tout près de la ville, mais si solitaire qu'il en semblait très loin.
Il devait cette solitude à l'encaissement des hautes falaises du
fort George qui dominent cette anse discrète. On arrivait au Havelet
par plusieurs sentiers. Le plus direct longeait le bord de l'eau; il
avait l'avantage de mener à la ville et à l'église en cinq minutes,
et l'inconvénient d'être couvert par la lame deux fois par jour.
Les autres sentiers, plus ou moins abrupts, s'enfonçaient dans les
anfractuosités des escarpements. Le Havelet, même en plein jour, était
dans une pénombre. Des blocs en porte-à-faux pendaient de toutes
parts. Un hérissement de ronces et de broussailles s'épaississait
et faisait une sorte de douce nuit sur ce désordre de roches et de
vagues; rien de plus paisible que cette crique en temps calme, rien de
plus tumultueux dans les grosses eaux. Il y avait là des pointes de
branches perpétuellement mouillées par l'écume. Au printemps c'était
plein de fleurs, de nids, de parfums, d'oiseaux, de papillons et
d'abeilles. Grâce aux travaux récents, ces sauvageries n'existent plus
aujourd'hui; de belles lignes droites les ont remplacées; il y a des
maçonneries, des quais et des jardinets, le terrassement a sévi; le
goût a fait justice des bizarreries de la montagne et de l'incorrection
des rochers.
II
LES DESESPOIRS EN PRÉSENCE
Il était un peu moins de dix heures du matin; _le quart avant_, comme
on dit à Guernesey.
L'affluence, selon toute apparence, grossissait à Saint-Sampson. La
population, enfiévrée de curiosité, versant toute au nord de l'île, le
Havelet, qui est au sud, était plus désert que jamais.
Pourtant on y voyait un bateau, et un batelier. Dans le bateau il y
avait un sac de nuit. Le batelier semblait attendre.
On apercevait en rade le _Cashmere_ à l'ancre, qui, ne devant partir
qu'à midi, ne faisait encore aucune manœuvre d'appareillage.
Un passant qui, de quelqu'un des sentiers-escaliers de la falaise, eût
prêté l'oreille, eût entendu un murmure de paroles dans le Havelet,
et, s'il se fût penché par-dessus les surplombs, il eût vu, à quelque
distance du bateau, dans un recoin de roches et de branches où ne
pouvait pénétrer le regard du batelier, deux personnes, un homme et
une femme, Ebenezer et Déruchette.
Ces réduits obscurs du bord de la mer, qui tentent les baigneuses, ne
sont pas toujours aussi solitaires qu'on le croit. On y est quelquefois
observé et écouté. Ceux qui s'y réfugient et qui s'y abritent peuvent
être aisément suivis à travers les épaisseurs des végétations et grâce
à la multiplicité et à l'enchevêtrement des sentiers. Les granits et
les arbres, qui cachent l'aparté, peuvent cacher aussi un témoin.
Déruchette et Ebenezer étaient debout en face l'un de l'autre, le
regard dans le regard; ils se tenaient les mains. Déruchette parlait.
Ebenezer se taisait. Une larme amassée et arrêtée entre ses cils
hésitait, et ne tombait pas.
La désolation et la passion étaient empreintes sur le front religieux
d'Ebenezer. Une résignation poignante s'y ajoutait, résignation hostile
à la foi, quoique venant d'elle. Sur ce visage, simplement angélique
jusqu'alors, il y avait un commencement d'expression fatale. Celui
qui n'avait encore médité que le dogme, se mettait à méditer le sort,
méditation malsaine au prêtre. La foi s'y décompose. Plier sous de
l'inconnu, rien n'est plus troublant. L'homme est le patient des
événements. La vie est une perpétuelle arrivée; nous la subissons.
