Et dire que c'était fini! Se rappeler ces traversées liant la France

à l'Archipel, ces mardis du départ, ces vendredis du retour, la foule

sur le quai, ces grands chargements, cette industrie, cette prospérité,

cette navigation directe et fière, cette machine où l'homme met sa

volonté, cette chaudière toute-puissante, cette fumée, cette réalité!

Le navire à vapeur, c'est la boussole complétée; la boussole indique

le droit chemin, la vapeur le suit. L'une propose, l'autre exécute.

Où était-elle, sa Durande, cette magnifique et souveraine Durande,

cette maîtresse de la mer, cette reine qui le faisait roi? Avoir été

dans son pays l'homme idée, l'homme succès, l'homme révolution! y

renoncer! abdiquer! N'être plus! faire rire! Être un sac où il y a eu

quelque chose! Être le passé quand on a été l'avenir! aboutir à la

pitié hautaine des idiots! voir triompher la routine, l'entêtement,

l'ornière, l'égoïsme, l'ignorance! voir recommencer bêtement les

va-et-vient des coutres gothiques cahotés sur le flot! voir la

vieillerie rajeunir! Avoir perdu toute sa vie! avoir été la lumière et

subir l'éclipse! Ah! comme c'était beau sur les vagues cette cheminée

altière, ce prodigieux cylindre, ce pilier au chapiteau de fumée, cette

colonne plus grande que la colonne Vendôme, car sur l'une il n'y a

qu'un homme et sur l'autre il y a le progrès! L'océan était dessous.

C'était la certitude en pleine mer. On avait vu cela dans cette petite

île, dans ce petit port, dans ce petit Saint-Sampson? Oui, on l'avait

vu! Quoi! on l'a vu, et on ne le reverra plus!

Toute cette obsession du regret torturait Lethierry. Il y a des

sanglots de la pensée. Jamais peut-être il n'avait plus amèrement senti

sa perte. Un certain engourdissement suit ces accès aigus. Sous cet

appesantissement de tristesse, il s'assoupit.

Il resta environ deux heures les paupières fermées, dormant un peu,

songeant beaucoup, fiévreux. Ces torpeurs-là couvrent un obscur travail

du cerveau, très fatigant. Vers le milieu de la nuit, vers minuit,

un peu avant, ou un peu après, il secoua cet assoupissement. Il se

réveilla, il ouvrit les yeux, sa fenêtre faisait face à son hamac, il

vit une chose extraordinaire.

Une forme était devant sa fenêtre. Une forme inouïe. La cheminée d'un

bateau à vapeur.

Mess Lethierry se dressa tout d'une pièce sur son séant. Le hamac

oscilla comme au branle d'une tempête. Lethierry regarda. Il y avait

dans la fenêtre une vision. Le port plein de clair de lune s'encadrait

dans les vitres, et sur cette clarté, tout près de la maison, se

découpait, droite, ronde et noire, une silhouette superbe.

Un tuyau de machine était là.

Lethierry se précipita à bas du hamac, courut à la fenêtre, leva le

châssis, se pencha dehors, et la reconnut.

La cheminée de la Durande était devant lui.

Elle était à l'ancienne place.

Ses quatre chaînes la maintenaient amarrée au bordage d'un bateau

dans lequel, au-dessous d'elle, on distinguait une masse qui avait un

contour compliqué.

Lethierry recula, tourna le dos à la fenêtre, et retomba assis sur le

hamac.

Il se retourna, et revit la vision.

Un moment après, le temps d'un éclair, il était sur le quai, une

lanterne à la main.

Au vieil anneau d'amarrage de la Durande était attachée une barque

portant un peu à l'arrière un bloc massif d'où sortait la cheminée

droite devant la fenêtre des Bravées. L'avant de la barque se

prolongeait, en dehors du coin du mur de la maison, à fleur de quai.

Il n'y avait personne dans la barque.

Cette barque avait une forme à elle et dont tout Guernesey eût donné le

signalement. C'était la panse.

