1191-1205.
Avénement de la dynastie de Hainaut.
Baudouin VIII.--Baudouin IX.
Croisade.--Conquête de Constantinople.
Lorsque Philippe-Auguste demanda à Richard que, conformément au traité
de Messine, il lui cédât la moitié de ses conquêtes dans l'île de
Chypre, le monarque anglais se contenta de lui répondre: «J'y consens,
pourvu que tu partages aussi avec moi les dépouilles du comte de
Flandre.»
Le roi de France ne voulait partager avec personne les dépouilles
qu'il convoitait. «Il cherchait, dit Roger de Hoveden, à trouver une
occasion de s'éloigner du siége de Ptolémaïde pour s'emparer du comté
de Flandre.» A peine quelques semaines s'étaient-elles écoulées, que
Philippe-Auguste déclara qu'il abandonnait les croisés pour retourner
en Europe.
Cependant, quelle qu'eût été la célérité du départ de
Philippe-Auguste, il arriva trop tard pour réaliser complètement ses
desseins. Le chancelier de Hainaut, Gilbert, prévôt de Mons, se
trouvait en Italie lorsque des pèlerins lui annoncèrent la mort du
comte de Flandre: le messager qu'il se hâta d'envoyer à son maître
voyagea si rapidement, que Baudouin le Magnanime fit reconnaître son
autorité dans les provinces flamandes avant que l'on y eût appris que
la dynastie d'Alsace s'était éteinte au siége de Ptolémaïde.
L'archevêque de Reims, Guillaume aux Blanches Mains, qui gouvernait la
France pendant l'absence du roi, n'avait point tardé, à son exemple,
de prendre possession de l'Artois, jadis donné en dot à la reine
Elisabeth, qui était morte l'année précédente: la veuve de Philippe
d'Alsace avait jugé également l'occasion favorable pour demander que
les villes de Gand, de Bruges, de Grammont, d'Ypres, de Courtray,
d'Audenarde, fussent réunies à son douaire qui comprenait déjà toute
la West-Flandre. Mathilde, qui selon l'usage de cette époque, portait
le titre de reine parce qu'elle était fille de roi, s'était alliée
secrètement à l'archevêque de Reims: son ambition, qui devait appeler
tant de malheurs sur la Flandre, s'applaudissait de ces divisions;
mais la plupart des villes lui fermèrent leurs portes: on vit même en
Artois les habitants de Saint-Omer prendre les armes pour protester
des sympathies qui les attachaient à la Flandre. La reine Mathilde et
l'archevêque de Reims s'effrayèrent: ils virent avec joie des
conférences s'ouvrir à Arras, et l'on y conclut un traité qui laissait
l'Artois au pouvoir de la France, mais qui contraignit du moins la
reine Mathilde à se contenter des cités de Lille, de Cassel, de
Furnes, de Bergues et de Bourbourg, qui formaient primitivement son
douaire.
La paix d'Arras fut faite au mois d'octobre: Philippe-Auguste ne
revint à Paris que le 27 décembre: sa colère fut extrême en apprenant
ce qui avait eu lieu; et lorsque le comte de Hainaut se rendit auprès
de lui pour remplir ses devoirs de feudataire, il ne se contenta point
de refuser l'hommage du comté de Flandre, il voulut le faire arrêter
et le garder dans quelque château, comme depuis Philippe le Bel retint
Gui de Dampierre. Baudouin, averti par ses amis, parvint à fuir dans
ses Etats: ses vassaux accoururent à sa voix, et déjà tout semblait
annoncer la guerre, quand on sut que des négociations avaient été
entamées à Péronne. Le roi de France exigea une somme de cinq mille
marcs d'argent, comme droit de relief féodal, et peu après la
cérémonie de l'hommage s'accomplit solennellement à Arras.
D'autres soins occupèrent désormais exclusivement l'ambition de
Philippe-Auguste. Richard Cœur de Lion avait quitté Ptolémaïde le 7
octobre 1192, et après une navigation assez lente jusqu'à Corfou, il
s'était séparé à Raguse de la reine Bérengère qu'Etienne de Tournehem
devait conduire à Rome. Les soupçons que lui inspirait la déloyauté
des princes allemands l'avaient engagé à s'habiller en marchand et à
ne conserver avec lui qu'un petit nombre de compagnons. L'un de
ceux-ci était Baudouin de Béthune, qui, par dévouement pour Richard,
cherchait, en s'entourant d'une pompe toute royale, à faire croire
qu'il était lui-même le monarque anglais. Toutes ces ruses furent
inutiles: Richard, arrêté près de Vienne, fut livré par le duc
d'Autriche à l'empereur, et bientôt après enfermé dans une prison.
Si Philippe-Auguste n'avait point préparé cette trahison, il s'en
applaudit comme d'une victoire et voulut en profiter. Le comte de
Mortain, Jean sans terre, frère de Richard, accepta avec empressement
le rôle d'usurpateur qu'un prince étranger lui proposait, et rendit
hommage au roi de France de tous les fiefs situés en deçà de la mer.
On vit s'assembler sur les rivages de la Flandre, épuisée et
affaiblie, une foule d'aventuriers qui s'armaient au nom du roi Jean,
mais par l'ordre du roi de France. Tandis que Philippe-Auguste
épousait à Arras Ingelburge, fille du roi Waldemar, pour obtenir
l'appui des vaisseaux danois, une autre flotte se réunissait à Witsand
pour menacer le rivage anglais: mais la vieille Aliénor de Guyenne
l'avait fait garder avec soin, et le roi de France préféra entraîner
cette armée avide de pillage et le comte Baudouin lui-même sous les
remparts de Rouen: il y rencontra de nouveau une résistance à laquelle
il ne s'attendait point, et fut réduit à lever le siége.
Le roi de France espérait un succès plus complet de l'ambassade qu'il
avait envoyée à l'empereur Henri VI, pour le prier de lui remettre
Richard qu'il accusait d'avoir forfait à ses devoirs de vassal. Pour
réussir dans cette démarche, il fallait répandre beaucoup d'or; mais
le roi de France négligea ce moyen infaillible de succès: Richard,
plus habile, opposa à l'avarice de Philippe-Auguste une prodigalité
qui le sauva. Les barons allemands, comblés de ses largesses, se
ressouvinrent des priviléges des croisés, et l'empereur s'associa à
leurs sentiments lorsqu'on lui offrit une rançon de cent cinquante
mille marcs d'argent: il voulut même, pour lutter de générosité,
abandonner à son prisonnier toutes ses prétentions sur le royaume
d'Arles et la province. C'est ainsi qu'en Orient Salah-Eddin,
réclamant l'amitié de son illustre adversaire, avait voulu partager
toutes ses conquêtes avec lui.
Deux noms que la Flandre a le droit de revendiquer se rattachent à la
délivrance de Richard Cœur de Lion: l'un, tout populaire, est celui
du ménestrel Blondel, né au bourg de Nesle, sur la frontière des Etats
de Philippe d'Alsace; l'autre est celui d'Elie de Coxide, abbé des
Dunes, qui fut l'un des ambassadeurs envoyés par la reine Aliénor à la
cour de l'empereur d'Allemagne. Elie de Coxide, l'un des hommes les
plus éloquents de son temps, obtint, pour son abbaye, des dîmes, des
immunités et des possessions territoriales, qui lui donnaient le droit
d'élire un député au parlement d'Angleterre. A ces noms, il faut
joindre celui de Baudouin de Béthune. Après le départ du roi
d'Angleterre, il était resté comme otage dans les prisons de Léopold
d'Autriche. Ce prince cruel avait résolu de le faire périr si le roi
d'Angleterre ne lui livrait deux princesses, l'une sœur d'Arthur de
Bretagne, l'autre fille de l'empereur de Chypre. Richard, pour sauver
son ami, lui remit les deux jeunes filles; mais il parut que le ciel
ne voulait point permettre ce sacrifice. A des incendies affreux
succédèrent de désastreuses inondations; enfin une épidémie vint qui
frappa le duc Léopold et rendit la liberté aux infortunées captives. A
son retour, Baudouin de Béthune reçut du roi Richard le comté
d'Aumale.