Nous ne savons jamais de quel côté viendra la brusque descente du
hasard. Les catastrophes et les félicités entrent, puis sortent, comme
des personnages inattendus. Elles ont leur loi, leur orbite, leur
gravitation, en dehors de l'homme. La vertu n'amène pas le bonheur, le
crime n'amène pas le malheur; la conscience a une logique, le sort en
a une autre; nulle coïncidence. Rien ne peut être prévu. Nous vivons
pêle-mêle et coup sur coup. La conscience est la ligne droite, la vie
est le tourbillon. Ce tourbillon jette inopinément sur la tête de
l'homme des chaos noirs et des ciels bleus. Le sort n'a point l'art des
transitions. Quelquefois la roue tourne si vite que l'homme distingue
à peine l'intervalle d'une péripétie à l'autre et le lien d'hier à
aujourd'hui. Ebenezer était un croyant mélangé de raisonnement et un
prêtre compliqué de passion. Les religions célibataires savent ce
qu'elles font. Rien ne défait le prêtre comme d'aimer une femme. Toutes
sortes de nuages assombrissaient Ebenezer.
Il contemplait Déruchette, trop.
Ces deux êtres s'idolâtraient.
Il y avait dans la prunelle d'Ebenezer la muette adoration du désespoir.
Déruchette disait:
--Vous ne partirez pas. Je n'en ai pas la force. Voyez-vous, j'ai cru
que je pourrais vous dire adieu, je ne peux pas. On n'est pas forcé de
pouvoir. Pourquoi êtes-vous venu hier? Il ne fallait pas venir si vous
vouliez vous en aller. Je ne vous ai jamais parlé. Je vous aimais, mais
je ne le savais pas. Seulement, le premier jour, quand monsieur Hérode
a lu l'histoire de Rebecca et que vos yeux ont rencontré les miens,
je me suis senti les joues en feu, et j'ai pensé: Oh! comme Rebecca
a dû devenir rouge! C'est égal, avant-hier, on m'aurait dit: Vous
aimez le recteur, j'aurais ri. C'est ce qu'il y a eu de terrible dans
cet amour-là. Ç'a été comme une trahison. Je n'y ai pas pris garde.
J'allais à l'église, je vous voyais, je croyais que tout le monde était
comme moi. Je ne vous fais pas de reproche, vous n'avez rien fait
pour que je vous aime, vous ne vous êtes pas donné de peine, vous me
regardiez, ce n'est pas de votre faute si vous regardez les personnes,
et cela a fait que je vous ai adoré. Je ne m'en doutais pas. Quand vous
preniez le livre, c'était de la lumière; quand les autres le prenaient,
ce n'était qu'un livre. Vous leviez quelquefois les yeux sur moi. Vous
parliez des archanges, c'était vous l'archange. Ce que vous disiez, je
le pensais tout de suite. Avant vous, je ne sais pas si je croyais en
Dieu. Depuis vous, j'étais devenue une femme qui fait sa prière. Je
disais à Douce: Habille-moi bien vite que je ne manque pas l'office. Et
je courais à l'église. Ainsi, être amoureuse d'un homme, c'est cela.
Je ne le savais pas. Je me disais: Comme je deviens dévote! C'est vous
qui m'avez appris que je n'allais pas à l'église pour le bon Dieu. J'y
allais pour vous, c'est vrai. Vous êtes beau, vous parlez bien, quand
vous leviez les bras au ciel, il me semblait que vous teniez mon cœur
dans vos deux mains blanches. J'étais folle, je l'ignorais. Voulez-vous
que je vous dise votre faute, c'est d'être entré hier dans le jardin,
c'est de m'avoir parlé. Si vous ne m'aviez rien dit, je n'aurais rien
su. Vous seriez parti, j'aurais peut-être été triste, mais à présent je
mourrai. A présent que je sais que je vous aime, il n'est plus possible
que vous vous en alliez. A quoi pensez-vous? Vous n'avez pas l'air de
m'écouter.
Ebenezer répondit:
--Vous avez entendu ce qui s'est dit hier.
--Hélas!
--Que puis-je à cela?
Ils se turent un moment. Ebenezer reprit:
--Il n'y a plus pour moi qu'une chose à faire. Partir.
