Cette bête s'applique sur sa proie, la recouvre, et la noue de ses

longues bandes. En dessous elle est jaunâtre, en dessus elle est

terreuse; rien ne saurait rendre cette inexplicable nuance poussière;

on dirait une bête faite de cendre qui habite l'eau. Elle est arachnide

par la forme et caméléon par la coloration. Irritée, elle devient

violette. Chose épouvantable, c'est mou.

Ses nœuds garrottent; son contact paralyse.

Elle a un aspect de scorbut et de gangrène. C'est de la maladie

arrangée en monstruosité.

Elle est inarrachable. Elle adhère étroitement à sa proie. Comment?

Par le vide. Les huit antennes, larges à l'origine, vont s'effilant

et s'achèvent en aiguilles. Sous chacune d'elles s'allongent

parallèlement deux rangées de pustules décroissantes, les grosses près

de la tête, les petites à la pointe. Chaque rangée est de vingt-cinq;

il y a cinquante pustules par antenne, et toute la bête en a quatre

cents. Ces pustules sont des ventouses.

Ces ventouses sont des cartilages cylindriques, cornés, livides. Sur

la grande espèce, elles vont diminuant du diamètre d'une pièce de cinq

francs à la grosseur d'une lentille. Ces tronçons de tubes sortent de

l'animal et y rentrent. Ils peuvent s'enfoncer dans la proie de plus

d'un pouce.

Cet appareil de succion a toute la délicatesse d'un clavier. Il se

dresse, puis se dérobe. Il obéit à la moindre intention de l'animal.

Les sensibilités les plus exquises n'égalent pas la contractilité de

ces ventouses, toujours proportionnée aux mouvements intérieurs de la

bête et aux incidents extérieurs. Ce dragon est une sensitive.

Ce monstre est celui que les marins appellent poulpe, que la science

appelle céphalopode, et que la légende appelle kraken. Les matelots

anglais l'appellent Devil-fish, le Poisson-Diable. Ils l'appellent

aussi _Blood-sucker_, Suceur de sang. Dans les îles de la Manche on le

nomme la pieuvre.

Il est très rare à Guernesey, très petit à Jersey, très gros et assez

fréquent à Serk.

Une estampe de l'édition de Buffon par Sonnini représente un

céphalopode étreignant une frégate. Denis Montfort pense qu'en effet

le poulpe des hautes latitudes est de force à couler un navire. Bory

Saint-Vincent le nie, mais constate que dans nos régions il attaque

l'homme. Allez à Serk, on vous montrera près de Brecq-Hou le creux de

rocher où une pieuvre, il y a quelques années, a saisi, retenu et noyé

un pêcheur de homards. Péron et Lamarck se trompent quand ils doutent

que le poulpe, n'ayant pas de nageoires, puisse nager.

Celui qui écrit ces lignes a vu de ses yeux à Serk, dans la cave dite

les Boutiques, une pieuvre poursuivre à la nage un baigneur. Tuée, on

la mesura, elle avait quatre pieds anglais d'envergure et l'on put

compter les quatre cents suçoirs. La bête agonisante les poussait hors

d'elle convulsivement.

Selon Denis Montfort, un de ces observateurs que l'intuition à haute

dose fait descendre ou monter jusqu'au magisme, le poulpe a presque des

passions d'homme; le poulpe hait. En effet, dans l'absolu, être hideux,

c'est haïr.

Le difforme se débat sous une nécessité d'élimination qui le rend

hostile.

La pieuvre nageant reste, pour ainsi dire, dans le fourreau. Elle nage,

tous ses plis serrés. Qu'on se représente une manche cousue avec un

poing dedans. Ce poing, qui est la tête, pousse le liquide et avance

d'un vague mouvement ondulatoire. Ses deux yeux, quoique gros, sont peu

distincts, étant de la couleur de l'eau.

La pieuvre en chasse ou au guet se dérobe; elle se rapetisse, elle se

condense; elle se réduit à sa plus simple expression. Elle se confond

avec la pénombre. Elle a l'air d'un pli de la vague. Elle ressemble à

tout, excepté à quelque chose de vivant.

La pieuvre, c'est l'hypocrite. On n'y fait pas attention; brusquement,

elle s'ouvre.

Une viscosité qui a une volonté, quoi de plus effroyable! De la glu

pétrie de haine.

C'est dans le plus bel azur de l'eau limpide que surgit cette hideuse

étoile vorace de la mer. Elle n'a pas d'approche, ce qui est terrible.