Partout où le roi d'Angleterre avait passé en quittant l'Allemagne, il
laissait des amis et des alliés. Les ducs de Limbourg et de Brabant,
l'évêque de Liége, le comte de Hollande, étaient prêts à le soutenir.
L'archevêque de Cologne l'accompagna jusqu'au port d'Anvers, formé,
dit Roger de Hoveden, par la réunion des eaux de l'Escaut à celles de
la mer. Il n'osait point traverser la Flandre, où dominait l'autorité
de Philippe-Auguste, et préféra les périls que présentait la
navigation au milieu des îles et des bancs de sable dont étaient
parsemées les bouches du fleuve. Pendant le jour, il se rendait à bord
de la galère du Normand Alain Tranchemer; mais dès que la nuit était
venue, il se retirait sur un grand navire anglais: il lui fallut
quatre jours pour arriver d'Anvers au havre du Zwyn; enfin, le 10 mars
1194, il aborda à Sandwich.
En 1184, Philippe-Auguste, irrité contre Philippe d'Alsace, avait
exilé Elisabeth de Hainaut; en 1193, moins de trois mois après son
mariage avec la fille du roi Waldemar, apprenant la délivrance
prochaine de Richard et mécontent de ce que les flottes danoises
avaient tardé trop longtemps à cingler vers l'Angleterre, il répudia
également la malheureuse Ingelburge, et ce fut dans les domaines qui
avaient appartenu à Philippe d'Alsace qu'elle trouva un asile.
L'évêque de Tournay la vit au monastère de Cysoing, cherchant la
résignation dans la piété et l'oubli du monde dans le sein de Dieu.
«Qui pourrait avoir le cœur assez dur, s'écriait-il, pour ne pas
s'émouvoir des malheurs qui accablent une jeune et illustre princesse,
issue de tant de rois, vénérable dans ses mœurs, modeste dans ses
paroles et pure dans ses œuvres? Si sa figure est belle, sa foi
ajoute encore à sa beauté; elle est jeune, mais elle est prudente
comme si elle avait beaucoup vécu. Si Assuérus connaissait ses vertus,
il étendrait son sceptre généreux sur cette nouvelle Esther et la
rappellerait dans ses bras. Il lui adresserait ces paroles d'amour
dont s'est servi Salomon: Revenez, revenez, pour que je sois avec
vous. Il lui dirait: Revenez, vous qui êtes pleine de noblesse;
revenez, vous qui charmez par votre bonté; revenez, vous qui brillez
par vos vertus et la chasteté de vos mœurs! Et cependant cette
princesse, si illustre et si sainte, est réduite à tendre la main aux
aumônes! Souvent je l'ai vue pleurer, et j'ai pleuré avec elle!»
Philippe-Auguste resta insensible à ces cris de douleur: il avait fait
établir par l'archevêque de Reims de douteuses relations de
consanguinité, dans lesquelles figurait le comte de Flandre Charles le
Bon.
Ce fut Richard qui vengea Ingelburge. Deux mois après son retour en
Angleterre, il abordait en Normandie pour combattre le roi de France.
Jean de Mortain s'était réconcilié avec son frère, et de nombreuses
victoires suivirent la soumission des rebelles.
Le règne de Baudouin le Magnanime et de Marguerite d'Alsace s'achevait
au milieu des combats. Tandis que le sang rougissait les plaines du
Maine et du Poitou, la Flandre était pleine de trouble et d'agitation.
La reine Mathilde y avait formé un complot dans lequel était entré
Roger de Courtray. Thierri de Beveren réclamait le comté d'Alost et
avait réussi à s'emparer de Rupelmonde. Le duc de Brabant, qui, comme
neveu de Philippe d'Alsace, était naturellement l'ennemi et le rival
de Baudouin, le marquis de Namur, qui voulait révoquer la donation de
ses Etats qu'il lui avait faite précédemment, l'évêque de Liége, leur
constant allié, soutinrent sa rébellion. Les plus fiers barons des
marches de la Meuse avaient réuni leurs vassaux sous leurs bannières.
Le roi de France s'alarma de cette vaste confédération féodale, et
ordonna à ses hommes d'armes d'envahir le Brabant avec les milices de
Flandre et de Hainaut. Une bataille décisive se livra, le 1er août
1194, près de Noville, sur les bords de la Méhaigne. Le triomphe de
Baudouin fut complet: quatre cents chevaliers et vingt mille
fantassins périrent en cherchant à l'arrêter. Le marquis de Namur fut
fait prisonnier et perdit ses Etats. Le duc de Brabant demanda
aussitôt la paix, et la reine Mathilde suivit leur exemple; mais son
humiliation fut plus profonde, car ce ne fut point assez qu'elle se
soumît au jugement du roi et renonçât à toutes ses prétentions et à
tous les accroissements qu'avait subis son domaine: Philippe-Auguste,
qui craignait peut-être qu'elle n'offrît sa main à quelque haut baron
de France, dans lequel elle trouverait un vengeur, la força d'épouser
l'un des princes qui lui étaient les plus dévoués, le duc Eudes de
Bourgogne. A peine ce mariage avait-il été célébré qu'il fut rompu par
l'autorité ecclésiastique pour des motifs de consanguinité, et la
fière princesse portugaise se vit de nouveau réduite à promettre au
roi qu'elle ne chercherait point à contracter un autre mariage sans
avoir obtenu son assentiment préalable.
A cette guerre succéda une expédition dirigée contre le comte de
Hollande, qui voulait opposer ses entraves à l'activité de la
navigation flamande. Il ne put défendre l'île de Walcheren et se hâta
de redresser les griefs de la Flandre.
Marguerite avait rendu le dernier soupir le 15 novembre 1194: Baudouin
le Magnanime ne lui survécut qu'une année. L'héritier des comtés de
Flandre et de Hainaut portait le même nom que son père, et il lui
était réservé de l'illustrer plus qu'aucun de ses aïeux.
Lorsque Baudouin, fils de Marguerite, arriva à Compiègne pour y rendre
hommage des terres qu'il tenait en fief, Philippe-Auguste célébrait
ses noces avec Agnès de Méranie. La présence du neveu d'Elisabeth au
milieu de ces fêtes rappela-t-elle à Agnès de Méranie les infortunes
de deux autres reines? Baudouin put-il oublier, en assistant à ces
pompeuses cérémonies, qu'une princesse de la maison de Hainaut avait
occupé ce même trône et en était descendue pour vivre dans l'exil?
Philippe-Auguste n'était point devenu plus généreux: il voyait dans le
comte de Flandre un jeune homme de vingt-trois ans, qui ne pouvait
posséder ni l'expérience, ni l'influence nécessaires pour consolider
sa puissance récente. Soit qu'il surprît sa bonne foi, soit qu'il
employât les moyens d'intimidation que donne une autorité supérieure,
il réussit à modifier complètement l'acte d'hommage tel qu'il avait eu
lieu jusqu'à cette époque; et Baudouin s'engagea non-seulement à
obliger quarante barons de Flandre et de Hainaut à répéter le même
serment, mais de plus il abandonna au roi les fiefs de Boulogne, de
Guines et d'Oisy, et déclara solennellement requérir les évêques de
Reims, de Cambray, de Tournay et de Térouane, de l'excommunier s'il
manquait en quelque chose à ses devoirs de vassal. Les lettres
patentes qu'il scella à cet égard furent remises au roi, et il fut
expressément convenu que l'excommunication ne pourrait être levée tant
que le roi de France n'aurait pas obtenu réparation de ses griefs. Le
pape Innocent III confirma cet engagement.
