soirées courtes, on se mettait au lit dès la nuit tombée. Saint-Sampson
était une ancienne paroisse de couvre-feu ayant conservé l'habitude de
souffler de bonne heure sa chandelle. On s'y couchait et on s'y levait
avec le jour. Ces vieux villages normands sont volontiers poulaillers.
Disons en outre que Saint-Sampson, à part quelques riches familles
bourgeoises, est une population de carriers et de charpentiers. Le port
est un port de radoub. Tout le jour on extrait des pierres ou l'on
façonne des madriers; ici le pic, là le marteau. Maniement perpétuel de
bois de chêne et du granit. Le soir on tombe de fatigue et l'on dort
comme des plombs. Les rudes travaux font les durs sommeils.
Un soir du commencement de mai, après avoir, pendant quelques instants,
regardé le croissant de la lune dans les arbres et écouté le pas de
Déruchette se promenant seule, au frais de la nuit, dans le jardin des
Bravées, mess Lethierry était rentré dans sa chambre située sur le port
et s'était couché. Douce et Grace étaient au lit. Excepté Déruchette,
tout dormait dans la maison. Tout dormait aussi dans Saint-Sampson.
Portes et volets étaient partout fermés. Aucune allée et venue dans
les rues. Quelques rares lumières, pareilles à des clignements d'yeux
qui vont s'éteindre, rougissaient çà et là des lucarnes sur les toits,
annonce du coucher des domestiques. Il y avait un certain temps déjà
que neuf heures avaient sonné au vieux clocher roman couvert de lierre
qui partage avec l'église de Saint-Brelade de Jersey la bizarrerie
d'avoir pour date quatre uns: 1111; ce qui signifie _onze cent onze_.
La popularité de mess Lethierry à Saint-Sampson tenait à son succès.
Le succès ôté, le vide s'était fait. Il faut croire que le guignon se
gagne et que les gens point heureux ont la peste, tant est rapide leur
mise en quarantaine. Les jolis fils de famille évitaient Déruchette.
L'isolement autour des Bravées était maintenant tel qu'on n'y avait
pas même su le petit grand événement local qui avait ce jour-là mis
tout Saint-Sampson en rumeur. Le recteur de la paroisse, le révérend
Joë Ebenezer Caudray, était riche. Son oncle, le magnifique doyen de
Saint-Asaph, venait de mourir à Londres. La nouvelle en avait été
apportée par le sloop de poste _Cashmere_ arrivé d'Angleterre le matin
même, et dont on apercevait le mât dans la rade de Saint-Pierre-Port.
Le _Cashmere_ devait repartir pour Southampton le lendemain à midi,
et, disait-on, emmener le révérend recteur, rappelé en Angleterre à
bref délai pour l'ouverture officielle du testament, sans compter les
autres urgences d'une grande succession à recueillir. Toute la journée,
Saint-Sampson avait confusément dialogué. Le _Cashmere_, le révérend
Ebenezer, son oncle mort, sa richesse, son départ, ses promotions
possibles dans l'avenir, avaient fait le fond du bourdonnement. Une
seule maison, point informée, était restée silencieuse, les Bravées.
Mess Lethierry s'était jeté sur son branle, tout habillé. Depuis
la catastrophe de la Durande, se jeter sur son branle, c'était sa
ressource. S'étendre sur son grabat, c'est à quoi tout prisonnier
a recours, et mess Lethierry était le prisonnier du chagrin. Il se
couchait; c'était une trêve, une reprise d'haleine, une suspension
d'idées. Dormait-il? non. Veillait-il? non. A proprement parler,
depuis deux mois et demi,--il y avait deux mois et demi de cela,--mess
Lethierry était comme en somnambulisme. Il ne s'était pas encore
ressaisi lui-même. Il était dans cet état mixte et diffus que
connaissent ceux qui ont subi les grands accablements. Ses réflexions
n'étaient pas de la pensée, son sommeil n'était pas du repos. Le jour
il n'était pas un homme éveillé, la nuit il n'était pas un homme
endormi. Il était debout, puis il était couché, voilà tout. Quand il
était dans son branle, l'oubli lui venait un peu, il appelait cela
dormir, les chimères flottaient sur lui et en lui, le nuage nocturne,
plein de faces confuses, traversait son cerveau; l'empereur Napoléon
lui dictait ses mémoires, il y avait plusieurs Déruchettes, des
oiseaux bizarres étaient dans des arbres, les rues de Lons-le-Saulnier
devenaient des serpents. Le cauchemar était le répit du désespoir. Il
passait ses nuits à rêver, et ses jours à songer.