Lethierry sauta dedans. Il courut à la masse qu'il voyait au delà du

mât. C'était la machine.

Elle était là, entière, complète, intacte, carrément assise sur son

plancher de fonte; la chaudière avait toutes ses cloisons; l'arbre des

roues était dressé et amarré près de la chaudière; la pompe de saumure

était à sa place; rien ne manquait.

Lethierry examina la machine.

La lanterne et la lune s'entr'aidaient pour l'éclairer.

Il passa tout le mécanisme en revue.

Il vit les deux caisses qui étaient à côté. Il regarda l'arbre des

roues.

Il alla à la cabine. Elle était vide.

Il revint à la machine et la toucha. Il avança sa tête dans la

chaudière. Il se mit à genoux pour voir dedans.

Il posa dans le fourneau sa lanterne dont la lueur illumina toute la

mécanique et produisit presque le trompe-l'œil d'une machine allumée.

Puis il éclata de rire, et, se redressant, l'œil fixé sur la machine,

les bras tendus vers la cheminée, il cria: Au secours!

La cloche du port était sur le quai à quelques pas, il y courut,

empoigna la chaîne et se mit à secouer la cloche impétueusement.

II

ENCORE LA CLOCHE DU PORT

Gilliatt en effet, après une traversée sans incident, mais un peu lente

à cause de la pesanteur du chargement de la panse, était arrivé à

Saint-Sampson à la nuit close, plus près de dix heures que de neuf.

Gilliatt avait calculé l'heure. La demi-remontée s'était faite. Il y

avait de la lune et de l'eau; on pouvait entrer dans le port.

Le petit havre était endormi. Quelques navires y étaient mouillés,

cargues sur vergues, hunes capelées, et sans fanaux. On apercevait

au fond quelques barques au radoub, à sec dans le carénage. Grosses

coques démâtées et sabordées, dressant au-dessus de leur bordage troué

de claires-voies les pointes courbes de leur membrure dénudée, assez

semblables à des scarabées morts couchés sur le dos, pattes en l'air.

Gilliatt, sitôt le goulet franchi, avait examiné le port et le quai. Il

n'y avait de lumière nulle part, pas plus aux Bravées qu'ailleurs. Il

n'y avait point de passants, excepté peut-être quelqu'un, un homme,

qui venait d'entrer au presbytère ou d'en sortir. Et encore n'était-on

pas sûr que ce fût une personne, la nuit estompant tout ce qu'elle

dessine et le clair de lune ne faisant jamais rien que d'indécis. La

distance s'ajoutait à l'obscurité. Le presbytère d'alors était situé de

l'autre côté du port, sur un emplacement où est construite aujourd'hui

une cale couverte.

Gilliatt avait silencieusement accosté les Bravées, et avait amarré la

panse à l'anneau de la Durande sous la fenêtre de mess Lethierry.

Puis il avait sauté par-dessus le bordage et pris terre.

Gilliatt, laissant derrière lui la panse à quai, tourna la maison,

longea une ruette, puis une autre, ne regarda même pas l'embranchement

de sentier qui menait au Bû de la Rue, et, au bout de quelques minutes,

s'arrêta dans ce recoin de muraille où il y avait une mauve sauvage

à fleurs roses en juin, du houx, du lierre et des orties. C'est de

là que, caché sous les ronces, assis sur une pierre, bien des fois,

dans les jours d'été, et pendant de longues heures et pendant des mois

entiers, il avait contemplé, par-dessus le mur, bas au point de tenter

l'enjambée, le jardin des Bravées, et, à travers les branches d'arbres,

deux fenêtres d'une chambre de la maison. Il retrouva sa pierre, sa

ronce, toujours le mur aussi bas, toujours l'angle aussi obscur, et,

comme une bête rentrée au trou, glissant plutôt que marchant, il se

blottit. Une fois assis, il ne fit plus un mouvement. Il regarda. Il

revoyait le jardin, les allées, les massifs, les carrés de fleurs,

la maison, les deux fenêtres de la chambre. La lune lui montrait ce

rêve. Il est affreux qu'on soit forcé de respirer. Il faisait ce qu'il

pouvait pour s'en empêcher.

