion du comté de Flandre et du comté de Namur avait accru la

puissance de Gui de Dampierre, en lui assurant une influence

prépondérante depuis le rivage de la mer jusqu'aux bords de la Meuse.

Tous les princes le traitaient avec respect et avec honneur, et l'on

voyait en France les barons les plus illustres, tels que le comte de

Dreux, Humbert de Beaujeu et Raoul de Clermont, tous deux connétables,

et le maréchal Jean d'Harcourt, recevoir de lui des pensions qu'on

nommait alors _fiefs de bourse_, et à ce titre lui rendre hommage.

Pendant vingt ans, sa cour fut la plus brillante de l'Europe. L'art

vivait de ce luxe qu'il ennoblissait, et les bienfaits d'une

prodigalité non moins splendide étaient assurés à la poésie, cette

sœur de l'art, qui, dans un autre langage, promet également aux

princes qui la protégent l'indulgente reconnaissance de la postérité.

Gui de Dampierre, cousin de Thibaud de Champagne, aimait les vers

comme lui, et tandis que ses chevaliers, à l'exemple de Michel de

Harnes et de Quènes de Béthune, consacraient leurs loisirs aux romans

de chevalerie ou à de légères et gracieuses chansons, il se plaisait

lui-même à écouter les chants de ses ménestrels. Adam de la Halle

l'accompagna dans sa croisade d'Afrique. Adenez le Roi et Jacques

Bretex le célébrèrent comme le plus courtois des princes de son temps.

Le goût de la poésie s'était répandu de toutes parts. Au treizième

siècle, chaque ville avait ses poètes. Arras joignait aux noms d'Adam

de la Halle et de Jacques Bretex celui de Jean Bodel, qui se rendit

fameux par ses _Jeux partis_. Alard et Roix de Cambray, Jean et Durand

de Douay, Jacques d'Hesdin, Baudouin de Condé, Gilbert de Montreuil,

Guillaume de Bapaume, Éverard de Béthune, Marie de Lille, Pierre et

Mahieu de Gand, à défaut de nom plus illustre, portaient chacun celui

de leur ville natale, dont la gloire dut ainsi quelque chose à

l'obscurité même de leur naissance. C'était en Flandre et en Artois

que la poésie française brillait alors du plus vif éclat, et l'on ne

peut contester aux princes de la maison de Dampierre la gloire de leur

fécond patronage.

Tandis que la puissance du comte de Flandre s'élevait de jour en jour,

les cités flamandes avaient pris un développement non moins

remarquable. «Jamais, dit Meyer, la situation des bourgeois de Gand

ne fut plus heureuse, ni plus prospère. La ville s'orna d'un grand

nombre de monuments importants et ses limites furent reculées. On

creusa la Lieve. Les faubourgs qui s'étendaient au delà de l'Escaut,

la terre de Mude, le vieux bourg de Saint-Bavon et la plaine de

Sainte-Pharaïlde furent compris dans l'enceinte de la cité, en même

temps que l'on construisait le pont du comte et le chœur de l'église

de Saint-Jean.» La Lieve ouvrait la mer au commerce de Gand, et

bientôt il fallut de nouveau étendre ses limites. A Bruges, les ruines

des maisons détruites par de nombreux incendies se relevaient à peine,

que déjà on y réclamait une enceinte moins étroite. A Ypres, centre de

la fabrication des draps, la population était si considérable qu'en

1247 les échevins s'adressèrent au pape Innocent IV, pour le prier

d'augmenter le nombre des paroisses de leur ville, qui contenait

environ deux cent mille habitants.

La prospérité des communes flamandes reposait sur des institutions

désormais complètes. La sagesse de leurs dispositions était célèbre au

loin. On citait notamment la loi de Termonde comme un modèle, et la

charte qui fut accordée en 1228 à la ville de Saint-Dizier en

Champagne se référait sans exception à la charte d'Ypres. Jamais aucun

peuple n'obéit à des lois qu'il modifia plus rarement et pour

lesquelles il combattit avec plus d'héroïsme. Pendant la paix, les

progrès de l'agriculture, de l'industrie et du commerce faisaient

apprécier leurs bienfaits, et même pendant la guerre, il n'était point

de goutte de sang versée pour leur défense qui ne les rendît plus

vénérables et plus sacrées.

Il serait difficile de trouver dans l'étude de l'organisation

politique au moyen-âge une matière plus vaste que la comparaison

approfondie de la législation de la Flandre et des législations

contemporaines: ce serait justifier à la fois l'enthousiasme qui

animait nos communes et celui qu'elles réveillaient chez les communes

voisines de Brabant, de Hainaut, de Hollande, de France et

d'Angleterre. Dans la limite plus étroite de notre récit, nous nous

bornerons à signaler l'influence que les institutions de la Flandre

exercèrent sur le développement de son industrie et de ses richesses.

Les lois qui gouvernaient la Flandre étaient éminemment protectrices.

C'est par ce caractère de sa législation que la Flandre s'était

séparée de bonne heure de la société féodale, qui ne connaissait

d'autre droit que celui de l'épée, et l'on comprend aisément que le

commerce, l'industrie et les arts aient cherché un asile où, au lieu

des vexations de tout genre, des tailles arbitraires, des épreuves

judiciaires par le feu ou le duel, l'on rencontrait les règles stables

et fixes d'une organisation régulière. D'une part, on voit la loyauté

commerciale de l'ouvrier garantie par le corps de métier et par la

ville, également intéressés à veiller à ce qu'aucune atteinte ne soit

portée à l'honneur et à la renommée de la fabrication; d'autre part,

les règlements des métiers protègent l'ouvrier en réglant le salaire

d'après le travail et le travail d'après les forces. A côté de ces

dispositions d'ordre intérieur viennent se placer des règles morales.

L'ouvrier n'est admis dans les corps de métier qu'après avoir juré de

contribuer de tout son pouvoir à maintenir la corporation dans la

grâce de Dieu, et de servir le comte de tout son cœur, de tout son

sang et de tout son bien, à son honneur et à l'honneur de sa patrie;

si on l'avertit qu'en se rendant coupable de quelque délit ou

seulement de mauvaises mœurs, il sera immédiatement exclu de la

corporation, on lui promet aussi, s'il est loyal et probe, d'entourer

de soins sa vieillesse et ses infirmités.

Ce fut grâce à ces institutions généreuses que la Flandre vit les

marchands étrangers rechercher son hospitalité, tandis que son

commerce se développait à la fois au dedans par le travail de ses

tisserands, dont l'habileté était déjà renommée chez les Romains du

temps de Pline, au dehors par les efforts de ses marins, dignes fils

de ces intrépides navigateurs qui harponnaient les baleines sur les

côtes du Fleanderland.

Les foires de Flandre étaient depuis longtemps fameuses. Les

historiens du douzième siècle mentionnent tour à tour celle de

Thourout, où la hache de Baudouin VII protégeait les marchands

osterlings, et celle d'Ypres, où la mort de Charles le Bon sema la

terreur parmi les orfévres lombards. La foire de Bruges était la plus

importante. Là venaient s'échanger les produits du Nord et ceux du

Midi, les richesses recueillies dans les pèlerinages de Novogorod et

celles que transportaient les caravanes de Samarcande et de Bagdad, la

poix de la Norwége et les huiles de l'Andalousie, les fourrures de la

Russie et les dattes de l'Atlas, les métaux de la Hongrie et de la

Bohême, les figues de Grenade, le miel du Portugal, la cire du Maroc,

les épices de l'Egypte, «par coi, dit un ancien manuscrit, nulle

terre n'est comparée de marchandise encontre la terre de Flandre.»

Telle était la protection dont les marchands étrangers jouissaient aux

foires flamandes, que, bien que Marguerite eût fait saisir en 1272,

par mesure de représailles, les laines anglaises à Bruges et à Damme,

un marchand gallois n'hésita point à se rendre à la foire de Lille

malgré la comtesse de Flandre, qui fut, sur sa plainte, condamnée à

une amende considérable par la cour du roi. Lorsqu'en 1274 Charles

d'Anjou invita Gui de Dampierre à chasser de ses Etats les Génois, qui

soutenaient en Italie le parti des Gibelins, l'on n'écouta pas

davantage ses instances: la Flandre était une terre hospitalière. «La

Flandre, écrivait Robert de Béthune à Edouard Ier, doit sa prospérité

au commerce, et elle est devenue une patrie commune pour les marchands

qui y affluent de toutes parts.» Et les échevins de Bruges répondaient

à peu près dans les mêmes termes à Edouard II: «Votre Majesté ne peut

ignorer que la terre de Flandre est commune à tous les hommes, en

quelque lieu qu'ils soient nés.»

Cependant, ce n'était point assez que la Flandre fût devenue le port

où abordaient de nombreux navires. Ses marchands, auxquels les foires

de Saint-Denis, de Troyes ou de Provins ne suffisaient plus, tentaient

eux-mêmes les plus longs et les plus périlleux voyages. Dès la fin du

douzième siècle, ils avaient obtenu des priviléges importants dans les

cités des bords du Rhin, et bientôt leurs courses aventureuses

s'étendirent des comptoirs de la Baltique et de la Livonie jusqu'aux

rives du Bosphore, où l'industrie flamande régnait encore par ses

flottes lorsque le trône fondé par le glaive de Baudouin de

Constantinople n'existait déjà plus.

A mesure que ces relations se développaient, les gildes des métiers,

longtemps divisées et étrangères les unes aux autres, sentaient de

plus en plus le besoin de se rapprocher et de s'aider mutuellement.

Enfin elles se réunirent pour fonder la grande hanse flamande qu'on

appela la hanse de Londres: l'unité commerciale devint l'un des

caractères de l'unité politique.

Le mot teutonique _hanse_ était autrefois synonyme de gilde: comme le

nom de la _minne_, il était employé fréquemment pour désigner la coupe

qui circulait dans le banquet des frères conjurés. Dans

l'interprétation du moyen-âge, il indique la réunion de plusieurs

gildes pour faire le commerce chez les nations étrangères.

On l'appelait la hanse de Londres parce que, depuis longtemps, le

grand comptoir des marchands flamands se trouvait fixé sur les bords

de la Tamise. Ni les brebis qui paissaient dans les vastes enclos des

abbayes de Flandre, ni celles que l'ordre de Cîteaux entretenait en

Champagne et en Bourgogne, ne pouvaient suffire aux besoins de la

fabrication flamande. Le pays qui l'alimentait, c'était l'Angleterre,

cette contrée aux vertes collines couvertes d'innombrables troupeaux,

où, jusqu'au quatorzième siècle, les taxes extraordinaires exigées par

le roi se prélevaient, non en argent, mais en sacs de laine. Dès

l'année 1127, les marchands de Flandre avaient un établissement à

Londres. Leurs priviléges avaient été confirmés à plusieurs reprises,

et récemment encore, en 1275 et en 1278, ils avaient été ratifiés par

Edouard Ier. La hanse de Londres, fondée par des Brugeois, s'était

bientôt étendue aux habitants d'Ypres, de Damme, de Lille, de Bergues,

de Furnes, d'Orchies, de Bailleul, de Poperinghe, d'Oudenbourg,

d'Yzendike, d'Ardenbourg, d'Oostbourg et de Ter Mude. Parmi les villes

qui y adhérèrent plus tard, il faut citer Saint-Omer, Arras, Douay et

Cambray; enfin, cette association comprit des cités plus éloignées,

telles que Valenciennes, Péronne, Saint-Quentin, Beauvais, Abbeville,

Amiens, Montreuil, Reims et Châlons.

Un bourgeois de Bruges, que l'on nommait le comte de la Hanse,

gouvernait la hanse de Londres. On ne pouvait y entrer qu'à Londres ou

à Bruges, en payant trente sous trois deniers sterling, ou seulement

cinq sous trois deniers si l'on était fils d'un membre de la hanse.

Les teinturiers «ki teignent de leurs mains mesmes et ki ont les

ongles bleus, ciaus ki afaitent les caudières et les chaudrons, ki

vont criant aval les rues, foulons, teliers, tondeurs, carpentiers,

faiseurs de sollers, batteurs de laine,» étaient exclus de la hanse, à

moins que depuis un an au moins ils ne se fussent fait recevoir dans

quelque corps de métier. Les membres de la hanse jouissaient, dans

toutes les villes où elle existait, de priviléges importants. Les

magistrats locaux ne pouvaient les poursuivre que pour les délits

qu'ils y avaient commis: leurs contestations commerciales étaient

soumises à des arbitres choisis parmi les marchands des principales

villes de Flandre.

On comprend aisément que les arts se soient développés et aient

fleuri là où venaient se confondre tous les produits de la

civilisation. Les marchés mêmes qui les abritent sont des palais,

comme l'a observé Villani. Aujourd'hui encore, lorsque nos regards se

reposent sur les halles d'Ypres ou sur les halles de Bruges, ces

magnifiques monuments, tels que n'en vit peut-être élever aucune autre

cité du moyen-âge, nous y trouvons écrites, en caractères

ineffaçables, la grandeur et la puissance des corps de métier et des

communes. La vie du commerce et de l'industrie s'en est retirée; mais

dans le silence de ces vastes ruines plane encore toute la majesté des

souvenirs de la grande époque qu'ouvrit Baudouin de Constantinople. Le

génie fécond du treizième siècle se révèle surtout par ses

inspirations et son symbolisme, dans l'architecture religieuse. A

Ypres, l'église de Saint-Martin est construite à côté des halles, et

son clocher est à peine séparé du beffroi, comme pour indiquer

l'alliance de la société chrétienne et de la société politique de ce

temps. Bruges et Gand offrent des monuments non moins remarquables, et

jusque dans Ardenbourg, l'on admire une des plus splendides églises du

treizième siècle. Plus loin, au milieu des campagnes ou des bois, sur

les bruyères, dans les sables mêmes de la mer, on découvre ces

célèbres monastères des Dunes, de Thosan, d'Oudenbourg, de

Saint-André, d'Afflighem, dont la vaste enceinte a recueilli les

titres les plus précieux de la science de l'antiquité à l'ombre des

chefs-d'œuvre de l'art religieux, monuments d'un autre temps et d'une

autre civilisation. Tandis que leurs brillants vitraux inondent d'une

lumière mystérieuse le peuple agenouillé au pied des autels, leurs

ogives élancées, leurs tours sveltes et dentelées, invitent le regard

et la pensée à se détacher de la terre pour chercher le ciel.

A Sainte-Pharaïlde de Gand, à Saint-Donat de Bruges, à Saint-Martin

d'Ypres, on trouve des écoles où se pressent les jeunes clercs qui

viennent demander à la rhétorique ses ornements, à la dialectique ses

armes irréfragables. Plus tard ils se rendront soit à l'université de

Bologne, où la Flandre forme l'une des dix-huit nations transalpines,

soit à l'université de Paris pour y entendre Albert le Grand ou saint

Thomas d'Aquin, et parmi ceux d'entre eux qui auront à leur tour leur

chaire et leur école, nous citerons Henri de Gand, _le docteur

solennel_, Alain de Lille, _le docteur universel_, Jean de Weerden,

l'une des gloires de l'ordre de Cîteaux, Siger de Courtray, qui

compta Dante parmi ses élèves, Jean d'Ardenbourg, François de Dixmude,

Odon de Douay, presque tous appelés par saint Louis à coopérer à la

fondation de la Sorbonne.