Presque toujours, quand on la voit, on est pris.

La nuit, pourtant, et particulièrement dans la saison du rut, elle est

phosphorescente. Cette épouvante a ses amours. Elle attend l'hymen.

Elle se fait belle, elle s'allume, elle s'illumine, et, du haut de

quelque rocher, on peut l'apercevoir au-dessous de soi dans les

profondes ténèbres épanouie en une irradiation blême, soleil spectre.

La pieuvre nage; elle marche aussi. Elle est un peu poisson, ce qui ne

l'empêche pas d'être un peu reptile. Elle rampe sur le fond de la mer.

En marche elle utilise ses huit pattes. Elle se traîne à la façon de la

chenille arpenteuse.

Elle n'a pas d'os, elle n'a pas de sang, elle n'a pas de chair. Elle

est flasque. Il n'y a rien dedans. C'est une peau. On peut retourner

ses huit tentacules du dedans au dehors comme des doigts de gants.

Elle a un seul orifice, au centre de son rayonnement. Cet hiatus

unique, est-ce l'anus? est-ce la bouche? C'est les deux.

La même ouverture fait les deux fonctions. L'entrée est l'issue. Toute

la bête est froide.

Le carnasse de la Méditerranée est repoussant. C'est un contact odieux

que cette gélatine animée qui enveloppe le nageur, où les mains

s'enfoncent, où les ongles labourent, qu'on déchire sans la tuer,

et qu'on arrache sans l'ôter, espèce d'être coulant et tenace qui

vous passe entre les doigts; mais aucune stupeur n'égale la subite

apparition de la pieuvre, Méduse servie par huit serpents.

Pas de saisissement pareil à l'étreinte du céphalopode.

C'est la machine pneumatique qui vous attaque. Vous avez affaire au

vide ayant des pattes. Ni coups d'ongles, ni coups de dents; une

scarification indicible. Une morsure est redoutable; moins qu'une

succion. La griffe n'est rien près de la ventouse. La griffe, c'est

la bête qui entre dans votre chair; la ventouse, c'est vous-même qui

entrez dans la bête. Vos muscles s'enflent, vos fibres se tordent,

votre peau éclate sous une pesée immonde, votre sang jaillit et se

mêle affreusement à la lymphe du mollusque. La bête se superpose à

vous par mille bouches infâmes; l'hydre s'incorpore à l'homme; l'homme

s'amalgame à l'hydre. Vous ne faites qu'un. Ce rêve est sur vous. Le

tigre ne peut que vous dévorer; le poulpe, horreur! vous aspire. Il

vous tire à lui et en lui, et, lié, englué, impuissant, vous vous

sentez lentement vidé dans cet épouvantable sac, qui est un monstre.

Au delà du terrible, être mangé vivant, il y a l'inexprimable, être bu

vivant.

Ces étranges animaux, la science les rejette d'abord, selon son

habitude d'excessive prudence, même vis-à-vis des faits, puis elle

se décide à les étudier; elle les dissèque, elle les classe, elle

les catalogue, elle leur met une étiquette; elle s'en procure des

exemplaires, elle les expose sous verre dans les musées; ils entrent

dans la nomenclature; elle les qualifie mollusques, invertébrés,

rayonnés; elle constate leurs voisinages: un peu au delà les calmars,

un peu en deçà les sépiaires; elle trouve à ces hydres de l'eau salée

un analogue dans l'eau douce, l'argyronecte; elle les divise en grande,

moyenne et petite espèce; elle admet plus aisément la petite espèce

que la grande, ce qui est d'ailleurs, dans toutes les régions, la

tendance de la science, laquelle est plus volontiers microscopique

que télescopique; elle regarde leur construction et les appelle

céphalopodes, elle compte leurs antennes et les appelle octopèdes. Cela

fait, elle les laisse là. Où la science les lâche, la philosophie les

reprend.

La philosophie étudie à son tour ces êtres. Elle va moins loin et plus

loin que la science. Elle ne les dissèque pas, elle les médite. Où le

scalpel a travaillé, elle plonge l'hypothèse. Elle cherche la cause

finale. Profond tourment du penseur. Ces créatures l'inquiètent presque

sur le créateur. Elles sont les surprises hideuses. Elles sont les

trouble-fête du contemplateur. Il les constate éperdu. Elles sont les

formes voulues du mal. Que devenir devant ces blasphèmes de la création

contre elle-même? A qui s'en prendre?