Il restait quelquefois toute une après-midi, immobile à la fenêtre de
sa chambre qui donnait, on s'en souvient, sur le port, la tête basse,
les coudes sur la pierre, les oreilles dans ses poings, le dos tourné
au monde entier, l'œil fixé sur le vieil anneau de fer scellé dans le
mur de sa maison à quelques pieds de sa fenêtre, où jadis on amarrait
la Durande. Il regardait la rouille qui venait à cet anneau.
Mess Lethierry était réduit à la fonction machinale de vivre.
Les plus vaillants hommes, privés de leur idée réalisable, en arrivent
là. C'est l'effet des existences vidées. La vie est le voyage, l'idée
est l'itinéraire. Plus d'itinéraire, on s'arrête. Le but est perdu, la
force est morte. Le sort a un obscur pouvoir discrétionnaire. Il peut
toucher de sa verge même notre être moral. Le désespoir, c'est presque
la destitution de l'âme. Les très grands esprits seuls résistent. Et
encore.
Mess Lethierry méditait continuellement, si l'absorption peut s'appeler
méditation, au fond d'une sorte de précipice trouble. Il lui échappait
des paroles navrées comme celle-ci:--Il ne me reste plus qu'à demander
là-haut mon billet de sortie.
Notons une contradiction dans cette nature, complexe comme la mer dont
Lethierry était, pour ainsi dire, le produit; mess Lethierry ne priait
point.
Être impuissant, c'est une force. En présence de nos deux grandes
cécités, la destinée et la nature, c'est dans son impuissance que
l'homme a trouvé le point d'appui, la prière.
L'homme se fait secourir par l'effroi; il demande aide à sa crainte;
l'anxiété, c'est un conseil d'agenouillement.
La prière, énorme force propre à l'âme et de même espèce que le
mystère. La prière s'adresse à la magnanimité des ténèbres; la prière
regarde le mystère avec les yeux mêmes de l'ombre, et, devant la fixité
puissante de ce regard suppliant, on sent un désarmement possible de
l'Inconnu.
Cette possibilité entrevue est déjà une consolation.
Mais Lethierry ne priait pas.
Du temps qu'il était heureux, Dieu existait pour lui, on pourrait dire
en chair et en os; Lethierry lui parlait, lui engageait sa parole,
lui donnait presque de temps en temps une poignée de main. Mais dans
le malheur de Lethierry, phénomène du reste assez fréquent, Dieu
s'était éclipsé. Cela arrive quand on s'est fait un bon Dieu qui est un
bonhomme.
Il n'y avait pour Lethierry, dans l'état d'âme où il était, qu'une
vision nette, le sourire de Déruchette. Hors de ce sourire, tout était
noir.
Depuis quelque temps, sans doute à cause de la perte de la Durande,
dont elle ressentait le contre-coup, ce charmant sourire de Déruchette
était plus rare. Elle paraissait préoccupée. Ses gentillesses d'oiseau
et d'enfant s'étaient éteintes. On ne la voyait plus, le matin, au
coup de canon du point du jour, faire une révérence et dire au soleil
levant: «_Bum!... jour._ Donnez-vous la peine d'entrer.» Elle avait
par moments l'air très sérieux, chose triste dans ce doux être. Elle
faisait effort cependant pour rire à mess Lethierry, et pour le
distraire, mais sa gaîté se ternissait de jour en jour et se couvrait
de poussière, comme l'aile d'un papillon qui a une épingle à travers le
corps. Ajoutons que, soit par chagrin du chagrin de son oncle, car il
y a des douleurs de reflet, soit pour d'autres raisons, elle semblait
maintenant incliner beaucoup vers la religion. Du temps de l'ancien
recteur M. Jacquemin Hérode, elle n'allait guère, on le sait, que
quatre fois l'an à l'église. Elle y était à présent fort assidue. Elle
ne manquait aucun office, ni du dimanche, ni du jeudi. Les âmes pieuses
de la paroisse voyaient avec satisfaction cet amendement. Car c'est un
grand bonheur qu'une jeune fille, qui court tant de dangers du côté des
hommes, se tourne vers Dieu.
Cela fait du moins que les pauvres parents ont l'esprit en repos du
côté des amourettes.