Il faut placer vis-à-vis de cet enseignement public, consacré aux

études théologiques, les écoles industrielles qui, dans certains

couvents des villes, réunissaient les fils des tisserands, et les

écoles agricoles établies au dehors dans les _grangiæ_ des monastères,

où l'on apprenait aux frères convers et aux jeunes gens à construire

des digues et à défricher les marais et les bruyères. Ces écoles moins

célèbres, mais plus nombreuses, ne connaissaient point les sept muses

du _trivium_ et du _quadrivium_, chantées dans les vers virgiliens de

l'_Anti-Claudien_ d'Alain de Lille; mais elles avaient aussi leur

poésie, la vraie poésie populaire, toute empreinte des sentiments qui

agitaient les masses, soit qu'elle s'élevât par l'enthousiasme, soit

qu'elle s'aiguisât par l'ironie. Sous cette dernière forme, le Roman

du Renard fut surtout fameux. Epuré, mais dénaturé par les imitations

françaises qu'en firent Jacquemars Giélée de Lille et d'autres poètes,

il offrait dans la langue même que parlaient les communes de Flandre

une verve plus hardie et plus amère. A la fin du treizième siècle,

Guillaume Uutenhove écrivait d'après des sources plus anciennes son

_Reinaert de Vos_, où il déplore et les progrès de la science de

maître Renard, et l'empressement que montrent des hommes envieux et

avides de richesses à ne suivre d'autre règle que celle qu'il prêche

dans sa tanière. Non moins véhéments, non moins énergiques étaient les

vers où Jacques de Maerlant gémissait sur les brebis égarées au milieu

des loups, devenus pasteurs depuis que l'orgueil et l'avarice donnent

à quiconque possède de l'or le droit de parler dans le conseil des

princes. Il existait sans doute dans ces satires mille allusions qu'il

est aujourd'hui difficile de saisir, et au moment même où les

ménestrels célébraient dans leurs chansons françaises la générosité et

la magnificence du comte de Flandre, plus d'un bourgeois applaudissait

sans doute aux vers flamands, où l'on montrait la source de cette

générosité et de cette magnificence dans les taxes et dans les

emprunts imposés aux communes par un prince hostile à leurs

franchises.

Dès le commencement du gouvernement de Gui de Dampierre, de sérieuses

contestations avaient éclaté entre le comte et les villes. Au mois

d'août 1280, un incendie terrible avait consumé les anciennes halles

de Bruges, où étaient déposées toutes les chartes municipales. Gui de

Dampierre refusa de les renouveler, et, afin d'apaiser des murmures

qui devenaient de plus en plus menaçants, il n'hésita point à faire

décapiter, hors de la porte de la Bouverie, cinq des plus notables

habitants de la cité de Bruges: Baudouin Priem, Jean Koopman, Lambert

Lam, Jean et Lambert Danwilt. Les bourgeois, de plus en plus

mécontents, portèrent leurs réclamations à Philippe le Hardi; et nous

trouvons mentionné, aux registres de la cour du roi de l'année 1281,

un arrêt qui ordonne au comte de Flandre de ne pas s'opposer à ce que

les bourgeois de Bruges aient un libre recours à la juridiction

royale. Ils ne nous apprennent point les détails de ce procès; mais

nous savons que, le 25 mai 1281, fut octroyée une nouvelle charte à la

ville de Bruges.

Cependant les bourgeois se plaignaient de ce que le comte Gui, loin de

confirmer les priviléges qui leur avaient été accordés par Philippe

d'Alsace, leur avait substitué des dispositions qui plaçaient tous

leurs droits en son pouvoir. En effet, il y était dit que le comte

pourrait abroger toutes les ordonnances des échevins, qu'il pourrait

forcer les magistrats à lui rendre compte de leur administration

chaque année, et que, de plus, il se réservait pour lui et ses

successeurs la faculté de modifier toutes les concessions faites dans

cette charte. Une émeute éclata à Bruges, et l'un des officiers du

comte, nommé Thierri Vranckesoone, y périt. «Ce fut, dit Oudegherst,

la première _wapeninghe_ qui advint en Flandre, dont les histoires

facent mémoire; laquelle commotion s'appela _de groote moerlemay_.

Depuis lequel temps, lesdicts de Bruges ne portèrent oncques amitié,

ny affection au comte Guy, ains luy furent toujours contraires.»

A Ypres, la grande émeute qu'on nomma la _kokerulle_ rappela la

_moerlemay_ de Bruges; mais c'était surtout à Gand que la lutte du

comte avec la commune avait acquis une extrême gravité. En 1274, la

ville de Gand avait conclu une alliance avec les villes de Bruxelles,

de Louvain, de Lierre, de Tirlemont et de Malines, et il y avait été

expressément déclaré qu'aucune d'elles ne donnerait asile aux membres

des corps de métier qui auraient cherché à détruire ou à modifier

leurs lois et leurs priviléges. Il semble que cet acte des Trente-Neuf

ait accru la haine que leur portait Marguerite. Elle se rendit

elle-même à Gand, et supprima l'organisation municipale établie en

1228, pour la remplacer par un conseil de trente personnes, composé de

treize échevins, de treize conseillers et de quatre trésoriers. Pour

exécuter plus aisément son projet, elle avait fait répandre parmi les

ouvriers et les habitants les plus pauvres le bruit que les

Trente-Neuf géraient infidèlement les affaires de la commune. Une

lettre fut adressée en leur nom au roi de France: c'était en même

temps un acte d'accusation contre les Trente-Neuf et un panégyrique de

la conduite de Marguerite. «Raconter le triste état de la ville de

Gand serait chose longue et peut-être irritante pour quelques

personnes; car nous n'avons point entendu dire que depuis neuf ans les

échevins aient rendu leurs comptes, et l'on assure qu'ils ont chargé

la ville de Gand de dettes énormes... Puisse votre royale prudence

connaître la vérité de nos plaintes comme Dieu la connaît! Que votre

royale grandeur apprenne aussi que noble dame Marguerite, comtesse de

Flandre et de Hainaut, cédant à nos prières multipliées, est venue

dans notre ville et y a assisté à l'assemblée de la commune qui

formait une multitude presque innombrable; elle a entendu les

effroyables clameurs des habitants de Gand; elle a prêté l'oreille à

leurs tristes supplications, car ils s'écriaient tout d'une

voix:--Notre ville est abandonnée et nous-mêmes nous la quitterons, si

vous ne modifiez l'organisation de l'échevinage; nos magistrats nous

oppriment comme si nous étions des serfs...--Ladite dame, prenant

pitié de notre malheureuse situation, a jugé convenable d'abolir

l'ancienne organisation des échevins pour la reformer aussitôt, afin

qu'une ville aussi importante que la nôtre ne reste point sans

magistrature... Nous supplions donc humblement votre royale clémence

d'approuver tout ce qui a eu lieu.»

Trois bourgeois de Gand avaient été choisis pour porter ces plaintes à

Paris (c'étaient Guillaume et Pierre Uutenhove et Hugues

Uutenvolderstraete); mais la comtesse Marguerite changea tout à coup

d'avis, et le 7 novembre, elle ordonna à ses tabellions de copier de

nouveau les mêmes lettres, en y omettant tout ce qui se rapportait à

l'envoi des trois députés: elle avait jugé préférable de les faire

sceller par les abbés de Saint-Pierre et de Saint-Bavon, et d'y

joindre une déclaration des frères mineurs et des frères prêcheurs de

Gand conçue en ces termes: «Nous, prieur, gardien et moines des

couvents de l'ordre des Frères Prêcheurs et de l'ordre des Frères

Mineurs, à Gand, faisons savoir à tous que nous croyons que

Marguerite, comtesse de Flandre et de Hainaut, n'a agi que selon sa

conscience et son désir de faire le bien.»

Les Trente-Neuf avaient interjeté appel devant le roi de France,

alléguant qu'ils avaient été condamnés sans avoir été entendus, au

mépris de toutes les règles de la justice. Philippe le Hardi interposa

aussitôt sa médiation, et en vertu d'un compromis rédigé par le comte

de Blois et Henri de Vézelay, il fut convenu que deux ambassadeurs

français se rendraient à Gand pour prendre connaissance de tous les

griefs et examiner à la fois la conduite des Trente-Neuf et celle de

la comtesse de Flandre. Le comte de Ponthieu et Guillaume de Neuville

furent chargés de ce soin. Ils se contentèrent de révoquer Everard de

Gruutere et six de ses collègues, maintinrent les autres, et

confirmèrent la charte octroyée par le comte Ferdinand et la comtesse

Jeanne, en supprimant le nouvel échevinage créé par la comtesse de

Flandre. Cette décision fut ratifiée par le roi le 22 juillet 1277.

Deux ans plus tard, Gui de Dampierre voulut imposer aux magistrats de

Gand l'obligation de lui présenter annuellement leurs comptes. Il leur

contestait également d'autres priviléges; mais en 1280, une

transaction eut lieu. Le comte reçut quarante-huit mille livres

parisis, et confirma les anciennes franchises de la ville, en

s'attribuant seulement le contrôle des dépenses et la juridiction

criminelle des cas réservés. Ces cas réservés étaient ceux de haute

trahison et d'attentats dirigés contre l'autorité du comte: il fut

toutefois aisé à Gui d'en étendre l'interprétation, et il ne tarda

point à faire charger de chaînes, sous des prétextes plus ou moins

vraisemblables, les bourgeois qu'il n'aimait pas. Les magistrats de

Gand adressèrent leurs protestations au comte, et comme il n'y faisait

pas droit, ils le citèrent de nouveau à la cour du roi _pour défaut de

droit_. C'était l'un des principes les plus remarquables de la

législation du moyen-âge que cette fixation précise des limites de

toutes les juridictions, protégée par le droit d'appel et sanctionnée

par les peines les plus graves. Si le comte était condamné, il perdait

une souveraineté dont il avait abusé; une amende considérable devait

lui être payée, si les Gantois succombaient: c'est ce qui eut lieu.

Les Gantois ne purent établir qu'ils avaient mis le comte en demeure

de se prononcer dans les délais pendant lesquels il pouvait leur

rendre justice, et ils furent renvoyés à la cour du comte qui les

condamna à une amende de soixante mille livres.

Le ressentiment de Gui de Dampierre contre les Trente-Neuf n'était

point satisfait; il les accusa d'avoir forfait leurs biens, et voulut

les en dépouiller; mais les magistrats de Gand soutenaient que leur

délit était effacé par l'amende. Cette nouvelle contestation fut

déférée à la cour du roi, qui décida qu'ils conserveraient leurs biens

en payant une seconde amende de quarante mille livres tournois, et un

troisième arrêt de la cour du roi ordonna que cette amende et tous les

frais de cette affaire seraient pris sur les biens de la commune de

Gand.

Ces démêlés n'avaient point atteint leur terme. Le comte de Flandre

s'opposait à ce que les amendes fussent levées selon l'arrêt de la

cour du roi, alléguant que les Trente-Neuf en profitaient pour

demander aux bourgeois des sommes plus considérables. Des commissaires

nommés par la cour du roi furent chargés d'examiner si cette

accusation était fondée; quoi qu'il en fût, lorsque les Trente-Neuf

lui présentèrent le compte annuel de leur administration, Gui refusa

de l'approuver, et les Gantois eurent de nouveau recours à la cour du

roi, qui le ratifia. Cependant le comte de Flandre ne cessait de

représenter que la magistrature des Trente-Neuf, loin de protéger la

commune, l'opprimait sous le joug d'une autorité tyrannique, et la

cour du roi lui permit, en 1284, de faire ouvrir à Gand une enquête

publique, où les principaux bourgeois seraient consultés sur les

améliorations à introduire dans la forme de leur gouvernement

municipal. Pour se rendre leur opinion plus favorable, Gui de

Dampierre crut devoir semer la terreur parmi ses adversaires: la

plupart des magistrats furent arrêtés et jetés dans les prisons du

Vieux-Bourg; les autres ne durent leur salut qu'à une fuite rapide.

Ce fut dans ces circonstances qu'eut lieu l'enquête de 1284. Là

comparurent les Borluut, les Uutenhove, les Bette, les Rym et d'autres

notables bourgeois. Guillaume Uutenhove, qui avait été, en 1275, l'un

des trois députés auxquels la comtesse Marguerite avait voulu un

instant confier le soin de sa justification, prit le premier la parole

pour demander qu'on substituât à la magistrature des Trente-Neuf un

échevinage annuel de treize membres, et Gauthier Uutendale appuya son

avis. La plupart des bourgeois émirent la même opinion dans les termes

les plus laconiques, se référant timidement à ce qui avait déjà été

dit, comme s'ils n'étaient pas libres d'exprimer leur pensée. Enfin,

le vingt-neuvième bourgeois interrogé, «Jehans de Wettre, markans et

bourgois hirritavles de Gand,» ose dire «ke il se accorde mieus as

Trente-Neuf.» Invité à faire connaître ses motifs, il ajoute que leur

autorité émane «des bone gens,» et se tait. Jean de Gruutere et

d'autres bourgeois partagent l'avis de Jean de Wetteren, mais ils

craignent de s'expliquer, et tous leurs témoignages se terminent par

cette même formule: «Il ne dist plus.» Ils laissent toutefois échapper

par moments la révélation de leur inquiétude et de l'effroi que leur

inspire l'autorité menaçante du comte. C'est ainsi que Guillaume Bette

maintient «ke les Trente-Neuf sont plus fort à tenir l'éritage de la

ville ke trèse, pour ce ke on osteroit les trèse de an en an, et ke

ils ne seroient mie si grant, ne si fort de tenir l'éritage de la

ville contre le seigneur et contre autres; et il ne dist plus.» Jean

de Bailleul dit aussi «ke li Trente-Neuf lui samblent plus

profitables, pour ce ke li Trente-Neuf auroient plus de povoir de

tenir le droict de la ville.»

Au milieu de ces débats, d'autres préoccupations vinrent assiéger le

comte de Flandre: c'étaient les prétentions souvent calmées, mais sans

cesse renaissantes de la maison d'Avesnes. La comtesse Marguerite

était à peine descendue au tombeau, lorsque le comte de Hainaut

renouvela ses réclamations relatives aux fiefs de la Flandre

impériale. Le roi des Romains, Rodolphe de Hapsbourg, qui n'était pas

moins favorable que Guillaume de Hollande aux descendants de Bouchard

d'Avesnes, ne tarda point à confirmer la charte du 11 juillet 1252,

qui leur avait attribué les pays d'Alost et de Grammont, et ceux de

Waes et des Quatre-Métiers. Peu de mois après, une déclaration

solennelle prononcée à Worms mit le comte de Flandre au ban de

l'empire, et l'on apprit que les archevêques de Cologne et de Mayence

s'étaient rendus dans le Hainaut pour donner l'investiture impériale à

Jean d'Avesnes. Celui-ci venait de s'allier au sire d'Audenarde et à

d'autres barons pour combattre Gui de Dampierre, et déjà le roi des

Romains lui avait promis l'appui des hommes d'armes du comte de

Luxembourg et du comte de Hollande.

