poche de son pantalon.
Il laissa le squelette aux crabes, avec la pieuvre morte à côté.
Pendant que Gilliatt était avec la pieuvre et avec le squelette, le
flux remontant avait noyé le boyau d'entrée. Gilliatt ne put sortir
qu'en plongeant sous l'arche. Il s'en tira sans peine; il connaissait
l'issue, et il était maître dans ces gymnastiques de la mer.
On entrevoit le drame qui s'était passé là dix semaines auparavant. Un
monstre avait saisi l'autre. La pieuvre avait pris Clubin.
Cela avait été, dans l'ombre inexorable, presque ce qu'on pourrait
nommer la rencontre des hypocrisies. Il y avait eu, au fond de l'abîme,
abordage entre ces deux existences faites d'attente et de ténèbres,
et l'une, qui était la bête, avait exécuté l'autre, qui était l'âme.
Sinistres justices.
Le crabe se nourrit de charogne, la pieuvre se nourrit de crabes. La
pieuvre arrête au passage un animal nageant, une loutre, un chien, un
homme si elle peut, boit le sang, et laisse au fond de l'eau le corps
mort. Les crabes sont les scarabées nécrophores de la mer. La chair
pourrissante les attire; ils viennent; ils mangent le cadavre, la
pieuvre les mange. Les choses mortes disparaissent dans le crabe, le
crabe disparaît dans la pieuvre. Nous avons déjà indiqué cette loi.
Clubin avait été l'appât de la pieuvre.
La pieuvre l'avait retenu et noyé; les crabes l'avaient dévoré. Un flot
quelconque l'avait poussé dans la cave, au fond de l'anfractuosité où
Gilliatt l'avait trouvé.
Gilliatt s'en revint, furetant dans les rochers, cherchant des oursins
et des patelles, ne voulant plus de crabes. Il lui eût semblé manger de
la chair humaine.
Du reste, il ne songeait plus qu'à souper le mieux possible avant
de partir. Rien désormais ne l'arrêtait. Les grandes tempêtes sont
toujours suivies d'un calme qui dure plusieurs jours quelquefois. Nul
danger maintenant du côté de la mer. Gilliatt était résolu à partir le
lendemain. Il importait de garder pendant la nuit, à cause de la marée,
le barrage ajusté entre les Douvres; mais Gilliatt comptait défaire au
point du jour ce barrage, pousser la panse hors des Douvres, et mettre
à la voile pour Saint-Sampson. La brise de calme qui soufflait, et qui
était sud-est, était précisément le vent qu'il lui fallait.
On entrait dans le premier quartier de la lune de mai; les jours
étaient longs.
Quand Gilliatt, sa tournée de rôdeur de rochers terminée et son estomac
à peu près satisfait, revint à l'entre-deux des Douvres où était
la panse, le soleil était couché, le crépuscule se doublait de ce
demi-clair de lune qu'on pourrait appeler clair de croissant; le flux
avait atteint son plein, et commençait à redescendre. La cheminée de la
machine debout au-dessus de la panse avait été couverte par les écumes
de la tempête d'une couche de sel que la lune blanchissait.
Ceci rappela à Gilliatt que la tourmente avait jeté dans la panse
beaucoup d'eau de pluie et d'eau de mer, et que, s'il voulait partir le
lendemain, il fallait vider la barque.
Il avait constaté, en quittant la panse pour aller à la chasse aux
crabes, qu'il y avait environ six pouces d'eau dans la cale. Sa pelle
d'épuisement suffirait pour jeter cette eau dehors.
Arrivé à la barque, Gilliatt eut un mouvement de terreur. Il y avait
dans la panse près de deux pieds d'eau.
Incident redoutable, la panse faisait eau.
Elle s'était peu à peu emplie pendant l'absence de Gilliatt. Chargée
comme elle l'était, vingt pouces d'eau étaient un surcroît périlleux.
Un peu plus, elle coulait. Si Gilliatt fût revenu une heure plus tard,
il n'eût probablement trouvé hors de l'eau que la cheminée et le mât.
Il n'y avait pas même à prendre une minute pour délibérer. Il fallait
chercher la voie d'eau, la boucher, puis vider la barque, ou du moins
l'alléger. Les pompes de la Durande s'étaient perdues dans le naufrage;
Gilliatt était réduit à la pelle d'épuisement de la panse.
Chercher la voie d'eau, avant tout. C'était le plus pressé.