Il lui semblait voir un paradis fantôme. Il avait peur que tout cela

ne s'envolât. Il était presque impossible que ces choses fussent

réellement sous ses yeux; et si elles y étaient, ce ne pouvait être

qu'avec l'imminence d'évanouissement qu'ont toujours les choses

divines. Un souffle, et tout se dissiperait. Gilliatt avait ce

tremblement.

Tout près, en face de lui, dans le jardin, au bord d'une allée, il y

avait un banc de bois peint en vert. On se souvient de ce banc.

Gilliatt regardait les deux fenêtres. Il pensait à un sommeil possible

de quelqu'un dans cette chambre. Derrière ce mur, on dormait. Il

eût voulu ne pas être où il était. Il eût mieux aimé mourir que de

s'en aller. Il pensait à une haleine soulevant une poitrine. Elle,

ce mirage, cette blancheur dans une nuée, cette obsession flottante

de son esprit, elle était là! il pensait à l'inaccessible qui était

endormi, et si près, et comme à la portée de son extase; il pensait

à la femme impossible assoupie, et visitée, elle aussi, par les

chimères; à la créature souhaitée, lointaine, insaisissable, fermant

les yeux, le front dans la main; au mystère du sommeil de l'être

idéal; aux songes que peut faire un songe. Il n'osait penser au delà

et il pensait pourtant; il se risquait dans les manques de respect

de la rêverie, la quantité de forme féminine que peut avoir un ange

le troublait, l'heure nocturne enhardit aux regards furtifs les yeux

timides, il s'en voulait d'aller si avant, il craignait de profaner en

réfléchissant; malgré lui, forcé, contraint, frémissant, il regardait

dans l'invisible. Il subissait le frisson, et presque la souffrance, de

se figurer un jupon sur une chaise, une mante jetée sur le tapis, une

ceinture débouclée, un fichu. Il imaginait un corset, un lacet traînant

à terre, des bas, des jarretières. Il avait l'âme dans les étoiles.

Les étoiles sont faites aussi bien pour le cœur humain d'un pauvre

comme Gilliatt que pour le cœur humain d'un millionnaire. A un certain

degré de passion, tout homme est sujet aux profonds éblouissements. Si

c'est une nature âpre et primitive, raison de plus.

Être sauvage, cela s'ajoute au rêve.

Le ravissement est une plénitude qui déborde comme une autre. Voir ces

fenêtres, c'était presque trop pour Gilliatt.

Tout à coup, il la vit elle-même.

Des branchages d'un fourré déjà épaissi par le printemps, sortit, avec

une ineffable lenteur spectrale et céleste, une figure, une robe, un

visage divin, presque une clarté sous la lune.

Gilliatt se sentit défaillir, c'était Déruchette.

Déruchette approcha. Elle s'arrêta. Elle fit quelques pas pour

s'éloigner, s'arrêta encore, puis revint s'asseoir sur le banc de

bois. La lune était dans les arbres, quelques nuées erraient parmi

les étoiles pâles, la mer parlait aux choses de l'ombre à demi-voix,

la ville dormait, une brume montait de l'horizon, cette mélancolie

était profonde. Déruchette inclinait le front, avec cet œil pensif

qui regarde attentivement rien; elle était assise de profil, elle

était presque nu-tête, ayant un bonnet dénoué qui laissait voir sur sa

nuque délicate la naissance des cheveux, elle roulait machinalement

un ruban de ce bonnet autour d'un de ses doigts, la pénombre modelait

ses mains de statue, sa robe était d'une de ces nuances que la nuit

fait blanches, les arbres remuaient comme s'ils étaient pénétrables à

l'enchantement qui se dégageait d'elle, on voyait le bout d'un de ses

pieds, il y avait dans ses cils baissés cette vague contraction qui

annonce une larme rentrée ou une pensée refoulée, ses bras avaient

l'indécision ravissante de ne point trouver où s'accouder, quelque

chose qui flotte un peu se mêlait à toute sa posture, c'était plutôt

une lueur qu'une lumière et une grâce qu'une déesse, les plis du bas

de sa jupe étaient exquis, son adorable visage méditait virginalement.

