C'étaient deux somnambules. Ils n'avaient pour ainsi dire que

changé d'égarement. Ils ne savaient ni où ils étaient, ni ce qu'ils

faisaient; ils se hâtaient machinalement, ils ne se souvenaient plus de

l'existence de rien, ils se sentaient l'un à l'autre, ils ne pouvaient

lier deux idées. On ne pense pas plus dans l'extase qu'on ne nage dans

le torrent. Du milieu des ténèbres, ils étaient tombés brusquement

dans un Niagara de joie. On pourrait dire qu'ils subissaient

l'emparadisement. Ils ne se parlaient point, se disant trop de choses

avec l'âme. Déruchette serrait contre elle le bras d'Ebenezer.

Le pas de Gilliatt derrière eux leur faisait par moments songer

qu'il était là. Ils étaient profondément émus, mais sans dire mot;

l'excès d'émotion se résout en stupeur. La leur était délicieuse, mais

accablante. Ils étaient mariés. Ils ajournaient, on se reverrait, ce

que Gilliatt faisait était bien, voilà tout. Le fond de ces deux cœurs

le remerciait ardemment et vaguement. Déruchette se disait qu'elle

avait là quelque chose à débrouiller, plus tard. En attendant, ils

acceptaient. Ils se sentaient à la discrétion de cet homme décisif

et subit, qui, d'autorité, faisait leur bonheur. Lui adresser des

questions, causer avec lui, était impossible. Trop d'impressions se

précipitaient sur eux à la fois. Leur engloutissement est pardonnable.

Les faits sont parfois une grêle. Ils vous criblent. Cela assourdit.

La brusquerie des incidents tombant dans des existences habituellement

calmes rend très vite les événements inintelligibles à ceux qui en

souffrent ou qui en profitent. On n'est pas au fait de sa propre

aventure. On est écrasé sans deviner; on est couronné sans comprendre.

Déruchette, en particulier, depuis quelques heures, avait reçu toutes

les commotions; d'abord l'éblouissement, Ebenezer dans le jardin;

puis le cauchemar, ce monstre déclaré son mari; puis la désolation,

l'ange ouvrant ses ailes et prêt à partir; maintenant c'était la joie,

une joie inouïe, avec un fond indéchiffrable; le monstre lui donnant

l'ange, à elle Déruchette; le mariage sortant de l'agonie; ce Gilliatt,

la catastrophe d'hier, le salut d'aujourd'hui. Elle ne se rendait

compte de rien. Il était évident que depuis le matin Gilliatt n'avait

eu d'autre occupation que de les marier; il avait tout fait; il avait

répondu pour mess Lethierry, vu le doyen, demandé la licence, signé

la déclaration voulue; voilà comment le mariage avait pu s'accomplir.

Mais Déruchette ne le comprenait pas; d'ailleurs lors même qu'elle eût

compris comment, elle n'eût pas compris pourquoi.

Fermer les yeux, rendre grâces mentalement, oublier la terre et la vie,

se laisser emporter au ciel par ce bon démon, il n'y avait que cela à

faire. Un éclaircissement était trop long, un remercîment était trop

peu. Elle se taisait dans ce doux abrutissement du bonheur.

Un peu de pensée leur restait, assez pour se conduire. Sous l'eau il y

a des parties de l'éponge qui demeurent blanches. Ils avaient juste la

quantité de lucidité qu'il fallait pour distinguer la mer de la terre

et le _Cashmere_ de tout autre navire.

En quelques minutes, ils furent au Havelet.

Ebenezer entra le premier dans le bateau. Au moment où Déruchette

allait le suivre, elle eut la sensation de sa manche doucement retenue.

C'était Gilliatt qui avait posé un doigt sur un pli de sa robe.

--Madame, dit-il, vous ne vous attendiez pas à partir. J'ai pensé que

vous auriez peut-être besoin de robes et de linge. Vous trouverez

à bord du _Cashmere_ un coffre qui contient des objets pour femme.