Gilliatt se mit à l'œuvre tout de suite, sans même se donner le temps
de se rhabiller, frémissant. Il ne sentait plus ni la faim, ni le froid.
La panse continuait de s'emplir. Heureusement il n'y avait point de
vent. Le moindre clapotement l'eût coulée.
La lune se coucha.
Gilliatt, à tâtons, courbé, plus qu'à demi plongé dans l'eau, chercha
longtemps. Il découvrit enfin l'avarie.
Pendant la bourrasque, au moment critique où la panse s'était arquée,
la robuste barque avait talonné et heurté assez violemment le rocher.
Un des reliefs de la petite Douvre avait fait, dans la coque, à
tribord, une fracture.
Cette voie d'eau était fâcheusement, on pourrait presque dire
perfidement, située près du point de rencontre de deux porques, ce qui,
joint à l'ahurissement de la tourmente, avait empêché Gilliatt, dans sa
revue obscure et rapide au plus fort de l'orage, d'apercevoir le dégât.
La fracture avait cela d'alarmant qu'elle était large, et cela de
rassurant que, bien qu'immergée en ce moment par la crue intérieure de
l'eau, elle était au-dessus de la flottaison.
A l'instant où la crevasse s'était faite, le flot était rudement
secoué dans le détroit, et il n'y avait plus de niveau de flottaison,
la lame avait pénétré par l'effraction dans la panse, la panse sous
cette surcharge s'était enfoncée de quelques pouces, et, même après
l'apaisement des vagues, le poids du liquide infiltré, faisant hausser
la ligne de flottaison, avait maintenu la crevasse sous l'eau. De là,
l'imminence du danger. La crue avait augmenté de six pouces à vingt.
Mais si l'on parvenait à boucher la voie d'eau, on pourrait vider la
panse; une fois la barque étanchée, elle remonterait à sa flottaison
normale, la fracture sortirait de l'eau, et, à sec, la réparation
serait aisée, ou du moins possible. Gilliatt, nous l'avons dit, avait
encore son outillage de charpentier en assez bon état.
Mais que d'incertitudes avant d'en venir là! que de périls! que de
chances mauvaises! Gilliatt entendait l'eau sourdre inexorablement. Une
secousse, et tout sombrait. Quelle misère! Peut-être n'était-il plus
temps.
Gilliatt s'accusa amèrement. Il aurait dû voir tout de suite l'avarie.
Les six pouces d'eau dans la cale auraient dû l'avertir. Il avait été
stupide d'attribuer ces six pouces d'eau à la pluie et à l'écume. Il se
reprocha d'avoir dormi, d'avoir mangé; il se reprocha la fatigue, il se
reprocha presque la tempête et la nuit. Tout était de sa faute.
Ces duretés qu'il se disait à lui-même se mêlaient au va-et-vient de
son travail et ne l'empêchaient pas d'aviser.
La voie d'eau était trouvée, c'était le premier pas; l'étouper était
le second. On ne pouvait davantage pour l'instant. On ne fait point de
menuiserie sous l'eau.
Une circonstance favorable, c'est que l'effraction de la coque avait eu
lieu dans l'espace compris entre les deux chaînes qui assujettissaient
à tribord la cheminée de la machine. L'étoupage pouvait se rattacher à
ces chaînes.
L'eau cependant gagnait. La crue maintenant dépassait deux pieds.
Gilliatt avait de l'eau plus haut que les genoux.
VI
DE PROFUNDIS AD ALTUM
Gilliatt avait à sa disposition, dans la réserve du gréement de la
panse, un assez grand prélart goudronné pourvu de longues aiguillettes
à ses quatre coins.
Il prit ce prélart, en amarra deux coins par les aiguillettes aux deux
anneaux des chaînes de la cheminée du côté de la voie d'eau, et jeta
le prélart par-dessus le bord. Le prélart tomba comme une nappe entre
la petite Douvre et la barque, et s'immergea dans le flot. La poussée
de l'eau voulant entrer dans la cale l'appliqua contre la coque sur le
trou. Plus l'eau pressait, plus le prélart adhérait. Il était collé par
le flot lui-même sur la fracture. La plaie de la barque était pansée.
Cette toile goudronnée s'interposait entre l'intérieur de la cale et
les lames du dehors. Il n'entrait plus une goutte d'eau.
La voie d'eau était masquée, mais n'était pas étoupée.
C'était un répit.
