Comment empêcher à présent cette agitation de se propager jusqu'à la

panse?

Il ne faudrait pas beaucoup de temps à ces rafales pour mettre toute

l'eau intérieure en tempête, et, en quelques coups de mer, la panse

serait éventrée, et la machine coulée.

Gilliatt songeait, frémissant.

Mais il ne se déconcertait point. Pas de déroute possible pour cette

âme.

L'ouragan maintenant avait trouvé le joint et s'engouffrait

frénétiquement entre les deux murailles du détroit.

Tout à coup retentit et se prolongea dans le défilé, à quelque distance

en arrière de Gilliatt, un craquement, plus effrayant que tout ce que

Gilliatt avait encore entendu.

C'était du côté de la panse.

Quelque chose de funeste se passait là.

Gilliatt y courut.

Du goulet de l'est, où il était, il ne pouvait voir la panse à cause

des zigzags de la ruelle. Au dernier tournant, il s'arrêta, et attendit

un éclair.

L'éclair arriva et lui montra la situation.

Au coup de mer sur le goulet de l'est avait répondu un coup de vent

sur le goulet de l'ouest. Un désastre s'y ébauchait.

La panse n'avait point d'avarie visible; affourchée comme elle était,

elle donnait peu de prise; mais la carcasse de la Durande était en

détresse.

Cette ruine, dans une telle tempête, présentait de la surface. Elle

était toute hors de l'eau, en l'air, offerte. Le trou que lui avait

pratiqué Gilliatt pour en extraire la machine, achevait d'affaiblir la

coque. La poutre de quille était coupée. Ce squelette avait la colonne

vertébrale rompue.

L'ouragan avait soufflé dessus.

Il n'en avait point fallu davantage. Le tablier du pont s'était plié

comme un livre qui s'ouvre. Le démembrement s'était fait. C'était ce

craquement qui, à travers la tourmente, était parvenu aux oreilles de

Gilliatt.

Ce qu'il vit en approchant paraissait presque irrémédiable.

L'incision carrée opérée par lui était devenue une plaie. De cette

coupure le vent avait fait une fracture. Cette brisure transversale

séparait l'épave en deux. La partie postérieure, voisine de la panse,

était demeurée solide dans son étau de rochers. La partie antérieure,

celle qui faisait face à Gilliatt, pendait. Une fracture, tant qu'elle

tient, est un gond. Cette masse oscillait sur ses cassures, comme sur

des charnières, et le vent la balançait avec un bruit redoutable.

Heureusement la panse n'était plus dessous.

Mais ce balancement ébranlait l'autre moitié de la coque encore

incrustée et immobile entre les deux Douvres. De l'ébranlement à

l'arrachement il n'y a pas loin. Sous l'opiniâtreté du vent, la partie

disloquée pouvait subitement entraîner l'autre, qui touchait presque à

la panse, et tout, la panse avec la machine, s'engloutirait sous cet

effondrement.

Gilliatt avait cela devant les yeux.

C'était la catastrophe.

Comment la détourner?

Gilliatt était de ceux qui du danger même font jaillir le secours. Il

se recueillit un moment.

Gilliatt alla à son arsenal et prit sa hache.

Le marteau avait bien travaillé, c'était le tour de la cognée.

Puis Gilliatt monta sur l'épave. Il prit pied sur la partie du

tablier qui n'avait pas fléchi, et, penché au-dessus du précipice de

l'entre-deux des Douvres, il se mit à achever les poutres brisées et à

couper ce qui restait d'attaches à la coque pendante.

Consommer la séparation des deux tronçons de l'épave, délivrer la

moitié restée solide, jeter au flot ce que le vent avait saisi,

faire la part à la tempête, telle était l'opération. Elle était plus

périlleuse que malaisée. La moitié pendante de la coque, tirée par le

vent et par son poids, n'adhérait que par quelques points. L'ensemble

de l'épave ressemblait à un diptyque dont un volet à demi décloué

battrait l'autre. Cinq ou six pièces de la membrure seulement, pliées

et éclatées, mais non rompues, tenaient encore. Leurs fractures

criaient et s'élargissaient à chaque va-et-vient de la bise, et la

hache n'avait pour ainsi dire qu'à aider le vent. Ce peu d'attaches,

qui faisait la facilité de ce travail, en faisait aussi le danger. Tout

pouvait crouler à la fois sous Gilliatt.