--Et moi, mourir. Oh! je voudrais qu'il n'y eût pas de mer et qu'il n'y
eût que le ciel. Il me semble que cela arrangerait tout, notre départ
serait le même. Il ne fallait pas me parler, vous. Pourquoi m'avez-vous
parlé? Alors ne vous en allez pas. Qu'est-ce que je vais devenir? Je
vous dis que je mourrai. Vous serez bien avancé quand je serai dans le
cimetière. Oh! j'ai le cœur brisé. Je suis bien malheureuse. Mon oncle
n'est pas méchant pourtant.
C'était la première fois de sa vie que Déruchette disait, en parlant
de mess Lethierry, _mon oncle_. Jusque-là elle avait toujours dit _mon
père_.
Ebenezer recula d'un pas et fit un signe au batelier. On entendit le
bruit du croc dans les galets et le pas de l'homme sur le bord de sa
barque.
--Non, non! cria Déruchette.
Ebenezer se rapprocha d'elle.
--Il le faut, Déruchette.
--Non, jamais! Pour une machine! Est-ce que c'est possible? Avez-vous
vu cet homme horrible hier? Vous ne pouvez pas m'abandonner. Vous avez
de l'esprit, vous trouverez un moyen. Il ne se peut pas que vous
m'ayez dit de venir vous trouver ici ce matin, avec l'idée que vous
partiriez. Je ne vous ai rien fait. Vous n'avez pas à vous plaindre de
moi. C'est par ce vaisseau-là que vous voulez vous en aller? Je ne veux
pas. Vous ne me quitterez pas. On n'ouvre pas le ciel pour le refermer.
Je vous dis que vous resterez. D'ailleurs il n'est pas encore l'heure.
Oh! je t'aime.
Et, se pressant contre lui, elle lui croisa ses dix doigts derrière le
cou, comme pour faire de ses bras enlacés un lien à Ebenezer et de ses
mains jointes une prière à Dieu.
Il dénoua cette étreinte délicate qui résista tant qu'elle put.
Déruchette tomba assise sur une saillie de roche couverte de lierre,
relevant d'un geste machinal la manche de sa robe jusqu'au coude,
montrant son charmant bras nu, avec une clarté noyée et blême dans ses
yeux fixes. La barque approchait.
Ebenezer lui prit la tête dans ses deux mains; cette vierge avait l'air
d'une veuve et ce jeune homme avait l'air d'un aïeul. Il lui touchait
les cheveux avec une sorte de précaution religieuse; il attacha son
regard sur elle pendant quelques instants, puis il déposa sur son
front un de ces baisers sous lesquels il semble que devrait éclore
une étoile, et, d'un accent où tremblait la suprême angoisse et où
l'on sentait l'arrachement de l'âme, il lui dit ce mot, le mot des
profondeurs: Adieu!
Déruchette éclata en sanglots.
En ce moment ils entendirent une voix lente et grave qui disait:
--Pourquoi ne vous mariez-vous pas?
Ebenezer tourna la tête. Déruchette leva les yeux.
Gilliatt était devant eux.
Il venait d'entrer par un sentier latéral.
Gilliatt n'était plus le même homme que la veille. Il avait peigné ses
cheveux, il avait fait sa barbe, il avait mis des souliers, il avait
une chemise blanche de marin à grand col rabattu, il était vêtu de ses
habits de matelot les plus neufs. On voyait une bague d'or à son petit
doigt. Il semblait profondément calme. Son hâle était livide.
Du bronze qui souffre, tel était ce visage.
Ils le regardèrent, stupéfaits. Quoique méconnaissable, Déruchette le
reconnut. Quant aux paroles qu'il venait de dire, elles étaient si loin
de ce qu'ils pensaient en ce moment-là, qu'elles avaient glissé sur
leur esprit.
Gilliatt reprit:
--Quel besoin avez-vous de vous dire adieu? Mariez-vous. Vous partirez
ensemble.
Déruchette tressaillit. Elle eut un tremblement de la tête aux pieds.
Gilliatt continua:
--Miss Déruchette a ses vingt et un ans. Elle ne dépend que d'elle. Son
oncle n'est que son oncle. Vous vous aimez...