Ce coffre me vient de ma mère. Il était destiné à la femme que

j'épouserais. Permettez-moi de vous l'offrir.

Déruchette se réveilla à demi de son rêve. Elle se tourna vers

Gilliatt. Gilliatt, d'une voix basse et qu'on entendait à peine,

continua:

--Maintenant, ce n'est pas pour vous retarder, mais voyez-vous,

madame, je crois qu'il faut que je vous explique. Le jour qu'il y a

eu ce malheur, vous étiez assise dans la salle basse, vous avez dit

une parole. Vous ne vous souvenez pas, c'est tout simple. On n'est

pas forcé de se souvenir de tous les mots qu'on dit. Mess Lethierry

avait beaucoup de chagrin. Il est certain que c'était un bon bateau,

et qui rendait des services. Le malheur de la mer était arrivé; il y

avait de l'émotion dans le pays. Ce sont là des choses, naturellement,

qu'on a oubliées. Il n'y a pas eu que ce navire-là perdu dans les

rochers. On ne peut pas penser toujours à un accident. Seulement ce

que je voulais vous dire, c'est que, comme on disait personne n'ira,

j'y suis allé. Ils disaient c'est impossible; ce n'était pas cela qui

était impossible. Je vous remercie de m'écouter un petit instant.

Vous comprenez, madame, si je suis allé là, ce n'était pas pour vous

offenser. D'ailleurs la chose date de très loin. Je sais que vous êtes

pressée. Si on avait le temps, si on parlait, on se souviendrait, mais

cela ne sert à rien. La chose remonte à un jour où il y avait de la

neige. Et puis une fois que je passais, j'ai cru que vous aviez souri.

C'est comme ça que ça s'explique. Quant à hier, je n'avais pas eu le

temps de rentrer chez moi, je sortais du travail, j'étais tout déchiré,

je vous ai fait peur, vous vous êtes trouvée mal, j'ai eu tort, on

n'arrive pas ainsi chez les personnes, je vous prie de ne pas m'en

vouloir. C'est à peu près tout ce que je voulais dire. Vous allez

partir. Vous aurez beau temps. Le vent est à l'est. Adieu, madame. Vous

trouvez juste que je vous parle un peu, n'est-ce pas? ceci est une

dernière minute.

--Je pense à ce coffre, répondit Déruchette. Mais pourquoi ne pas le

garder pour votre femme, quand vous vous marierez?

--Madame, dit Gilliatt, je ne me marierai probablement pas.

--Ce sera dommage, car vous êtes bon. Merci.

Et Déruchette sourit. Gilliatt lui rendit ce sourire.

Puis il aida Déruchette à entrer dans le canot.

Moins d'un quart d'heure après, le bateau où étaient Ebenezer et

Déruchette abordait en rade le _Cashmere_.

V

LA GRANDE TOMBE

Gilliatt suivit le bord de l'eau, passa rapidement dans

Saint-Pierre-Port, puis se remit à marcher vers Saint-Sampson le long

de la mer, se dérobant aux rencontres, évitant les routes, pleines de

passants par sa faute.

Dès longtemps, on le sait, il avait une manière à lui de traverser

dans tous les sens le pays sans être vu de personne. Il connaissait

des sentiers, il s'était fait des itinéraires isolés et serpentants;

il avait l'habitude farouche de l'être qui ne se sent pas aimé; il

restait lointain. Tout enfant, voyant peu d'accueil dans les visages

des hommes, il avait pris ce pli, qui depuis était devenu son instinct,

de se tenir à l'écart.

Il dépassa l'Esplanade, puis la Salerie. De temps en temps, il

se retournait et regardait, en arrière de lui, dans la rade, le

_Cashmere_, qui venait de mettre à la voile. Il y avait peu de vent,

Gilliatt allait plus vite que le _Cashmere_. Gilliatt marchait dans les

roches extrêmes du bord de l'eau, la tête baissée. Le flux commençait

à monter.