Elle était si près que c'était terrible. Gilliatt l'entendait respirer.

Il y avait dans des profondeurs un rossignol qui chantait. Les passages

du vent dans les branches mettaient en mouvement l'ineffable silence

nocturne. Déruchette, jolie et sacrée, apparaissait dans ce crépuscule

comme la résultante de ces rayons et de ces parfums; ce charme immense

et épars aboutissait mystérieusement à elle, et s'y condensait, et elle

en était l'épanouissement. Elle semblait l'âme fleur de toute cette

ombre.

Toute cette ombre flottante en Déruchette pesait sur Gilliatt. Il

était éperdu. Ce qu'il éprouvait échappe aux paroles; l'émotion est

toujours neuve et le mot a toujours servi, de là l'impossibilité

d'exprimer l'émotion. L'accablement du ravissement existe. Voir

Déruchette, la voir elle-même, voir sa robe, voir son bonnet, voir

son ruban qu'elle tourne autour de son doigt, est-ce qu'on peut se

figurer une telle chose? Être près d'elle, est-ce que c'est possible?

L'entendre respirer, elle respire donc! alors les astres respirent.

Gilliatt frissonnait. Il était le plus misérable et le plus enivré des

hommes. Il ne savait que faire. Ce délire de la voir l'anéantissait.

Quoi! c'était elle qui était là, et c'était lui qui était ici! Ses

idées, éblouies et fixes, s'arrêtaient sur cette créature comme sur

une escarboucle. Il regardait cette nuque et ces cheveux. Il ne disait

même pas que tout cela maintenant était à lui, qu'avant peu, demain

peut-être, ce bonnet il aurait le droit de le défaire, ce ruban il

aurait le droit de le dénouer. Songer jusque-là, il n'eût pas même

conçu un moment cet excès d'audace. Toucher avec la pensée, c'est

presque toucher avec la main. L'amour était pour Gilliatt comme le miel

pour l'ours, le rêve exquis et délicat. Il pensait confusément. Il ne

savait ce qu'il avait. Le rossignol chantait. Il se sentait expirer.

Se lever, franchir le mur, s'approcher, dire: c'est moi, parler à

Déruchette, cette idée ne lui venait pas. Si elle lui fût venue, il

se fût enfui. Si quelque chose de semblable à une pensée parvenait à

poindre dans son esprit, c'était ceci, que Déruchette était là, qu'il

n'y avait besoin de rien de plus, et que l'éternité commençait.

Un bruit les tira tous les deux, elle de sa rêverie, lui de son extase.

Quelqu'un marchait dans le jardin. On ne voyait pas qui, à cause des

arbres. C'était un pas d'homme.

Déruchette leva les yeux.

Les pas s'approchèrent, puis cessèrent. La personne qui marchait venait

de s'arrêter. Elle devait être tout près. Le sentier où était le banc

se perdait entre deux massifs. C'est là qu'était cette personne, dans

cet entre-deux, à quelques pas du banc.

Le hasard avait disposé les épaisseurs des branches de telle sorte que

Déruchette la voyait, mais que Gilliatt ne la voyait pas.

La lune projetait sur la terre, hors du massif jusqu'au banc, une ombre.

Gilliatt voyait cette ombre. Il regarda Déruchette.

Elle était toute pâle. Sa bouche entr'ouverte ébauchait un cri de

surprise. Elle s'était soulevée à demi sur le banc et elle y était

retombée; il y avait dans son attitude un mélange de fuite et de

fascination. Son étonnement était un enchantement plein de crainte.