L'orage atteignait son paroxysme. La tempête n'avait été que terrible,

elle devint horrible. La convulsion de la mer gagna le ciel. La nuée

jusque-là avait été souveraine, elle semblait exécuter ce qu'elle

voulait, elle donnait l'impulsion, elle versait la folie aux vagues,

tout en gardant on ne sait quelle lucidité sinistre. En bas c'était

de la démence, en haut c'était de la colère. Le ciel est le souffle,

l'océan n'est que l'écume. De là l'autorité du vent. L'ouragan est

génie. Cependant l'ivresse de sa propre horreur l'avait troublé. Il

n'était plus que tourbillon. C'était l'aveuglement enfantant la nuit.

Il y a dans les tourmentes un moment insensé; c'est pour le ciel une

espèce de montée au cerveau. L'abîme ne sait plus ce qu'il fait.

Il foudroie à tâtons. Rien de plus affreux. C'est l'heure hideuse.

La trépidation de l'écueil était à son comble. Tout orage a une

mystérieuse orientation; à cet instant-là, il la perd. C'est le mauvais

endroit de la tempête. A cet instant-là, _le vent_, disait Thomas

Fuller, _est un fou furieux_. C'est à cet instant-là que se fait dans

les tempêtes cette dépense continue d'électricité que Piddington

appelle _la cascade d'éclairs_. C'est à cet instant-là qu'au plus noir

de la nuée apparaît, on ne sait pourquoi, pour espionner l'effarement

universel, ce cercle de lueur bleue que les vieux marins espagnols

nommaient l'Œil de Tempête, _el ojo de tempestad_. Cet œil lugubre

était sur Gilliatt.

Gilliatt de son côté regardait la nuée. Maintenant il levait la tête.

Après chaque coup de cognée, il se dressait, hautain. Il était, ou

il semblait être, trop perdu pour que l'orgueil ne lui vînt pas.

Désespérait-il? Non. Devant le suprême accès de rage de l'océan, il

était aussi prudent que hardi. Il ne mettait les pieds dans l'épave

que sur les points solides. Il se risquait et se préservait. Lui

aussi était à son paroxysme. Sa vigueur avait décuplé. Il était

éperdu d'intrépidité. Ses coups de cognée sonnaient comme des défis.

Il paraissait avoir gagné en lucidité ce que la tempête avait perdu.

Conflit pathétique. D'un côté l'intarissable, de l'autre l'infatigable.

C'était à qui ferait lâcher prise à l'autre. Les nuées terribles

modelaient dans l'immensité des masques de gorgones, tout le dégagement

d'intimidation possible se produisait, la pluie venait des vagues,

l'écume venait des nuages, les fantômes du vent se courbaient, des

faces de météores s'empourpraient et s'éclipsaient, et l'obscurité

était monstrueuse après ces évanouissements; il n'y avait plus qu'un

versement, arrivant de tous les côtés à la fois; tout était ébullition;

l'ombre en masse débordait; les cumulus chargés de grêle, déchiquetés,

couleur cendre, paraissaient pris d'une espèce de frénésie giratoire,

il y avait en l'air un bruit de pois secs secoués dans un crible,

les électricités inverses observées par Volta faisaient de nuage à

nuage leur jeu fulminant, les prolongements de la foudre étaient

épouvantables, les éclairs s'approchaient tout près de Gilliatt. Il

semblait étonner l'abîme. Il allait et venait sur la Durande branlante,

faisant trembler le pont sous son pas, frappant, taillant, coupant,

tranchant, la hache au poing, blême aux éclairs, échevelé, pieds nus,

en haillons, la face couverte des crachats de la mer, grand dans ce

cloaque de tonnerres.

Contre le délire des forces, l'adresse seule peut lutter. L'adresse

était le triomphe de Gilliatt. Il voulait une chute ensemble de tout le

débris disloqué. Pour cela, il affaiblissait les fractures charnières

sans les rompre tout à fait, laissant quelques fibres qui soutenaient

le reste. Subitement il s'arrêta, tenant la cognée haute. L'opération

était à point. Le morceau entier se détacha.

Cette moitié de la carcasse de l'épave coula entre les deux Douvres,

au-dessous de Gilliatt debout sur l'autre moitié, penché et regardant.

Elle plongea perpendiculairement dans l'eau, éclaboussa les rochers,

et s'arrêta dans l'étranglement avant de toucher le fond. Il en resta

assez hors de l'eau pour dominer le flot de plus de douze pieds; le

tablier vertical faisait muraille entre les deux Douvres; comme la

roche jetée en travers un peu plus haut dans le détroit, il laissait à

peine filtrer un glissement d'écume à ses deux extrémités; et ce fut

la cinquième barricade improvisée par Gilliatt contre la tempête dans

cette rue de la mer.