Le soir, toutes les fois que le temps le permettait, elle se promenait
une heure ou deux dans le jardin des Bravées. Elle était là, presque
aussi pensive que mess Lethierry, et toujours seule. Déruchette se
couchait la dernière. Ce qui n'empêchait point Douce et Grace d'avoir
toujours un peu l'œil sur elle, par cet instinct de guet qui se mêle à
la domesticité; espionner désennuie de servir.
Quant à mess Lethierry, dans l'état voilé où était son esprit, ces
petites altérations dans les habitudes de Déruchette lui échappaient.
D'ailleurs, il n'était pas né duègne. Il ne remarquait même pas
l'exactitude de Déruchette aux offices de la paroisse. Tenace dans son
préjugé contre les choses et les gens du clergé, il eût vu sans plaisir
ces fréquentations d'église.
Ce n'est pas que sa situation morale à lui-même ne fût en train de se
modifier. Le chagrin est nuage et change de forme.
Les âmes robustes, nous venons de le dire, sont parfois, par de
certains coups de malheur, destituées presque, non tout à fait. Les
caractères virils, tels que Lethierry, réagissent dans un temps donné.
Le désespoir a des degrés remontants. De l'accablement on monte à
l'abattement, de l'abattement à l'affliction, de l'affliction à la
mélancolie. La mélancolie est un crépuscule. La souffrance s'y fond
dans une sombre joie.
La mélancolie, c'est le bonheur d'être triste.
Ces atténuations élégiaques n'étaient point faites pour Lethierry;
ni la nature de son tempérament, ni le genre de son malheur, ne
comportaient ces nuances. Seulement, au moment où nous venons de le
retrouver, la rêverie de son premier désespoir tendait, depuis une
semaine environ, à se dissiper; sans être moins triste, Lethierry était
moins inerte; il était toujours sombre, mais il n'était plus morne; il
lui revenait une certaine perception des faits et des événements; et
il commençait à éprouver quelque chose de ce phénomène qu'on pourrait
appeler la rentrée dans la réalité.
Ainsi, le jour, dans la salle basse, il n'écoutait pas les paroles des
gens, mais il les entendait. Grace vint un matin toute triomphante dire
à Déruchette que mess Lethierry avait défait la bande d'un journal.
Cette demi-acceptation de la réalité est, en soi, un bon symptôme.
C'est la convalescence. Les grands malheurs sont un étourdissement.
On en sort par là. Mais cette amélioration fait d'abord l'effet d'une
aggravation. L'état de rêve antérieur émoussait la douleur; on voyait
trouble, on sentait peu; à présent la vue est nette, on n'échappe à
rien, on saigne de tout. La plaie s'avive. La douleur s'accentue de
tous les détails qu'on aperçoit. On revoit tout dans le souvenir.
Tout retrouver, c'est tout regretter. Il y a dans ce retour au réel
toutes sortes d'arrière-goûts amers. On est mieux, et pire. C'est ce
qu'éprouvait Lethierry. Il souffrait plus distinctement.
Ce qui avait ramené mess Lethierry au sentiment de la réalité, c'était
une secousse.
Disons cette secousse.
Une après-midi, vers le 15 ou le 20 avril, on avait entendu à la porte
de la salle basse des Bravées les deux coups qui annoncent le facteur.
Douce avait ouvert. C'était une lettre en effet.
Cette lettre venait de la mer. Elle était adressée à mess Lethierry.
Elle était timbrée _Lisboa_.
Douce avait porté la lettre à mess Lethierry qui était enfermé dans sa
chambre. Il avait pris cette lettre, l'avait machinalement posée sur sa
table, et ne l'avait pas regardée.
Cette lettre resta une bonne semaine sur la table sans être décachetée.
Il arriva pourtant qu'un matin Douce dit à mess Lethierry:
--Monsieur, faut-il ôter la poussière qu'il y a sur votre lettre?
Lethierry parut se réveiller.
--C'est juste, dit-il.
Et il ouvrit la lettre.
Il lut ceci:
«En mer, ce 10 mars.
«Mess Lethierry, de Saint-Sampson,
«Vous recevrez de mes nouvelles avec plaisir.
«Je suis sur le _Tamaulipas_, en route pour Pasrevenir. Il y a dans
l'équipage un matelot Ahier-Tostevin, de Guernesey, qui reviendra,
lui, et qui aura des choses à raconter. Je profite de la rencontre du
navire _Hernan Cortez_ allant à Lisbonne pour vous faire passer cette
lettre.