Elle avait sur les lèvres presque le rayonnement du sourire et une

lueur de larmes dans les yeux. Elle était comme transfigurée par une

présence. Il ne semblait pas que l'être qu'elle voyait fût de la terre.

La réverbération d'un ange était dans son regard.

L'être qui n'était pour Gilliatt qu'une ombre parla. Une voix sortit

du massif, plus douce qu'une voix de femme, une voix d'homme pourtant.

Gilliatt entendit ces paroles:

--Mademoiselle, je vous vois tous les dimanches et tous les jeudis; on

m'a dit qu'autrefois vous ne veniez pas si souvent. C'est une remarque

qu'on a faite, je vous demande pardon. Je ne vous ai jamais parlé,

c'était mon devoir; aujourd'hui je vous parle, c'est mon devoir. Je

dois d'abord m'adresser à vous. Le _Cashmere_ part demain. C'est ce qui

fait que je suis venu. Vous vous promenez tous les soirs dans votre

jardin. Ce serait mal à moi de connaître vos habitudes si je n'avais

pas la pensée que j'ai. Mademoiselle, vous êtes pauvre; depuis ce matin

je suis riche. Voulez-vous de moi pour votre mari?

Déruchette joignit ses deux mains comme une suppliante, et regarda

celui qui lui parlait, muette, l'œil fixe, tremblante de la tête aux

pieds.

La voix reprit:

--Je vous aime. Dieu n'a pas fait le cœur de l'homme pour qu'il se

taise. Puisque Dieu promet l'éternité, c'est qu'il veut qu'on soit

deux. Il y a pour moi sur la terre une femme, c'est vous. Je pense à

vous comme à une prière. Ma foi est en Dieu et mon espérance est en

vous. Les ailes que j'ai, c'est vous qui les portez. Vous êtes ma vie,

et déjà mon ciel.

--Monsieur, dit Déruchette, il n'y a personne pour répondre dans la

maison.

La voix s'éleva de nouveau:

--J'ai fait ce doux songe. Dieu ne défend pas les songes. Vous me

faites l'effet d'une gloire. Je vous aime passionnément, mademoiselle.

La sainte innocence, c'est vous. Je sais que c'est l'heure où l'on

est couché, mais je n'avais pas le choix d'un autre moment. Vous

rappelez-vous ce passage de la bible qu'on nous a lu? Genèse, chapitre

vingt-cinq. J'y ai toujours songé depuis. Je l'ai relu souvent. Le

révérend Hérode me disait: Il vous faut une femme riche. Je lui ai

répondu: Non, il me faut une femme pauvre. Mademoiselle, je vous

parle sans approcher, je me reculerai même si vous ne voulez pas que

mon ombre touche vos pieds. C'est vous qui êtes la souveraine; vous

viendrez à moi si vous voulez. J'aime et j'attends. Vous êtes la forme

vivante de la bénédiction.

--Monsieur, balbutia Déruchette, je ne savais pas qu'on me remarquait

le dimanche et le jeudi.

La voix continua:

--On ne peut rien contre les choses angéliques. Toute la loi est amour.

Le mariage, c'est Chanaan. Vous êtes la beauté promise. O pleine de

grâce, je vous salue.

Déruchette répondit:

--Je ne croyais pas faire plus de mal que les autres personnes qui

étaient exactes.

La voix poursuivit:

--Dieu a mis ses intentions dans les fleurs, dans l'aurore, dans le

printemps, et il veut qu'on aime. Vous êtes belle dans cette obscurité

sacrée de la nuit. Ce jardin a été cultivé par vous et dans ses parfums

il y a quelque chose de votre haleine. Mademoiselle, les rencontres

des âmes ne dépendent pas d'elles. Ce n'est pas de notre faute. Vous

assistiez, rien de plus; j'étais là, rien de plus. Je n'ai rien fait

que de sentir que je vous aimais. Quelquefois mes yeux se sont levés

sur vous. J'ai eu tort, mais comment faire? c'est en vous regardant que

tout est venu. On ne peut s'empêcher. Il y a des volontés mystérieuses

qui sont au-dessus de nous. Le premier des temples, c'est le cœur.