A un certain moment il s'arrêta et, tournant le dos à la mer, il

considéra pendant quelques minutes, au delà des rochers cachant la

route du Valle, un bouquet de chênes. C'étaient les chênes du lieu

dit les Basses-Maisons. Là, autrefois, sous ces arbres, le doigt de

Déruchette avait écrit son nom, _Gilliatt_, sur la neige. Il y avait

longtemps que cette neige était fondue.

Il poursuivit son chemin.

La journée était charmante plus qu'aucune qu'il y eût encore eu cette

année-là. Cette matinée avait on ne sait quoi de nuptial. C'était un

de ces jours printaniers où mai se dépense tout entier; la création

semble n'avoir d'autre but que de se donner une fête et de faire son

bonheur. Sous toutes les rumeurs, de la forêt comme du village, de la

vague comme de l'atmosphère, il y avait un roucoulement. Les premiers

papillons se posaient sur les premières roses. Tout était neuf dans

la nature, les herbes, les mousses, les feuilles, les parfums, les

rayons. Il semblait que le soleil n'eût jamais servi. Les cailloux

étaient lavés de frais. La profonde chanson des arbres était chantée

par des oiseaux nés d'hier. Il est probable que leur coquille d'œuf

cassée par leur petit bec était encore dans le nid. Des essais

d'ailes bruissaient dans le tremblement des branches. Ils chantaient

leur premier chant, ils volaient leur premier vol. C'était un doux

parlage de tous à la fois, huppes, mésanges, piquebois, chardonnerets,

bouvreuils, moines et misses. Les lilas, les muguets, les daphnés,

les glycines, faisaient dans les fourrés un bariolage exquis. Une

très jolie lentille d'eau qu'il y a à Guernesey, couvrait les mares

d'une nappe d'émeraude. Les bergeronnettes et les épluque-pommiers,

qui font de si gracieux petits nids, s'y baignaient. Par toutes les

claires-voies de la végétation on apercevait le bleu du ciel. Quelques

nuées lascives s'entre-poursuivaient dans l'azur avec des ondoiements

de nymphes. On croyait sentir passer des baisers que s'envoyaient des

bouches invisibles. Pas un vieux mur qui n'eût, comme un marié, son

bouquet de giroflées. Les prunelliers étaient en fleur, les cytises

étaient en fleur; on voyait ces monceaux blancs qui luisaient et ces

monceaux jaunes qui étincelaient à travers les entre-croisements des

rameaux. Le printemps jetait tout son argent et tout son or dans

l'immense panier percé des bois. Les pousses nouvelles étaient toutes

fraîches vertes. On entendait en l'air des cris de bienvenue. L'été

hospitalier ouvrait sa porte aux oiseaux lointains. C'était l'instant

de l'arrivée des hirondelles. Les thyrses des ajoncs bordaient les

talus des chemins creux, en attendant les thyrses des aubépines. Le

beau et le joli faisaient bon voisinage; le superbe se complétait par

le gracieux; le grand ne gênait pas le petit; aucune note du concert

ne se perdait; les magnificences microscopiques étaient à leur plan

dans la vaste beauté universelle; on distinguait tout comme dans une

eau limpide. Partout une divine plénitude et un gonflement mystérieux

faisaient deviner l'effort panique et sacré de la séve en travail.

Qui brillait, brillait plus; qui aimait, aimait mieux. Il y avait

de l'hymne dans la fleur et du rayonnement dans le bruit. La grande

harmonie diffuse s'épanouissait. Ce qui commence à poindre provoquait

ce qui commence à sourdre. Un trouble, qui venait d'en bas, et qui

venait aussi d'en haut, remuait vaguement les cœurs, corruptibles à

l'influence éparse et souterraine des germes. La fleur promettait

obscurément le fruit, toute vierge songeait, la reproduction des êtres,

préméditée par l'immense âme de l'ombre, s'ébauchait dans l'irradiation

des choses. On se fiançait partout. On s'épousait sans fin. La vie, qui

est la femelle, s'accouplait avec l'infini, qui est le mâle. Il faisait

beau, il faisait clair, il faisait chaud; à travers les haies, dans les

enclos, on voyait rire les enfants. Quelques-uns jouaient aux mérelles.