Le Possible est une matrice formidable. Le mystère se concrète en

monstres. Des morceaux d'ombre sortent de ce bloc, l'immanence, se

déchirent, se détachent, roulent, flottent, se condensent, font des

emprunts à la noirceur ambiante, subissent des polarisations inconnues,

prennent vie, se composent on ne sait quelle forme avec l'obscurité et

on ne sait quelle âme avec le miasme, et s'en vont, larves, à travers

la vitalité. C'est quelque chose comme les ténèbres faites bêtes. A

quoi bon? à quoi cela sert-il? Rechute de la question éternelle.

Ces animaux sont fantômes autant que monstres. Ils sont prouvés et

improbables. Être est leur fait, ne pas être serait leur droit.

Ils sont les amphibies de la mort. Leur invraisemblance complique

leur existence. Ils touchent la frontière humaine et peuplent la

limite chimérique. Vous niez le vampire, la pieuvre apparaît. Leur

fourmillement est une certitude qui déconcerte notre assurance.

L'optimisme, qui est le vrai pourtant, perd presque contenance devant

eux. Ils sont l'extrémité visible des cercles noirs. Ils marquent la

transition de notre réalité à une autre. Ils semblent appartenir à ce

commencement d'êtres terribles que le songeur entrevoit confusément par

le soupirail de la nuit.

Ces prolongements de monstres, dans l'invisible d'abord, dans le

possible ensuite, ont été soupçonnés, aperçus peut-être, par l'extase

sévère et par l'œil fixe des mages et des philosophes. De là la

conjecture d'un enfer. Le démon est le tigre de l'invisible. La bête

fauve des âmes a été dénoncée au genre humain par deux visionnaires,

l'un qui s'appelle Jean, l'autre qui s'appelle Dante.

Si en effet les cercles de l'ombre continuent indéfiniment, si après un

anneau il y en a un autre, si cette aggravation persiste en progression

illimitée, si cette chaîne, dont pour notre part nous sommes résolu à

douter, existe, il est certain que la pieuvre à une extrémité prouve

Satan à l'autre.

Il est certain que le méchant à un bout prouve à l'autre bout la

méchanceté.

Toute bête mauvaise, comme toute intelligence perverse, est sphinx.

Sphinx terrible proposant l'énigme terrible. L'énigme du mal.

C'est cette perfection du mal qui a fait pencher parfois de grands

esprits vers la croyance au dieu double, vers le redoutable bi-frons

des manichéens.

Une soie chinoise, volée dans la dernière guerre au palais de

l'empereur de la Chine, représente le requin qui mange le crocodile qui

mange le serpent qui mange l'aigle qui mange l'hirondelle qui mange la

chenille.

Toute la nature que nous avons sous les yeux est mangeante et mangée.

Les proies s'entre-mordent.

Cependant des savants qui sont aussi des philosophes, et par

conséquent bienveillants pour la création, trouvent ou croient trouver

l'explication. Le but final frappe, entre autres, Bonnet de Genève,

ce mystérieux esprit exact, qui fut opposé à Buffon, comme plus tard

Geoffroy Saint-Hilaire l'a été à Cuvier. L'explication serait ceci:

la mort partout exige l'ensevelissement partout. Les voraces sont des

ensevelisseurs.

Tous les êtres rentrent les uns dans les autres. Pourriture, c'est

nourriture. Nettoyage effrayant du globe. L'homme, carnassier, est,

lui aussi, un enterreur. Notre vie est faite de mort. Telle est la loi

terrifiante. Nous sommes sépulcres.

Dans notre monde crépusculaire, cette fatalité de l'ordre produit des

monstres. Vous dites: à quoi bon? Le voilà.

Est-ce l'explication? Est-ce la réponse à la question? Mais alors

pourquoi pas un autre ordre? La question renaît.

Vivons, soit.

Mais tâchons que la mort nous soit progrès. Aspirons aux mondes moins

ténébreux.

Suivons la conscience qui nous y mène.

Car, ne l'oublions jamais, le mieux n'est trouvé que par le meilleur.

III

AUTRE FORME DU COMBAT DANS LE GOUFFRE

Tel était l'être auquel, depuis quelques instants, Gilliatt appartenait.

Ce monstre était l'habitant de cette grotte. Il était l'effrayant génie

du lieu. Sorte de sombre démon de l'eau.

Toutes ces magnificences avaient pour centre l'horreur.

Le mois d'auparavant, le jour où pour la première fois Gilliatt avait

pénétré dans la grotte, la noirceur ayant un contour entrevue par lui

dans les plissements de l'eau secrète, c'était cette pieuvre.