Cependant Baudouin, en rentrant dans ses Etats, entendit s'élever
autour de lui les murmures de ceux qui lui reprochaient de subir,
comme son père, le joug odieux de Philippe-Auguste, et dès ce moment
il rechercha l'amitié du roi d'Angleterre.
Peu de semaines après le retour du comte de Flandre, l'archevêque de
Canterbury se rendit à sa cour et y fut reçu avec honneur. Henri de
Hainaut, frère du comte, Renier de Trith, Baudouin de Béthune,
Baudouin de Commines, Nicolas de Condé et d'autres nobles
l'accompagnèrent à Rouen, où un traité d'alliance fut signé le 8
septembre 1196. La pension annuelle du comte de Flandre y fut fixée à
cinq mille marcs. Le comte de Mortain, frère du roi Richard, et le
marquis de Namur, frère du comte Baudouin, adhérèrent à ces
conventions. Bientôt après, les comtes de Champagne et de Bretagne
s'unirent au roi d'Angleterre par de semblables alliances. Parmi les
barons qui entrèrent dans cette confédération se trouvaient Renaud de
Dammartin, Baudouin de Guines, Guillaume de Béthune.
Dès les premiers jours de l'année 1197, les hérauts du comte de
Flandre allèrent sommer Philippe-Auguste de restituer l'Artois. Son
refus fut le signal de la guerre. Baudouin assembla une armée et
conquit tour à tour Douay, Roye et Péronne; puis, après avoir menacé
Compiègne, il se dirigea vers les bords de la Scarpe et chercha à
s'emparer d'Arras. Une armée considérable que le roi de France
lui-même commandait s'approchait d'Arras. Baudouin, réduit à se
retirer devant des forces supérieures, conçut un plan habile et
l'exécuta avec bonheur. Se confiant dans la garnison qu'il avait
laissée à Douay et dans la neutralité des Tournaisiens favorables à sa
cause, il se replia vers le nord-ouest afin d'attirer les ennemis dans
une contrée couverte de bois, de rivières et de marais, où la défense
était facile et le succès des invasions toujours subordonné aux
conditions variables des éléments et des saisons. Le roi avait
traversé la Lys et s'était avancé jusqu'auprès de Steenvoorde,
lorsqu'il apprit que les routes et les ponts avaient été coupés de
toutes parts autour de lui; tous les convois de vivres étaient
interceptés, et les secours qu'il attendait n'arrivaient point. Les
chefs de l'armée représentaient à Philippe-Auguste qu'il s'exposerait
à une perte certaine en cherchant à pénétrer plus loin dans un pays
privé de communications. Il s'arrêta et comprit les dangers qui le
menaçaient: déjà la terreur se répandait chez tous les hommes d'armes
que la faim tourmentait depuis trois jours. Les milices flamandes
entouraient son camp, et les femmes elles-mêmes accouraient pour
prendre part à l'extermination des ennemis. Dans cette situation
grave, le roi de France envoya des députés près du comte Baudouin: ils
lui adressèrent de longues harangues pleines de vaines protestations
trop mal justifiées, et demandèrent qu'une conférence eût lieu entre
les deux princes. L'entrevue fut fixée à Bailleul. Dès que le roi
aperçut le comte, il descendit de cheval pour le saluer, protestant
que, bien qu'il eût envahi la Flandre avec une armée, il n'y était
venu que pour engager Baudouin à une réconciliation sincère; qu'il se
souvenait d'ailleurs que le comte de Flandre était le vassal et l'un
des pairs du royaume, et qu'il était prêt lui à restituer l'Artois et
tous les châteaux enlevés à ses domaines. Il s'engageait à faire
publier solennellement toutes ces conventions et à les confirmer par
son serment, dans une assemblée solennelle qui devait se tenir, le 18
septembre, entre Vernon et Andely; mais à peine s'était-il éloigné,
qu'il se déclara dégagé d'une promesse que la nécessité seule avait
dictée.
Pendant l'hiver, le comte de Flandre se rendit en pèlerinage à
Canterbury, où il eut sans doute quelque entrevue secrète avec le roi
d'Angleterre. Au mois de mars, il se trouvait à Aix où il assista au
couronnement d'Othon de Saxe, neveu de Richard, que l'évêque de Durham
et Baudouin de Béthune venaient de faire élire empereur, malgré
Philippe-Auguste.
La guerre reprit en France dès que les moissons eurent été
recueillies. Trois années de tempêtes et d'orages avaient engendré une
grande disette, et suspendu les combats. Lorsqu'ils recommencèrent,
Richard était plus puissant que jamais; les comtes du Perche, de
Blois et de Saint-Gilles l'avaient rejoint. Tandis que le roi
d'Angleterre, soutenu par Mercader de Beauvais et ses routiers
flamands, dispersait l'armée française à la bataille de Gisors,
Baudouin s'emparait de Saint-Omer, d'Aire, de Lillers et de la plupart
des cités de l'Artois. Arnould de Guines eut part à ces victoires avec
ses karls d'Ardres et de Bourbourg: il avait reçu de Baudouin une
somme énorme de deniers sterling, prise dans les tonneaux d'or et
d'argent que le roi d'Angleterre avait envoyés en Flandre pour exciter
le zèle de ses amis.
A ces menaces, Philippe-Auguste opposa l'une des armes les plus
redoutables de la puissance royale, et ce fut en vertu du serment
prêté à Compiègne que l'archevêque de Reims fut requis de frapper
d'interdit toute la Flandre. Une désolation profonde se répandit au
loin. Dans plusieurs villes, le peuple employa la violence pour forcer
le clergé à célébrer les divins mystères. Les uns éclataient en
gémissements stériles, les autres cherchaient dans l'hérésie une
excuse et un prétexte pour leur désobéissance. En vain l'évêque de
Tournay écrivait-il à l'archevêque de Reims pour le supplier de ne pas
faire peser l'anathème prononcé contre Baudouin sur tous ses sujets:
le comte de Flandre se vit réduit à interjeter appel au pape, et la
Flandre ne respira que lorsque Innocent III eut ordonné aux évêques
d'Amiens et de Tournay de lever l'excommunication, en déclarant qu'il
protégeait le comte Baudouin et la comtesse Marie comme les enfants
bien-aimés de l'Eglise.
Le pape ne tarda point à envoyer en France un légat, qui fut le
cardinal de Capoue. Les lettres pontificales qui lui avaient été
remises réclamaient la paix de l'Europe au nom de la délivrance de la
terre sainte. «Nous connaissons, écrivit Innocent III, le triste sort
de Jérusalem et les malheurs des peuples chrétiens; nous ne pouvons
oublier que les infidèles ont conquis et la terre que le Christ a
touchée, et la croix qu'il a portée pour le salut du monde. Accablés
par ces douleurs, nous n'avons cessé de crier vers vous et de pleurer
abondamment; mais notre voix s'éteint dans notre poitrine fatiguée, et
nos yeux sont noyés dans leurs larmes.» Le cardinal de Capoue chercha
inutilement à réconcilier les rois de France et d'Angleterre: la
guerre continuait sur toutes les frontières, et au mois de mai 1199,
il arriva que l'évêque élu de Cambray, Hugues de Douay, passant près
de Lens avec le marquis de Namur et une nombreuse escorte, fut enlevé
par quelques chevaliers français. Le cardinal de Capoue n'obtint sa
liberté qu'en menaçant la France d'un interdit. En même temps, il
pressait Philippe-Auguste de rompre les liens adultères qui
l'unissaient à Agnès de Méranie; mais ces dernières représentations
furent sans fruit, et vers le mois de janvier, il crut devoir faire
publier solennellement une sentence d'excommunication.