Avoir votre âme dans ma maison, c'est à ce paradis terrestre que

j'aspire, y consentez-vous? Tant que j'ai été pauvre, je n'ai rien

dit. Je sais votre âge. Vous avez vingt et un ans, j'en ai vingt-six.

Je pars demain; si vous me refusez, je ne reviendrai pas. Soyez mon

engagée, voulez-vous? Mes yeux ont déjà, plus d'une fois, malgré moi,

fait aux vôtres cette question. Je vous aime, répondez-moi. Je parlerai

à votre oncle dès qu'il pourra me recevoir, mais je me tourne d'abord

vers vous. C'est à Rebecca qu'on demande Rebecca. A moins que vous ne

m'aimiez pas.

Déruchette pencha le front, et murmura:

--Oh! je l'adore!

Cela fut dit si bas que Gilliatt seul entendit.

Elle resta le front baissé comme si le visage dans l'ombre mettait dans

l'ombre la pensée.

Il y eut une pause. Les feuilles d'arbres ne remuaient pas. C'était

ce moment sévère et paisible où le sommeil des choses s'ajoute au

sommeil des êtres, et où la nuit semble écouter le battement de cœur

de la nature. Dans ce recueillement s'élevait, comme une harmonie qui

complète un silence, le bruit immense de la mer.

La voix reprit:

--Mademoiselle.

Déruchette tressaillit.

La voix continua:

--Hélas! j'attends.

--Qu'attendez-vous?

--Votre réponse.

--Dieu l'a entendue, dit Déruchette.

Alors la voix devint presque sonore, et en même temps plus douce que

jamais. Ces paroles sortirent du massif, comme d'un buisson ardent:

--Tu es ma fiancée. Lève-toi et viens. Que le bleu profond où sont les

astres assiste à cette acceptation de mon âme par ton âme, et que notre

premier baiser se mêle au firmament!

Déruchette se leva, et demeura un instant immobile, le regard fixé

devant elle, sans doute sur un autre regard. Puis, à pas lents, la

tête droite, les bras pendants et les doigts des mains écartés comme

lorsqu'on marche sur un support inconnu, elle se dirigea vers le massif

et y disparut.

Un moment après, au lieu d'une ombre sur le sable il y en avait deux,

elles se confondaient, et Gilliatt voyait à ses pieds l'embrassement de

ces deux ombres.

Le temps coule de nous comme d'un sablier, et nous n'avons pas le

sentiment de cette fuite, surtout dans de certains instants suprêmes.

Ce couple d'un côté, qui ignorait ce témoin et ne le voyait pas, de

l'autre ce témoin qui ne voyait pas ce couple, mais qui le savait

là, combien de minutes demeurèrent-ils ainsi, dans cette suspension

mystérieuse? Il serait impossible de le dire. Tout à coup, un bruit

lointain éclata, une voix cria: Au secours! et la cloche du port

sonna. Ce tumulte, il est probable que le bonheur, ivre et céleste, ne

l'entendit pas.

La cloche continua de sonner. Quelqu'un qui eût cherché Gilliatt dans

l'angle du mur, ne l'y eût plus trouvé.

LIVRE DEUXIÈME

LA RECONNAISSANCE

EN PLEIN DESPOTISME

I

JOIE ENTREMÊLÉE D'ANGOISSE

Mess Lethierry agitait la cloche avec emportement. Brusquement il

s'arrêta. Un homme venait de tourner l'angle du quai. C'était Gilliatt.

Mess Lethierry courut à lui, ou pour mieux dire se jeta sur lui, lui

prit la main dans ses poings, et le regarda un moment dans les deux

yeux en silence; un de ces silences qui sont de l'explosion ne sachant

par où sortir.