Cependant Gui de Dampierre travaillait activement à se créer entre

l'Escaut et le Rhin un boulevard qui le défendît des mauvais desseins

du roi des Romains. En 1273, il avait donné une de ses filles au duc

Jean de Brabant, et il avait profité de la puissance de son gendre

pour soutenir les sires de Beaufort dans leur querelle contre les

Liégeois. Grâce à l'influence que cette expédition lui avait assurée

sur les bords de la Meuse, il parvint, en 1281, après la mort de Jean

d'Enghien, à élever l'un de ses fils au siége épiscopal de Liége,

quoique déjà une grande partie des clercs eussent élu un prince de

Hainaut. Lorsqu'on 1284 la mort de sa fille rompit les liens qui

l'attachaient au duc de Brabant, il s'allia au comte de Gueldre et

obtint que celui-ci, pour prix de son union avec Marguerite de

Flandre, déjà veuve d'Alexandre d'Ecosse, s'engageât à remettre aux

chevaliers flamands toutes les forteresses du duché de Limbourg, et

plus tard le comté même de Gueldre.

Gui de Dampierre, père de neuf fils et de huit filles, cherchait sans

cesse à leur faire conclure des mariages qui servissent les intérêts

de sa politique. L'aîné de ses fils, Robert, avait eu tour à tour pour

femmes Blanche d'Anjou, fille du roi de Sicile, et Yolande de Nevers,

veuve de Tristan de France. Un autre, nommé Philippe, qui avait quitté

les bancs de l'université de Paris pour suivre Charles d'Anjou en

Italie, y avait reçu la main de la comtesse de Thieti, Mathilde de

Courtenay, fille de Raoul de Courtenay et d'Alice de Montfort, qui lui

transmit ses droits au comté de Bigorre. J'ai déjà nommé Marguerite,

reine d'Ecosse, puis comtesse de Gueldre, sa sœur, duchesse de

Brabant. Parmi les filles du comte de Flandre, il en était aussi une

qui était comtesse de Juliers. Enfin, en 1280, il avait été convenu

que, dès qu'une autre de ses filles, nommée Philippine, aurait atteint

l'âge nubile, elle épouserait l'héritier de la couronne d'Angleterre.

Des négociations semblables avaient été entamées avec les puissantes

maisons de Nesle, de Clermont, de Châtillon, de Coucy, et c'était afin

de rendre la dot de ses enfants plus considérable que Gui ne cessait

d'acheter de nombreux domaines: il avait acquis successivement les

seigneuries de Dunkerque et de Bailleul, les châtellenies de Cambray

et de Saint-Omer, et le château de Peteghem.

Ainsi tout semblait tendre à l'extension de la puissance de Gui de

Dampierre. Bruges et Ypres avaient payé les amendes qu'il exigeait: à

Gand, la magistrature des Trente-Neuf paraissait prête à lui

abandonner toute l'autorité. Au dehors, les circonstances n'étaient

pas moins favorables. Le comte de Hollande, Florent V, se réconciliait

avec Gui et faisait célébrer son mariage avec sa fille, qui lui était

depuis si longtemps fiancée. Le comte de Hainaut, récemment créé

vicaire général de l'empire en Toscane, annonçait déjà des intentions

moins hostiles. Le roi de France lui avait imposé des trêves

successives, et les contestations relatives à la Flandre impériale

avaient été déférées à l'arbitrage des évêques de Liége et de Metz, le

premier, fils du comte de Flandre, le second, fils du comte de

Hainaut.

Enfin le roi de France, auquel le comte de Flandre avait fait prêter

quelques sommes par les bonnes villes de ses Etats pour l'expédition

d'Aragon, lui avait adressé cette déclaration mémorable: «Nous volons

et otroions ke li prêt ke cil de la tière de Flandre nous ont fait et

feront encore, ke ce soit sauve la droiture le comte et ses hoirs en

toutes choses, et ke par ces prês faits et à faire, nule servitude, ne

nul drois soit acquis à nous ne à nos hoirs, ains soit comme pure

grace.»

Ce fut au retour de la conquête de l'Aragon que Philippe le Hardi

mourut à Perpignan. Il eut pour successeur, dit la chronique du moine

d'Egmond, «un roi de France, nommé aussi Philippe, que dévorait la

fièvre de l'avarice et de la cupidité.» C'est Philippe le Bel.

Dès ce moment tout change: la fortune de Gui de Dampierre s'ébranle et

s'abaisse; à la paix succèdent les discordes et les guerres.

Philippe le Bel devait représenter, au treizième siècle, les tendances

les plus mauvaises de la royauté absolue. Il avait résolu que le roi

gouvernerait seul le royaume, et que, dans les domaines de ses

vassaux, rien ne se ferait sans son assentiment. Il alla chercher dans

la lie des courtisans Pierre Flotte, les frères le Portier, qui

s'intitulèrent seigneurs de Marigny, Nogaret, l'un des juges-mages de

Nîmes, Plasian, petits-fils d'un hérétique albigeois, dont il fit ses

ministres; et ce fut avec le concours de ces chevaliers ès lois, comme

ils s'appelaient eux-mêmes, qu'il aborda l'accomplissement de son

œuvre. La Flandre se présenta la première à ses regards; ses princes

étaient l'appui le plus solide de l'influence des grands vassaux, et

il avait compris qu'à l'ombre de leur autorité se cachait l'élément

non moins redoutable de la puissance des communes. Les divisions que

Gui avait excitées si imprudemment dans les principales cités

semblaient lui offrir l'occasion de détruire à la fois le pouvoir des

comtes et la prospérité des bourgeois, en encourageant leurs haines

mutuelles: tous les efforts de Philippe le Bel tendront à atteindre ce

but.

Dès les premiers jours de son règne, il exige que Gui de Dampierre

jure l'observation du traité de Melun, et cela ne lui suffit point: il

veut que les chevaliers et les communes de Flandre prêtent le même

serment, comme si les règnes de Louis IX et de Philippe III n'avaient

déjà point effacé les tristes souvenirs de la captivité de Ferdinand.

Ces prétentions soulèvent une longue opposition en Flandre, enfin

elles triomphent: et dans une assemblée solennelle tenue à Bergues,

les députés du roi, Jacques de Boulogne et Nicolas de Molaines,

reçoivent les engagements des bourgeois et des nobles: il n'est point

permis à la Flandre d'oublier que sa liberté ne lui appartient plus.

Si le roi de France établit manifestement l'existence de ses droits

sur la Flandre, ce n'est point afin de s'attribuer, comme son pieux

aïeul, le soin d'y maintenir la paix. N'est-il pas conforme aux

intérêts de sa politique que la maison d'Avesnes renouvelle ses

interminables luttes avec la maison de Dampierre? L'arbitrage des

évêques de Metz et de Liége n'avait produit aucun résultat; le roi des

Romains ratifia à l'assemblée de Wurtzbourg la sentence qui accordait

aux fils de Bouchard d'Avesnes toutes les terres situées au nord et à

l'est de l'Escaut, et le 7 avril 1286 (v. st.), l'évêque de Tusculum

somma le comte de Flandre d'y obéir sous peine d'excommunication.

Cependant, dès le 10 mai 1287, Gui de Dampierre fit publier, au

château de Male, une protestation où il rappelait que les comtes de

Flandre ses aïeux avaient joui, dans tous les temps et sans

opposition, des terres d'Alost, de Grammont, des Quatre-Métiers et de

Waes, ainsi que des îles de Walcheren, de Beveland, de Borssele et des

autres îles de la Zélande, et interjetait appel au pape.

Gui n'avait point cessé de conserver la possession des pays situés à

l'est de l'Escaut. Il avait aussi exercé paisiblement ses droits sur

les îles de la Zélande. La souveraineté des comtes de Flandre sur

toutes les terres situées entre l'Escaut et Hedinzee, formellement

reconnue par le traité du 27 février 1167 (v. st.), avait été

confirmée de nouveau en 1256, lorsque Marguerite, en cédant les îles

de la Zélande à Florent de Hollande, s'en réserva expressément

l'hommage. Pendant longtemps, l'alliance de la Hollande et de la

Flandre parut stable et sincère. Cependant, quelques années plus tard,

des dissensions fondées sur des jalousies commerciales se

manifestèrent. Le roi Édouard Ier, considérant les sentiments hostiles

que Marguerite et Gui avaient montrés à plusieurs reprises, transporta

à Dordrecht l'étape, c'est-à-dire le dépôt de toutes les marchandises

anglaises, quoiqu'il avouât lui-même que «ni les portz, ni les

arrivages de Hollande, ne sont mie si bons, ne si connus des mariners

come ceux de Flandres.» Les bourgeois flamands virent avec indignation

les priviléges accordés aux marchands zélandais, et Gui s'associa à

leurs sentiments. A cette époque, la plupart des nobles de Zélande,

que le comte Florent poursuivait de ses exactions et de ses violences,

avaient formé un complot pour le renverser, et ils saisirent avec

empressement le prétexte de recourir à l'autorité de leur

chef-seigneur pour donner à leurs démarches l'apparence de la

légitimité en même temps qu'ils fortifiaient leur faction. Jean de

Renesse, Thierri de Brederode, Wulfart, Florent et Rasse de Borssele,

Hugues de Cruninghe et d'autres chevaliers ne tardèrent point à

engager le comte de Flandre à envoyer une armée dans l'île de

Walcheren; peut-être Gui se souvenait-il que Florent de Hollande avait

été l'un des vainqueurs de West-Capelle, et espérait-il réparer sa

honte sur les rivages qui en avaient été les témoins. Middelbourg, où

s'était réfugiée la comtesse de Hollande, fut assiégé par les hommes

d'armes de son père, et Florent s'étant avancé jusqu'à Biervliet, où

il devait avoir une entrevue avec Gui, y fut retenu prisonnier, puis

conduit à Gand.

Cependant la paix fut conclue presque aussitôt, grâce à la médiation

du duc de Brabant; Florent V se reconnut vassal du comte de Flandre

pour les îles de la Zélande, et lui remit l'arbitrage de tous les

différends qui existaient entre les nobles confédérés et lui. Gui de

Dampierre allait cesser de combattre l'influence anglaise: le 6 avril

1292, il avait obtenu un sauf-conduit pour aller à Londres, et le 8

mai suivant, il signa un traité où il rappelait «qu'il s'était rendu

en personne près du roi Edouard pour apaiser toutes les discordes et

rétablir la paix.» Six années s'étaient à peine écoulées depuis

l'avénement de Philippe le Bel, lorsque le pupille des héros de

Bouvines se vit réduit à s'allier au petit-fils de Jean sans Terre.

Philippe le Bel poursuivait activement l'accomplissement de la tâche

que l'impopularité de Gui de Dampierre rendait plus aisée. Il voulait

réduire le comte de Flandre à être le docile instrument de ses ordres,

et lorsque l'exécution de ses ordres mêmes aurait rendu son autorité

plus sévère, persuader au peuple que le roi de France était son unique

protecteur et renverser le comte de Flandre. Dès 1287, Philippe le Bel

intervient dans les querelles des magistrats de Gand et du comte de

Flandre pour soutenir les Trente-Neuf. Deux ans plus tard, il envoie

le prévôt de Saint-Quentin à Gand, et, afin qu'il puisse prendre

connaissance de la situation de toutes les affaires, il exige qu'elles

soient traitées en langue française. Par d'autres ordonnances, il

déclare que les biens des Gantois ne pourront point être saisis pour

délit de désobéissance vis-à-vis du comte, sans l'assentiment du roi,

et s'attribue le droit de recevoir tous les appels.

Ce n'est pas assez que Philippe le Bel ébranle l'autorité du comte de

Flandre: il a recours à d'autres moyens pour l'appauvrir et le ruiner.

En élevant la valeur des monnaies royales, il arrête la circulation

des monnaies du comte dont l'alliage est le même; puis il s'empare en

Flandre, sous je ne sais quel prétexte de croisade en Orient, de tous

les legs pieux; enfin, après y avoir fait arrêter tous les marchands

lombards sans que Gui ait part à leurs dépouilles, il s'allie aux

argentiers d'Arras dont l'usure n'est pas moins criante que celle des

Lombards. Le plus célèbre d'entre eux, Jaquemon Garet dit le Louchard,

issu d'une famille de Juifs de Hongrie, n'est en 1289 que sergent du

roi, mais déjà il possède des armoiries qui ne sont autres que les

fleurs de lis royales; un an après, il est panetier de la cour de

France. Tel est l'orgueil de cet homme qu'en 1288 il oblige les

magistrats de Bruges à lui faire élever une statue dans l'église de

Saint-Donat. Philippe le Bel le protége sans cesse, afin que les

créances de Louchard deviennent entre ses mains un moyen d'étendre son

influence sur ses débiteurs, c'est-à-dire sur le comte et sur les

villes de Flandre.

Gui se trouvait en France, où il s'était rendu pour répondre à

l'assignation d'un chevalier de Bourgogne, nommé Guillaume de

Montaigu, lorsque l'aîné de ses fils, Robert de Béthune, dont le

caractère énergique s'était déjà signalé dans les guerres d'Italie,

crut pouvoir sauver la Flandre et l'autorité de son père des piéges

que l'habileté de Philippe le Bel avait tendus de toutes parts. Il

accourut à Gand, et là il proposa aux Trente-Neuf et aux bourgeois une

réconciliation sincère et l'oubli réciproque de tous leurs différends,

qui furent, à sa demande, soumis à l'arbitrage des échevins de

Saint-Omer. Quelque humiliant que fût le jugement de ces longs

démêlés, où toutes les exactions du comte furent successivement

rappelées et condamnées, Gui le confirma à son retour et promit de

l'exécuter. En même temps il permit aux bourgeois de Gand, de Bruges

et d'Ypres, de fortifier leurs remparts. Il n'ignorait point que, par

ces mesures, il violait les dispositions de la paix de Melun; mais peu

lui importait d'être coupable, si les bourgeois étaient ses complices:

le ressentiment de Philippe le Bel ne pouvait que les réunir dans une

même alliance pour défendre leurs intérêts communs contre le roi de

France.

Philippe le Bel était trop habile: il dissimula et feignit d'ignorer

les atteintes portées au traité du 12 avril 1225. Son langage, naguère

si menaçant, était devenu doux et affectueux: il semblait ne chercher

qu'à convaincre Gui de Dampierre que, malgré leurs longues

contestations, l'autorité du roi était toujours la protection la plus

assurée de la sienne, et qu'il avait écouté de mauvais conseils en

reconnaissant aux villes flamandes le droit de juger mutuellement les

différends qu'elles auraient avec lui. Gui le crut trop aisément, et

un arrêt de la cour du roi cassa la sentence arbitrale des magistrats

de Saint-Omer.