Déruchette interrompit doucement:
--Comment se fait-il que vous soyez ici?
--Mariez-vous, poursuivit Gilliatt.
Déruchette commençait à percevoir ce que cet homme lui disait. Elle
bégaya:
--Mon pauvre oncle...
--Il refuserait si le mariage était à faire, dit Gilliatt, il
consentira quand le mariage sera fait. D'ailleurs vous allez partir.
Quand vous reviendrez, il pardonnera.
Gilliatt ajouta avec une nuance amère:--Et puis, il ne pense déjà plus
qu'à rebâtir son bateau. Cela l'occupera pendant votre absence. Il a la
Durande pour le consoler.
--Je ne voudrais pas, balbutia Déruchette, dans une stupeur où l'on
sentait de la joie, laisser derrière moi des chagrins.
--Ils ne dureront pas longtemps, dit Gilliatt.
Ebenezer et Déruchette avaient eu comme un éblouissement. Ils se
remettaient maintenant. Dans leur trouble décroissant, le sens des
paroles de Gilliatt leur apparaissait. Un nuage y restait mêlé, mais
leur affaire à eux n'était pas de résister. On se laisse faire à qui
sauve. Les objections à la rentrée dans l'éden sont molles. Il y
avait dans l'attitude de Déruchette, imperceptiblement appuyée sur
Ebenezer, quelque chose qui faisait cause commune avec ce que disait
Gilliatt. Quant à l'énigme de la présence de cet homme et de ses
paroles qui, dans l'esprit de Déruchette en particulier, produisaient
plusieurs sortes d'étonnements, c'étaient des questions à côté. Cet
homme leur disait: Mariez-vous. Ceci était clair. S'il y avait une
responsabilité, il la prenait. Déruchette sentait confusément que, pour
des raisons diverses, il en avait le droit. Ce qu'il disait de mess
Lethierry était vrai. Ebenezer pensif murmura: Un oncle n'est pas un
père.
Il subissait la corruption d'une péripétie heureuse et soudaine. Les
scrupules probables du prêtre fondaient et se dissolvaient dans ce
pauvre cœur amoureux.
La voix de Gilliatt devint brève et dure et l'on y sentait comme des
pulsations de fièvre:
--Tout de suite. Le _Cashmere_ part dans deux heures. Vous avez le
temps, mais vous n'avez que le temps. Venez.
Ebenezer le considérait attentivement.
Tout à coup il s'écria:
--Je vous reconnais. C'est vous qui m'avez sauvé la vie.
Gilliatt répondit:
--Je ne crois pas.
--Là-bas, à la pointe des Banques.
--Je ne connais pas cet endroit-là.
--C'est le jour même que j'arrivais.
--Ne perdons pas de temps, dit Gilliatt.
--Et, je ne me trompe pas, vous êtes l'homme d'hier soir.
--Peut-être.
--Comment vous appelez-vous?
Gilliatt haussa la voix:
--Batelier, attendez-nous. Nous allons revenir. Miss, vous m'avez
demandé comment il se faisait que j'étais ici, c'est bien simple, je
marchais derrière vous. Vous avez vingt et un ans. Dans ces pays-ci,
quand les personnes sont majeures et dépendent d'elles-mêmes, on se
marie en un quart d'heure. Prenons le sentier du bord de l'eau. Il est
praticable, la mer ne montera qu'à midi. Mais tout de suite. Venez avec
moi.
Déruchette et Ebenezer semblaient se consulter du regard. Ils étaient
debout l'un près de l'autre, sans bouger; ils étaient comme ivres. Il
y a de ces hésitations étranges au bord de cet abîme, le bonheur. Ils
comprenaient sans comprendre.
--Il s'appelle Gilliatt, dit Déruchette bas à Ebenezer.
Gilliatt reprit avec une sorte d'autorité:
--Qu'attendez-vous? je vous dis de me suivre.
--Où? demanda Ebenezer.
--Là.
Et Gilliatt montra du doigt le clocher de l'église.
Ils le suivirent.