L'ouragan, aveugle, avait travaillé à cette barricade dernière.

Il était heureux que le resserrement des parois eût empêché ce barrage

d'aller jusqu'au fond. Cela lui laissait plus de hauteur; en outre

l'eau pouvait passer sous l'obstacle, ce qui soutirait de la force aux

lames. Ce qui passe par-dessous ne saute point par-dessus. C'est là, en

partie, le secret du brise-lames flottant.

Désormais, quoi que fît la nuée, rien n'était à craindre pour la panse

et la machine. L'eau ne pouvait plus bouger autour d'elles. Entre la

clôture des Douvres qui les couvrait à l'ouest et le nouveau barrage

qui les protégeait à l'est, aucun coup de mer ni de vent ne pouvait les

atteindre.

Gilliatt de la catastrophe avait tiré le salut. La nuée, en somme,

l'avait aidé.

Cette chose faite, il prit d'une flaque de pluie un peu d'eau dans le

creux de sa main, but, et dit à la nuée: Cruche!

C'est une joie ironique pour l'intelligence combattante de constater la

vaste stupidité des forces furieuses aboutissant à des services rendus,

et Gilliatt sentait cet immémorial besoin d'insulter son ennemi, qui

remonte aux héros d'Homère.

Gilliatt descendit dans la panse et profita des éclairs pour

l'examiner. Il était temps que le secours arrivât à la pauvre barque,

elle avait été fort secouée dans l'heure précédente et elle commençait

à s'arquer. Gilliatt, dans ce coup d'œil sommaire, ne constata

aucune avarie. Pourtant il était certain qu'elle avait enduré des

chocs violents. Une fois l'eau calmée, la coque s'était redressée

d'elle-même; les ancres s'étaient bien comportées; quant à la machine,

ses quatre chaînes l'avaient admirablement maintenue.

Comme Gilliatt achevait cette revue, une blancheur passa près de lui et

s'enfonça dans l'ombre. C'était une mouette.

Pas d'apparition meilleure dans les tourmentes. Quand les oiseaux

arrivent, c'est que l'orage se retire.

Autre signe excellent, le tonnerre redoublait.

Les suprêmes violences de la tempête la désorganisent. Tous les marins

le savent, la dernière épreuve est rude, mais courte. L'excès de foudre

annonce la fin.

La pluie s'arrêta brusquement. Puis il n'y eut plus qu'un roulement

bourru dans la nuée. L'orage cessa comme une planche qui tombe à

terre. Il se cassa, pour ainsi dire. L'immense machine des nuages se

défit. Une lézarde de ciel clair disjoignit les ténèbres. Gilliatt fut

stupéfait, il était grand jour.

La tempête avait duré près de vingt heures.

Le vent qui avait apporté, remporta. Un écroulement d'obscurité diffuse

encombra l'horizon. Les brumes rompues et fuyantes se massèrent

pêle-mêle en tumulte, il y eut d'un bout à l'autre de la ligne des

nuages un mouvement de retraite, on entendit une longue rumeur

décroissante, quelques dernières gouttes de pluie tombèrent, et toute

cette ombre pleine de tonnerres s'en alla comme une cohue de chars

terribles.

Brusquement le ciel fut bleu.

Gilliatt s'aperçut qu'il était las. Le sommeil s'abat sur la fatigue

comme un oiseau de proie. Gilliatt se laissa fléchir et tomber dans la

barque sans choisir la place, et s'endormit. Il resta ainsi quelques

heures inerte et allongé, peu distinct des poutres et des solives parmi

lesquelles il gisait.

LIVRE QUATRIÈME

LES DOUBLES FONDS DE L'OBSTACLE

I

QUI A FAIM N'EST PAS LE SEUL

Quand il s'éveilla, il eut faim.

La mer s'apaisait. Mais il restait assez d'agitation au large pour

que le départ immédiat fût impossible. La journée d'ailleurs était

trop avancée. Avec le chargement que portait la panse, pour arriver à

Guernesey avant minuit, il fallait partir le matin.

Quoique la faim le pressât, Gilliatt commença par se mettre nu, seul

moyen de se réchauffer.

Ses vêtements étaient trempés par l'orage, mais l'eau de pluie avait

lavé l'eau de mer, ce qui fait que maintenant ils pouvaient sécher.