Elle était là chez elle.

Quand Gilliatt, entrant pour la seconde fois dans cette cave à la

poursuite du crabe, avait aperçu la crevasse où il avait pensé que le

crabe se réfugiait, la pieuvre était dans ce trou, au guet.

Se figure-t-on cette attente?

Pas un oiseau n'oserait couver, pas un œuf n'oserait éclore, pas une

fleur n'oserait s'ouvrir, pas un sein n'oserait allaiter, pas un cœur

n'oserait aimer, pas un esprit n'oserait s'envoler, si l'on songeait

aux sinistres patiences embusquées dans l'abîme.

Gilliatt avait enfoncé son bras dans le trou; la pieuvre l'avait happé.

Elle le tenait.

Il était la mouche de cette araignée.

Gilliatt était dans l'eau jusqu'à la ceinture, les pieds crispés sur

la rondeur des galets glissants, le bras droit étreint et assujetti

par les enroulements plats des courroies de la pieuvre, et le torse

disparaissant presque sous les replis et les croisements de ce bandage

horrible.

Des huit bras de la pieuvre, trois adhéraient à la roche, cinq

adhéraient à Gilliatt. De cette façon, cramponnée d'un côté au granit,

de l'autre à l'homme, elle enchaînait Gilliatt au rocher. Gilliatt

avait sur lui deux cent cinquante suçoirs. Complication d'angoisse

et de dégoût. Être serré dans un poing démesuré dont les doigts

élastiques, longs de près d'un mètre, sont intérieurement pleins de

pustules vivantes qui vous fouillent la chair.

Nous l'avons dit, on ne s'arrache pas à la pieuvre. Si on l'essaie,

on est plus sûrement lié. Elle ne fait que se resserrer davantage.

Son effort croît en raison du vôtre. Plus de secousse produit plus de

constriction.

Gilliatt n'avait qu'une ressource, son couteau.

Il n'avait de libre que la main gauche; mais on sait qu'il en usait

puissamment. On aurait pu dire de lui qu'il avait deux mains droites.

Son couteau, ouvert, était dans cette main.

On ne coupe pas les antennes de la pieuvre; c'est un cuir impossible à

trancher, il glisse sous la lame; d'ailleurs la superposition est telle

qu'une entaille à ces lanières entamerait votre chair.

Le poulpe est formidable; pourtant il y a une manière de s'en servir.

Les pêcheurs de Serk la connaissent; qui les a vus exécuter en mer de

certains mouvements brusques, le sait. Les marsouins la connaissent

aussi; ils ont une façon de mordre la sèche qui lui coupe la tête. De

là tous ces calmars, toutes ces sèches et tous ces poulpes sans tête

qu'on rencontre au large.

Le poulpe, en effet, n'est vulnérable qu'à la tête.

Gilliatt ne l'ignorait point.

Il n'avait jamais vu de pieuvre de cette dimension. Du premier coup, il

se trouvait pris par la grande espèce. Un autre se fût troublé.

Pour la pieuvre comme pour le taureau il y a un moment qu'il faut

saisir; c'est l'instant où le taureau baisse le cou, c'est l'instant

où la pieuvre avance la tête; instant rapide. Qui manque ce joint est

perdu.

Tout ce que nous venons de dire n'avait duré que quelques minutes.

Gilliatt pourtant sentait croître la succion des deux cent cinquante

ventouses.

La pieuvre est traître. Elle tâche de stupéfier d'abord sa proie. Elle

saisit, puis attend le plus qu'elle peut.

Gilliatt tenait son couteau. Les succions augmentaient.

Il regardait la pieuvre, qui le regardait.

Tout à coup la bête détacha du rocher sa sixième antenne, et, la

lançant sur Gilliatt, tâcha de lui saisir le bras gauche.

En même temps elle avança vivement la tête. Une seconde de plus, sa

bouche anus s'appliquait sur la poitrine de Gilliatt. Gilliatt, saigné

au flanc, et les deux bras garrottés, était mort.

Mais Gilliatt veillait. Guetté, il guettait.

Il évita l'antenne, et, au moment où la bête allait mordre sa poitrine,

son poing armé s'abattit sur la bête.

Il y eut deux convulsions en sens inverse, celle de la pieuvre et celle

de Gilliatt.

Ce fut comme la lutte de deux éclairs.

Gilliatt plongea la pointe de son couteau dans la viscosité plate,

et, d'un mouvement giratoire pareil à la torsion d'un coup de fouet,

faisant un cercle autour des deux yeux, il arracha la tête comme on

arrache une dent.