Gilliatt prit la pelle d'épuisement et se mit à vider la panse. Il
était grand temps de l'alléger. Ce travail le réchauffa un peu, mais
sa fatigue était extrême. Il était forcé de s'avouer qu'il n'irait
pas jusqu'au bout et qu'il ne parviendrait point à étancher la cale.
Gilliatt avait à peine mangé, et il avait l'humiliation de se sentir
exténué.
Il mesurait les progrès de son travail à la baisse du niveau de l'eau à
ses genoux. Cette baisse était lente.
En outre la voie d'eau n'était qu'interrompue. Le mal était pallié, non
réparé. Le prélart, poussé dans la fracture par le flot, commençait
à faire tumeur dans la cale. Cela ressemblait à un poing sous cette
toile, s'efforçant de la crever. La toile solide, et goudronnée,
résistait; mais le gonflement et la tension augmentaient, il n'était
pas certain que la toile ne céderait pas, et d'un moment à l'autre la
tumeur pouvait se fendre. L'irruption de l'eau recommencerait.
En pareil cas, les équipages en détresse le savent, il n'y a pas
d'autre ressource qu'un tampon. On prend les chiffons de toute espèce
qu'on trouve sous sa main, tout ce que dans la langue spéciale on
appelle _fourrures_, et l'on refoule le plus qu'on peut dans la
crevasse la tumeur du prélart.
De ces «fourrures», Gilliatt n'en avait point. Tout ce qu'il avait
emmagasiné de lambeaux et d'étoupes, avait été ou employé dans ses
travaux, ou dispersé par la rafale.
A la rigueur, il eût pu en retrouver quelques restes en furetant dans
les rochers. La panse était assez allégée pour qu'il pût s'absenter
un quart d'heure; mais comment faire cette perquisition sans lumière?
L'obscurité était complète. Il n'y avait plus de lune; rien que le
sombre ciel étoilé. Gilliatt n'avait pas de filin sec pour faire une
mèche, pas de suif pour faire une chandelle, pas de feu pour l'allumer,
pas de lanterne pour l'abriter. Tout était confus et indistinct dans la
barque et dans l'écueil. On entendait l'eau bruire autour de la coque
blessée, on ne voyait même pas la crevasse; c'est avec les mains que
Gilliatt constatait la tension croissante du prélart. Impossible de
faire en cette obscurité une recherche utile des haillons de toile et
de funin épars dans les brisants. Comment glaner ces loques sans y voir
clair? Gilliatt considérait tristement la nuit. Toutes les étoiles, et
pas une chandelle.
La masse liquide ayant diminué dans la barque, la pression extérieure
augmentait. Le gonflement du prélart grossissait. Il ballonnait de
plus en plus. C'était comme un abcès prêt à s'ouvrir. La situation, un
moment améliorée, redevenait menaçante.
Un tampon était impérieusement nécessaire.
Gilliatt n'avait plus que ses vêtements.
Il les avait, on s'en souvient, mis à sécher sur les rochers saillants
de la petite Douvre.
Il les alla ramasser et les déposa sur le rebord de la panse.
Il prit son suroit goudronné, et, s'agenouillant dans l'eau, il
l'enfonça dans la crevasse, repoussant la tumeur du prélart au dehors,
et par conséquent la vidant. Au suroit il ajouta la peau de mouton, à
la peau de mouton la chemise de laine, à la chemise la vareuse. Tout y
passa.
Il n'avait plus sur lui qu'un vêtement, il l'ôta, et avec son pantalon
il grossit et affermit l'étoupage. Le tampon était fait, et ne semblait
pas insuffisant.
Ce tampon débordait au dehors la crevasse, avec le prélart pour
enveloppe. Le flot, voulant entrer, pressait l'obstacle, l'élargissait
utilement sur la fracture, et le consolidait. C'était une sorte de
compresse extérieure.
A l'intérieur, le centre seul du gonflement ayant été refoulé, il
restait tout autour de la crevasse et du tampon un bourrelet circulaire
du prélart d'autant plus adhérent que les inégalités mêmes de la
fracture le retenaient. La voie d'eau était aveuglée.
Mais rien n'était plus précaire. Ces reliefs aigus de la fracture
qui fixaient le prélart, pouvaient le percer, et par ces trous l'eau
rentrerait. Gilliatt, dans l'obscurité, ne s'en apercevrait même pas.
Il était peu probable que ce tampon durât jusqu'au jour. L'anxiété de
Gilliatt changeait de forme, mais il la sentait croître en même temps
qu'il sentait ses forces s'éteindre.