Gilliatt ne garda que son pantalon, qu'il releva jusqu'aux jarrets.

Il étendit çà et là et fixa avec des galets sur les saillies de rocher

autour de lui sa chemise, sa vareuse, son suroit, ses jambières et sa

peau de mouton.

Puis il pensa à manger.

Gilliatt eut recours à son couteau qu'il avait grand soin d'aiguiser

et de tenir toujours en état, et il détacha du granit quelques poux

de roque, de la même espèce à peu près que les clovisses de la

Méditerranée. On sait que cela se mange cru. Mais, après tant de

labeurs si divers et si rudes, la pitance était maigre. Il n'avait plus

de biscuit. Quant à l'eau, elle ne lui manquait plus. Il était mieux

que désaltéré, il était inondé.

Il profita de ce que la mer baissait pour rôder dans les rochers à la

recherche des langoustes. Il y avait assez de découverte pour espérer

une bonne chasse.

Seulement il ne réfléchissait pas qu'il ne pouvait plus rien faire

cuire. S'il eût pris le temps d'aller jusqu'à son magasin, il l'eût

trouvé effondré sous la pluie. Son bois et son charbon étaient noyés,

et de sa provision d'étoupe, qui lui tenait lieu d'amadou, il n'y avait

pas un brin qui ne fût mouillé. Nul moyen d'allumer du feu.

Du reste la soufflante était désorganisée; l'auvent du foyer de la

forge était descellé; l'orage avait fait le sac du laboratoire. Avec

ce qui restait d'outils échappés à l'avarie, Gilliatt, à la rigueur,

pouvait encore travailler comme charpentier, non comme forgeron. Mais

Gilliatt, pour l'instant, ne songeait pas à son atelier.

Tiré d'un autre côté par l'estomac, il s'était mis, sans plus de

réflexion, à la poursuite de son repas. Il errait, non dans la gorge

de l'écueil, mais en dehors, sur le revers des brisants. C'était de

ce côté-là que la Durande, dix semaines auparavant, était venue se

heurter aux récifs.

Pour la chasse que faisait Gilliatt, l'extérieur du défilé valait mieux

que l'intérieur. Les crabes, à mer basse, ont l'habitude de prendre

l'air. Ils se chauffent volontiers au soleil. Ces êtres difformes

aiment midi. C'est une chose bizarre que leur sortie de l'eau en pleine

lumière. Leur fourmillement indigne presque. Quand on les voit, avec

leur gauche allure oblique, monter lourdement, de pli en pli, les

étages inférieurs des rochers comme les marches d'un escalier, on est

forcé de s'avouer que l'océan a de la vermine.

Depuis deux mois Gilliatt vivait de cette vermine.

Ce jour-là pourtant les poing-clos et les langoustes se dérobaient.

La tempête avait refoulé ces solitaires dans leurs cachettes et ils

n'étaient pas encore rassurés. Gilliatt tenait à la main son couteau

ouvert, et arrachait de temps en temps un coquillage sous le varech. Il

mangeait, tout en marchant.

Il ne devait pas être loin de l'endroit où sieur Clubin s'était perdu.

Comme Gilliatt prenait le parti de se résigner aux oursins et aux

châtaignes de mer, un clapotement se fit à ses pieds. Un gros crabe,

effrayé de son approche, venait de sauter à l'eau. Le crabe ne

s'enfonça point assez pour que Gilliatt le perdît de vue.

Gilliatt se mit à courir après le crabe sur le soubassement de

l'écueil. Le crabe fuyait.

Subitement il n'y eut plus rien.

Le crabe venait de se fourrer dans quelque crevasse sous le rocher.

Gilliatt se cramponna du poing à des reliefs de roche et avança la tête

pour voir sous les surplombs.

Il y avait là, en effet, une anfractuosité. Le crabe avait dû s'y

réfugier.

C'était mieux qu'une crevasse. C'était une espèce de porche.

La mer entrait sous ce porche, mais n'y était pas profonde. On voyait

le fond couvert de galets. Ces galets étaient glauques et revêtus

de conferves, ce qui indiquait qu'ils n'étaient jamais à sec. Ils

ressemblaient à des dessus de têtes d'enfants avec des cheveux verts.

Gilliatt prit son couteau dans ses dents, descendit des pieds et des

mains du haut de l'escarpement et sauta dans cette eau. Il en eut

presque jusqu'aux épaules.