Les pommiers, les pêchers, les cerisiers, les poiriers, couvraient

les vergers de leurs grosses touffes pâles ou vermeilles. Dans

l'herbe, primevères, pervenches, achillées, marguerites, amaryllis,

jacinthes, et les violettes, et les véroniques. Les bourraches bleues,

les iris jaunes, pullulaient, avec ces belles petites étoiles roses

qui fleurissent toujours en troupe et qu'on appelle pour cela «les

compagnons». Des bêtes toutes dorées couraient entre les pierres.

Les joubarbes en floraison empourpraient les toits de chaume. Les

travailleuses des ruches étaient dehors. L'abeille était à la besogne.

L'étendue était pleine du murmure des mers et du bourdonnement des

mouches. La nature, perméable au printemps, était moite de volupté.

Quand Gilliatt arriva à Saint-Sampson, il n'y avait pas encore d'eau

au fond du port, et il put le traverser à pied sec, inaperçu derrière

les coques de navires au radoub. Un cordon de pierres plates espacées

qu'il y a là, aide à ce passage.

Gilliatt ne fut pas remarqué. La foule était à l'autre bout du port,

près du goulet, aux Bravées. Là son nom était dans toutes les bouches.

On parlait tant de lui qu'on ne fit pas attention à lui. Gilliatt

passa, caché en quelque sorte par le bruit qu'il faisait.

Il vit de loin la panse à la place où il l'avait amarrée, la cheminée

de la machine entre ses quatre chaînes, un mouvement de charpentiers

à l'ouvrage, des silhouettes confuses d'allants et de venants, et il

entendit la voix tonnante et joyeuse de mess Lethierry donnant des

ordres.

Il s'enfonça dans les ruettes.

Il n'y avait personne derrière les Bravées, toute la curiosité étant

sur le devant. Gilliatt prit le sentier longeant le mur bas du jardin.

Il s'arrêta dans l'angle où était la mauve sauvage; il revit la pierre

où il s'était assis; il revit le banc de bois où s'était assise

Déruchette. Il regarda la terre de l'allée où il avait vu s'embrasser

deux ombres, qui avaient disparu.

Il se remit en marche. Il gravit la colline du château du Valle, puis

la redescendit, et se dirigea vers le Bû de la Rue.

Le Houmet-Paradis était solitaire.

Sa maison était telle qu'il l'avait laissée le matin après s'être

habillé pour aller à Saint-Pierre-Port.

[Illustration: MORT DE GILLIATT.

Dessiné par F. Flameng. Gravé par R. de Los Rios.

L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]

Une fenêtre était ouverte. Par cette fenêtre on voyait le bug pipe

accroché à un clou de la muraille.

On apercevait sur la table la petite bible donnée en remercîment à

Gilliatt par un inconnu qui était Ebenezer.

La clef était à la porte. Gilliatt approcha, posa la main sur cette

clef, ferma la porte à double tour, mit la clef dans sa poche, et

s'éloigna.

Il s'éloigna, non du côté de la terre, mais du côté de la mer.

Il traversa diagonalement son jardin, par le plus court, sans

précaution pour les plates-bandes, en ayant soin toutefois de ne pas

écraser les seakales, qu'il avait plantés parce que c'était un goût de

Déruchette.

Il franchit le parapet et descendit dans les brisants.

Il se mit à suivre, allant toujours devant lui, la longue et étroite

ligne de récifs qui liait le Bû de la Rue à ce gros obélisque de granit

debout au milieu de la mer qu'on appelait la Corne de la Bête. C'est là

qu'était la Chaise Gild-Holm-'Ur.