«Soyez étonné. Je suis honnête homme.
«Aussi honnête que sieur Clubin.
«Je dois croire que vous savez la chose qui est arrivée; pourtant il
n'est peut-être pas de trop que je vous l'apprenne.
«La voici:
«Je vous ai rendu vos capitaux.
«Je vous avais emprunté, un peu incorrectement, cinquante mille
francs. Avant de quitter Saint-Malo, j'ai remis pour vous à votre
homme de confiance, sieur Clubin, trois bank-notes de mille livres
chaque, ce qui fait soixante-quinze mille francs. Vous trouverez sans
doute ce remboursement suffisant.
«Sieur Clubin a pris vos intérêts et reçu votre argent avec énergie.
Il m'a paru très zélé; c'est pourquoi je vous avertis.
«Votre autre homme de confiance,
«RANTAINE.
«_Post-scriptum._ Sieur Clubin avait un revolver, ce qui fait que je
n'ai pas de reçu.»
Touchez une torpille, touchez une bouteille de Leyde chargée, vous
ressentirez ce qu'éprouva mess Lethierry en lisant cette lettre.
Sous cette enveloppe, dans cette feuille de papier pliée en quatre à
laquelle il avait au premier moment fait si peu attention, il y avait
une commotion.
Il reconnut cette écriture, il reconnut cette signature. Quant au fait,
tout d'abord il n'y comprit rien.
Commotion telle qu'elle lui remit, pour ainsi dire, l'esprit sur pied.
Le phénomène des soixante-quinze mille francs confiés par Rantaine
à Clubin, étant une énigme, était le côté utile de la secousse, en
ce qu'il forçait le cerveau de Lethierry à travailler. Faire une
conjecture, c'est pour la pensée une occupation saine. Le raisonnement
est éveillé, la logique est appelée.
Depuis quelque temps l'opinion publique de Guernesey était occupée à
rejuger Clubin, cet honnête homme pendant tant d'années si unanimement
admis dans la circulation de l'estime. On s'interrogeait, on se prenait
à douter, il y avait des paris pour et contre. Des lumières singulières
s'étaient produites. Clubin commençait à s'éclairer, c'est-à-dire qu'il
devenait noir.
Une information judiciaire avait eu lieu à Saint-Malo pour savoir ce
qu'était devenu le garde-côte 619. La perspicacité légale avait fait
fausse route, ce qui lui arrive souvent. Elle était partie de cette
supposition que le garde-côte avait dû être embauché par Zuela et
embarqué sur le _Tamaulipas_ pour le Chili. Cette hypothèse ingénieuse
avait entraîné force aberrations. La myopie de la justice n'avait pas
même aperçu Rantaine. Mais, chemin faisant, les magistrats instructeurs
avaient levé d'autres pistes. L'obscure affaire s'était compliquée.
Clubin avait fait son entrée dans l'énigme. Il s'était établi une
coïncidence, un rapport peut-être, entre le départ du _Tamaulipas_ et
la perte de la Durande. Au cabaret de la porte Dinan où Clubin croyait
n'être pas connu, on l'avait reconnu; le cabaretier avait parlé; Clubin
avait acheté une bouteille d'eau-de-vie. Pour qui? L'armurier de la
rue Saint-Vincent avait parlé; Clubin avait acheté un revolver. Contre
qui? L'aubergiste de l'Auberge Jean avait parlé; Clubin avait eu des
absences inexplicables. Le capitaine Gertrais-Gaboureau avait parlé;
Clubin avait voulu partir, quoique averti, et sachant qu'il allait
chercher le brouillard. L'équipage de la Durande avait parlé. Au fait,
le chargement était manqué et l'arrimage était mal fait, négligence
aisée à comprendre, si le capitaine veut perdre le navire. Le passager
guernesiais avait parlé; Clubin avait cru naufrager sur les Hanois.