Il s'engagea sous ce porche. Il se trouvait dans un couloir fruste avec

une ébauche de voûte ogive sur sa tête. Les parois étaient polies et

lisses. Il ne voyait plus le crabe. Il avait pied. Il avançait dans une

décroissance de jour. Il commençait à ne plus rien distinguer.

Après une quinzaine de pas, la voûte cessa au-dessus de lui. Il était

hors du couloir. Il y avait plus d'espace, et par conséquent plus de

jour; ses pupilles d'ailleurs s'étaient dilatées; il voyait assez

clair. Il eut une surprise.

Il venait de rentrer dans cette cave étrange visitée par lui le mois

d'auparavant.

Seulement il y était rentré par la mer.

Cette arche qu'il avait vue noyée, c'est par là qu'il venait de passer.

A de certaines marées basses, elle était praticable.

Ses yeux s'accoutumaient. Il voyait de mieux en mieux. Il était

stupéfait. Il retrouvait cet extraordinaire palais de l'ombre, cette

voûte, ces piliers, ces sangs ou ces pourpres, cette végétation à

pierreries, et, au fond, cette crypte, presque sanctuaire, et cette

pierre, presque autel.

Il se rendait peu compte de ces détails, mais il avait dans l'esprit

l'ensemble, et il le revoyait.

Il revoyait en face de lui, à une certaine hauteur dans l'escarpement,

la crevasse par laquelle il avait pénétré la première fois, et qui, du

point où il était maintenant, semblait inaccessible.

Il revoyait près de l'arche ogive ces grottes basses et obscures,

sortes de caveaux dans la cave, qu'il avait déjà observées de loin.

A présent, il en était près. La plus voisine de lui était à sec et

aisément abordable.

Plus près encore que cet enfoncement, il remarqua au-dessus du niveau

de l'eau, à portée de sa main, une fissure horizontale dans le granit.

Le crabe était probablement là. Il y plongea le poing le plus avant

qu'il put, et se mit à tâtonner dans ce trou de ténèbres.

Tout à coup il se sentit saisir le bras.

Ce qu'il éprouva en ce moment, c'est l'horreur indescriptible.

Quelque chose qui était mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant

venait de se tordre dans l'ombre autour de son bras nu. Cela lui

montait vers la poitrine. C'était la pression d'une courroie et la

poussée d'une vrille. En moins d'une seconde, on ne sait quelle spirale

lui avait envahi le poignet et le coude et touchait l'épaule. La pointe

fouillait sous son aisselle.

Gilliatt se rejeta en arrière, mais put à peine remuer. Il était comme

cloué. De sa main gauche restée libre il prit son couteau qu'il avait

entre ses dents, et de cette main, tenant le couteau, s'arc-bouta au

rocher, avec un effort désespéré pour retirer son bras. Il ne réussit

qu'à inquiéter un peu la ligature, qui se resserra. Elle était souple

comme le cuir, solide comme l'acier, froide comme la nuit.

Une deuxième lanière, étroite et aiguë, sortit de la crevasse du roc.

C'était comme une langue hors d'une gueule. Elle lécha épouvantablement

le torse nu de Gilliatt, et tout à coup s'allongeant, démesurée et

fine, elle s'appliqua sur sa peau et lui entoura tout le corps.

En même temps, une souffrance inouïe, comparable à rien, soulevait les

muscles crispés de Gilliatt. Il sentait dans sa peau des enfoncements

ronds, horribles. Il lui semblait que d'innombrables lèvres, collées à

sa chair, cherchaient à lui boire le sang.

Une troisième lanière ondoya hors du rocher, tâta Gilliatt, et lui

fouetta les côtes comme une corde. Elle s'y fixa.

L'angoisse, à son paroxysme, est muette. Gilliatt ne jetait pas un cri.

Il y avait assez de jour pour qu'il pût voir les repoussantes formes

appliquées sur lui. Une quatrième ligature, celle-ci rapide comme une

flèche, lui sauta autour du ventre et s'y enroula.

Impossible de couper ni d'arracher ces courroies visqueuses qui

adhéraient étroitement au corps de Gilliatt et par quantité de points.

Chacun de ces points était un foyer d'affreuse et bizarre douleur.

C'était ce qu'on éprouverait si l'on se sentait avalé à la fois par une

foule de bouches trop petites.

Un cinquième allongement jaillit du trou. Il se superposa aux autres

et vint se replier sur le diaphragme de Gilliatt. La compression

s'ajoutait à l'anxiété; Gilliatt pouvait à peine respirer.