Gilliatt allait devant. Son pas était ferme. Eux ils chancelaient.
A mesure qu'ils avançaient vers le clocher, on voyait poindre sur ces
purs et beaux visages d'Ebenezer et de Déruchette quelque chose qui
serait bientôt le sourire. L'approche de l'église les éclairait. Dans
l'œil creux de Gilliatt, il y avait de la nuit.
On eût dit un spectre menant deux âmes au paradis.
Ebenezer et Déruchette ne se rendaient pas bien compte de ce qui allait
arriver. L'intervention de cet homme était la branche où se raccroche
le noyé. Ils suivaient Gilliatt avec la docilité du désespoir pour le
premier venu. Qui se sent mourir n'est pas difficile sur l'acceptation
des incidents. Déruchette, plus ignorante, était plus confiante.
Ebenezer songeait. Déruchette était majeure. Les formalités du mariage
anglais sont très simples, surtout dans les pays autochthones où les
recteurs de paroisse ont un pouvoir presque discrétionnaire; mais
le doyen néanmoins consentirait-il à célébrer le mariage sans même
s'informer si l'oncle consentait? Il y avait là une question. Pourtant,
on pouvait essayer. Dans tous les cas, c'était un sursis.
Mais qu'était-ce que cet homme? et si c'était lui en effet que la
veille mess Lethierry avait déclaré son gendre, comment s'expliquer
ce qu'il faisait là? Lui, l'obstacle, il se changeait en providence.
Ebenezer s'y prêtait, mais il donnait à ce qui se passait le
consentement tacite et rapide de l'homme qui se sent sauvé.
Le sentier était inégal, parfois mouillé et difficile. Ebenezer,
absorbé, ne faisait pas attention aux flaques d'eau et aux blocs
de galets. De temps en temps, Gilliatt se retournait et disait à
Ebenezer:--Prenez garde à ces pierres, donnez-lui la main.
III
LA PRÉVOYANCE DE L'ABNÉGATION
Dix heures et demie sonnaient comme ils entraient dans l'église.
A cause de l'heure, et aussi à cause de la solitude de la ville ce
jour-là, l'église était vide.
Au fond pourtant, près de la table qui, dans les églises réformées,
remplace l'autel, il y avait trois personnes; c'étaient le doyen et
son évangéliste; plus le registraire. Le doyen, qui était le révérend
Jacquemin Hérode, était assis; l'évangéliste et le registraire étaient
debout.
Le Livre, ouvert, était sur la table.
A côté, sur une crédence, s'étalait un autre livre, le registre de
paroisse, ouvert également, et sur lequel un œil attentif eût pu
remarquer une page fraîchement écrite et dont l'encre n'était pas
encore séchée. Une plume et une écritoire étaient à côté du registre.
En voyant entrer le révérend Ebenezer Caudray, le révérend Jacquemin
Hérode se leva.
--Je vous attends, dit-il. Tout est prêt.
Le doyen, en effet, était en robe d'officiant.
Ebenezer regarda Gilliatt.
Le révérend doyen ajouta:
--Je suis à vos ordres, mon collègue.
Et il salua.
Ce salut ne s'égara ni à droite ni à gauche. Il était évident, à
la direction du rayon visuel du doyen, que pour lui seul Ebenezer
existait. Ebenezer était clergyman et gentleman. Le doyen ne comprenait
dans sa salutation ni Déruchette qui était à côté, ni Gilliatt qui
était en arrière. Il y avait dans son regard une parenthèse où le seul
Ebenezer était admis. Le maintien de ces nuances fait partie du bon
ordre et consolide les sociétés.
Le doyen reprit avec une aménité gracieusement altière:
--Mon collègue, je vous fais mon double compliment. Votre oncle est
mort et vous prenez femme; vous voilà riche par l'un et heureux par
l'autre. Du reste, maintenant, grâce à ce bateau à vapeur qu'on va
rétablir, miss Lethierry aussi est riche, ce que j'approuve. Miss
Lethierry est née sur cette paroisse, j'ai vérifié la date de sa
naissance sur le registre. Miss Lethierry est majeure, et s'appartient.