Philippe le Bel, dont les efforts tendaient à prévenir ou à rompre

tout rapprochement entre le comte et les communes, encourageait Gui de

Dampierre dans ce que ses projets avaient de plus hostile aux Gantois.

Lorsqu'il eut réussi à envenimer toutes ces querelles à un tel point

qu'une réconciliation n'était plus possible, il abandonna tout à coup

le comte de Flandre.

D'autres considérations semblent ne point avoir été étrangères à ce

changement remarquable que nous apercevons dans la conduite du roi de

France. Un nouvel empereur venait d'être élu: c'était Adolphe de

Nassau. De même que ses prédécesseurs, il ne cachait point ses

desseins ambitieux, et disait tout haut qu'il fallait redemander au

roi de France les fiefs que ses aïeux avaient enlevés à l'empire,

notamment la ville de Valenciennes, dont les habitants avaient chassé

les hommes d'armes du comte de Hainaut pour y appeler ceux de Gui de

Dampierre. Le roi de France crut ne pouvoir mieux s'assurer l'alliance

du comte de Hainaut qu'en annonçant l'intention de lui remettre

Valenciennes: il faisait même briller à ses yeux l'espoir de

reconstituer les vastes Etats de son aïeule Marguerite de

Constantinople, en réunissant la Flandre au Hainaut.

Dès ce jour, Philippe ne crut plus avoir besoin de l'appui du comte de

Flandre, et il sacrifia tous ses engagements vis-à-vis de lui aux

nouveaux liens qu'il venait de former: il n'ignorait point qu'il

serait facile au comte de Hainaut d'entraîner dans la même

confédération son neveu, Florent de Hollande. Des ennemis redoutables

devaient entourer la Flandre de toutes parts, afin qu'elle fût réduite

à accepter docilement un joug odieux, et c'était au moment où les

discordes intérieures affaiblissaient toutes ses forces que les haines

étrangères menaçaient sa liberté.

Gui de Dampierre se voyait trahi par le roi lorsqu'il croyait pouvoir

se reposer sur sa protection. On l'entendit proférer d'effroyables

menaces contre les bourgeois de Gand, et dès les derniers jours du

mois de juin 1291, plusieurs membres de la magistrature des

Trente-Neuf furent arrêtés, malgré la protection d'un sergent royal

qui avait reçu de Philippe le Bel l'ordre de ne point les quitter; les

autres furent réduits à se cacher. Gand n'avait plus de magistrats, et

le scel de la ville avait été déposé entre les mains de l'abbé de

Saint-Pierre.

Le comte de Flandre semblait se confier exclusivement dans l'appui de

l'Angleterre. En 1293, le comte de Pembroke était arrivé au château de

Winendale pour renouer les négociations qui avaient été entamées

treize ans auparavant pour le mariage d'Edouard, fils aîné du roi

d'Angleterre, avec Philippine, fille du comte. Pendant quelque temps,

Philippe le Bel ne s'était pas montré contraire à ce projet; mais ses

dispositions n'étaient plus les mêmes lorsqu'il fallut en régler

définitivement les conditions. Des hostilités avaient éclaté en

Gascogne entre les hommes d'armes anglais et français, et le roi

Edouard Ier venait de révoquer tous les sauf-conduits accordés pour

traiter de la paix. On jugea dès ce moment utile de rendre ces

négociations plus secrètes; et, comme cela avait été arrêté d'avance,

l'évêque de Durham et Roger de Ghistelles se rencontrèrent dans les

Etats du duc de Brabant. On y décida, après quelques pourparlers, que

Philippine recevrait en dot deux cent mille livres tournois, et que le

comté de Ponthieu serait assigné pour son douaire. Le traité qui

reproduisait ces conventions fut signé à Lierre le 31 août 1294.

Philippe le Bel était trop bien servi par ses espions pour ne point

être aussitôt instruit du résultat des conférences de l'évêque de

Durham et du sire de Ghistelles; et peu de jours seulement s'étaient

écoulés depuis leur départ de Lierre, lorsque le comte de Flandre fut

invité de se rendre «à Paris, à un certain jour, pour avoir conseil

avecques luy et avecques les autres barons, de l'estat du royaume.»

Gui hésita quelque temps; enfin il prit avec lui ses fils Jean et Gui,

et se dirigea vers Paris pour assister à l'assemblée des barons. Là,

s'approchant humblement de Philippe le Bel, il lui annonça l'union

prochaine de sa fille et du prince anglais, déclarant qu'il ne

continuerait pas moins à le servir loyalement comme son seigneur. Mais

le roi, n'écoutant que son ressentiment, lui répondit aussitôt: «Au

nom de Dieu, sire comte, il n'en sera pas ainsi. Vous avez fait

alliance avec mon ennemi; vous ne vous éloignerez plus.» Et pour le

convaincre de sa trahison, il lui montrait des lettres d'alliance

adressées au roi d'Angleterre. Il est en effet assez probable que les

conventions de Lierre avaient été accompagnées d'engagements

politiques qui ne sont point parvenus jusqu'à nous; mais Gui de

Dampierre protesta «que c'estoit une fausse letre scelée d'un faus

scel.»

Cependant le comte de Flandre fut conduit avec ses fils à la tour du

Louvre, où tout leur rappelait les tristes souvenirs de la captivité

de Ferdinand de Portugal. Ils y passèrent six mois; pendant ce temps

le roi faisait saisir les biens des Anglais attachés au service du

comte de Flandre, chassait les marchands flamands des foires de

Champagne, et envoyait ses sergents d'armes prendre possession de

Valenciennes, en vertu d'une sentence de son conseil. Le comte devait

être jugé par la cour du roi; mais Philippe le Bel, qui espérait le

retenir désormais sous le joug, crut utile aux intérêts de sa

politique qu'il ne fût point condamné: il feignit de se rendre aux

prières de Gauthier de Nevel et de Gauthier de Hondtschoote, députés

des barons flamands, qu'appuyait la médiation du pape Boniface VIII et

du comte Amédée de Savoie, et le 5 février 1294 (v. st.), dans une

assemblée solennelle à laquelle assistaient le duc de Bourgogne, les

archevêques de Reims et de Narbonne, les évêques de Beauvais, de Laon,

de Châlons, de Paris, de Tournay et de Térouane, il accepta la

promesse de Robert de Béthune, fils aîné du comte, qui se porta garant

que son père ne conclurait jamais aucune alliance avec les Anglais;

mais il exigea en même temps que Philippine de Dampierre vînt

elle-même se remettre comme otage entre ses mains. Si Philippe brisait

les fers du vieux comte de Flandre, c'était pour les faire peser

jusqu'à la mort sur une jeune fille, dont le seul crime était d'être

la fiancée de l'héritier du trône d'Angleterre.

Gui était rentré tristement en Flandre, où l'attendaient d'autres

épreuves. Une expédition en Zélande se termine par des revers

désastreux. Douze cents hommes d'armes périssent à Baerland, et la

ville de l'Ecluse est incendiée par les vainqueurs. En même temps, une

flotte française croise devant les ports de Flandre, pour en écarter

tous les navires étrangers, tandis que les sergents du roi s'emparent

de toutes les marchandises qui y sont déposées, sous le prétexte

qu'elles appartiennent aux Anglais. Enfin, le 1er novembre 1295,

l'évêque de Tournay, Jean de Vassoigne, chancelier du roi de France,

auquel il doit son élection, allègue des difficultés peu importantes,

relatives à la prévôté de Saint-Donat, pour mettre la Flandre en

interdit.

A cette époque, Philippe le Bel fait à la fois la guerre au roi

d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne. Ses intrigues s'étendent en

Hollande, en Brabant, en Espagne, en Italie. Partout, il a des espions

fidèles, des serviteurs zélés; mais ils sont avides comme leur maître.

La falsification des monnaies ne suffit plus: on a recours aux lois

somptuaires. En 1294 (v. st.), le roi de France mande au comte de

Flandre qu'il fasse publier dans ses domaines que toute personne

possédant moins de six mille livrées de terre ait à remettre, dans le

délai de quinze jours, aux monnaies royales, le tiers de sa vaisselle

d'or et d'argent, coupes, hanaps, dorés ou non dorés, dont la valeur

sera déterminée par le roi; il est défendu, sous peine de perdre

corps et biens, de transporter hors du royaume de la monnaie d'or,

d'argent ou de billon. Au mois de juillet 1295, le roi fait publier de

nouveau cette ordonnance; mais ses résultats ne sont point assez

complets. Il se voit réduit à recourir à l'impôt général, à la

maltôte, puisqu'il faut conserver le nom qui lui resta comme une

énergique protestation de ceux qui le subirent. L'ambition et le soin

de leur défense mutuelle contre l'Allemagne avaient rapproché le roi

et le comte en 1292: en 1295, ils se réunirent pour partager les

trésors que devait produire la levée de la maltôte dans le pays le

plus riche et le plus prospère de l'Europe. Du moins Gui de Dampierre

chercha plus tard à se justifier en cachant l'égoïsme de ses desseins

sous le voile de l'intérêt de son peuple, qui réclamait depuis

longtemps le terme des mesures oppressives ordonnées par Philippe le

Bel. «Le roi et son conseil m'y engageaient, dit-il dans son manifeste

du 9 janvier 1296 (v. st.); on me donnait à entendre que si je le

faisais, de grands biens en résulteraient pour moi et ma terre; le roi

et ses gens promettaient de me traiter avec douceur et amitié; le roi

devait faire cesser les persécutions de ses sergents, qui causaient de

grands dommages à mon peuple par des saisies faites sans raison et à

tort; il devait me restituer les biens des Lombards, rétablir le cours

légal de ma monnaie, et permettre l'introduction en Flandre des laines

anglaises qui n'y arrivaient plus depuis trois ans, ce qui mettait le

pays en grande pauvreté.»

Le 6 janvier 1295 (v. st.), le comte de Flandre déclara consentir à ce

que le roi fît lever dans ses terres un cinquantième des biens meubles

et immeubles. La moitié de cet impôt devait être attribuée au comte,

et il était convenu que ses domaines et ceux de ses chevaliers n'y

seraient point soumis.

Voici quels étaient les avantages que le roi avait accordés au comte

de Flandre:

Pour indemniser les bourgeois des pertes que leur avait fait souffrir

l'interruption des relations commerciales avec l'Angleterre, il leur

remettait une amende de quatre-vingt-quinze mille livres qu'ils

avaient encourue pour atteinte portée à l'ordonnance sur les monnaies.

Il permettait au comte de punir à son gré ceux de ses officiers dont

il avait à se plaindre, lors même qu'ils seraient devenus hommes du

roi.

On excluait de tout le royaume les draps et les fromages étrangers

pour favoriser ceux de Flandre.

Le roi s'engageait à restituer aux marchands lombards habitant la

Flandre les biens qu'il leur avait enlevés.

Les sergents du roi ne devaient plus agir en Flandre, si ce n'est

munis de lettres scellées du roi, dans les cas de ressort, seigneurie

ou souveraineté.

Le roi annulait toutes les plaintes que les Gantois lui avaient

adressées, et autorisait Gui à modifier la magistrature des

Trente-Neuf comme il le jugerait convenable.

Peu de jours après, le 20 janvier, le roi ordonne à Guillaume de

Trapes, son envoyé à Gand, d'y cesser ses fonctions et de se rendre à

Montargis, où il aura à répondre aux griefs que le comte de Flandre

allègue contre lui et contre ses collègues. Cinq jours après, l'évêque

de Tournay lève la sentence d'interdit.

Lorsque les Trente-Neuf apprirent que l'autorité de Gui de Dampierre

était rétablie à Gand, la plupart s'enfuirent en Hollande: ceux qui ne

s'éloignèrent pas perdirent leurs fonctions, et leurs biens furent

confisqués. Gui nomma lui-même leurs successeurs en déterminant leurs

attributions, «de manière, dit Pierre d'Oudegherst, qu'il devint

maistre de la ville, de laquelle il povoit faire du tout à son plaisir

et vouloir.»

Les exactions que motivait la levée du cinquantième accrurent

l'impopularité du comte. Il avoue lui-même «qu'il fist esploitier sur

sa gent pour avoir cel cinquantiesme par prison, et par prendre du

leur, et en autre manière le plus songneusement qui il pot.» Pendant

ce temps, les cinq villes de Flandre s'adressaient directement au roi

et lui offraient, s'il consentait à renoncer au cinquantième, des

sommes beaucoup plus fortes que celles qui représentaient sa part dans

cet impôt. Philippe le Bel se rendit d'autant plus volontiers à leur

demande, que sa politique était cette fois d'accord avec son avarice.

Il allait recevoir beaucoup d'or en paraissant clément et généreux,

tandis que Gui, qui n'avait encore recueilli aucun bénéfice

pécuniaire, avait soulevé de toutes parts les murmures les plus

violents contre son autorité qui, de jour en jour, devenait plus

odieuse.

Le roi de France venait de conclure un traité avec le comte Florent de

Hollande. Pour reconnaître la médiation du comte de Hainaut qui y

avait contribué puissamment, il résolut de le rétablir, comme depuis

longtemps il le lui avait promis, dans la possession de la ville de

Valenciennes. Toutefois, comme le traité qu'il avait fait précédemment

avec ses habitants l'obligeait à les prévenir deux mois d'avance pour

qu'ils eussent le temps de chercher un autre protecteur, il leur

annonça son intention en leur rappelant les prétentions du comte de

Hainaut; mais les bourgeois de Valenciennes protestaient qu'ils ne se

soumettraient jamais à la maison d'Avesnes; et le 29 mars 1296, les

prévôts, jurés, échevins et consaulx de la commune, déclarèrent, au

son des cloches, qu'étant hors de la main du roi de France et libres

de tout lien d'obéissance, ils choisissaient le comte de Flandre pour

leur droit seigneur, jurant de lui rester fidèles, lors même que le

roi voudrait s'y opposer.

La colère de Philippe le Bel fut extrême: il nia qu'il eût ôté sa main

de Valenciennes, et somma le comte de Flandre d'en faire sortir ses

chevaliers; Gui de Dampierre se justifiait en alléguant ses droits

héréditaires confirmés récemment par l'élection libre des bourgeois;

mais Philippe le Bel, voyant qu'il ne se hâtait pas d'obéir, le

déclara déchu du comté de Flandre et l'ajourna à comparaître à Paris.

Déjà le bailli d'Amiens allait de ville en ville, suivi de deux

chevaliers, pour proclamer la saisie ordonnée par le roi, promettant

aux bourgeois qui voudraient écouter ses conseils que le roi prendrait

leurs corps et leurs biens en sa garde, les dédommagerait de tous les

torts que leur ferait le comte, et insérerait des réserves en leur

faveur dans tous les traités qui pourraient être conclus.