Les gens de Torteval avaient parlé; Clubin y était venu quelques
jours avant la perte de la Durande, et avait dirigé sa promenade vers
Plainmont voisin des Hanois. Il portait un sac-valise. «Il était parti
avec, et revenu sans.» Les déniquoiseaux avaient parlé; leur histoire
avait paru pouvoir se rattacher à la disparition de Clubin, à la seule
condition d'y remplacer les revenants par des contrebandiers. Enfin la
maison visionnée de Plainmont elle-même avait parlé; des gens décidés
à se renseigner l'avaient escaladée, et avaient trouvé dedans, quoi?
précisément le sac-valise de Clubin. La Douzaine de Torteval avait
saisi le sac, et l'avait fait ouvrir. Il contenait des provisions de
bouche, une longue-vue, un chronomètre, des vêtements d'homme et du
linge marqué aux initiales de Clubin. Tout cela, dans les propos de
Saint-Malo et de Guernesey, se construisait, et finissait par faire
un à peu près de baraterie. On rapprochait des linéaments confus; on
constatait un dédain singulier des avis, une acceptation des chances
de brouillard, une négligence suspecte dans l'arrimage, une bouteille
d'eau-de-vie, un timonier ivre, une substitution du capitaine au
timonier, un coup de barre au moins bien maladroit. L'héroïsme à
demeurer sur l'épave devenait coquinerie. Clubin du reste s'était
trompé d'écueil. L'intention de baraterie admise, on comprenait le
choix des Hanois, la côte aisément gagnée à la nage, un séjour dans
la maison visionnée en attendant l'occasion de fuir. Le sac-valise,
cet en-cas, achevait la démonstration. Par quel lien cette aventure
se rattachait-elle à l'autre aventure, celle du garde-côte, on ne
le saisissait point. On devinait une corrélation; rien de plus. On
entrevoyait, du côté de cet homme, le garde-marine numéro 619, tout un
drame tragique. Clubin peut-être n'y jouait pas, mais on l'apercevait
dans la coulisse.
Tout ne s'expliquait point par la baraterie. Il y avait un revolver
sans emploi. Ce revolver était probablement de l'autre affaire.
Le flair du peuple est fin et juste. L'instinct public excelle dans ces
restaurations de la vérité faites de pièces et de morceaux. Seulement,
dans ces faits d'où se dégageait une baraterie vraisemblable, il y
avait de sérieuses incertitudes.
Tout se tenait, tout concordait; mais la base manquait.
On ne perd pas un navire pour le plaisir de le perdre. On ne court
point tous ces risques de brouillard, d'écueil, de nage, de refuge et
de fuite, sans un intérêt. Quel avait pu être l'intérêt de Clubin?
On voyait son acte, on ne voyait pas son motif.
De là un doute dans beaucoup d'esprits. Où il n'y a point de motif, il
semble qu'il n'y ait plus d'acte.
La lacune était grave.
Cette lacune, la lettre de Rantaine venait la combler.
Cette lettre donnait le motif de Clubin. Soixante-quinze mille francs à
voler.
Rantaine était le dieu dans la machine. Il descendait du nuage une
chandelle à la main.
Sa lettre était le coup de clarté final.
Elle expliquait tout, et surabondamment elle annonçait un témoignage,
Ahier-Tostevin.
Chose décisive, elle donnait l'emploi du revolver.
Rantaine était incontestablement tout à fait informé. Sa lettre faisait
toucher tout du doigt.
Aucune atténuation possible à la scélératesse de Clubin. Il avait
prémédité le naufrage; et la preuve, c'était l'en-cas apporté dans la
maison visionnée. Et en le supposant innocent, en admettant le naufrage
fortuit, n'eût-il pas dû, au dernier moment, décidé à son sacrifice sur
l'épave, remettre les soixante-quinze mille francs pour mess Lethierry
aux hommes qui se sauvaient dans la chaloupe? L'évidence éclatait.
Maintenant qu'était devenu Clubin? Il avait probablement été victime de
sa méprise. Il avait sans doute péri dans l'écueil Douvres.
Cet échafaudage de conjectures, très conformes, on le voit, à la
réalité, occupa pendant plusieurs jours l'esprit de mess Lethierry. La
lettre de Rantaine lui rendit ce service de le forcer à penser. Il eut
un premier ébranlement de surprise, puis il fit cet effort de se mettre
à réfléchir. Il fit l'autre effort plus difficile encore de s'informer.
Il dut accepter et même chercher des conversations. Au bout de huit
jours, il était redevenu, jusqu'à un certain point, pratique; son
esprit avait repris de l'adhérence, et était presque guéri. Il était
sorti de l'état trouble.
La lettre de Rantaine, en admettant que mess Lethierry eût pu jamais
entretenir quelque espoir de remboursement de ce côté-là, fit évanouir
sa dernière chance.
Elle ajouta à la catastrophe de la Durande ce nouveau naufrage de
soixante-quinze mille francs. Elle le remit en possession de cet argent
juste assez pour lui en faire sentir la perte. Cette lettre lui montra
le fond de sa ruine.