D'ailleurs, son oncle, qui est toute sa famille, consent. Vous voulez
vous marier tout de suite à cause de votre départ, je le comprends;
mais, ce mariage étant d'un recteur de paroisse, j'aurais souhaité
un peu de solennité. J'abrégerai pour vous être agréable. L'essentiel
peut tenir dans le sommaire. L'acte est déjà tout dressé sur le
registre que voici, et il n'y a que les noms à remplir. Aux termes de
la loi et coutume, le mariage peut être célébré immédiatement après
l'inscription. La déclaration voulue pour la licence a été dûment
faite. Je prends sur moi une petite irrégularité, car la demande de
licence eût dû être préalablement enregistrée sept jours d'avance; mais
je me rends à la nécessité et à l'urgence de votre départ. Soit. Je
vais vous marier. Mon évangéliste sera le témoin de l'époux; quant au
témoin de l'épouse...
Le doyen se tourna vers Gilliatt.
Gilliatt fit un signe de tête.
--Cela suffit, dit le doyen.
Ebenezer restait immobile. Déruchette était l'extase, pétrifiée.
Le doyen continua:
--Maintenant, toutefois, il y a un obstacle.
Déruchette fit un mouvement.
Le doyen poursuivit:
--L'envoyé, ici présent, de mess Lethierry, lequel envoyé a demandé
pour vous la licence et a signé la déclaration sur le registre,--et du
pouce de sa main gauche le doyen désigna Gilliatt, ce qui l'exemptait
d'articuler ce nom quelconque,--l'envoyé de mess Lethierry m'a dit ce
matin que mess Lethierry, trop occupé pour venir en personne, désirait
que le mariage se fît incontinent. Ce désir, exprimé verbalement,
n'est point assez. Je ne saurais, à cause des dispenses à accorder et
de l'irrégularité que je prends sur moi, passer outre si vite sans
m'informer près de mess Lethierry, à moins qu'on ne me montre sa
signature. Quelle que soit ma bonne volonté, je ne puis me contenter
d'une parole qu'on vient me redire. Il me faudrait quelque chose
d'écrit.
--Qu'à cela ne tienne, dit Gilliatt.
Et il présenta au révérend doyen un papier.
Le doyen se saisit du papier, le parcourut d'un coup d'œil, sembla
passer quelques lignes, sans doute inutiles, et lut tout haut:
--«... Va chez le doyen pour avoir les dispenses. Je désire que le
mariage se fasse le plus tôt possible. Tout de suite serait le mieux.»
Il posa le papier sur la table, et poursuivit:
--Signé Lethierry. La chose serait plus respectueusement adressée à
moi. Mais puisqu'il s'agit d'un collègue, je n'en demande pas davantage.
Ebenezer regarda de nouveau Gilliatt. Il y a des ententes d'âmes.
Ebenezer sentait là une fraude; et il n'eut pas la force, il n'eut
peut-être pas même l'idée, de la dénoncer. Soit obéissance à un
héroïsme latent qu'il entrevoyait, soit étourdissement de la conscience
par le coup de foudre du bonheur, il demeura sans paroles.
Le doyen prit la plume et remplit, aidé du registraire, les blancs de
la page écrite sur le registre, puis il se redressa, et, du geste,
invita Ebenezer et Déruchette à s'approcher de la table.
La cérémonie commença.
Ce fut un moment étrange.
Ebenezer et Déruchette étaient l'un près de l'autre devant le ministre.
Quiconque a fait un songe où il s'est marié a éprouvé ce qu'ils
éprouvaient.
Gilliatt était à quelque distance dans l'obscurité des piliers.
Déruchette le matin en se levant, désespérée, pensant au cercueil et au
suaire, s'était vêtue de blanc. Cette idée de deuil fut à propos pour
la noce. La robe blanche fait tout de suite une fiancée. La tombe aussi
est une fiançaille.