Il enjambait d'un récif à l'autre comme un géant sur des cimes. Faire

ces enjambées sur une crête de brisants, cela ressemble à marcher sur

l'arête d'un toit.

Une pêcheuse à la trouble qui rôdait pieds nus dans les flaques d'eau à

quelque distance, et qui regagnait le rivage, lui cria: Prenez garde.

La mer arrive.

Il continua d'avancer.

Parvenu à ce grand rocher de la pointe, la Corne, qui faisait pinacle

sur la mer, il s'arrêta. La terre finissait là. C'était l'extrémité du

petit promontoire.

Il regarda.

Au large, quelques barques, à l'ancre, pêchaient. On voyait de temps en

temps sur ces bateaux des ruissellements d'argent au soleil qui étaient

la sortie de l'eau des filets. Le _Cashmere_ n'était pas encore à la

hauteur de Saint-Sampson; il avait déployé son grand hunier. Il était

entre Herm et Jethou.

Gilliatt tourna le rocher. Il parvint sous la Chaise Gild-Holm-'Ur,

au pied de cette espèce d'escalier abrupt que, moins de trois mois

auparavant, il avait aidé Ebenezer à descendre. Il le monta.

La plupart des degrés étaient déjà sous l'eau. Deux ou trois seulement

étaient encore à sec. Il les escalada.

Ces degrés menaient à la Chaise Gild-Holm'Ur. Il arriva à la Chaise, la

considéra un moment, appuya sa main sur ses yeux et la fit lentement

glisser d'un sourcil à l'autre, geste par lequel il semble qu'on essuie

le passé, puis il s'assit dans le creux de roche, avec l'escarpement

derrière son dos et l'océan sous ses pieds.

Le _Cashmere_ en ce moment-là élongeait la grosse tour ronde immergée,

gardée par un sergent et un canon, qui marque dans la rade le mi-chemin

entre Herm et Saint-Pierre-Port.

Au-dessus de la tête de Gilliatt, dans les fentes, quelques fleurs de

rocher frissonnaient. L'eau était bleue à perte de vue. Le vent étant

d'est, il y avait peu de ressac autour de Serk, dont on ne voit de

Guernesey que la côte occidentale. On apercevait au loin la France

comme une brume et la longue bande jaune des sables de Carteret. Par

instants, un papillon blanc passait. Les papillons ont le goût de se

promener sur la mer.

La brise était très faible. Tout ce bleu, en bas comme en haut, était

immobile. Aucun tremblement n'agitait ces espèces de serpents d'un

azur plus clair ou plus foncé qui marquent à la surface de la mer les

torsions latentes des bas-fonds.

Le _Cashmere_, peu poussé du vent, avait, pour saisir la brise, hissé

ses bonnettes de hune. Il s'était couvert de toile. Mais, le vent étant

de travers, l'effet des bonnettes le forçait à serrer de très près la

côte de Guernesey. Il avait franchi la balise de Saint-Sampson. Il

atteignait la colline du château du Valle. Le moment arrivait où il

allait doubler la pointe du Bû de la Rue.

Gilliatt le regardait venir.

L'air et la vague étaient comme assoupis. La marée se faisait, non

par lame, mais par gonflement. Le niveau de l'eau se haussait sans

palpitation. La rumeur du large, éteinte, ressemblait à un souffle

d'enfant.

On entendait dans la direction du havre de Saint-Sampson de petits

coups sourds, qui étaient des coups de marteau. C'étaient probablement

les charpentiers dressant les palans et le fardier pour retirer de la

panse la machine. Ces bruits parvenaient à peine à Gilliatt, à cause

de la masse de granit à laquelle il était adossé.

Le _Cashmere_ approchait avec une lenteur de fantôme.

Gilliatt attendait.

Tout à coup un clapotement et une sensation de froid le firent regarder

en bas. Le flot lui touchait les pieds.

Il baissa les yeux, puis les releva.

Le _Cashmere_ était tout près.