Lorsque Gui de Dampierre quitta la Flandre pour obéir au mandement de

Philippe le Bel, son autorité n'y était plus reconnue. Les échevins de

Douay invoquaient les ordres du roi pour fermer leurs portes aux

chevaliers qui accompagnaient son fils aîné, Robert de Béthune; et

l'infortuné comte de Flandre, en se rendant à Paris, put voir de loin

les flammes auxquelles le comte de Hainaut livrait la ville de

Saint-Amand. Cependant le malheur avait réveillé la fierté de son âme,

et dès son arrivée à Paris il osa accuser le roi d'avoir saisi ses

domaines, «par violence et à force, à tort, senz cause et senz raison,

encontre coustume et encontre droit, senz loy et senz jugement.» Car

le roi n'était point son juge: il n'en reconnaissait point d'autres

que les pairs de France. Si Philippe alléguait le droit commun et les

coutumes du royaume pour établir la compétence de son conseil, il

était évident toutefois que lorsqu'il s'agissait de la saisie d'une

pairie à la requête du roi, les pairs seuls pouvaient en prononcer la

validité; le comte de Flandre le prouvait par des arguments

irréfutables et de nombreux exemples. Philippe le Bel consentit enfin

à faire juger cette question de compétence, mais foulant aux pieds,

par une amène ironie, toutes les garanties d'impartialité et de

justice, il la porta devant les membres de son conseil, qui chargèrent

le chancelier Jean de Vassoigne de déclarer en leur nom qu'en eux

seuls résidaient tous les pouvoirs de la juridiction suprême. Quoique

Gui protestât, les débats continuèrent. En vain offrit-il la preuve

publique que le roi avait retiré sa main de Valenciennes avant qu'il

en prît possession; il fut condamné à en faire sortir sans délai les

hommes d'armes qu'il y avait envoyés.

Dès les premiers jours du mois d'août, les bourgeois de Bruges avaient

nommé des députés pour accuser le comte en présence du roi: c'étaient

Nicolas Aluwe, Jean de Courtray, Jean Schynckele, Gilles Pem, Gilles

de la Motte, Matthieu Hooft, Alard Lam, Jean d'Agterd'halle et Nicolas

de Biervliet. L'un d'eux, Alard Lam, venait demander compte, à Gui de

Dampierre, du sang qu'il avait versé au commencement de son

gouvernement. Les magistrats de Gand, que Gui avait si longtemps

persécutés, portaient également leurs plaintes à Paris, et le 23 août,

le comte fut condamné à leur restituer leur ancien sceau et les clefs

des portes de leur ville, quoiqu'il prétendît qu'il ne le pouvait

faire, à cause de la saisie de son comté par le roi.

Ce n'était point assez que le comte de Flandre eût amendé les griefs

de ses sujets; la réparation qu'exigeait le roi ne devait pas être

moins éclatante, comme l'attestent les registres du parlement: «Le

comte remit humblement, par la tradition du gant, en la main du roi,

les bonnes villes de Flandre, savoir: Bruges, Gand, Ypres, Lille et

Douay, ainsi que tous les droits de juridiction qui lui avaient

appartenu, promettant de l'en investir réellement aussitôt qu'il le

pourrait; et alors le roi de France, voulant faire merci au comte,

retira sa main de tout le comté de Flandre, à l'exception de la ville

de Gand. Le roi se réserva aussi le pouvoir de placer, aussi

longtemps qu'il le jugerait convenable, dans chacune des cinq bonnes

villes, une personne chargée de savoir et de lui rapporter quelle

était la conduite du comte.» Enfin, Gui s'engagea à ne rien

entreprendre contre les bourgeois des bonnes villes qui avaient fait

bon accueil aux ambassadeurs français et avaient juré de leur obéir.

Cependant Gui est à peine revenu en Flandre qu'oubliant la

confédération du roi de France et du roi d'Ecosse contre l'Angleterre,

il fait arrêter, à la prière du comte de Blois, les biens de quelques

marchands écossais. Par une lettre du 6 septembre, le roi s'en plaint

vivement et annonce au comte de Flandre que, s'il ne les restitue

immédiatement, il l'y fera contraindre par le bailli d'Amiens. En

effet, la saisie du comté de Flandre est de nouveau presque aussitôt

prononcée.

A la fin de 1296, une crise est imminente. Il semble évident que Gui

n'a plus rien à attendre de Philippe le Bel, et que la guerre ouverte

contre son seigneur suzerain est sa dernière ressource. Pendant deux

années, tant qu'il espérait que sa fille lui serait rendue, il a

souffert tous les outrages avec résignation; mais Philippe n'encourage

plus ces illusions de la douleur paternelle, et c'est au roi

d'Angleterre, qui partage la honte de la captivité de Philippine de

Flandre, que Gui confie le soin de la venger.

Longtemps avant que cette lutte commençât, Edouard Ier avait cherché à

séparer la Hollande du parti de Philippe le Bel. Mais le comte Florent

V avait repoussé toutes ces ouvertures et s'était rendu lui-même près

du roi de France, à Paris, d'où il revint de plus en plus zélé pour

l'alliance française. Les derniers liens qui l'attachaient à la

Flandre s'étaient rompus, le 24 mars 1295 (v. st.), par la mort de sa

femme Béatrice de Dampierre, pieuse princesse dont il n'avait point

imité les vertus, et bientôt un complot se forma contre lui. Wulfart

de Borssele et Jean de Renesse en étaient les chefs: quelques nobles

moins illustres, Gérard de Velzen, Gilbert d'Amstel, Herman de

Woerden, en furent les instruments. Le 23 juin 1296, Florent V est

arrêté dans une partie de chasse, près d'Utrecht, et enfermé au

château de Muiden, aux bords du Zuiderzee. On veut l'envoyer en

Angleterre, mais les barques frisonnes qui observent le rivage ne

permettent point d'exécuter ce projet. Les conjurés, qui se voient

réduits à conduire leur illustre captif dans quelque château de

Flandre ou de Brabant, se sont déjà éloignés de Muiden quand les

bourgeois de Naerden s'opposent à leur fuite; Herman de Woerden et

Gérard de Velzen n'hésitent plus, et craignant le ressentiment du

comte s'il recouvre la liberté, ils l'immolent sous leurs coups. Le

comte de Hainaut profita de l'indignation générale qu'avait excité ce

crime pour se faire reconnaître régent de Hollande, et réussit presque

aussitôt à repousser une tentative de Gui de Dampierre, dirigée contre

Middelbourg. Il se trouvait à Harlem lorsqu'on apprit qu'une flotte

anglaise avait porté le jeune héritier du comté, Jean de Hollande, au

port de Ter Vere, qui appartenait à Wulfart de Borssele; à cette

nouvelle, Jean d'Avesnes se vit abandonné de tous ses partisans, et le

sire de Borssele gouverna, sans opposition, au nom du comte Jean Ier.

Tandis que Humphroi de Bohun et Richard Clavering recevaient d'Edouard

Ier la mission de soutenir ses intérêts en Hollande, Hugues Spencer,

soutenu par le duc de Brabant et le comte de Bar, pressait en Flandre

la conclusion d'une alliance offensive. Vers le milieu du mois de

novembre, le roi d'Angleterre aborda lui-même en Flandre, et se

dirigea vers Grammont où devaient se réunir tous ses alliés. Là

arrivèrent successivement l'empereur Adolphe de Nassau, le duc de

Brabant, le comte de Bar, le comte de Flandre, le comte de Juliers. On

y résolut de porter la guerre dans les Etats du roi de France. «Or,

dit la chronique de Flandre, quand le roy Philippe de France entendit

que le comte Guy de Flandres estoit alié avec le roy d'Angleterre son

ennemy, si assembla ses pers et leur monstra l'injure que le comte de

Flandres avoit faite à la couronne de France, et ils jugèrent qu'ils

fust adjourné en propre personne, par main mise, pour amender

l'outrage qu'il avoit fait. Tantost fut mandé le prévost de Monstreuil

(qui estoit appelé Simon le Moine) et un lieutenant du roy à

Beauquesne (qui fut nommé Jehan le Borgne) et leur furent livrées les

commissions; et se partirent du roy, si vindrent à Winendale, où ils

trouvèrent le comte Guy et ses enfants et tout plein d'autres hauts

hommes. Ainsi que le comte Guy issit de sa chapelle et avoit ouy

messe, les sergens meirent tantost main au comte et luy commandèrent

qu'il livrast son corps en prison, dans quinze jours, en Chastelet, à

Paris, sur tant qu'il pouvoit méfaire. Quand sire Robert, le fils du

comte, et son frère veirent qu'ils avoient mis la main au comte, si

dirent qu'autre gage ne laisseroient que le poing et qu'ils leur

apprendroient à mettre la main à si haut homme que le comte de

Flandres. Mais quand le comte veit ce, si dit à ses enfants: Beaux

seigneurs, que demandez-vous à ces pauvres varlets, qui servent leur

seigneur loyaument, en faisant son commandement? Il n'appartient pas

que vous preniez la vengeance sur eux, mais quand vous viendrez aux

champs et que vous verrez ceux qui ceste chose conseillèrent au roy,

si vous vengerez sur eux.»

Cette nouvelle insulte hâta la conclusion du traité de Gui avec

Edouard Ier. Ce fut à Ipswich, dans le comté de Suffolk, que se

rendirent les ambassadeurs des princes de Flandre et de Hollande, et

par deux conventions arrêtées le même jour, Edouard Ier donna sa fille

Elisabeth au comte de Hollande et fiança à son fils la plus jeune

sœur de l'infortunée Philippine, Isabelle de Flandre. «Nous voulons

que tous sachent, dit Gui dans son traité avec Edouard, qu'il est des

personnes de haut état et de grande puissance, qui ne se conduisent

point comme elles le devraient, selon la raison, mais selon leur

volonté, en ne s'appuyant que sur leur pouvoir. Cependant la raison

doit être souveraine pour tous. Il n'est aucun homme, quelque grand

qu'il soit, qui puisse empêcher de conclure des alliances, soit pour

obtenir une postérité, selon la loi de la nature, soit pour s'attacher

des amis avec l'aide desquels on puisse maintenir ses droits et

repousser les outrages et les violences... Chacun sait, ajoute-t-il,

de combien de manières le roi de France a méfait vis-à-vis de Dieu et

de la justice; tel est son orgueil qu'il ne reconnaît rien au-dessus

de lui, et il nous a réduit à la nécessité de chercher des alliés qui

puissent nous défendre et nous protéger.» Par ce traité, Edouard Ier

promettait d'envoyer une armée en Flandre, et de payer au comte, tant

que durerait la guerre, une rente annuelle de soixante mille livres

tournois noirs. Les priviléges les plus étendus étaient accordés aux

marchands flamands sur toutes les mers qui séparent l'Adour de la

Tamise, et ce fut à cette époque que s'établit à Bruges cette célèbre

étape des laines qui contribua si puissamment aux progrès de

l'industrie flamande.

Henri de Blanmont, Jean de Cuyk et Jacques de Deinze jurèrent, au nom

de Gui, dans la chapelle de Notre-Dame de Walsingham, l'observation de

ces traités, tandis que le roi Edouard, qui n'avait pas voulu

s'engager lui-même par serment, chargeait l'évêque de Coventry et le

comte Amédée de Savoie de les faire ratifier par les bonnes villes de

Flandre.

Le comte n'avait plus qu'un dernier devoir à remplir. C'était le défi

pour défaut de droit, tel que le définissaient les Etablissements de

Louis IX «quand li sires vée le jugement de sa cort.» Le 9 janvier

1296 (v. st.), c'est-à-dire deux jours après le traité d'Ipswich, le

comte de Flandre adressa au roi la lettre suivante: «Nous, Gui, comte

de Flandre et marquis de Namur, faisons savoir à tous, et spécialement

à très-haut et très-puissant homme, le roi Philippe de France, que

nous avons choisi pour nos ambassadeurs les abbés de Gemblours et de

Floreffe, afin qu'ils déclarent pour nous et de par nous, au roi

dessus nommé, qu'à cause de ces méfaits et défauts de droit nous nous

tenons pour délié de toutes alliances, obligations, conventions,

sujétions, services et redevances auxquels nous avons pu être obligé

envers lui.» A cette lettre était joint un long mémoire, dans lequel

le comte de Flandre exposait toutes les ruses de Philippe le Bel et

son refus constant de convoquer la cour des pairs, dont résultait le

défaut de droit.

Le 21 janvier 1296 (v. st.), Philippe le Bel repoussa, dans une

assemblée solennelle, l'appel du comte de Flandre, et sept jours

après, les évêques d'Amiens et de Puy reçurent l'ordre de se rendre

près de lui. Les lettres qu'ils devaient lui présenter ne portaient

que cette suscription: «A Gui de Dampierre, marquis de Namur, se

prétendant, dit-on, comte de Flandre;» mais on leur avait remis de

nouveaux priviléges pour les bourgeois de Bruges, que le roi désirait

s'attacher. Gui les reçut à Courtray, et une chronique lui prête ces

paroles: «Dites au roi qu'il recevra ma réponse aux frontières de

Flandre.» Cependant un procès-verbal authentique, dressé par un

notaire le 18 février 1296 (v. st.), nous a conservé, dans toute son

exactitude, le récit de cette conférence. Les deux évêques demandèrent

d'abord au comte s'il était vrai que les lettres portées à Paris par

les abbés de Gemblours et de Floreffe eussent été écrites par ses

ordres, et s'il avait eu l'intention de défier le roi; puis ils lui

offrirent, sur tous ses griefs, le jugement des pairs formant la cour

du roi: ils rappelèrent aussi aux fils du comte l'engagement qu'ils

avaient pris de garantir la fidélité de leur père; mais ceux-ci

prétendaient que cet engagement ne leur avait été arraché que par

violence; le comte de Flandre déclarait également qu'il maintenait

tout ce que contenait le message des abbés de Floreffe et de

Gemblours, et il ajouta qu'après avoir si longtemps réclamé en vain le

redressement de ses plaintes, il croyait devoir d'autant moins écouter

les nouvelles propositions du roi, qu'on ne lui donnait déjà plus,

dans les lettres qui lui étaient adressées, le titre de comte de

Flandre. «Vous-même, sire comte, interrompit l'évêque d'Amiens, vous

ne donnez plus le nom de seigneur au roi de France.» Cette dernière

démarche des ambassadeurs de Philippe le Bel n'avait servi qu'à

marquer plus vivement combien étaient profondes les haines qui le

séparaient du comte de Flandre.

Dès le 25 janvier, Gui avait fait lire, dans le chœur de l'église de

Saint-Donat de Bruges et dans les autres églises de Flandre, une

longue déclaration par laquelle il se plaçait sous la protection du

pape. Peut-être espérait-il éviter ainsi la sentence d'interdit dont

la Flandre était menacée; mais il ne tarda point à être instruit que

l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis s'étaient rendus à

Saint-Omer pour exécuter la bulle du pape Honorius III: il ne lui

restait plus qu'à soutenir son appel au siége pontifical, en envoyant

à Rome des ambassadeurs, parmi lesquels il faut citer Michel

Asclokettes, chanoine de Soignies, Jacques Beck et Jean de

Tronchiennes; ils étaient chargés de remettre à Boniface VIII une

requête signée de tous les abbés, prévôts et doyens de Flandre, où on

le suppliait de protéger le comte contre les injustes prétentions du

roi de France.