Un rayonnement se dégageait de Déruchette. Jamais elle n'avait été ce
qu'elle était en cet instant-là. Déruchette avait ce défaut d'être
peut-être trop jolie et pas assez belle. Sa beauté péchait, si c'est là
pécher, par excès de grâce. Déruchette au repos, c'est-à-dire en dehors
de la passion et de la douleur, était, nous avons indiqué ce détail,
surtout gentille. La transfiguration de la fille charmante, c'est la
vierge idéale. Déruchette, grandie par l'amour et par la souffrance,
avait eu, qu'on nous passe le mot, cet avancement. Elle avait la même
candeur avec plus de dignité, la même fraîcheur avec plus de parfum.
C'était quelque chose comme une pâquerette qui deviendrait un lys.
La moiteur des pleurs taries était sur ses joues. Il y avait peut-être
encore une larme dans le coin du sourire. Les larmes séchées, vaguement
visibles, sont une sombre et douce parure au bonheur.
Le doyen, debout près de la table, posa un doigt sur la bible ouverte
et demanda à haute voix:
--Y a-t-il opposition?
Personne ne répondit.
--Amen, dit le doyen.
Ebenezer et Déruchette avancèrent d'un pas vers le révérend Jacquemin
Hérode.
Le doyen dit:
--Joë Ebenezer Caudray, veux-tu avoir cette femme pour ton épouse?
Ebenezer répondit:
--Je le veux.
Le doyen reprit:
--Durande Déruchette Lethierry, veux-tu avoir cet homme pour ton mari?
Déruchette, dans l'agonie de l'âme sous trop de joie comme de la lampe
sous trop d'huile, murmura plutôt qu'elle ne prononça:--Je le veux.
Alors, suivant le beau rite du mariage anglican, le doyen regarda
autour de lui et fit dans l'ombre de l'église cette demande solennelle:
--Qui est-ce qui donne cette femme à cet homme?
--Moi, dit Gilliatt.
Il y eut un silence. Ebenezer et Déruchette sentirent on ne sait quelle
vague oppression à travers leur ravissement.
Le doyen mit la main droite de Déruchette dans la main droite
d'Ebenezer, et Ebenezer dit à Déruchette:
--Déruchette, je te prends pour ma femme, soit que tu sois meilleure
ou pire, plus riche ou plus pauvre, en maladie ou en santé, pour
t'aimer jusqu'à la mort, et je te donne ma foi.
Le doyen mit la main droite d'Ebenezer dans la main droite de
Déruchette, et Déruchette dit à Ebenezer:
--Ebenezer, je te prends pour mon mari, soit que tu sois meilleur ou
pire, plus riche ou plus pauvre, en maladie ou en santé, pour t'aider
et t'obéir jusqu'à la mort, et je te donne ma foi.
Le doyen reprit:
--Où est l'anneau?
Ceci était l'imprévu. Ebenezer, pris au dépourvu, n'avait pas d'anneau.
Gilliatt ôta la bague d'or qu'il avait au petit doigt, et la présenta
au doyen. C'était probablement l'anneau «de mariage» acheté le matin au
bijoutier de Commercial-Arcade.
Le doyen posa l'anneau sur le livre, puis le remit à Ebenezer.
Ebenezer prit la petite main gauche, toute tremblante, de Déruchette,
passa l'anneau au quatrième doigt, et dit:
--Je t'épouse avec cet anneau.
--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, dit le doyen.
--Que cela soit ainsi, dit l'évangéliste.
Le doyen éleva la voix:
--Vous êtes époux.
--Que cela soit, dit l'évangéliste.
Le doyen reprit:
--Prions.
Ebenezer et Déruchette se retournèrent vers la table et se mirent à
genoux.
Gilliatt, resté debout, baissa la tête.
Eux s'agenouillaient devant Dieu, lui se courbait sous la destinée.
IV
«POUR TA FEMME, QUAND TU TE MARIERAS»
A leur sortie de l'église, ils virent le _Cashmere_ qui commençait à
appareiller.
--Vous êtes à temps, dit Gilliatt.
Ils reprirent le sentier du Havelet.
Ils allaient devant, Gilliatt maintenant marchait derrière.