Il s'était remis à vider la cale, mais ses bras, à bout d'efforts,
pouvaient à peine soulever la pelle pleine d'eau. Il était nu, et
frissonnait.
Gilliatt sentait l'approche sinistre de l'extrémité.
Une chance possible lui traversa l'esprit. Peut-être y avait-il une
voile au large. Un pêcheur qui serait par aventure de passage dans les
eaux des Douvres pourrait lui venir en aide. Le moment était arrivé
où un collaborateur était absolument nécessaire. Un homme et une
lanterne, et tout pouvait être sauvé. A deux, on viderait aisément la
cale; dès que la barque serait étanche, n'ayant plus cette surcharge de
liquide, elle remonterait, elle reprendrait son niveau de flottaison,
la crevasse sortirait de l'eau, le radoub serait exécutable, on
pourrait immédiatement remplacer le tampon par une pièce de bordage,
et l'appareil provisoire posé sur la fracture par une réparation
définitive. Sinon, il fallait attendre jusqu'au jour, attendre toute
la nuit! Retard funeste qui pouvait être la perdition. Gilliatt avait
la fièvre de l'urgence. Si par hasard quelque fanal de navire était en
vue, Gilliatt pourrait, du haut de la grande Douvre, faire des signaux.
Le temps était calme, il n'y avait pas de vent, il n'y avait pas de
mer, un homme s'agitant sur le fond étoilé du ciel avait possibilité
d'être remarqué. Un capitaine de navire, et même un patron de barque,
n'est pas la nuit dans les eaux des Douvres sans braquer la longue-vue
sur l'écueil; c'est de précaution.
Gilliatt espéra qu'on l'apercevrait.
Il escalada l'épave, empoigna la corde à nœuds, et monta sur la grande
Douvre.
Pas une voile à l'horizon. Pas un fanal. L'eau à perte de vue était
déserte.
Nulle assistance possible et nulle résistance possible.
Gilliatt, chose qu'il n'avait point éprouvée jusqu'à ce moment, se
sentit désarmé.
La fatalité obscure était maintenant sa maîtresse. Lui avec sa barque,
avec la machine de la Durande, avec toute sa peine, avec toute sa
réussite, avec tout son courage, il appartenait au gouffre. Il n'avait
plus de ressource de lutte; il devenait passif. Comment empêcher
le flux de venir, l'eau de monter, la nuit de continuer? Ce tampon
était son unique point d'appui. Gilliatt s'était épuisé et dépouillé
à le composer et à le compléter; il ne pouvait plus ni le fortifier,
ni l'affermir; le tampon était tel quel, il devait rester ainsi, et
fatalement tout effort était fini. La mer avait à sa discrétion cet
appareil hâtif appliqué sur la voie d'eau. Comment se comporterait cet
obstacle inerte? C'était lui maintenant qui combattait, ce n'était plus
Gilliatt. C'était ce chiffon, ce n'était plus cet esprit. Le gonflement
d'un flot suffisait pour déboucher la fracture. Plus ou moins de
pression; toute la question était là.
Tout allait se dénouer par une lutte machinale entre deux quantités
mécaniques. Gilliatt ne pouvait désormais ni aider l'auxiliaire, ni
arrêter l'ennemi. Il n'était plus que le spectateur de sa vie ou de sa
mort. Ce Gilliatt, qui avait été une providence, était, à la minute
suprême, remplacé par une résistance inconsciente.
Aucune des épreuves et des épouvantes que Gilliatt avait traversées
n'approchait de celle-ci.
En arrivant dans l'écueil Douvres, il s'était vu entouré et comme saisi
par la solitude. Cette solitude faisait plus que l'environner, elle
l'enveloppait. Mille menaces à la fois lui avaient montré le poing.
Le vent était là, prêt à souffler; la mer était là, prête à rugir.
Impossible de bâillonner cette bouche, le vent; impossible d'édenter
cette gueule, la mer. Et pourtant il avait lutté; homme, il avait
combattu corps à corps l'océan; il s'était colleté avec la tempête.
Il avait tenu tête à d'autres anxiétés et à d'autres nécessités encore.
Il avait eu affaire à toutes les détresses. Il lui avait fallu sans
outils faire des travaux, sans aide remuer des fardeaux, sans science
résoudre des problèmes, sans provisions boire et manger, sans lit et
sans toit dormir.