Cependant on avait appris en Flandre que Philippe le Bel réunissait

soixante mille hommes sous les ordres de trente-deux comtes, et que

Jean de Hainaut devait le rejoindre avec quinze cents hommes d'armes.

Quelques chevaliers des marches d'Allemagne ou des bords de la Meuse,

séduits par une vague prophétie qui promettait aux Flamands la

conquête de la France, étaient venus se ranger sous les bannières de

Gui; mais on ne voyait arriver ni l'armée du roi d'Angleterre, ni

celle de l'empereur d'Allemagne.

Un parlement convoqué à Londres dans les derniers jours du mois de

janvier avait été dissous pour avoir refusé tout subside, et Edouard

Ier avait cherché à y suppléer par des tailles et des exactions

arbitraires. Il éleva notamment la taxe qu'on percevait sur la vente

de chaque sac de laine d'un demi-marc à quarante sous, et ordonna à

tous les propriétaires de bergeries de vendre immédiatement leurs

laines, sous peine de confiscation. Cet ordre fut si rigoureusement

exécuté, que le 23 avril toutes les laines saisies par les sergents du

roi furent portées sur des navires pour être envoyées en Flandre:

Edouard Ier espérait pouvoir ainsi se concilier l'affection des

communes et des corporations flamandes, dont la principale richesse

était la fabrication des draps; «car la Flandre, dit un historien

anglais, semblait presque privée de vie depuis que ses bourgeois ne

recevaient plus les laines et les cuirs de l'Angleterre qui occupaient

autrefois de nombreux ouvriers.» Cependant l'opposition des barons

devenait de plus en plus vive. Ils s'étaient réunis dans la forêt de

Wyre et avaient déclaré qu'ils ne quitteraient point l'Angleterre.

«Nous ne devons pas service en Flandre, disaient-ils au roi Edouard

Ier, car jamais nos ancêtres n'y ont servi les vôtres.» Le roi

s'approchait déjà du rivage de la mer, lorsque de nouveaux obstacles

ralentirent sa marche. Des députés de tous les ordres de l'Etat

étaient venus le conjurer à Winchelsea de renoncer à son expédition,

lui représentant combien il était imprudent d'aller, déjà menacé au

nord par les Ecossais, se confier aux Flamands dont les dispositions

étaient inconnues. Edouard Ier se contenta de répondre qu'il prendrait

l'avis de son conseil. Or, plusieurs de ses ministres l'avaient déjà

précédé en Flandre, et il attendait impatiemment le moment où il

pourrait aller les y rejoindre.

Tandis que ces retards se prolongeaient en Angleterre, d'autres

obstacles non moins graves s'élevaient en Allemagne; l'empereur

rassemblait ses hommes d'armes pour les réunir en Flandre à ceux

d'Edouard Ier, quand un complot éclata parmi les princes allemands

gagnés par Philippe le Bel: Adolphe de Nassau devait payer de sa

couronne et de sa vie la résurrection des projets ambitieux qui

avaient conduit Othon IV à Bouvines.

Le comte de Flandre, réduit à soutenir seul le premier effort de

l'armée de Philippe le Bel, se préparait à une énergique défense.

Tandis que Robert de Béthune se rendait à Lille avec les sires de Cuyk

et de Fauquemont, Guillaume, autre fils du comte, s'avançait jusqu'à

Douay avec Henri de Nassau. Les comtes de Juliers et de Clèves, et

Jean de Gavre, occupaient Bergues et Cassel. Le duc de Brabant s'était

arrêté à Gand pour y surveiller les bourgeois, que d'anciens démêlés

avaient à jamais éloignés de Gui de Dampierre. Le jeune comte de

Hollande vint aussi l'y rejoindre; mais on raconte qu'y ayant

rencontré les sires d'Amstel et de Woerden, il tint les yeux baissés

tant qu'il se trouva devant eux pour ne point apercevoir les

meurtriers de son père, et il retourna aussitôt qu'il le put en

Hollande.

Ce fut le 23 juin 1297 que l'armée française, commandée par le roi

lui-même, mit le siége devant Lille. Le comte de Valois et Robert

d'Artois, qui était revenu de Gascogne, le suivaient avec des forces

considérables. Lille, détruite naguère par Philippe-Auguste, se

relevait à peine de ses ruines lorsque ses murailles résistèrent aux

assauts de Philippe le Bel. Les assiégés se conduisirent si

vaillamment que leur défense coûta aux Français la mort de plus de

quatre mille hommes, parmi lesquels se trouvait le comte de Vendôme.

Ils réussirent aussi dans une sortie à emmener prisonniers le roi de

Majorque et trois cents chevaliers, et tout faisait espérer que leur

résistance se prolongerait assez pour permettre aux Anglais de les

secourir.

Toutes les campagnes qui entourent Lille avaient été livrées à la

dévastation; elle s'étendit bientôt jusqu'à la Lys. Les Français,

conduits par Charles de Valois et Gui de Saint-Pol, surprirent le pont

de Commines, et, après un combat où le jeune comte de Salisbury tomba

en leur pouvoir, ils s'avancèrent vers Courtray, qui ouvrit ses

portes. A leur retour, ils brûlèrent les faubourgs et les moulins

d'Ypres, et se retirèrent vers la Lys en livrant aux flammes la ville

de Warneton.

Cependant une seconde expédition, dirigée par Robert d'Artois,

s'avançait vers Furnes, après avoir soumis successivement Béthune,

Bailleul, Saint-Omer, Bergues et Cassel. On y remarquait les comtes de

Boulogne, de Dreux, de Clermont, et l'élite des chevaliers français.

Le châtelain de Bergues dirigeait la marche des Français: il avait

fait préparer un somptueux banquet dans le château de Bulscamp qui lui

appartenait, et le comte d'Artois se trouvait encore à table lorsqu'on

vint lui annoncer que l'armée flamande, commandée par le comte de

Juliers et le sire de Gavre, profitant du désordre qu'avait causé le

passage du pont de Bulscamp, attaquait vivement les Français. Le sire

de Melun demandait des renforts. Le fils du comte d'Artois accourut le

premier; mais à peine s'était-il élancé dans la mêlée, qu'il fut

renversé et emmené prisonnier. A cette nouvelle, le comte d'Artois,

s'élançant à cheval, se précipita lui-même avec ses chevaliers vers le

pont de Bulscamp. Le combat y devenait de plus en plus acharné,

lorsque le bailli de Furnes, Baudouin Reyphins, jeta à terre la

bannière du comte de Juliers qui lui avait été confiée, et alla se

ranger, avec d'autres chevaliers, dans les rangs français, près du

châtelain de Bergues, autre transfuge qui lui avait donné l'exemple et

peut-être le conseil de la trahison. Ainsi se déclara, au milieu d'une

bataille, la défection d'une partie de la noblesse flamande qu'avait

corrompue l'or de Philippe le Bel: à la bataille de Bulscamp commence

l'histoire de la faction des _Leliaerts_ (20 août 1297).

Les Flamands, troublés par cette trahison imprévue, ne résistent plus.

Le jeune comte d'Artois est délivré, couvert de blessures qui ne

tarderont point à le conduire au tombeau. Guillaume de Juliers, Henri

de Blanmont, Jean de Petersem, Gérard de Hornes rendent leur épée. Le

comte de Spanheim et le vaillant sire de Gavre ont péri à leurs côtés.

Rien ne s'opposait plus à ce que les vainqueurs poursuivissent leurs

succès; vers le soir, seize mille cadavres jonchaient la route qui

sépare le pont de Bulscamp des portes de Furnes. Robert d'Artois ne

s'arrêta qu'un instant dans cette ville pour ordonner qu'elle fût

livrée aux flammes. Impatient de venger la perte de son fils, il avait

fait charger de chaînes le jeune comte de Juliers, dont la mère était

fille du comte de Flandre. Sans respect pour sa naissance et son

courage, il voulut qu'il fût enfermé dans un chariot sur lequel

flottait une bannière fleurdelisée. On le promena ainsi dans toute la

France, de ville en ville, de prison en prison, jusqu'à ce que la mort

vînt mettre un terme à cet ignominieux supplice.

La nouvelle de la déroute de Bulscamp se répandit bientôt jusqu'à

Lille, où elle sema la désolation parmi les assiégés. Robert de

Béthune, privé de tout espoir d'être secouru, obtint que tous les

habitants eussent la vie sauve, et qu'il lui fût permis de se retirer

à Gand, avec ses chevaliers et ses hommes d'armes; lorsqu'il traversa

le camp français, il y aperçut le comte de Hainaut qui s'était placé

sur son passage, revêtu des insignes du comté de Flandre. Robert de

Béthune ne répondit rien à ce défi: il laissait à l'avenir le soin

d'instruire Jean de Hainaut que, si Philippe le Bel avait tiré

l'épée, ce n'était point pour défendre les droits de la maison

d'Avesnes.

La capitulation de Lille avait eu lieu le 29 août; peu de jours après,

le roi de France se rendit à Courtray, et ce fut dans cette ville que,

pour récompenser les services du duc de Bretagne et du comte d'Artois,

il leur accorda, par deux chartes mémorables, le droit de siéger parmi

les pairs du royaume.

C'était à Courtray que Philippe le Bel avait convoqué ses hommes

d'armes, pour s'opposer aux Anglais qui venaient d'arriver en Flandre.

Edouard Ier s'était embarqué, le 23 août, à Winchelsea et avait

abordé, le 27, près de l'Ecluse. Les historiens anglais ont tracé un

brillant tableau du nombre de ses navires, de ses chevaliers et de ses

hommes d'armes; mais leurs récits sont évidemment exagérés. Guillaume

de Nangis assure qu'il n'avait sous ses ordres que fort peu de monde,

et cela paraît d'autant plus probable que, privé de l'appui de ses

barons et de ses communes, il s'était vu contraint à n'amener avec lui

que des mercenaires gallois et quelques prisonniers écossais. Une

semblable armée présentait peu d'espérances de succès, encore moins de

garanties de discipline. Les Anglais étaient encore dans le port de

l'Ecluse, lorsque éclata une rixe de matelots dans laquelle furent

brûlés vingt-cinq navires. Ils trouvèrent à Bruges le comte de

Flandre, fort occupé de ses démêlés avec les bourgeois, qui

s'opposaient à ce que l'on fortifiât leur ville; Edouard Ier, qui

écrivait peu de jours auparavant à Gui qu'il voulait «en ceste commune

besoigne, prendre avecque lui le bien et le meschief que Dieu y vodra

envoier,» demandait instamment qu'au lieu de s'enfermer à Bruges l'on

marchât de suite vers l'ennemi. Une éclatante victoire pouvait, en

effaçant le souvenir récent de la bataille de Bulscamp et de la

reddition de Lille, arrêter à la fois l'invasion étrangère et les

discordes civiles; mais Gui ne voyait autour du roi d'Angleterre qu'un

si petit nombre d'hommes d'armes que, loin de pouvoir repousser les

grandes armées du roi de France et du comte d'Artois, ils ne lui

paraissaient pas même assez redoutables pour le défendre contre les

bourgeois de Bruges, qu'il avait vainement cherché à apaiser en leur

restituant leurs anciens priviléges. «Sire, dit-il à Edouard Ier, vos

troupes sont trop fatiguées pour combattre immédiatement. Il vaux

mieux attendre le moment où toutes nos forces seront prêtes et une

occasion favorable. Jusque-là, nous pourrons nous tenir à Gand. Cette

ville est entourée de murailles épaisses, et sa situation est des plus

sûres.» Gui de Dampierre faisait allusion aux fleuves qui baignent les

remparts de Gand et qui la rendaient, selon l'expression de Villani,

«l'un des endroits les plus forts qu'il y ait au monde.»

Edouard Ier approuva ce conseil, et partit précipitamment pour Gand

avec le comte de Flandre, sous la protection des archers gallois. Les

hommes d'armes qui étaient restés à bord des navires anglais jusqu'au

port de Damme reçurent également l'ordre de l'y suivre; mais avant

leur départ, ils cherchèrent querelle aux bourgeois, en massacrèrent

deux cents, et pillèrent les marchandises déposées dans leurs

entrepôts, comme si l'expédition d'Edouard Ier devait être marquée, à

chaque pas, par des désordres d'autant plus odieux que c'étaient ses

amis et ses alliés qui en étaient les victimes.

La retraite des Anglais hâta le triomphe des _Leliaerts_. Dans les

premiers jours du mois d'octobre, le roi de France s'avança jusqu'à

Ingelmunster où les magistrats de Bruges vinrent lui offrir les clefs

de leur ville. Le comte de Valois et Raoul de Nesle en prirent

possession, et peu s'en fallut qu'ils ne s'emparassent au port de

Damme de la flotte anglaise qui eut à peine le temps de s'éloigner.

Edouard Ier n'avait point quitté Gand: il ne cessait d'apprendre les

progrès de l'agitation qui régnait en Angleterre, et ce fut afin de la

calmer qu'il confirma, le 9 novembre 1297, au milieu des communes

flamandes, la grande charte de Jean sans Terre, si chère aux communes

anglaises.

Si Edouard Ier rétablit la paix en Angleterre, il lui fut plus

difficile de troubler celle dont jouissait la France. Prêt à

s'embarquer pour la Flandre, il avait écrit de Waltham au comte de

Savoie, pour l'engager à réunir toutes ses forces contre Philippe le

Bel, et avait conclu en même temps de nouveaux traités d'alliance avec

le comte d'Auxerre, le comte de Montbéliard et d'autres seigneurs de

Bourgogne. Le comte de Bar, qui dès le mois de juin avait traversé la

Flandre pour retourner dans ses Etats, leur avait donné l'exemple de

l'agression en envahissant la Champagne; mais il avait été repoussé

par Gauthier de Châtillon, et ce revers semblait avoir refroidi le

zèle de tous ses confédérés.

Ce fut dans ces circonstances que le roi Edouard Ier chargea Hugues

de Beauchamp de se rendre le 9 octobre à Vyve-Saint-Bavon pour y

négocier, avec les ambassadeurs français, une trêve qui devait durer

jusqu'à l'octave de la Saint-André. En vain le comte de Flandre

essaya-t-il de remontrer aux conseillers anglais que le roi de France

allait être contraint par les pluies de l'hiver à se retirer, et qu'on

touchait au moment le plus favorable pour lui enlever toutes ses

conquêtes; il ne put rien obtenir: cependant, deux jours avant que la

trêve commençât, Robert de Béthune rassembla quelques hommes d'armes

flamands et anglais, et se dirigea vers le port de Damme qu'il

surprit: quatre cents Français y périrent, un plus grand nombre y

furent faits prisonniers; et Robert de Béthune, encouragé par ce

succès, espérait pouvoir, par une attaque imprévue, rentrer à Bruges,

lorsqu'une querelle éclata entre les Flamands et les Anglais au sujet

du butin de Damme, et le força à renoncer à son projet.