Philippe rappela Ingelburge; mais la guerre ne cessa point: elle ne se
ralentit que lorsqu'une flèche, lancée d'un pauvre château du
Limousin, mit fin aux jours du roi d'Angleterre. Jean sans Terre qui
lui succéda, reçut à Rouen, le 9 août 1199, l'hommage du comte de
Flandre et signa, neuf jours après, à la Roche-Andely, un traité
d'alliance qui confirmait celui du 8 septembre 1196. Cependant le
nouveau roi d'Angleterre ne songeait point à combattre, et, vers le
mois d'octobre, une trêve générale fut conclue. Des conférences
s'ouvrirent à Péronne entre les ambassadeurs du comte de Flandre et
ceux du roi de France, et elles se terminèrent au mois de janvier
suivant. Un traité conserva à Baudouin les cités de Saint-Omer,
d'Aire, de Lillers, d'Ardres, de Béthune et le fief de Guines, et il
fut, de plus, convenu qu'à la mort de la reine Mathilde tout son
douaire lui reviendrait, et qu'il en serait de même des bourgs
d'Artois occupés par Louis, fils du roi de France, s'il décédait sans
postérité.
Quatre mois après, un autre traité fut conclu entre les rois de France
et d'Angleterre: ils s'y engagèrent à ne plus prêter leur appui aux
efforts que leurs vassaux pourraient tenter contre l'autorité de
chacun d'eux: Jean sans Terre promettait spécialement de ne plus
soutenir le comte de Flandre.
Tandis que les deux monarques juraient d'observer cette paix qui, pour
l'un et l'autre, n'était qu'une ruse et un mensonge, un vaste
mouvement de réconciliation s'étendait de toutes parts. Un prêtre
nommé Foulques de Neuilly renouvelait au douzième siècle les
merveilles que Pierre l'Ermite avait accomplies au onzième. Si, comme
le racontent les historiens de son époque, il rendait la vue aux
aveugles, la parole aux bouches muettes, la santé aux corps infirmes,
il ne régnait pas moins puissamment par son éloquence sur le cœur des
hommes. Ce fut Foulques de Neuilly que le pape Innocent III adjoignit
au cardinal de Capoue pour prêcher la croisade.
En 1199, il avait paru an milieu d'un brillant tournoi à
Escry-Sur-Aisne en Champagne. Là se trouvaient le comte Thibaud, Louis
de Blois, Renaud de Dampierre, Maurice de Lille, Matthieu de
Montmorency, Enguerrand de Boves, Simon de Montfort, Geoffroi de
Villehardouin, qui fut l'historien de cette croisade, Geoffroi de
Joinville, dont le neveu devait être l'élégant historien d'une autre
guerre sainte. «Ils ostèrent lor hiaumes et coururent as croix.»
Peu après, et moins de six semaines après le traité de Péronne, le
comte de Flandre prit aussi la croix. La cérémonie eut lieu
solennellement le lendemain du mercredi des cendres dans l'église de
Saint-Donat de Bruges. Une assemblée nombreuse se pressait sous ses
voûtes antiques, où l'ombre du comte saint Charles de Danemark
semblait planer au-dessus du comte Baudouin pour lui offrir les palmes
du martyre. On lut tour à tour quelques versets du prophète Isaïe,
dans lesquels le Seigneur promettait à Ezéchias de délivrer Jérusalem,
et un chapitre de l'évangile de saint Matthieu, où se trouvaient ces
paroles: _Dico autem vobis quod multi ab Oriente et Occidente
venient_.
Quand l'oraison dominicale eut été achevée, tous les assistants
inclinèrent pieusement leurs fronts sur le marbre sacré, et l'un des
lévites agita lentement une cloche au son faible et lugubre, tandis
que les autres se rangeaient autour de l'autel en formant deux chœurs
dont les voix se répondaient alternativement.
Le premier des chœurs entonna l'un des psaumes que les Israélites,
captifs au bord des fleuves de Babylone, avaient consacrés aux
malheurs de leur patrie, et qui, après dix-huit siècles, semblaient
une prophétie des nouveaux désastres qui accablaient Jérusalem:
«Seigneur, les nations ont envahi votre héritage; elles ont profané
votre saint temple. Jérusalem n'est plus qu'une ruine...
«Que votre colère accable les nations idolâtres qui ont outragé Jacob
et rempli sa demeure de désolation! Que ces peuples ne disent point de
nous:--Où est leur Dieu?
«Accordez au sang de vos serviteurs une vengeance éclatante: que les
gémissements de ceux qui sont captifs s'élèvent jusqu'à vous!»
Puis le second chœur reprit sur le même rhythme:
«Que le Seigneur se lève et que ses ennemis soient dispersés! que
ceux qui le haïssent fuient devant sa face! Qu'ils disparaissent comme
la fumée! qu'ils fondent comme la cire!»
Le chant des psaumes avait cessé: le pontife, prenant dans ses mains
une croix de lin brodée d'or, l'attacha sur l'épaule droite du comte
de Flandre en disant: «Recevez ce signe de la croix, au nom du Père et
du Fils et du Saint-Esprit, en mémoire de la croix, de la passion et
de la mort du Christ.» Ensuite, il bénit ses armes, son épée et sa
bannière. Eustache et Henri, frères de Baudouin, s'engagèrent par les
mêmes vœux; mais lorsqu'on vit Marie de Champagne, encore à la fleur
des ans et dans tout l'éclat de la beauté, réclamer aussi le signe de
la croix pour suivre son époux au delà des mers, une vive émotion
salua son dévouement, et toutes les prières s'élevèrent vers le ciel
pour que l'Orient ne réunît point ses cendres à celles de la comtesse
Sibylle d'Anjou.
Les préparatifs de la croisade durèrent deux années. Des députés (l'un
d'eux était Quènes de Béthune) avaient été envoyés à Venise près du
vieux doge Henri Dandolo pour rechercher son alliance. Ils furent
reçus au milieu des bourgeois assemblés sur la place de Saint-Marc, et
là le sire de Villehardouin exposa la mission dont ils étaient
chargés; puis ils s'agenouillèrent, en déclarant qu'ils ne se
relèveraient point tant que leur requête ne leur aurait point été
accordée. «Nous l'octroyons! nous l'octroyons!» s'écrièrent alors les
bourgeois de Venise. Les croisés demandaient qu'on leur prêtât assez
de navires pour transporter en Syrie huit mille chevaliers et
quatre-vingt mille hommes d'armes. Quelles que fussent les conditions
onéreuses exigées par les Vénitiens, elles furent aussitôt acceptées,
et il fut convenu que les croisés s'assembleraient aux bords de
l'Adriatique aux fêtes de la Saint-Jean 1202.
Vers le mois d'avril de cette année, le comte Baudouin réunit au camp
de Valenciennes les chevaliers de Flandre et de Hainaut qui devaient
l'accompagner. Là brillaient le connétable de Flandre, Gilles de
Trazegnies, Jacques d'Avesnes, fils du héros d'Arsur, Guillaume de
Saint-Omer, Siger de Gand, Roger de Courtray, Jean de Lens, Eric de
Lille, Guillaume de Lichtervelde, Hellin de Wavrin, Michel de Harnes,
Baudouin de Praet, Thierri de Termonde, Jean de Sotteghem, Raoul de
Boulers, Gilles de Landas, Baudouin d'Haveskerke, Simon de Vaernewyck,
Philippe d'Axel, Alelme de Stavele, Foulques de Steelant, Baudouin de
Commines, Hugues de Maldeghem, Pierre de Douay, Gilles de Pamele,
Alard de Chimay, Gauthier de Ligne, Michel de Lembeke, Odoard et
Chrétien de Ghistelles. Bientôt après ils se mirent en marche,
laissèrent derrière eux la Champagne et la Bourgogne, et s'arrêtèrent
à Bâle; puis, pénétrant dans les défilés du val de Trente, ils
arrivèrent à Venise en passant par Vérone.
La comtesse de Flandre, retenue quelques jours de plus dans ses Etats,
par la naissance de Marguerite, la seconde de ses filles, s'embarqua
avec Jean de Nesle, dont l'aïeul, en épousant une princesse de la
maison de Flandre, avait reçu pour dot la châtellenie héréditaire de
Bruges.