Ce fut fini.

Toute la bête tomba.

Cela ressembla à un linge qui se détache. La pompe aspirante détruite,

le vide se défit. Les quatre cents ventouses lâchèrent à la fois le

rocher et l'homme. Ce haillon coula au fond de l'eau.

Gilliatt, haletant du combat, put apercevoir à ses pieds sur les galets

deux tas gélatineux informes, la tête d'un côté, le reste de l'autre.

Nous disons le reste, car on ne pourrait dire le corps.

Gilliatt toutefois, craignant quelque reprise convulsive de l'agonie,

recula hors de la portée des tentacules.

Mais la bête était bien morte.

Gilliatt referma son couteau.

IV

RIEN NE SE CACHE ET RIEN NE SE PERD

Il était temps qu'il tuât la pieuvre. Il était presque étouffé; son

bras droit et son torse étaient violets; plus de deux cents tumeurs s'y

ébauchaient; le sang jaillissait de quelques-unes çà et là. Le remède à

ces lésions, c'est l'eau salée. Gilliatt s'y plongea. En même temps il

se frottait avec la paume de la main. Les gonflements s'effaçaient sous

ces frictions.

En reculant et en s'enfonçant plus avant dans l'eau, il s'était, sans

s'en apercevoir, rapproché de l'espèce de caveau, déjà remarqué par

lui, près de la crevasse, où il avait été harponné par la pieuvre.

Ce caveau se prolongeait obliquement, et à sec, sous les grandes parois

de la cave. Les galets qui s'y étaient amassés en avaient exhaussé le

fond au-dessus du niveau des marées ordinaires. Cette anfractuosité

était un assez large cintre surbaissé; un homme y pouvait entrer en

se courbant. La clarté verte de la grotte sous-marine y pénétrait, et

l'éclairait faiblement.

Il arriva que, tout en frictionnant en hâte sa peau tuméfiée, Gilliatt

leva machinalement les yeux.

Son regard s'enfonça dans ce caveau.

Il eut un tressaillement.

Il lui sembla voir au fond de ce trou dans l'ombre une sorte de face

qui riait.

Gilliatt ignorait le mot hallucination, mais connaissait la chose. Les

mystérieuses rencontres avec l'invraisemblable que, pour nous tirer

d'affaire, nous appelons hallucinations, sont dans la nature. Illusions

ou réalités, des visions passent. Qui se trouve là les voit. Gilliatt,

nous l'avons dit, était un pensif. Il avait cette grandeur d'être

parfois halluciné comme un prophète. On n'est pas impunément le songeur

des lieux solitaires.

Il crut à un de ces mirages dont, homme nocturne qu'il était, il avait

eu plus d'une fois la stupeur.

L'anfractuosité figurait assez exactement un four à chaux. C'était une

niche basse en anse de panier, dont les voussures abruptes allaient

se rétrécissant jusqu'à l'extrémité de la crypte où le cailloutis

de galets et la voûte de roche se rejoignaient, et où finissait le

cul-de-sac.

Il y entra, et, penchant le front, se dirigea vers ce qu'il y avait au

fond.

Quelque chose riait en effet.

C'était une tête de mort.

Il n'y avait pas que la tête, il y avait le squelette.

Un squelette humain était couché dans ce caveau.

Le regard d'un homme hardi, en de pareilles rencontres, veut savoir à

quoi s'en tenir.

Gilliatt jeta les yeux autour de lui.

Il était entouré d'une multitude de crabes.

Cette multitude ne remuait pas. C'était l'aspect que présenterait une

fourmilière morte. Tous ces crabes étaient inertes. Ils étaient vides.

Leurs groupes, semés çà et là, faisaient sur le pavé de galets qui

encombrait le caveau des constellations difformes.

Gilliatt, l'œil fixé ailleurs, avait marché dessus sans s'en apercevoir.

A l'extrémité de la crypte où Gilliatt était parvenu, il y en avait une

plus grande épaisseur. C'était un hérissement immobile d'antennes, de

pattes et de mandibules. Des pinces ouvertes se tenaient toutes droites

et ne se fermaient plus. Les boîtes osseuses ne bougeaient pas sous

leur croûte d'épines; quelques-unes retournées montraient leur creux

livide. Cet entassement ressemblait à une mêlée d'assiégeants et avait

l'enchevêtrement d'une broussaille.

C'est sous ce monceau qu'était le squelette.