Quinze jours avant l'expiration de cette trêve, les ambassadeurs des

deux rois entamèrent de nouvelles négociations. Ils se réunirent le 23

novembre près de Courtray, à l'abbaye de Groeninghe, fondée par

Béatrice de Dampierre. Ces voûtes pieuses, sous lesquelles se tenaient

alors les conférences pour la paix, devaient bientôt résonner du bruit

des chants de guerre et des gémissements des mourants.

La nouvelle trêve qui fut conclue ne devait durer que jusqu'au mois de

février. Edouard Ier avait juré de ne point traiter de la paix tant

que le roi n'aurait point restitué toutes ses conquêtes à Gui de

Dampierre. Il paraît qu'à cette époque ce serment était sincère, car,

dès le lendemain de la convention de Groeninghe, il écrivit à Hugues

de Mortimer, à Jean de Latymer et à d'autres nobles anglais, pour

qu'ils s'embarquassent à Sandwich le jour de l'octave de la

Saint-André. Le 14 décembre, il adressait de nouvelles lettres en

Angleterre pour que d'autres seigneurs, dont il espérait l'appui, se

rendissent à Londres le lendemain de la fête de la Circoncision.

Cependant ses intentions se modifièrent tout à coup. L'un de ses

plénipotentiaires, Guillaume de Heton, archevêque de Dublin, qui avait

autrefois étudié la théologie à Paris, y avait peut-être conservé

quelques relations avec le roi de France: il est vraisemblable que ce

fut ce prélat qui sut persuader au roi de rentrer dans ses Etats pour

s'opposer aux invasions des Ecossais; et l'on apprit avec étonnement

qu'une trêve de deux ans avait été arrêtée entre les deux rois, et

qu'ils avaient remis tous leurs différends à l'arbitrage du pape

Boniface VIII. Le comte de Flandre était compris dans cette longue

suspension d'armes qui devait commencer le jour de l'Epiphanie 1297

(v. st.).

Les archers gallois, dont l'avidité n'avait pas été satisfaite par le

pillage de Damme, virent avec mécontentement se dissiper toutes les

espérances qu'ils avaient fondées sur la guerre contre les Français. A

défaut d'ennemis, ils résolurent de dépouiller les habitants de la

Flandre, et ils formèrent un complot pour mettre le feu à la ville de

Gand et la piller à la faveur du désordre. Mais dès que les Gantois

remarquèrent l'incendie qui s'allumait, ils soupçonnèrent les projets

qui les menaçaient et négligèrent le soin de combattre la flamme pour

frapper ceux qui violaient ainsi toutes les lois de l'hospitalité. Six

cents Anglais périrent, et la vie du roi lui-même fut en péril. Il

fallut que le comte de Flandre intervînt et recourût aux plus humbles

prières pour que l'on permît aux Anglais de sortir de Gand: ce ne fut

toutefois qu'après avoir défilé à pas lents devant les portes de la

ville, sous les yeux des bourgeois, qui leur enlevaient tout ce qui

semblait ne point leur appartenir légitimement. Le 3 février 1297 (v.

st.), ils se dirigèrent vers Ardenbourg, puis continuèrent leur marche

vers l'Ecluse, où Edouard Ier, désormais hostile aux Flamands,

attendit plus d'un mois les vaisseaux qui le portèrent au port de

Sandwich.

Le théâtre et le caractère de la lutte se modifient: c'est au delà des

Alpes qu'il faudra suivre la marche des négociations auxquelles sont

attachées les dernières espérances de Gui de Dampierre. Dès que les

trêves avaient été proclamées, Michel Asclokettes avait quitté la

Flandre pour rejoindre Jacques Beck à Rome. Voici en quels termes il

rendait compte de la première audience que lui accorda Boniface VIII:

«Dès le jour de mon arrivée, j'ai été admis en la présence du pape; je

lui présentai vos lettres et je lui exposai, par telles paroles que

Dieu plaça dans ma bouche, l'état de vos affaires, ce qu'il écouta

avec bonté. Il me répondit fort affablement pour vous, sire, en

rappelant la grande affection et l'amour qu'il portait depuis

longtemps à la maison de Flandre; et il ajoutait qu'avec l'aide de

Dieu il chercherait à remettre vos affaires dans une bonne situation,

puisque les démêlés des rois de France et d'Angleterre allaient être

soumis à son arbitrage, car il ne doute pas qu'il n'en résulte une

bonne paix. Nous visitâmes ensuite tous les cardinaux; nous leur

présentâmes vos lettres en leur recommandant votre besogne; et chacun

d'eux, nous répondant séparément, nous a assuré qu'ils conserveraient

votre Etat et votre honneur, et l'honneur de la maison de Flandre.

Fasse Dieu que ces affaires viennent honorablement à bonne fin, comme

nous en avons grand espoir!» Les illusions des ambassadeurs flamands

furent courtes. Jean de Menin, qui suivit de près Michel Asclokettes à

Rome, put leur apprendre que le roi de France semblait déjà si assuré

de l'amitié du roi d'Angleterre, qu'il ne respectait plus la trêve à

l'égard des Flamands. Non-seulement il refusait de rendre la liberté

au sire de Blanmont et aux autres prisonniers de la bataille de

Bulscamp, mais les actes d'hostilité étaient nombreux. Les campagnes

n'avaient pas cessé d'être livrées à la dévastation, et Philippe avait

même fait saisir les biens des monastères dont les abbés avaient

adhéré à l'acte d'appel du comte de Flandre.

Cependant, Robert de Béthune et son frère Jean, déjà connu sous le nom

de Jean de Namur, n'avaient pas tardé à se rendre en Italie pour

soutenir l'appel interjeté par le comte de Flandre. On a conservé le

mémoire qu'ils remirent à Boniface VIII. «Robert, Philippe et Jean,

fils du noble comte de Flandre, supplient très-humblement Votre

Sainteté, autant que le leur permet le soin de l'honneur et de la

dignité de leur père qu'ils remettent avec confiance entre vos mains,

de vouloir bien terminer le plus tôt possible leur contestation avec

le roi de France, afin qu'ils puissent vivre en paix; et si cette

affaire ne peut être terminée actuellement, ils vous supplient

d'ordonner que le roi rende du moins immédiatement la liberté à la

fille du comte de Flandre, au sire de Blanmont et aux autres

prisonniers... Ils vous supplient aussi de veiller à ce que les trêves

soient exactement observées...» Le passage le plus important de ce

mémoire est celui où ils s'occupent des engagements antérieurs qui ne

permettaient point au fils du roi d'Angleterre de conclure un second

projet de mariage. «Saint père, votre fils très-dévoué le comte de

Flandre s'afflige, et il aura de plus en plus sujet de s'en attrister,

de ce que l'union de sa fille avec le fils du roi d'Angleterre, qui

était garantie par des serments solennels, ne s'accomplit point. Car

c'était une grande chose que d'avoir pour gendre le fils du roi

d'Angleterre, et de pouvoir espérer que, lorsque sa fille serait

reine, des liens étroits de parenté et d'amitié l'attacheraient à un

monarque puissant... C'était aussi une grande chose pour ses sujets

que d'être assurés de la paix et de la concorde entre la terre

d'Angleterre et celle de Flandre, dont les relations ont été si

souvent interrompues, au grand dommage des personnes et de la

prospérité générale; car ces terres sont voisines, elles sont

accoutumées à avoir fréquemment des rapports commerciaux pour le

transport des laines d'Angleterre et des draps de Flandre, et des

objets innombrables que l'on trouve dans l'un ou l'autre pays.»

Quels que fussent les efforts de Robert de Béthune, il ne put rien

obtenir. Boniface VIII lui avait dit expressément que la seule voie de

salut qui restât au comte de Flandre était «de li mettre sa besoigne

en main;» et il avait ajouté qu'on ne devait pas craindre qu'il réunît

la Flandre à la France, puisque déjà le roi de France avait des

possessions trop étendues. Robert de Béthune y consentit à regret et

en quelque sorte par nécessité, de peur d'indisposer le pape en

restant l'unique obstacle à la paix de la chrétienté. Le 25 juin, les

trois fils de Gui de Dampierre se rendirent au palais de Saint-Pierre

pour y demander, avec de nouvelles instances, que la Flandre fût

comprise dans le traité entre la France et l'Angleterre, puisque le

roi d'Angleterre s'était engagé à ne pas traiter sans Gui de

Dampierre; mais Boniface VIII leur répondit sévèrement que les

affaires de la Flandre ne pouvaient point retarder les négociations

entre Edouard Ier et Philippe le Bel. La déclaration pontificale, dont

le sens n'était plus douteux, fut publiée deux jours après. Boniface

VIII y louait le zèle des deux rois pour faire cesser la guerre et

leur projet de confirmer la paix par le mariage du prince de Galles

avec Isabelle, fille de Philippe le Bel. «Nous ne voulons point, y

disait le pape, que les conventions arrêtées autrefois entre le roi

Edouard et le comte de Flandre puissent empêcher le mariage conclu

entre les rois de France et d'Angleterre, et par suite le

rétablissement de la paix; c'est pourquoi, en vertu de notre autorité

apostolique, nous les cassons et annulons complètement.»

Robert de Béthune quitta Rome peu après: sa mission était terminée,

et il rentra tristement en Flandre, après s'être arrêté d'abord à

Florence pour y recourir à un emprunt onéreux chez les usuriers de la

maison des Bardi, puis à Lausanne pour s'y reposer de ses fatigues et

de ses inquiétudes aggravées par la fièvre qui l'avait saisi dans les

gorges du mont Saint-Bernard.

Gui de Dampierre refusa longtemps de croire à la mauvaise foi

d'Edouard Ier. «Cher sire, lui écrivait-il au mois d'août 1298, je

suis chaque jour le témoin des grands dommages que me cause le roi de

France, et c'est ce qui me porte à recourir si souvent à vous, en qui,

après Dieu, je place toute ma confiance et tout mon espoir; car si

quelque salut peut exister pour moi, c'est de vous qu'il me doit

venir.» Edouard Ier se contentait de répondre qu'il ferait ce qu'il

devait faire; mais sa conduite, comme Gui de Dampierre l'écrivait à

Jean de Menin, s'accordait mal avec ses paroles.

Un instant le comte de Flandre avait pu espérer qu'à défaut de l'appui

de l'Angleterre, celui de l'Allemagne, que lui avait enlevé la mort

d'Adolphe de Nassau, lui serait rendu. Philippe le Bel avait voulu

profiter de la victoire de Gœlheim pour élever son frère, le comte de

Valois, à l'empire. Albert d'Autriche, fils de Rodolphe de Hapsbourg,

n'avait combattu que pour reconquérir l'héritage paternel et il

refusait de l'abandonner: il se sépara immédiatement du roi de France,

et Gui de Dampierre se rendit près de lui à Aix pour assister à son

couronnement et recevoir l'investiture de tous les fiefs de Flandre

qui relevaient de l'empire. Mais ces espérances furent courtes: Albert

d'Autriche ne prit point les armes, et l'évêque de Vicence, qui avait

été chargé par le pape de présider à la conclusion du traité de paix

entre Edouard Ier et Philippe le Bel, ne tarda pas à se rendre en

Flandre. Ce fut probablement l'évêque de Vicence qui remit à Robert de

Béthune et à sa fille, la dame de Coucy, une bulle où Boniface VIII

reprochait à Gui de ne point écouter ses conseils. «Qu'il considère

que ses années, penchant de plus en plus vers leur déclin, le

rapprochent chaque jour du terme de la vie; et s'il ne doit désirer

que plus vivement de pouvoir faire passer son héritage à ses fils et

de laisser ses sujets en paix, qu'il cherche donc, avant d'être arrivé

à la fin des trêves, à éloigner tout sujet de dissentiment. Et vous,

mon fils, continuait Boniface VIII en s'adressant à Robert de Béthune,

considérez en vous-même quels seront tous les biens qui résulteront

de la paix, recherchez-la, et sachez que si vous écoutez nos

exhortations salutaires, nous vous accorderons notre généreuse faveur;

s'il en était autrement, la désobéissance du comte ne paraîtrait à

tous que le résultat de son orgueil, et comme nous ne voulons point

que notre appui manque au roi dans le cours de sa justice, nous

n'hésiterons pas à employer notre autorité apostolique comme nous le

croirons le plus utile à sa cause.»

La position de Gui devenait de plus en plus précaire; chaque jour, les

chevaliers français trouvaient quelque prétexte pour violer les

trêves. Ils avaient d'abord prétendu que la possession des villes de

Bruges et de Courtray leur donnait le droit d'occuper tout le

territoire des châtellenies qui y étaient attachées, mais ils n'y

bornaient plus leurs excursions et les poussaient parfois jusqu'aux

portes d'Ypres et de Cassel. Charles de Valois n'avait pas quitté

Bruges. Il employa la plus grande partie de l'année 1298 et l'année

suivante à y faire construire des fortifications importantes. On

approfondit les anciens fossés, près des portes de la Madeleine et de

Sainte-Croix; on en creusa de nouveaux depuis la Bouverie jusqu'au

Sablon, et de là vers la porte Saint-Jacques. Philippe le Bel, qui

craignait d'autant plus les murmures des Brugeois que leur commerce

était à demi ruiné, venait de confirmer leurs priviléges. Dans les

premiers jours de juillet 1299, le connétable, Raoul de Nesle, leur

remit solennellement les lettres revêtues du sceau du roi. Guillaume

de Leye, qui les avait cherchées à Montreuil, ne reçut que quarante

sous, mais les magistrats firent distribuer quatorze livres aux

serviteurs du connétable; de plus, lorsque le chancelier, Pierre

Flotte, vint à Bruges, ils lui firent don d'un beau cheval qu'ils

avaient acheté à Pierre Heldebolle.

Dans cette triste situation, le comte de Flandre resserrait les liens

qui l'unissaient à la Hollande et au Brabant; mais il voyait se rompre

tous ceux qu'il avait essayé de former en Allemagne. Dans les derniers

jours de novembre 1299, Philippe le Bel et Albert d'Autriche eurent

une entrevue à Vaucouleurs; il fut convenu que les frontières

françaises seraient portées de la Meuse jusqu'au Rhin, et ce fut au

prix de ces concessions que le roi de France lui sacrifia toutes les

prétentions de son frère.

Cependant le pape Boniface VIII n'avait point approuvé l'élection du

duc d'Autriche, et s'indignait d'apprendre que Philippe avait traité

avec lui à Vaucouleurs. On l'entendit s'écrier: «C'est à moi qu'il

appartient de défendre les droits de l'empire.» Les ambassadeurs du

comte de Flandre à Rome comprirent admirablement la mission qu'ils

avaient à remplir. Prenant l'initiative de la grande lutte qui se

préparait, ils invoquèrent les droits de la Flandre opprimée comme le

champ le plus noble et le plus légitime où la souveraineté

pontificale, réunissant le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel,

pût combattre les injustices et les usurpations du roi de France.