Le comte de Flandre n'avait point quitté Venise, où ses chevaliers
occupaient l'île de Saint-Nicolas. Pendant quelques jours, ils avaient
hésité sur la route qu'il fallait suivre; enfin, prenant en
considération les trêves qui suspendaient les combats en Palestine,
ils avaient résolu de porter la guerre au sein des populations
infidèles d'Egypte, affaiblies par une longue famine, lorsque d'autres
difficultés se présentèrent: les croisés ne pouvaient payer aux
Vénitiens les sommes stipulées pour le fret de leurs navires. En vain
Baudouin et d'autres comtes s'étaient-ils dépouillés de leurs joyaux
et de leurs riches vaisselles d'or et d'argent. Ces sacrifices étaient
insuffisants, et l'on vit l'illustre assemblée des plus nobles barons
de l'Europe engager son épée au service de quelques marchands italiens
pour remplir ses engagements pécuniaires. La croisade révélait son
impuissance, même avant qu'elle eût commencé.
Dès le mois d'octobre 1202, et malgré les efforts du cardinal de
Capoue, le doge Dandolo conduisit les croisés devant Zara, port
important de la Dalmatie, que les Vénitiens voulaient enlever au roi
de Hongrie. Une année s'écoula: les barons chrétiens s'emparèrent de
Zara, et lorsque le pape Innocent III les menaça d'anathème en leur
reprochant l'oubli de leurs vœux sacrés, ils s'excusèrent humblement
en protestant que leur volonté n'avait pas été libre. Leur victoire ne
l'affranchit pas.
L'empereur grec Alexis Comnène avait détrôné son frère et s'était
allié aux Génois et aux Pisans. Venise, dans sa jalousie commerciale,
voulait rétablir l'autorité d'Isaac et s'assurer sur les rives du
Bosphore une suprématie incontestée. On prétendait même que l'or des
infidèles n'était point étranger au zèle que montraient les Vénitiens
pour détourner les croisés de leurs desseins: on ajoutait que c'était
à ce prix que d'importants priviléges étaient accordés à leurs
vaisseaux dans les ports de l'Egypte.
Lorsque le doge Dandolo proposa aux barons chrétiens de renverser
l'usurpateur byzantin, un grand tumulte éclata: ce projet contrariait
leur impatience; mais les Vénitiens exposèrent habilement qu'il était
nécessaire de laisser des alliés à Constantinople avant d'envahir la
Syrie, et que, sans cette expédition, ils se verraient éternellement
réduits à manquer d'argent et de vivres, et se dévoueraient à une
perte certaine. Jacques d'Avesnes, Simon de Montfort, Gui de Coucy,
Pierre d'Amiens, répliquaient avec enthousiasme qu'ils n'avaient pas
quitté leurs foyers pour combattre un tyran, mais pour délivrer le
tombeau et la croix de Jésus-Christ. Le légat du pape demandait
également qu'on se dirigeât vers Jérusalem. Au milieu de ces
discussions parut le fils d'Isaac Comnène, qui venait implorer la
générosité des barons franks: il promettait de fournir aux croisés,
s'ils le plaçaient sur le trône de Byzance, des vivres pour un an et
un secours de dix mille hommes: il ajoutait que leur expédition à
Constantinople ne retarderait que d'un mois leur arrivée en Palestine.
L'abbé de Looz fut ébranlé par ses prières, et engagea les barons
chrétiens à ne point se séparer. Le comte de Flandre, le marquis de
Montferrat, Quènes de Béthune, Miles de Brabant, Renier de Trith,
Anselme de Kayeu émirent le même avis, et leur opinion triompha.
Cependant la flotte flamande de la comtesse Marie, après avoir reconnu
aux bords du Tage les colonies que d'autres pèlerins, venus des mêmes
lieux, y avaient fondées, s'était arrêtée sur les rivages de l'Afrique
pour y conquérir une ville remise depuis aux chevaliers de
Saint-Jacques de l'Epée, et elle avait poursuivi sa route en saluant
les murailles d'Almeria et de Carthagène. Les chevaliers croisés
admirèrent de loin, non sans quelque secret sentiment de douleur et de
regret, la belle plaine de Valence cultivée par les Mores; mais
bientôt ils se consolèrent en apercevant la tour de Peniscola qui
formait la limite des pays occupés par les infidèles. Arrivés aux
bouches de l'Ebre, ils laissèrent derrière eux d'un côté Tarragone,
Barcelone et Leucate, de l'autre les îles Baléares, qui payaient
chaque année au roi d'Aragon un tribut d'étoffes de soie. Enfin ils
passèrent devant Narbonne et atteignirent le port de Marseille
qu'entouraient, au sein d'un amphithéâtre de montagnes, la cité
épiscopale et la magnifique abbaye de Saint Victor. C'était à
Marseille que les croisés devaient recevoir des nouvelles de
l'expédition qui s'était rendue à Venise. Ils apprirent avec
étonnement que, malgré les menaces d'Innocent III, l'avarice des
Vénitiens retenait l'élite des chevaliers d'Occident au siége de Zara,
et le seul message qui leur parvint leur porta l'ordre de mettre à la
voile dans les derniers jours de mars en se dirigeant vers le
promontoire de Méthone.
Depuis deux mois, la flotte flamande avait jeté l'ancre dans les eaux
profondes du golfe de Messénie, dominées par les bois d'oliviers de
Coron et les ruines de Muszun ou Modon, l'antique Méthone, récemment
détruite par Roger de Sicile, petit-fils de Robert Wiscard. La
comtesse de Flandre, ne voyant point les Vénitiens quitter
l'Adriatique, ordonna au pilote de tourner la proue vers la Syrie.
Déjà avaient disparu à l'horizon les cimes du Taygète et du mont
Ithome; deux navires étaient seuls restés un peu en arrière quand, en
dépassant le cap Malée, ils furent atteints par les premières galères
de la flotte vénitienne qui se dirigeait vers la Propontide. Un seul
sergent se jeta dans une barque pour rejoindre Baudouin et Dandolo:
«Il me samble bien, avait-il dit à ses compagnons, k'ils doient
conquerre terre.»
Une terreur profonde régnait à Constantinople: depuis longtemps, on y
racontait que Venise équipait une flotte immense pour les guerriers du
Nord, qui, couverts de fer et aussi hauts que leurs lances,
obéissaient à des chefs plus vaillants que le dieu Mars. L'historien
grec Nicétas répète, en l'appliquant aux guerriers franks, ce que les
anciens disaient des Gaulois, qu'ils ne craignaient rien si ce n'est
la chute du ciel. Il les compare tantôt à des statues d'airain, tantôt
à des anges exterminateurs dont les regards seuls donnent la mort. Dès
qu'ils eurent abordé dans le Bosphore, au bourg de Saint-Etienne, le
tyran Alexis se hâta de leur envoyer des ambassadeurs chargés de
présents; mais Quènes de Béthune leur répondit, au nom des barons
chrétiens, qu'il cessât de parlementer et commençât par obéir.
Les pèlerins s'étaient divisés en six corps principaux. L'avant-garde
avait été confiée au comte de Flandre, parce qu'aucun autre prince
n'avait près de lui autant de chevaliers, d'archers et d'arbalétriers.
Le second corps obéissait à Henri, frère de Baudouin. Le comte de
Saint-Pol, Pierre d'Amiens, Eustache de Canteleu, dirigeaient le
troisième. Les autres bataillons comptaient pour chefs le comte de
Blois, Matthieu de Montmorency et le marquis de Montferrat. Le 6
juillet, toute l'armée s'assembla dans la plaine de Scutari et
traversa le Bosphore. Jacques d'Avesnes combattait au premier rang: un
coup de lance l'atteignit au visage, et il eût péri sans le secours de
Nicolas de Genlis. Selon une ancienne tradition conservée à Biervliet,
ce furent des croisés venus de cette ville qui pénétrèrent les
premiers dans la tour de Galata et qui ennoblirent ainsi l'écusson de
leur modeste patrie, où ils placèrent l'orgueilleuse devise des tyrans
de Constantinople: [Grec: Basileos basileôn, basileuôn basileontas].