Sur cet écueil, chevalet tragique, il avait été tour à tour mis à la
question par les diverses fatalités tortionnaires de la nature, mère
quand bon lui semble, bourreau quand il lui plaît.
Il avait vaincu l'isolement, vaincu la faim, vaincu la soif, vaincu le
froid, vaincu la fièvre, vaincu le travail, vaincu le sommeil. Il avait
rencontré pour lui barrer le passage les obstacles coalisés. Après le
dénûment, l'élément; après la marée, la tourmente; après la tempête, la
pieuvre; après le monstre, le spectre.
Lugubre ironie finale. Dans cet écueil d'où Gilliatt avait compté
sortir triomphant, Clubin mort venait de le regarder en riant.
Le ricanement du spectre avait raison. Gilliatt se voyait perdu.
Gilliatt se voyait aussi mort que Clubin.
L'hiver, la famine, la fatigue, l'épave à dépecer, la machine à
transborder, les coups d'équinoxe, le vent, le tonnerre, la pieuvre,
tout cela n'était rien près de la voie d'eau. On pouvait avoir,
et Gilliatt avait eu, contre le froid le feu, contre la faim les
coquillages du rocher, contre la soif la pluie, contre les difficultés
du sauvetage l'industrie et l'énergie, contre la marée et l'orage le
brise-lames, contre la pieuvre le couteau. Contre la voie d'eau, rien.
L'ouragan lui laissait cet adieu sinistre. Dernière reprise, estocade
traître, attaque sournoise du vaincu au vainqueur. La tempête en
fuite lançait cette flèche derrière elle. La déroute se retournait et
frappait. C'était le coup de jarnac de l'abîme.
On combat la tempête; mais comment combattre un suintement?
Si le tampon cédait, si la voie d'eau se rouvrait, rien ne pouvait
faire que la panse ne sombrât point. C'était la ligature de l'artère
qui se dénoue. Et une fois la panse au fond de l'eau, avec cette
surcharge, la machine, nul moyen de l'en tirer. Ce magnanime effort de
deux mois titaniques aboutissait à un anéantissement. Recommencer était
impossible. Gilliatt n'avait plus ni forge, ni matériaux. Peut-être, au
point du jour, allait-il voir toute son œuvre s'enfoncer lentement et
irrémédiablement dans le gouffre.
Chose effrayante, sentir sous soi la force sombre.
Le gouffre le tirait à lui.
Sa barque engloutie, il n'aurait plus qu'à mourir de faim et de froid,
comme l'autre, le naufragé du rocher l'Homme.
Pendant deux longs mois, les consciences et les providences qui sont
dans l'invisible avaient assisté à ceci: d'un côté les étendues, les
vagues, les vents, les éclairs, les météores, de l'autre un homme; d'un
côté la mer, de l'autre une âme; d'un côté l'infini, de l'autre un
atome.
Et il y avait eu bataille.
Et voilà que peut-être ce prodige avortait.
Ainsi aboutissait à l'impuissance cet héroïsme inouï, ainsi s'achevait
par le désespoir ce formidable combat accepté, cette lutte de Rien
contre Tout, cette Iliade à un.
Gilliatt éperdu regardait l'espace.
Il n'avait même plus un vêtement. Il était nu devant l'immensité.
Alors, dans l'accablement de toute cette énormité inconnue, ne sachant
plus ce qu'on lui voulait, se confrontant avec l'ombre, en présence de
cette obscurité irréductible, dans la rumeur des eaux, des lames, des
flots, des houles, des écumes, des rafales, sous les nuées, sous les
souffles, sous la vaste force éparse, sous ce mystérieux firmament des
ailes, des astres et des tombes, sous l'intention possible mêlée à ces
choses démesurées, ayant autour de lui et au-dessous de lui l'océan, et
au-dessus de lui les constellations, sous l'insondable, il s'affaissa,
il renonça, il se coucha tout de son long le dos sur la roche, la
face aux étoiles, vaincu, et, joignant les mains devant la profondeur
terrible, il cria dans l'infini: Grâce!
Terrassé par l'immensité, il la pria.
Il était là, seul dans cette nuit sur ce rocher au milieu de cette mer,
tombé d'épuisement, ressemblant à un foudroyé, nu comme le gladiateur
dans le cirque, seulement au lieu de cirque ayant l'abîme, au lieu de
bêtes féroces les ténèbres, au lieu des yeux du peuple le regard de
l'inconnu, au lieu des vestales les étoiles, au lieu de César, Dieu.