Après avoir rappelé la triste captivité de Philippe de Flandre, les

nombreuses violations de la trêve, la dévastation de plusieurs

monastères, ils continuaient en ces termes: «Que le pape soit le seul

juge compétent et celui que le comte doit nécessairement invoquer,

c'est ce que nous chercherons à établir. D'abord le pape est le juge

suprême, non-seulement pour les choses spirituelles, mais aussi pour

les choses temporelles, car il est le vicaire de Jésus-Christ

tout-puissant et le successeur de Pierre, à qui ont été remis tous les

droits de la puissance céleste et terrestre. Ne lit-on pas dans les

saintes Ecritures: Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié

dans le ciel? Et ailleurs: Je vous ai établi au-dessus des nations?

Les disciples de Jésus-Christ ne trouvèrent-ils pas deux glaives avant

qu'il se rendît sur la montagne des Oliviers? Quoique d'autres

exercent la juridiction temporelle, et bien que ce soit un devoir pour

les chrétiens d'être soumis au roi comme à celui qui possède la

puissance supérieure, et à ses chefs comme envoyés de lui, le pape se

trouve dans une situation différente de celle des autres hommes,

puisqu'il occupe sur la terre la place de Jésus-Christ. Lorsqu'on

considère que toute puissance vient de Dieu, il ne paraît plus douteux

que la juridiction de toutes les choses spirituelles et temporelles

n'appartienne pleinement à son vicaire... Le pape ne peut-il point

déposer l'empereur qui est le premier de tous les princes séculiers?

N'a-t-il pas aussi le droit de déposer le roi de France qui ne

reconnaît aucun prince au-dessus de lui?... Le pouvoir pontifical

n'a-t-il point été, à toutes les époques, le refuge des opprimés.»

La réponse de Boniface VIII ne se fit pas longtemps attendre. Le 6

janvier, jour de la fête de l'Epiphanie, le cardinal Matthieu

d'Aquasparta, qui prêchait publiquement en présence du pape et des

cardinaux dans l'église de Saint-Jean-de-Latran, déclara, du haut de

la chaire, que le pape était seigneur souverain, temporel et

spirituel, de tous les hommes quels qu'ils fussent, étant le vicaire

de Dieu, par le don fait à saint Pierre et à ses successeurs, et il

ajouta que quiconque voudrait s'y opposer méritait que la sainte

Eglise, en vertu de sa divine autorité, le frappât, comme hérétique,

par l'épée spirituelle et par l'épée temporelle. Le 15 janvier le pape

dit lui-même aux ambassadeurs flamands que le roi de France suivait de

mauvais conseils. «On raconte, et nous le tenons pour certain,

écrivaient-ils le même jour au comte de Flandre, que l'alliance qui a

été faite entre le roi de France et le roi d'Allemagne déplaît fort au

pape, et que c'est par haine contre le roi d'Allemagne qu'il vient de

créer archevêque de Trèves Thierri de Nassau, frère de l'ancien

empereur Adolphe; on assure que le pape ne cherche qu'à le renverser,

car il lui semble que le roi d'Allemagne et le roi de France veulent

tout ébranler. Nous avons aussi entendu dire que les siéges de Cologne

et de Mayence seront vacants plus tôt qu'on ne le pense, et le pape y

placera des personnes dont il pourra s'aider contre le roi

d'Allemagne; il pourrait même arriver que votre neveu, le prévôt de

Maestricht, Guillaume de Juliers, obtînt l'une de ces dignités, grâce

à votre appui et à celui de vos amis et des siens. Sachez aussi que

votre neveu, Gui de Hainaut, eût eu l'archevêché de Trèves, si l'on

n'eût connu l'alliance de son frère avec le roi de France.»

La protestation du pape contre les rois ligués contre lui fut le grand

jubilé de l'an 1300. Il appela toute l'Europe à Rome, et l'Europe y

accourut. L'Angleterre, l'Allemagne et la France, malgré les princes

qui les gouvernaient, la Flandre, malgré ses divisions et ses guerres,

envoyèrent au delà des Alpes un si grand nombre de pèlerins que la

multitude qui se pressait aux bords du Tibre pour visiter les reliques

des martyrs effaça les plus pompeux souvenirs du peuple roi; ce fut à

la fois la révélation d'un immense enthousiasme religieux et la

manifestation de la puissance dont l'autorité pontificale restait

armée aux yeux des peuples.

Le pape avait prolongé la trêve; mais le roi de France, loin de la

respecter, annonçait hautement l'intention de recommencer la guerre.

Déjà Charles de Valois avait assemblé une armée dans laquelle on

comptait quinze cents chevaliers. Le jour même où expirait la trêve

de deux ans, concilie autrefois par les députés du roi d'Angleterre (6

janvier 1299) (v. st.), le comte de Valois surprit Douay. Poursuivant

sa marche et ses succès, il traversa Bruges, défit les hommes d'armes

qu'avait réunis le sire de Maldeghem, et vint mettre le siége devant

Damme. Les habitants, sachant qu'ils n'avaient point de merci à

espérer, avaient fui, et lorsque les Français y pénétrèrent, ils n'y

trouvèrent qu'une vieille femme assise à son foyer. Enfin, le 8 mai

1300, les magistrats de Gand, qui avaient vu de leurs remparts

l'incendie de Nevele et des villages environnants, vinrent offrir les

clefs de leur ville. «Les bourgeois des villes de Flandre, dit un

historien allemand, étaient tous corrompus par les dons ou par les

promesses du roi de France, qui n'eût jamais osé envahir leurs

frontières s'ils avaient été fidèles à leur comte.»

Gui de Dampierre avait appris qu'une insurrection, dans laquelle avait

péri Wulfart de Borssele, avait rétabli en Hollande la tutelle de Jean

d'Avesnes. Son petit-fils, le duc de Brabant, l'avait abandonné.

Succombant sous le double poids de la vieillesse et du malheur, il

remit, dans une assemblée des députés du pays tenue à Audenarde, toute

l'autorité à Robert de Béthune, et se retira à Rupelmonde; cependant,

lorsqu'il vit la Flandre menacée d'une destruction complète, il céda

aux instances de son fils Guillaume, qui avait épousé une fille de

Raoul de Nesle, et alla trouver à Ardenbourg Charles de Valois, pour

le supplier de mettre un terme aux ravages de la guerre. Gui n'avait

pu oublier ni sa captivité en 1294, ni le long supplice de sa fille;

mais la générosité du roi de France était devenue la dernière

ressource de la Flandre: il se dévoua et écouta les conseils de

Charles de Valois, qui, en le pressant de se rendre à Paris, lui avait

promis qu'il pourrait librement quitter la France, s'il ne parvenait

point à conclure la paix. Deux de ses fils, Robert et Guillaume,

l'accompagnaient, et parmi les chevaliers et les nobles bourgeois

qu'il avait jadis associés à sa puissance, il y en eut plusieurs qui

voulurent partager, à l'heure des revers, sa destinée quelle qu'elle

dût être. L'histoire doit enregistrer les noms de ces héros de la

fidélité, qui en étaient en même temps les martyrs. C'étaient les

sires de Hontschoote, de Gavre, de Sotteghem, d'Haveskerke, de

Dudzeele, de Somerghem, de Watervliet, Jean de Gand, Sohier de

Courtray, Arnould d'Audenarde, Antoine de Bailleul, Jean de Menin,

Gérard de Moor, Baudouin de Knesselaere, Jean de Valenciennes, Alard

de Roubaix, Gui de Thourout, Gérard de Verbois, Michel et Jean de

Lembeke, Baudouin de Quaet-Ypre, Valentin de Nieperkerke, Jean de

Rodes, Jean et Baudouin de Heyle, Guillaume d'Huysse, Gauthier et

Guillaume de Nevele, Roger de Ghistelles, Philippe d'Axpoele, Jean de

Wevelghem, Jacques d'Uutkerke, Gauthier de Lovendeghem, Baudouin de

Passchendaele, Jean de Volmerbeke, Geoffroi de Ransières, Gauthier de

Maldeghem, Michel de Merlebeke, Guillaume de Cockelaere, Philippe de

Steenhuyse, Guillaume de Mortagne, Thomas et Ywain de Vaernewyck, Jean

de Bondues, Thierry Devos, Henri Eurebar, Richard Standaert, Jean

Baronaige, Guillaume Wenemare, Thierri de la Barre, Jean Van de Poele.

Lorsque le comte de Flandre entra à Paris, il aperçut, à l'une des

fenêtres du palais, la reine dont l'orgueil insultait à son

humiliation: il baissa les yeux et ne salua point. Robert suivit

l'exemple de son père; mais Guillaume se découvrit. Arrivés près de

l'escalier du palais, ils descendirent de cheval, et s'approchant du

roi ils se placèrent en sa merci. Charles de Valois voulut ajouter

quelques mots, mais Philippe le Bel l'interrompit: «Je ne veux point

avoir de paix avec vous, dit-il à Gui; si mon frère a pris quelques

engagements vis-à-vis de vous, il n'en avait pas le droit.» Et il

ordonna au comte d'Artois de conduire au Châtelet Gui de Dampierre,

ses fils et tous ses chevaliers. Ils y restèrent dix jours, pendant

qu'on célébrait les noces du duc d'Autriche avec Blanche de France;

mais bientôt Philippe le Bel jugea à propos de les éloigner. Le comte

de Flandre fut enfermé dans la tour de Compiègne; Robert de Béthune à

Chinon, avec le sire de Steenhuyse; son frère Guillaume, à Issoudun.

Les autres chevaliers reçurent pour prison Montlhéry, Janville,

Falaise, Loudun, Niort ou la Nonnette.

Dans quelques châteaux, les captifs parvinrent à adoucir la sévérité

de leurs gardes, ils leur donnaient des autours, des faucons, des

hanaps dorés; ils faisaient venir pour leurs femmes des cammelins de

Cambray, des draps rayés de Gand, voire même de belles vaches de

Flandre; on vit aussi l'un des geôliers recevoir une pension de vingt

livres de rente de Gauthier de Nevele et lui en rendre foi et hommage;

mais il y eut d'autres prisons où ils furent traités avec une extrême

rigueur. A Chinon, l'un des _mestres de la garde_, Perceval du Pont,

insulta Guillaume de Steenhuyse en présence de Robert de Béthune. A

Falaise, on contraignit les prisonniers à se nourrir à leurs dépens,

puis on arrêta leurs viandes et on fit répandre leur vin. A la

Nonnette, pauvre château d'Auvergne, les plaintes furent encore plus

vives contre la cruauté de Guillaume de Rosières. Là, ils furent

enfermés dans une tour et chargés de chaînes. Guillaume de Rosières ne

cessait de leur répéter: «Je voudrais que le roi m'ordonnât de vous

trancher la tête à tous; je le ferais moi-même volontiers.» Le

vendredi, il prétendait qu'ils ne devaient pas avoir de vivres,

attendu que c'était un jour de jeûne. Quelles que fussent leurs

représentations, il se contentait de leur répondre que s'ils osaient

faire connaître leurs murmures, on ajouterait plutôt foi à ses

déclarations qu'à celles de tous les chevaliers captifs; et du reste

que s'ils périssaient dans leur prison, «il plairoit bien au roi.»

La captivité de Gui de Dampierre avait hâté la chute de son autorité

dans toute la Flandre. Audenarde, Termonde, Ypres, vaillamment

défendue par le sire de Maldeghem, avaient subi le joug étranger, et

l'un des fils du comte, Gui de Namur, qui pendant quelques jours avait

prolongé la résistance au sein des héroïques populations du pays de

Furnes, s'était retiré aux bords de la Meuse avec ses frères Jean et

Henri. Le connétable Raoul de Nesle, _tenant le lieu du roi de France

dans sa terre de Flandre nouvellement acquise_, exerçait en son nom

l'autorité souveraine dans cette ville de Bruges, dont ses ancêtres

avaient autrefois reçu la châtellenie des princes de la maison de

Flandre, aujourd'hui dépouillée de son héritage et profondément

humiliée; mais son gouvernement fut du moins doux et pacifique; il se

souvenait qu'il n'était point étranger au sang de Thierri d'Alsace, et

que sa fille avait épousé l'un des fils de Gui de Dampierre.

Au mois de mai 1301, Philippe le Bel résolut de visiter ses conquêtes.

La reine de France apportait dans ce voyage toutes les joies de

l'orgueil et de la vengeance. Issue par son père de la maison des

comtes de Champagne, si souvent rivaux des comtes de Flandre, elle

appartenait par sa mère à celle des comtes d'Artois; une haine de plus

en plus vive l'animait contre la Flandre depuis le jour où le fils de

Robert d'Artois avait été mortellement blessé près de Furnes, et

c'était un frère du vainqueur de Bulscamp, Jacques de Châtillon,

comte de Saint-Pol, qu'elle amenait avec elle, afin qu'une sévère

oppression succédât désormais à l'administration paternelle du

connétable.

Le 18 mai, le roi et la reine de France, suivis d'une cour nombreuse,

arrivèrent à Tournay. De là ils se rendirent, par Courtray, Peteghem

et Audenarde, à Gand, où ils se trouvèrent le second jour de la

Pentecôte. Toute la population de cette puissante cité s'était portée

au devant du roi, quoique la variété des costumes revêtus par les

bourgeois indiquât la diversité de leurs opinions. Malgré l'opposition

des Trente-Neuf, qui profitaient, disait-on, des impôts prélevés sur

la bière et l'hydromel, Philippe le Bel n'hésita pas à les supprimer,

afin de se concilier la faveur des Gantois. Après un séjour d'une

semaine à Gand, il poursuivit son voyage vers Bruges, où il fit son

entrée solennelle le 29 mai. Toutes les maisons y étaient couvertes

d'ornements précieux; sur des estrades, auxquelles étaient suspendues

les tapisseries les plus riches, se pressaient les dames de Bruges

dont la beauté et les joyaux éveillèrent dans le cœur de la reine une

ardente jalousie; mais le peuple, auquel les échevins avaient défendu,

sous peine de mort, de faire entendre aucune réclamation semblable à

celle des Gantois, restait muet. Son silence effraya Philippe le Bel;

ce fut en vain qu'il appela près de lui les bourgeois et fit proclamer

les joutes les plus brillantes: il y avait déjà du sang sur les pavés

de Bruges. «Ces fêtes, dit Villani, furent les dernières que les

Français connurent de notre temps, car la fortune, qui s'était

jusqu'alors montrée si favorable au roi de France, tourna tout à coup

sa roue, et il faut en trouver la cause dans l'injuste captivité de

l'innocente damoiselle de Flandre et dans la trahison dont le comte de

Flandre et ses fils avaient été les victimes.»

Histoire de Flandre (T. 1/4) · 第 15 / 20 题