«Je suis le roi des rois, celui qui règne sur ceux qui règnent.»
Pendant ce combat, les vaisseaux de Venise et quelques vaisseaux
flamands, qui avaient rejoint Baudouin au siége de Zara, ouvraient
leurs voiles à un vent favorable, et se dirigeaient vers le port dont
une forte chaîne fermait l'entrée. Une galère flamande, commandée par
Gui de Baenst et équipée à Termonde, et un navire italien qu'on
nommait _l'Aigle_, la frappèrent en même temps et la brisèrent. Les
deux flottes s'avançaient triomphantes et luttaient de courage.
«Alors, dit Marino Sanudo, se forma entre les deux peuples cette
amitié célèbre dont l'heureuse mémoire passa aux générations
suivantes.»
De toutes parts, les croisés se préparent à l'assaut. Tandis que les
Lombards et les Bourguignons gardaient le camp, les Flamands et les
Champenois, plus redoutables par leur valeur que par leur nombre,
dressaient leurs échelles contre les murailles; mais les mercenaires
étrangers dans lesquels se confiait Alexis repoussèrent toutes leurs
tentatives. Là périt Pierre de Bailleul.
A la même heure, d'autres croisés attaquèrent Byzance du côté du port.
Ils avaient tendu au-dessus de leurs navires de larges peaux de bœufs
pour se mettre à l'abri du feu grégeois, et leurs machines de guerre
lançaient des pierres énormes au milieu des assiégés. Dandolo, aveugle
et âgé de quatre-vingt-quinze ans, s'était fait porter au milieu des
combattants: son généreux dévouement décida la victoire. Le tyran
Alexis chercha son salut dans la fuite. Le vieil Isaac fut délivré, et
son fils entra solennellement dans la cité impériale, placé entre le
comte de Flandre et le doge de Venise.
Des hérauts d'armes se rendirent aussitôt en Egypte pour défier les
infidèles. Cependant on avait résolu d'attendre la fin de l'hiver pour
continuer la guerre. Les barons franks oubliaient la jalousie des
Vénitiens et la perfidie des Grecs au milieu des richesses et des
plaisirs que leur offrait Byzance; on dit même qu'un jour les croisés
flamands voulurent piller une synagogue qu'ils avaient prise pour une
mosquée des Sarrasins; mais la trouvant défendue par des Juifs, ils se
vengèrent en y mettant le feu. L'incendie qu'ils avaient allumé se
répandit si rapidement que bientôt il devint impossible de l'arrêter;
de la ville il s'étendit aux faubourgs jusqu'aux bords de la mer, de
telle sorte que des galères s'embrasèrent dans le port: une semaine
entière s'écoula avant qu'il eût cessé, et ses ravages furent
incalculables.
Alexis, fils d'Isaac, avait enfin obtenu que les croisés quitteraient
Constantinople pour établir leurs tentes au delà du golfe de
Chrysoceras. Le printemps était arrivé, mais il manquait d'argent pour
payer les deux cent mille marcs qu'il avait promis; il n'écoutait
d'ailleurs que les conseils des Vénitiens qui l'avaient appelé à Zara
pour faire échouer la croisade. L'héritier des Comnène parut dans les
premiers jours d'avril au camp de Baudouin, et réclama de nouveaux
délais.
Venise triomphait; les croisés ne s'éloignèrent point du Bosphore. A
peine pouvait-on en citer quelques-uns qui suivirent le comte de
Saint-Pol et Henri, frère de Baudouin, à Andrinople et jusqu'au pied
de l'Hémus. Leurs remords ne s'éveillèrent que lorsque des messagers,
vêtus de deuil, arrivèrent de la terre sainte. Tandis que le prince
d'Antioche livrait une sanglante bataille dans laquelle Gilles de
Trazegnies avait péri, on voyait sous le ciel ardent de la Syrie la
peste et les fièvres unir leurs ravages, dont la plus illustre victime
devait être la comtesse de Flandre.
Au récit de ces malheurs, les croisés saisissaient leurs lances et les
tournaient vers Jérusalem. Ils accusaient tumultueusement la lenteur
des Grecs, qui ne tenaient aucun de leurs engagements. Quènes de
Béthune porta leurs plaintes au palais des Blaquernes. Alexis ne
répondit point, mais il ordonna qu'on profitât d'une nuit obscure pour
incendier la flotte des croisés. Il échoua dans son projet, et
Byzance, pleine d'alarmes, le précipita du trône pour y élever un
tyran obscur, Alexis Ducas, surnommé Murzulphe. Sa perfidie ne fut
guère plus heureuse. Les croisés écartèrent aisément avec leurs rames
les brûlots que, par une nuit tranquille, on avait de nouveau lancés
contre leurs navires. Il essaya d'autres moyens et tendit une
embuscade à Henri, frère de Baudouin: là aussi le courage des
guerriers franks lui fit subir une défaite honteuse.
Tant de trahisons devaient porter leurs fruits, Les croisés
déclarèrent que l'empire grec n'existait plus, et, le 9 avril 1204,
leur flotte s'approcha des remparts de Constantinople. Murzulphe avait
placé des mangonneaux et des pierriers sur les murs à demi ruinés qui
formaient l'enceinte de la cité impériale; puis il avait fait élever
des tours de bois pour mieux résister à celles que les assiégeants
avaient également construites sur leurs vaisseaux. Le premier jour de
la lutte s'acheva sans que les croisés eussent obtenu le moindre
succès. Trois jours plus tard, l'assaut recommença: ils s'avançaient
en poussant de grands cris, et leur enthousiasme défiait la
consternation des Grecs. Une forte brise, qui parut le gage de
l'intervention du ciel, se leva vers le nord-est, et un navire qu'on
nommait _la Pèlerine_ parvint assez près des remparts pour y lancer
ses échelles roulantes. Un Vénitien se précipite aussitôt au milieu
des ennemis et meurt; mais André de Jurbise, chevalier de Hainaut, le
suit, et à son aspect les Grecs reculent: dans leur terreur, ils
croient apercevoir devant eux un géant dont le casque est aussi grand
qu'une tour. Les guerriers franks accourent à sa voix, et dès ce
moment la victoire n'est plus indécise.
Quelques centaines de chevaliers envahissaient une cité dont les
murailles avaient sept lieues de tour et renfermaient une population
innombrable. A leur suite d'autres croisés, indignes de combattre sous
les mêmes bannières, se répandaient, le fer et la flamme à la main, de
quartier en quartier, de maison en maison, cherchant partout des
trésors. Dans leur fureur avide, ils brisèrent tour à tour les plus
célèbres merveilles de l'art antique, la statue de Junon venue du
temple de Samos, l'Hercule de Lysippe, l'aigle d'airain d'Apollonius
de Thyane, la louve de Romulus, qu'avait célébrée Virgile, et on les
vit même violer le tombeau des empereurs.
Le comte de Flandre occupait le camp de Murzulphe; Henri, son frère,
avait pris possession des Blaquernes; le marquis de Montferrat s'était
établi au palais de Bucoléon. Les somptueuses demeures qu'avait
abandonnées la fortune des Comnène avaient trouvé de nouveaux maîtres,
mais leur trône restait vacant. Douze électeurs, dont six
appartenaient à Venise et six autres aux races frankes, eurent la
mission de désigner le successeur de Constantin. L'un d'eux était le
nonce apostolique Albert, évêque de Bethléem, petit-neveu de Pierre
l'Ermite. Le 2 mai 1204, les douze électeurs se réunirent dans la
chapelle du doge de Venise; là, après avoir réduit à quatre le nombre
des candidats (c'étaient les comtes de Flandre, de Blois et de
Saint-Pol, et le marquis de Montferrat), ils placèrent quatre calices
sur l'autel: un seul contenait une hostie consacrée. Chaque fois qu'on
proclamait le nom de l'un des candidats, on découvrait un calice:
lorsqu'on arriva à celui de Baudoin, il sembla que Dieu lui-même
désignait l'empereur. «Seigneurs, dit l'évêque de Soissons à la foule
qui était restée assemblée jusqu'au milieu de la nuit, nous avons
choisi un empereur: vous êtes tenus de lui obéir et de le respecter. A
cette heure solennelle à laquelle est né le Christ rédempteur des
hommes, nous proclamons empereur Baudouin, comte de Flandre et de
Hainaut.» Mille acclamations retentirent dans ces palais qui déjà
avaient vu s'élever et disparaître tant de dynasties impériales.