Il lui sembla qu'il se sentait se dissoudre dans le froid, dans la
fatigue, dans l'impuissance, dans la prière, dans l'ombre, et ses yeux
se fermèrent.
VII
IL Y A UNE OREILLE DANS L'INCONNU
Quelques heures s'écoulèrent.
Le soleil se leva, éblouissant.
Son premier rayon éclaira sur le plateau de la grande Douvre une forme
immobile. C'était Gilliatt.
Il était toujours étendu sur le rocher.
Cette nudité glacée et roidie n'avait plus un frisson. Les paupières
closes étaient blêmes. Il eût été difficile de dire si ce n'était pas
un cadavre.
Le soleil paraissait le regarder.
Si cet homme nu n'était pas mort, il en était si près qu'il suffisait
du moindre vent froid pour l'achever.
Le vent se mit à souffler, tiède et vivifiant; la printanière haleine
de mai.
Cependant le soleil montait dans le profond ciel bleu; son rayon moins
horizontal s'empourpra. Sa lumière devint chaleur. Elle enveloppa
Gilliatt.
Gilliatt ne bougeait pas. S'il respirait, c'était de cette respiration
prête à s'éteindre qui ternirait à peine un miroir.
Le soleil continua son ascension, de moins en moins oblique sur
Gilliatt. Le vent, qui n'avait été d'abord que tiède, était maintenant
chaud.
Ce corps rigide et nu demeurait toujours sans mouvement; pourtant la
peau semblait moins livide.
Le soleil, approchant du zénith, tomba à plomb sur le plateau de la
Douvre. Une prodigalité de lumière se versa du haut du ciel; la vaste
réverbération de la mer sereine s'y joignit; le rocher commença à
tiédir, et réchauffa l'homme.
Un soupir souleva la poitrine de Gilliatt.
Il vivait.
Le soleil continua ses caresses, presque ardentes. Le vent, qui était
déjà le vent de midi et le vent d'été, s'approcha de Gilliatt comme une
bouche, soufflant mollement.
Gilliatt remua.
L'apaisement de la mer était inexprimable. Elle avait un murmure de
nourrice près de son enfant. Les vagues paraissaient bercer l'écueil.
Les oiseaux de mer, qui connaissaient Gilliatt, volaient au-dessus
de lui, inquiets. Ce n'était plus leur ancienne inquiétude sauvage.
C'était on ne sait quoi de tendre et de fraternel. Ils poussaient de
petits cris. Ils avaient l'air de l'appeler. Une mouette, qui l'aimait
sans doute, eut la familiarité de venir tout près de lui. Elle se mit à
lui parler. Il ne semblait pas entendre. Elle sauta sur son épaule et
lui becqueta les lèvres doucement.
Gilliatt ouvrit les yeux.
Les oiseaux, contents et farouches, s'envolèrent.
Gilliatt se dressa debout, s'étira comme le lion réveillé, courut au
bord de la plate-forme, et regarda sous lui dans l'entre-deux des
Douvres.
La panse était là, intacte. Le tampon s'était maintenu; la mer
probablement l'avait peu rudoyé.
Tout était sauvé.
Gilliatt n'était plus las. Ses forces étaient réparées. Cet
évanouissement avait été un sommeil.
Il vida la panse, mit la cale à sec et l'avarie hors de la flottaison,
se rhabilla, but, mangea, fut joyeux.
La voie d'eau, examinée au jour, demandait plus de travail que Gilliatt
n'aurait cru. C'était une assez grave avarie. Gilliatt n'eut pas trop
de toute la journée pour la réparer.
Le lendemain, à l'aube, après avoir défait le barrage et rouvert
l'issue du défilé, vêtu de ces haillons qui avaient eu raison de la
voie d'eau, ayant sur lui la ceinture de Clubin et les soixante-quinze
mille francs, debout dans la panse radoubée à côté de la machine
sauvée, par un bon vent, par une mer admirable, Gilliatt sortit de
l'écueil Douvres.
Il mit le cap sur Guernesey.
Au moment où il s'éloigna de l'écueil, quelqu'un qui eût été là l'eût
entendu chanter à demi-voix l'air Bonny Dundee.
TROISIÈME PARTIE
DÉRUCHETTE
LIVRE PREMIER
NUIT ET LUNE
I
LA CLOCHE DU PORT
Le Saint-Sampson d'aujourd'hui est presque une ville; le Saint-Sampson
d'il y a quarante ans était presque un village.