Puis avec violence, le secouant et le tirant, et le serrant dans ses

bras, il fit entrer Gilliatt dans la salle basse des Bravées, en

repoussa du talon la porte qui demeura entr'ouverte, s'assit, ou tomba,

sur une chaise à côté d'une grande table éclairée par la lune dont le

reflet blanchissait vaguement le visage de Gilliatt, et, d'une voix où

il y avait des éclats de rire et des sanglots mêlés, il cria:

--Ah! mon fils! l'homme au bug pipe! Gilliatt! je savais bien que

c'était toi! La panse, parbleu! Conte-moi ça. Tu y es donc allé! On

t'aurait brûlé il y a cent ans. C'est de la magie. Il ne manque pas une

vis. J'ai déjà tout regardé, tout reconnu, tout manié. Je devine que

les roues sont dans les deux caisses. Te voilà donc enfin! Je viens de

te chercher dans ta cabine. J'ai sonné la cloche. Je te cherchais. Je

me disais: Où est-il que je le mange! Il faut convenir qu'il se passe

des choses extraordinaires. Cet animal-là revient de l'écueil Douvres.

Il me rapporte ma vie. Tonnerre! tu es un ange. Oui, oui, oui, c'est

ma machine. Personne n'y croira. On le verra, on dira: Ce n'est pas

vrai. Tout y est, quoi! Tout y est! Il ne manque pas un serpentin. Il

ne manque pas un apitage. Le tube de prise d'eau n'a pas bougé. C'est

incroyable qu'il n'y ait pas eu d'avarie. Il n'y a qu'un peu d'huile

à mettre. Mais comment as-tu fait? Et dire que Durande va remarcher!

L'arbre des roues est démonté comme par un bijoutier. Donne-moi ta

parole d'honneur que je ne suis pas fou.

Il se dressa debout, respira, et poursuivit:

--Jure-moi ça. Quelle révolution! Je me pince, je sens bien que je

ne rêve pas. Tu es mon enfant, tu es mon garçon, tu es le bon Dieu.

Ah! mon fils. Avoir été me chercher ma gueuse de machine! En pleine

mer! dans ce guet-apens d'écueil! J'ai vu des choses très farces dans

ma vie. Je n'ai rien vu de tel. J'ai vu les parisiens qui sont des

satans. Je t'en fiche qu'ils feraient ça. C'est pis que la Bastille.

J'ai vu les gauchos labourer dans les pampas, ils ont pour charrue

une branche d'arbre qui a un coude et pour herse un fagot d'épines

tiré avec une corde de cuir, ils récoltent avec ça des grains de blé

gros comme des noisettes. C'est de la gnognotte à côté de toi. Tu as

fait là un miracle, un pour de vrai. Ah! le gredin! Saute-moi donc au

cou. Et on te devra tout le bonheur du pays. Vont-ils bougonner dans

Saint-Sampson! Je vais m'occuper tout de suite de refaire le bachot.

C'est étonnant, la bielle n'a rien de cassé. Messieurs, il est allé

aux Douvres. Je dis les Douvres. Il est allé tout seul. Les Douvres!

un caillou qu'il n'y a rien de pire. Tu sais, t'a-t-on dit? c'est

prouvé, ça a été fait exprès, Clubin a coulé Durande pour me filouter

de l'argent qu'il avait à m'apporter. Il a soûlé Tangrouille. C'est

long, je te raconterai un autre jour la piraterie. Moi, affreuse brute,

j'avais confiance dans Clubin. Il s'y est pincé, le scélérat, car il

n'a pas dû en sortir. Il y a un Dieu, canaille! Vois-tu, Gilliatt, tout

de suite, dare, dare, les fers au feu, nous allons rebâtir Durande.

Nous lui donnerons vingt pieds de plus. On fait maintenant les bateaux

plus longs. J'achèterai du bois à Dantzick et à Brême. A présent que

j'ai la machine, on me fera crédit. La confiance reviendra.

Les travailleurs de la mer - tome 2 · 第 13 / 17 段