De là une souffrance nouvelle, et très aiguë, que nous avons indiquée
tout à l'heure. Il commença, chose qu'il n'avait point faite depuis
deux mois, à se préoccuper de sa maison, de ce qu'elle allait devenir,
de ce qu'il faudrait réformer. Petit ennui à mille pointes, presque
pire que le désespoir. Subir son malheur par le menu, disputer pied
à pied au fait accompli le terrain qu'il vient vous prendre, c'est
odieux. Le bloc du malheur s'accepte, non sa poussière. L'ensemble
accablait, le détail torture. Tout à l'heure la catastrophe vous
foudroyait, maintenant elle vous chicane.
C'est l'humiliation aggravant l'écrasement. C'est une deuxième
annulation s'ajoutant à la première, et laide. On descend d'un degré
dans le néant. Après le linceul, c'est le haillon.
Songer à décroître. Il n'est pas de pensée plus triste.
Être ruiné, cela semble simple. Coup violent; brutalité du sort;
c'est la catastrophe une fois pour toutes. Soit. On l'accepte. Tout
est fini. On est ruiné. C'est bon, on est mort. Point. On est vivant.
Dès le lendemain, on s'en aperçoit. A quoi? A des piqûres d'épingle.
Tel passant ne vous salue plus, les factures des marchands pleuvent,
voilà un de vos ennemis qui rit. Peut-être rit-il du dernier calembour
d'Arnal, mais c'est égal, ce calembour ne lui semble si charmant que
parce que vous êtes ruiné. Vous lisez votre amoindrissement même dans
les regards indifférents; les gens qui dînaient chez vous trouvent
que c'était trop de trois plats à votre table; vos défauts sautent
aux yeux de tout le monde; les ingratitudes, n'attendant plus rien,
s'affichent; tous les imbéciles ont prévu ce qui vous arrive; les
méchants vous déchirent, les pires vous plaignent. Et puis cent détails
mesquins. La nausée succède aux larmes. Vous buviez du vin, vous boirez
du cidre. Deux servantes! c'est déjà trop d'une. Il faudra congédier
celle-ci et surcharger celle-là. Il y a trop de fleurs dans le jardin;
on plantera des pommes de terre. On donnait ses fruits à ses amis, on
les fera vendre au marché. Quant aux pauvres, il n'y faut plus songer;
n'est-on pas un pauvre soi-même? Les toilettes, question poignante.
Retrancher un ruban à une femme, quel supplice! A qui vous donne la
beauté, refuser la parure! Avoir l'air d'un avare! Elle va peut-être
vous dire:--Quoi, vous avez ôté les fleurs de mon jardin, et voilà que
vous les ôtez de mon chapeau!--Hélas! la condamner aux robes fanées! La
table de famille est silencieuse. Vous vous figurez qu'autour de vous
on vous en veut. Les visages aimés sont soucieux. Voilà ce que c'est
que décroître. Il faut remourir tous les jours. Tomber, ce n'est rien,
c'est la fournaise. Décroître, c'est le petit feu.
L'écroulement, c'est Waterloo; la diminution, c'est Sainte-Hélène. Le
sort, incarné en Wellington, a encore quelque dignité; mais quand il
se fait Hudson Lowe, quelle vilenie! Le destin devient un pleutre. On
voit l'homme de Campo-Formio querellant pour une paire de bas de soie.
Rapetissement de Napoléon qui rapetisse l'Angleterre.
Ces deux phases, Waterloo et Sainte-Hélène, réduites aux proportions
bourgeoises, tout homme ruiné les traverse.
Le soir que nous avons dit, et qui était un des premiers soirs de mai,
Lethierry, laissant Déruchette errer au clair de lune dans le jardin,
s'était couché plus triste que jamais.
Tous ces détails chétifs et déplaisants, complications des fortunes
perdues, toutes ces préoccupations du troisième ordre, qui commencent
par être insipides et qui finissent par être lugubres, roulaient dans
son esprit. Maussade encombrement de misères. Mess Lethierry sentait
sa chute irrémédiable. Qu'allait-on faire? Qu'allait-on devenir? Quels
sacrifices faudrait-il imposer à Déruchette? Qui renvoyer, de Douce ou
de Grace? Vendrait-on les Bravées? N'en serait-on pas réduit à quitter
l'île? N'être rien là où l'on a été tout, déchéance insupportable en
effet.