Le 7 mai, Baudouin vint habiter le palais de Bucoléon. Dès le
lendemain, selon la coutume des empereurs grecs, il jeta au peuple des
pains qui renfermaient trois pièces d'or, trois pièces d'argent et
trois pièces de cuivre; puis, selon l'usage germanique, on l'éleva sur
un bouclier que soutenaient le doge Dandolo, les comtes de Blois et de
Saint-Pol, et le marquis de Montferrat. La cérémonie du couronnement
eut lieu dans la basilique de Sainte-Sophie. Un trône d'or avait été
placé sur une estrade couverte de velours rouge; mais au moment où
Baudouin allait y monter, enivré de splendeur et de gloire, on lui
présenta un vase rempli de cendres et d'étoupes que la flamme
consumait: tristes et menaçantes images de la vanité humaine, dont
l'avenir ne devait point tarder à réaliser la prophétie. Le patriarche
de Constantinople versa sur son front l'huile sainte et y posa le
diadème impérial. «Il en est digne!» s'écria le peuple. «Il en est
digne!» répondit le patriarche. «Il en est digne!» répéta la multitude
qui se trouvait hors de l'église. Puis, lorsqu'on l'eut conduit dans
le chœur, on couvrit ses épaules d'un manteau de pourpre orné d'or:
sa main droite portait la croix, divin emblème de la foi chrétienne;
sa main gauche tenait un rameau, symbole de paix et de prospérité. Un
banquet solennel succéda à cette cérémonie, tandis que les hérauts
d'armes proclamaient sur les places de Byzance, Baudouin, par la grâce
céleste, empereur très-fidèle des Romains, couronné par Dieu et à
jamais Auguste.
Baudouin mérita son élévation par ses vertus. Les croisés admiraient
son courage et sa piété, et les historiens grecs eux-mêmes le
dépeignent chaste dans ses mœurs, généreux à l'égard des pauvres,
écoutant volontiers les conseils et plein de résolution dans les
dangers. Son premier soin fut de partager les provinces du nouvel
empire entre les barons franks, devenus les successeurs de Pyrrhus ou
d'Alexandre. Le comte de Blois obtint le duché de Bithynie; Renier de
Trith, celui de Philippopolis. Thierri de Termonde fut créé
connétable; Thierri de Looz, sénéchal; Miles de Brabant, grand
boutillier; Gauthier de Rodenbourg, protonotaire; Quènes de Béthune
reçut la dignité de protovestiaire et fut peut-être roi d'Andrinople.
A la même époque, un chevalier qui n'était pas étranger à la maison
des comtes de Flandre, Thierri, fils de Philippe d'Alsace, épousait la
princesse de Chypre, naguère si merveilleusement délivrée des prisons
du duc d'Autriche, et allait disputer à Aimeri de Lusignan les Etats
héréditaires de son père, autre empire des Comnène qui ne devait plus
se relever.
Vers les derniers jours de l'année 1204, Henri, frère de Baudouin,
débarqua à Abydos; Thierri de Looz, Nicolas de Mailly, Anselme de
Kayeu, l'accompagnaient. Il parcourut toute la Troade, mais il ne
songea point à demander, comme le héros macédonien, si les prêtres
d'Ilion conservaient encore la lance d'Achille. Tandis qu'il foulait
avec dédain les ruines de Pergame, une troupe de croisés s'avançait
dans la Thessalie, pénétrait dans les fraîches vallées de Tempé, et
franchissait les défilés des Thermopyles, que les ombres des trois
cents Spartiates ne défendaient plus contre ces barbares plus
redoutables que les armées de Xerxès. Le marquis de Montferrat se
dirigea vers Nauplie; Jacques d'Avesnes et Drogon d'Estrœungt
assiégèrent Corinthe: l'un y fut blessé grièvement, l'autre y périt.
D'autres chevaliers de Flandre et de Champagne s'emparaient de toute
la partie méridionale du Péloponèse. Leurs conquêtes s'étendirent
rapidement. Il y eut des ducs là où avaient existé les républiques de
Lycurgue et de Solon. A Argos, ils rétablirent la monarchie
d'Agamemnon. L'Achaïe dut à un baron chrétien l'indépendance qu'avait
rêvée pour elle Philopémen. Gui de Nesle occupait un château au bord
de l'Eurotas; Raoul de Tournay régnait dans le vallon du Cérynite;
Hugues de Lille reçut huit fiefs dans la cité d'Ægium, où les rois de
la Grèce s'étaient jadis assemblés pour venger l'outrage fait à
Ménélas. Peu d'années après, Nicolas de Saint-Omer était duc de
Thèbes. Il était fort estimé pour sa prudence, selon la chronique de
Romanie, et se fit construire un beau château, qu'on nomma le château
de Saint-Omer, sur les ruines de cette ancienne citadelle consacrée à
Cadmus, qu'avait défendue l'épée d'Epaminondas, et qui avait répété
les premiers chants de Pindare.
Les Grecs, qui avaient vu avec joie les croisés se disperser en
faibles troupes depuis les gorges du Taurus jusqu'aux plaines de la
Messénie, conspiraient depuis longtemps en silence, lorsque tout à
coup ils prirent les armes dans toutes les provinces. Joannice, roi
des Bulgares, leur avait promis son secours.
La nation des Bulgares, arrachée des steppes du Volga par les grandes
migrations du cinquième siècle, s'était arrêtée entre les eaux du
Danube et les vallons de l'Hémus. A demi chrétienne, mais fidèle à
toutes les traditions de son origine, elle avait conservé un caractère
indomptable et féroce. Ses redoutables armées s'avancent vers Byzance.
De nombreuses hordes de Tartares les suivent. Au bruit de leur venue,
les Grecs d'Andrinople et de Didymotique chassent les Vénitiens et les
chevaliers du comte de Saint-Pol, mort depuis peu. Les croisés
abandonnent leurs châteaux de Thrace, saisis d'une terreur profonde.
Tel était l'effroi qui régnait parmi eux que Renier de Trith s'étant
réfugié à Philippopolis, ses fils, son gendre et son neveu
l'abandonnèrent; mais dans leur fuite rapide ils se précipitèrent au
milieu des ennemis dont le fer punit leur lâcheté. Renier de Trith,
resté seul avec vingt-cinq compagnons d'armes, reçut de meilleurs
conseils de son honneur et de son courage.
Lorsque ces tristes nouvelles parvinrent à Constantinople, Baudouin
n'y avait auprès de lui que le comte de Blois, le vieux Dandolo, et un
petit nombre d'hommes d'armes. Il se hâta de rappeler son frère de la
Troade. Pierre de Bracheux vint de Lopadium; Matthieu de Walincourt
arriva de Nicomédie. Geoffroi de Villehardouin et Manassès de Lille
rassemblèrent quatre-vingts chevaliers et s'éloignèrent aussitôt pour
marcher au devant des Bulgares. Baudouin les suivit avec cent quarante
chevaliers; peu de jours après, le comte de Blois et le doge de Venise
quittèrent la cité impériale, emmenant des renforts plus
considérables. Ces différents corps réunis comprenaient seize mille
combattants. Leurs chefs résolurent sans hésiter de mettre le siége
devant Andrinople que défendaient cent mille Grecs. Ils voulaient
dompter l'insurrection nationale avant de combattre l'invasion
étrangère. La confiance renaissait parmi les croisés, tandis que les
Grecs s'enfermaient dans leurs murailles, déjà prêts à s'incliner de
nouveau sous le joug qu'ils avaient tenté de briser.