On apercevait sous ce pêle-mêle de tentacules et d'écailles le crâne

avec ses stries, les vertèbres, les fémurs, les tibias, les longs

doigts noueux avec les ongles. La cage des côtes était pleine de

crabes. Un cœur quelconque avait battu là. Des moisissures marines

tapissaient les trous des yeux. Des patelles avaient laissé leur bave

dans les fosses nasales. Du reste il n'y avait dans ce recoin de rocher

ni goëmons, ni herbes, ni un souffle d'air. Aucun mouvement. Les dents

ricanaient.

Le côté inquiétant du rire, c'est l'imitation qu'en fait la tête de

mort.

Ce merveilleux palais de l'abîme, brodé et incrusté de toutes les

pierreries de la mer, finissait par se révéler et par dire son secret.

C'était un repaire, la pieuvre y habitait; et c'était une tombe, un

homme y gisait.

L'immobilité spectrale du squelette et des bêtes oscillait vaguement, à

cause de la réverbération des eaux souterraines qui tremblait sur cette

pétrification. Les crabes, fouillis effroyable, avaient l'air d'achever

leur repas. Ces carapaces semblaient manger cette carcasse. Rien de

plus étrange que cette vermine morte sur cette proie morte. Sombres

continuations de la mort.

Gilliatt avait sous les yeux le garde-manger de la pieuvre.

Vision lugubre, et où se laissait prendre sur le fait l'horreur

profonde des choses. Les crabes avaient mangé l'homme, la pieuvre avait

mangé les crabes.

Il n'y avait près du cadavre aucun reste de vêtement. Il avait dû être

saisi nu.

Gilliatt, attentif et examinant, se mit à ôter les crabes de dessus

l'homme. Qu'était-ce que cet homme? Le cadavre était admirablement

disséqué. On eût dit une préparation d'anatomie; toute la chair était

éliminée; pas un muscle ne restait, pas un os ne manquait. Si Gilliatt

eût été du métier, il eût pu le constater. Les périostes dénudés

étaient blancs, polis, et comme fourbis. Sans quelques verdissements de

conferves çà et là, c'eût été de l'ivoire. Les cloisons cartilagineuses

étaient délicatement amenuisées et ménagées. La tombe fait de ces

bijouteries sinistres.

Le cadavre était comme enterré sous les crabes morts; Gilliatt le

déterrait.

Tout à coup il se pencha vivement.

Il venait d'apercevoir autour de la colonne vertébrale une espèce de

lien.

C'était une ceinture de cuir qui avait évidemment été bouclée sur le

ventre de l'homme de son vivant.

Le cuir était moisi. La boucle était rouillée.

Gilliatt tira à lui cette ceinture. Les vertèbres résistèrent, et il

dut les rompre pour la prendre. La ceinture était intacte. Une croûte

de coquillages commençait à s'y former.

Il la palpa et sentit un objet dur et de forme carrée dans l'intérieur.

Il ne fallait pas songer à défaire la boucle. Il fendit le cuir avec

son couteau.

La ceinture contenait une petite boîte de fer et quelques pièces d'or.

Gilliatt compta vingt guinées.

La boîte de fer était une vieille tabatière de matelot, s'ouvrant

à ressort. Elle était très rouillée et très fermée. Le ressort,

complètement oxydé, n'avait plus de jeu.

Le couteau tira encore d'embarras Gilliatt. Une pesée de la pointe de

la lame fit sauter le couvercle de la boîte.

La boîte s'ouvrit.

Il n'y avait dedans que du papier.

Une petite liasse de feuilles très minces, pliées en quatre, tapissait

le fond de la boîte. Elles étaient humides, mais point altérées. La

boîte, hermétiquement fermée, les avait préservées. Gilliatt les déplia.

C'étaient trois bank-notes de mille livres sterling chacune, faisant

ensemble soixante-quinze mille francs.

Gilliatt les replia, les remit dans la boîte, profita d'un peu de place

qui y restait pour y ajouter les vingt guinées, et referma la boîte le

mieux qu'il put.

Il se mit à examiner la ceinture.

Le cuir, autrefois verni à l'extérieur, était brut à l'intérieur.

Sur ce fond fauve quelques lettres étaient tracées en noir à l'encre

grasse. Gilliatt déchiffra ces lettres et lut: _Sieur Clubin_.

V

DANS L'INTERVALLE QUI SÉPARE SIX POUCES DE DEUX PIEDS IL Y A DE QUOI

LOGER LA MORT

Les travailleurs de la mer - tome 2 · 第 10 / 17 段