Ces lanières, pointues à leur extrémité, allaient s'élargissant comme

des lames d'épée vers la poignée. Toutes les cinq appartenaient

évidemment au même centre. Elles marchaient et rampaient sur Gilliatt.

Il sentait se déplacer ces pressions obscures qui lui semblaient être

des bouches.

Brusquement une large viscosité ronde et plate sortit de dessous la

crevasse. C'était le centre; les cinq lanières s'y rattachaient comme

des rayons à un moyeu; on distinguait au côté opposé de ce disque

immonde le commencement de trois autres tentacules, restés sous

l'enfoncement du rocher. Au milieu de cette viscosité il y avait deux

yeux qui regardaient.

Ces yeux voyaient Gilliatt.

Gilliatt reconnut la pieuvre.

II

LE MONSTRE

Pour croire à la pieuvre, il faut l'avoir vue.

Comparées à la pieuvre, les vieilles hydres font sourire.

A de certains moments, on serait tenté de le penser, l'insaisissable

qui flotte en nos songes rencontre dans le possible des aimants

auxquels ses linéaments se prennent, et de ces obscures fixations du

rêve il sort des êtres. L'Inconnu dispose du prodige, et il s'en sert

pour composer le monstre. Orphée, Homère et Hésiode n'ont pu faire que

la Chimère; Dieu a fait la Pieuvre.

Quand Dieu veut, il excelle dans l'exécrable.

Le pourquoi de cette volonté est l'effroi du penseur religieux.

Tous les idéals étant admis, si l'épouvante est un but, la pieuvre est

un chef-d'œuvre.

La baleine a l'énormité, la pieuvre est petite; l'hippopotame a une

cuirasse, la pieuvre est nue; la jararaca a un sifflement, la pieuvre

est muette; le rhinocéros a une corne, la pieuvre n'a pas de corne;

le scorpion a un dard, la pieuvre n'a pas de dard; le buthus a des

pinces, la pieuvre n'a pas de pinces; l'alouate a une queue prenante,

la pieuvre n'a pas de queue; le requin a des nageoires tranchantes,

la pieuvre n'a pas de nageoires; le vespertilio-vampire a des ailes

onglées, la pieuvre n'a pas d'ailes; le hérisson a des épines, la

pieuvre n'a pas d'épines; l'espadon a un glaive, la pieuvre n'a pas

de glaive; la torpille a une foudre, la pieuvre n'a pas d'effluve; le

crapaud a un virus, la pieuvre n'a pas de virus; la vipère a un venin,

la pieuvre n'a pas de venin; le lion a des griffes, la pieuvre n'a

pas de griffes; le gypaète a un bec, la pieuvre n'a pas de bec; le

crocodile a une gueule, la pieuvre n'a pas de dents.

La pieuvre n'a pas de masse musculaire, pas de cri menaçant, pas

de cuirasse, pas de corne, pas de dard, pas de pince, pas de queue

prenante ou contondante, pas d'ailerons tranchants, pas d'ailerons

onglés, pas d'épines, pas d'épée, pas de décharge électrique, pas de

virus, pas de venin, pas de griffes, pas de bec, pas de dents. La

pieuvre est de toutes les bêtes la plus formidablement armée.

Qu'est-ce donc que la pieuvre? C'est la ventouse.

Dans les écueils de pleine mer, là où l'eau étale et cache toutes

ses splendeurs, dans les creux de rochers non visités, dans les

caves inconnues où abondent les végétations, les crustacés et les

coquillages, sous les profonds portails de l'océan, le nageur qui

s'y hasarde, entraîné par la beauté du lieu, court le risque d'une

rencontre. Si vous faites cette rencontre, ne soyez pas curieux,

évadez-vous. On entre ébloui, on sort terrifié.

Voici ce que c'est que cette rencontre, toujours possible dans les

roches du large.

Une forme grisâtre oscille dans l'eau, c'est gros comme le bras, et

long d'une demi-aune environ; c'est un chiffon; cette forme ressemble

à un parapluie fermé qui n'aurait pas de manche. Cette loque avance

vers vous peu à peu. Soudain, elle s'ouvre, huit rayons s'écartent

brusquement autour d'une face qui a deux yeux; ces rayons vivent; il

y a du flamboiement dans leur ondoiement; c'est une sorte de roue;

déployée, elle a quatre ou cinq pieds de diamètre. Épanouissement

effroyable. Cela se jette sur vous.

L'hydre harponne l'homme.

Les travailleurs de la mer - tome 2 · 第 9 / 17 段