On touchait aux fêtes de la semaine sainte. Les assiégeants
préparaient leurs armes et leurs machines lorsqu'ils apprirent que
Joannice accourait pour délivrer Andrinople. Dès ce jour, la garde du
camp fut confiée à Geoffroi de Villehardouin et à Manassès de Lille;
l'empereur s'était réservé le commandement de toute l'armée qui devait
repousser les Bulgares.
Le mercredi après Pâques, une vive alerte se répandit parmi les
guerriers chrétiens. On annonçait que des Tartares avaient paru dans
les prairies où paissaient les chevaux des croisés et cherchaient à
les enlever.
Deux jours après (c'était le 14 avril 1205), les Tartares se
montrèrent de nouveau. Leurs chevaux étaient si agiles qu'ils les
portaient au milieu des Franks sans qu'on les eût vus s'approcher, et
qu'au moment où ils attiraient les regards ils avaient déjà disparu.
L'empereur avait formellement ordonné que personne ne quittât le camp
pour les repousser; mais le comte de Blois jugea qu'il lui était
permis de désobéir lorsque la désobéissance même devait le conduire à
la gloire: il le croyait du moins; cependant à peine est-il sorti du
camp que les Tartares entourent sa troupe trop faible pour leur
résister. Il est près de succomber, mais l'empereur apprend le péril
qui le menace et s'élance avec ses chevaliers pour le défendre. Les
Tartares se retirent devant lui, et alors, par un égarement fatal,
l'empereur, qui devait punir dans le comte de Blois une faute qui
avait compromis toute l'armée, semble la justifier en s'associant à
sa témérité. Animé par son succès et n'écoutant que son ardeur
belliqueuse, il frappe son cheval de l'éperon et s'avance de plus en
plus pour atteindre les ennemis; les Tartares s'étaient dirigés vers
le centre de l'armée de Joannice, et ils ne ralentirent leur course
que lorsqu'ils virent Baudouin au milieu des Bulgares.
Jamais Baudouin ne montra plus de courage. Entouré d'un petit nombre
de chevaliers dont les chevaux épuisés de fatigue s'abattaient sous
les flèches qu'on leur lançait de toutes parts, il les rangea près de
lui autour de la bannière impériale. «Sire, lui dit le comte de Blois,
qui, atteint de deux blessures, gisait sur le sable, au nom de Dieu,
oubliez-moi pour penser à vous et à la chrétienté.» Baudouin,
chevalier avant d'être empereur, répondit au comte de Blois qu'il ne
l'abandonnerait pas: il cherchait la mort et ne trouva que des fers.
L'armée impériale était rentrée dans les murs de Constantinople, et
l'évêque de Soissons s'était rendu en France et en Flandre pour
implorer les secours des peuples de l'Occident. Henri, frère de
l'empereur, s'adressait en même temps au pape Innocent III, pour le
supplier d'intervenir en faveur de Baudouin. «Nous avons appris, lui
écrivait-il, que l'empereur est encore sain et sauf; on assure même
qu'il est traité assez honorablement par Joannice.» Innocent III
promit de réclamer la délivrance du captif, et des lettres
pontificales furent envoyées à l'archevêque de Trinovi pour qu'il les
remît au roi des Bulgares; mais Joannice se contenta de répondre qu'il
ne pouvait plus rendre la liberté à l'empereur, parce que déjà il
avait payé le tribut de la nature.
Seize mois s'étaient écoulés depuis la bataille d'Andrinople: quelques
barons doutaient encore du sort de l'empereur; mais Renier de Trith
affirma qu'il connaissait plusieurs personnes qui l'avaient vu mort,
et, le 15 août 1206, Henri prit solennellement possession de la
pourpre impériale.
Tandis que la croisade de Constantinople élève de plus en plus la
gloire militaire de la Flandre et prépare de brillantes destinées à
l'activité de son commerce, nous retrouvons sur les rivages du
Fleanderland les cruelles dissensions des karls flamings. Les tableaux
qu'elles nous offrent sont les mêmes que ceux que nous avons déjà
empruntés aux hagiographes et aux légendaires: luttes de la barbarie
contre la civilisation, du paganisme contre la foi chrétienne,
querelles individuelles de la gilde contre la gilde, de la famille
contre la famille. Un historien, qui vivait vers ce temps, observe
avec raison que c'est dans le récit des discordes du dixième et du
onzième siècle que nous devons chercher l'origine de celles qui,
pendant l'absence de Baudouin, agitèrent quelques parties de la
Flandre. Herbert de Wulfringhem nous rappelle cet autre Herbert de
Furnes qui dirigeait la charrue et portait l'épée. Il apparaît dans
l'histoire comme le chef des hommes de race saxonne qui ne se sont
jamais courbés sous le joug. On leur donnait le surnom populaire de
_Blauvoets_, non-seulement dans le pays de Furnes, mais sur tout le
rivage de la Flandre, en Zélande et en Hollande. Ce nom désignait,
suivant les uns, des éperviers de mer, allusion énergique à leur
ancienne vie de pirates; selon d'autres, il était synonyme du nom de
renard, et c'était peut-être par quelque rapprochement, fondé sur les
sagas du Nord, qu'ils donnaient à ceux qui s'étaient ralliés au
pouvoir supérieur des comtes la domination de loups ou d'Isengrins.
La reine Mathilde, dont le douaire comprenait les territoires de
Furnes et de Bourbourg, y avait rendu son autorité accablante. Elle
avait voulu, à l'exemple de Richilde, y rétablir ces impôts
ignominieux qui, à tant de reprises, avaient soulevé des commotions
violentes. La même résistance se reproduisit. «La reine Mathilde ne
put réussir, dit Lambert d'Ardres, à dompter les Blauvoets, et elle se
vit réduite à réunir tous les chevaliers et tous les hommes d'armes de
ses domaines, et même à recruter des mercenaires étrangers, afin
d'exterminer les populations de Furnes et de Bourbourg. Après avoir
traversé Poperinghe, elle s'arrêta, vers les fêtes de la Saint-Jean,
au village d'Alveringhem qu'elle dévasta, tandis que le châtelain de
Bourbourg, Arnould de Guines, accourait sur les frontières de ses
domaines pour les défendre contre toute attaque. La reine Mathilde,
égarée par sa fureur, ne tarda point à s'avancer témérairement au
milieu des habitants du pays de Furnes.»
Cependant Herbert de Wulfringhem s'était réuni à Walter d'Hontschoote,
à Gérard Sporkin et à d'autres chefs des Blauvoets, et ils forcèrent
la reine et ses nombreux hommes d'armes à fuir devant eux. Ils
mutilaient et étranglaient ceux qui tombaient en leur pouvoir, les
abandonnaient à demi morts dans les fossés et dans les sillons, ou les
chargeaient de chaînes.
Cinq années plus tard, les chefs des Blauvoets, encouragés par leurs
premiers succès, osèrent mettre le siége devant la ville de Bergues;
mais les hommes d'armes de Mathilde, que commandait Chrétien de Praet,
les mirent en déroute et la plupart des assaillants périrent dans ce
combat. Les Blauvoets se montraient toutefois si redoutables, même
dans leur défaite, qu'ils obtinrent une paix honorable.
Dès ce moment, les Flamings cessèrent de plus en plus de former une
faction constamment menacée par la servitude; mais en se confondant
dans la nationalité flamande, ils en restèrent la portion la plus
tumultueuse et la plus intrépide. Pendant longtemps encore, ils
répandront le sang dans leurs discordes intestines, et si jamais une
nouvelle oppression les menaçait, Nicolas Zannequin se souviendra
d'Herbert de Wulfringhem.