L'escarpement où les pluies avaient creusé la Chaise Gild-Holm-'Ur

était si vertical, et il y avait là tant d'eau, que les navires

pouvaient sans danger, par les temps calmes, faire chenal à quelques

encâblures du rocher.

Le _Cashmere_ arriva. Il surgit, il se dressa. Il semblait croître

sur l'eau. Ce fut comme le grandissement d'une ombre. Le gréement se

détacha en noir sur le ciel dans le magnifique balancement de la mer.

Les longues voiles, un moment superposées au soleil, devinrent presque

roses et eurent une transparence ineffable. Les flots avaient un

murmure indistinct. Aucun bruit ne troublait le glissement majestueux

de cette silhouette. On voyait sur le pont comme si on y eût été.

Le _Cashmere_ rasa presque la roche.

Le timonier était à la barre, un mousse grimpait aux haubans, quelques

passagers, accoudés au bordage, considéraient la sérénité du temps, le

capitaine fumait.

Mais ce n'était rien de tout cela que voyait Gilliatt.

Il y avait sur le pont un coin plein de soleil. C'était là ce qu'il

regardait. Dans ce soleil étaient Ebenezer et Déruchette. Ils étaient

assis dans cette lumière, lui près d'elle. Ils se blottissaient

gracieusement côte à côte, comme deux oiseaux se chauffant à un rayon

de midi, sur un de ces bancs couverts d'un petit plafond goudronné

que les navires bien aménagés offrent aux voyageurs et sur lesquels

on lit, quand c'est un bâtiment anglais: _For ladies only_. La tête

de Déruchette était sur l'épaule d'Ebenezer, le bras d'Ebenezer était

derrière la taille de Déruchette; ils se tenaient les mains, les doigts

entre-croisés dans les doigts. Les nuances d'un ange à l'autre étaient

saisissables sur ces deux exquises figures faites d'innocence. L'une

était plus virginale, l'autre plus sidérale. Leur chaste embrassement

était expressif. Tout l'hyménée était là, toute la pudeur aussi. Ce

banc était déjà une alcôve et presque un nid. En même temps, c'était

une gloire; la douce gloire de l'amour en fuite dans un nuage.

Le silence était céleste.

L'œil d'Ebenezer rendait grâce et contemplait; les lèvres de Déruchette

remuaient; et dans ce charmant silence, comme le vent portait du côté

de terre, à l'instant rapide où le sloop glissa à quelques toises de la

Chaise Gild-Holm-'Ur, Gilliatt entendit la voix tendre et délicate de

Déruchette qui disait:

--Vois donc. Il semblerait qu'il y a un homme dans le rocher.

Cette apparition passa.

Le _Cashmere_ laissa la pointe du Bû de la Rue derrière lui et

s'enfonça dans le plissement profond des vagues. En moins d'un quart

d'heure, sa mâture et ses voiles ne firent plus sur la mer qu'une sorte

d'obélisque blanc décroissant à l'horizon. Gilliatt avait de l'eau

jusqu'aux genoux.

Il regardait le sloop s'éloigner.

La brise fraîchit au large. Il put voir le _Cashmere_ hisser ses

bonnettes basses et ses focs pour profiter de cette augmentation de

vent. Le _Cashmere_ était déjà hors des eaux de Guernesey. Gilliatt ne

le quittait pas des yeux.

Le flot lui arrivait à la ceinture.

La marée s'élevait. Le temps passait.

Les mauves et les cormorans volaient autour de lui, inquiets. On

eût dit qu'ils cherchaient à l'avertir. Peut-être y avait-il dans

ces volées d'oiseaux quelque mouette venue des Douvres, qui le

reconnaissait.

Une heure s'écoula.

Le vent du large ne se faisait pas sentir dans la rade, mais la

diminution du _Cashmere_ était rapide. Le sloop était, selon toute

apparence, en pleine vitesse. Il atteignait déjà presque la hauteur des

Casquets.

Il n'y avait pas d'écume autour du rocher Gild-Holm-'Ur, aucune lame

ne battait le granit. L'eau s'enflait paisiblement. Elle atteignait

presque les épaules de Gilliatt.

Une autre heure s'écoula.

Le _Cashmere_ était au delà des eaux d'Aurigny. Le rocher Ortach le

cacha un moment. Il entra dans l'occultation de cette roche, puis en

ressortit, comme d'une éclipse. Le sloop fuyait au nord. Il gagna la

haute mer. Il n'était plus qu'un point ayant, à cause du soleil, la

scintillation d'une lumière.

Les oiseaux jetaient de petits cris à Gilliatt.

On ne voyait plus que sa tête.

La mer montait avec une douceur sinistre.

Gilliatt, immobile, regardait le _Cashmere_ s'évanouir.

Le flux était presque à son plein. Le soir approchait. Derrière

Gilliatt, dans la rade, quelques bateaux de pêche rentraient.

L'œil de Gilliatt, attaché au loin sur le sloop, restait fixe.

Cet œil fixe ne ressemblait à rien de ce qu'on peut voir sur la terre.

Dans cette prunelle tragique et calme il y avait de l'inexprimable. Ce

regard contenait toute la quantité d'apaisement que laisse le rêve non

réalisé; c'était l'acceptation lugubre d'un autre accomplissement. Une

fuite d'étoile doit être suivie par des regards pareils. De moment en

moment, l'obscurité céleste se faisait sous ce sourcil dont le rayon

visuel demeurait fixé à un point de l'espace. En même temps que l'eau

infinie autour du rocher Gild-Holm-'Ur, l'immense tranquillité de

l'ombre montait dans l'œil profond de Gilliatt.

Le _Cashmere_, devenu imperceptible, était maintenant une tache mêlée à

la brume. Il fallait pour le distinguer savoir où il était.

Peu à peu, cette tache, qui n'était plus une forme, pâlit.

Puis elle s'amoindrit.

Puis elle se dissipa.

A l'instant où le navire s'effaça à l'horizon, la tête disparut sous

l'eau. Il n'y eut plus rien que la mer.

NOTES

NOTE I.

Sur la page du titre on lit, dans le manuscrit original, les mentions

suivantes:

Commencé le 4 juin 1864.

Interrompu le 4 août.

Repris le 4 décembre.

Terminé le 29 avril 1865.

Publié le 12 mars 1866.

A la page qui termine la première partie, _Sieur Clubin_, on lit:

3 août, 8 heures 1/2 du matin.

Interrompu jusqu'à mon retour. Je vais partir pour mon voyage annuel,

le 10 ou le 11.

NOTE II.

Dans la première partie, livre VI, au chapitre II, _Du cognac

inespéré_, les lignes qui suivent sont biffées dans le manuscrit:

Une volonté dans un mécanisme fait contre-poids à l'infini. L'infini,

lui aussi, contient un mécanisme. Ses engrenages sont pour nous

invisibles, tant ils sont démesurés. Le zodiaque est une de ses

roues. La loi des saisons est liée à cette rotation. Il faut à

l'aiguille aimantée six cent vingt ans pour qu'elle accomplisse

son oscillation complète à l'ouest et à l'est du méridien. Ainsi

l'oscillation actuelle, commencée en 1660, ne s'achèvera qu'en

2280. La loi des tempêtes est liée à cette oscillation. Dans cette

révolution de six cent vingt ans, c'est tantôt le pôle asiatique,

tantôt le pôle américain, qui est le pôle le plus froid. Une période

de quarante et un ans ramène le maximum des taches solaires. Franklin

a prouvé que les coups de vent du nord-est avaient leur source au

sud-ouest. Au sud de l'équateur, les ouragans tournent dans le sens

d'une montre, et au nord de l'équateur en sens inverse.

NOTE III.

Les travailleurs de la mer - tome 2 · 第 16 / 17 段