La muraille de nuée avait changé d'aspect. Elle n'avait plus son unité.

Elle s'était froncée horizontalement en touchant au zénith d'où elle

surplombait sur le reste du ciel. Elle avait maintenant des étages.

La formation de la tempête s'y dessinait comme dans une section de

tranchée. On distinguait les couches de la pluie et les gisements de

la grêle. Il n'y avait point d'éclair, mais une horrible lueur éparse;

car l'idée d'horreur peut s'attacher à l'idée de lumière. On entendait

la vague respiration de l'orage. Ce silence palpitait obscurément.

Gilliatt, silencieux lui aussi, regardait se grouper au-dessus de sa

tête tous ces blocs de brume et se composer la difformité des nuages.

Sur l'horizon pesait et s'étendait une bande de brouillard couleur

cendre, et au zénith une bande couleur plomb; des guenilles livides

pendaient des nuages d'en haut sur les brouillards d'en bas. Tout le

fond, qui était le mur de nuages, était blafard, laiteux, terreux,

morne, indescriptible. Une mince nuée blanchâtre transversale, arrivée

on ne sait d'où, coupait obliquement, du nord au sud, la haute muraille

sombre. Une des extrémités de cette nuée traînait dans la mer. Au

point où elle touchait la confusion des vagues, on apercevait dans

l'obscurité un étouffement de vapeur rouge. Au-dessous de la longue

nuée pâle, de petits nuages, très bas, tout noirs, volaient en sens

inverse les uns des autres comme s'ils ne savaient que devenir. Le

puissant nuage du fond croissait de toutes parts à la fois, augmentait

l'éclipse, et continuait son interposition lugubre. Il n'y avait plus,

à l'est, derrière Gilliatt, qu'un porche de ciel clair qui allait se

fermer. Sans qu'on eût l'impression d'aucun vent, une étrange diffusion

de duvet grisâtre passa, éparpillée et émiettée, comme si quelque

gigantesque oiseau venait d'être plumé derrière ce mur de ténèbres. Il

s'était formé un plafond de noirceur compacte qui, à l'extrême horizon,

touchait la mer et s'y mêlait dans de la nuit. On sentait quelque

chose qui avance. C'était vaste et lourd, et farouche. L'obscurité

s'épanouissait. Tout à coup un immense tonnerre éclata.

Gilliatt lui-même ressentit la secousse. Il y a du songe dans le

tonnerre. Cette réalité brutale dans la région visionnaire a quelque

chose de terrifiant. On croit entendre la chute d'un meuble dans la

chambre des géants.

Aucun flamboiement électrique n'accompagna le coup. Ce fut comme un

tonnerre noir. Le silence se refit. Il y eut une sorte d'intervalle

comme lorsqu'on prend position. Puis apparurent, l'un après l'autre

et lentement, de grands éclairs informes. Ces éclairs étaient muets.

Pas de grondement. A chaque éclair tout s'illuminait. Le mur de nuages

était maintenant un antre. Il y avait des voûtes et des arches. On y

distinguait des silhouettes. Des têtes monstrueuses s'ébauchaient; des

cous semblaient se tendre; des éléphants portant leurs tours, entrevus,

s'évanouissaient.

Une colonne de brume, droite, ronde et noire, surmontée d'une vapeur

blanche, simulait la cheminée d'un steamer colossal englouti, chauffant

sous la vague et fumant. Des nappes de nuée ondulaient. On croyait

voir des plis de drapeaux. Au centre, sous des épaisseurs vermeilles,

s'enfonçait, immobile, un noyau de brouillard dense, inerte,

impénétrable aux étincelles électriques, sorte de fœtus hideux dans le

ventre de la tempête.

Gilliatt subitement sentit qu'un souffle l'échevelait. Trois ou quatre

larges araignées de pluie s'écrasèrent autour de lui sur la roche.

Puis il y eut un second coup de foudre. Le vent se leva.

L'attente de l'ombre était au comble; le premier coup de tonnerre avait

remué la mer, le deuxième fêla la muraille de nuée du haut en bas, un

trou se fit, toute l'ondée en suspens versa de ce côté, la crevasse

devint comme une bouche ouverte pleine de pluie, et le vomissement de

la tempête commença.

L'instant fut effroyable.

Averse, ouragan, fulgurations, fulminations, vagues jusqu'aux

nuages, écume, détonations, torsions frénétiques, cris, rauquements,

sifflements, tout à la fois. Déchaînement de monstres.

Le vent soufflait en foudre. La pluie ne tombait pas, elle croulait.

Pour un pauvre homme, engagé, comme Gilliatt, avec une barque chargée,

dans un entre-deux de rochers en pleine mer, pas de crise plus

menaçante. Le danger de la marée, dont Gilliatt avait triomphé, n'était

rien près du danger de la tempête. Voici quelle était la situation:

Gilliatt, autour de qui tout était précipice, démasquait, à la dernière

minute et devant le péril suprême, une stratégie savante. Il avait pris

son point d'appui chez l'ennemi même; il s'était associé l'écueil; le

rocher Douvres, autrefois son adversaire, était maintenant son second

dans cet immense duel. Gilliatt l'avait mis sous lui. De ce sépulcre,

Gilliatt avait fait sa forteresse. Il s'était crénelé dans cette

masure formidable de la mer. Il y était bloqué, mais muré. Il était,

pour ainsi dire, adossé à l'écueil, face à face avec l'ouragan. Il

avait barricadé le détroit, cette rue des vagues. C'était du reste la

seule chose à faire. Il semble que l'océan, qui est un despote, puisse

être, lui aussi, mis à la raison par des barricades. La panse pouvait

être considérée comme en sûreté de trois côtés. Étroitement resserrée

entre les deux façades intérieures de l'écueil, affourchée en patte

d'oie, elle était abritée au nord par la petite Douvre, au sud par la

grande, escarpements sauvages, plus habitués à faire des naufrages

qu'à en empêcher. A l'ouest elle était protégée par le tablier de

poutres amarré et cloué aux rochers, barrage éprouvé qui avait vaincu

le rude flux de la haute mer, véritable porte de citadelle ayant pour

chambranles les colonnes mêmes de l'écueil, les deux Douvres. Rien à

craindre de ce côté-là. C'est à l'est qu'était le danger.

A l'est il n'y avait que le brise-lames. Un brise-lames est un appareil

de pulvérisation. Il lui faut au moins deux claires-voies. Gilliatt

n'avait eu le temps que d'en construire une. Il bâtissait la seconde

sous la tempête même.

Heureusement le vent arrivait du nord-ouest. La mer fait des

maladresses. Ce vent, qui est l'ancien vent de galerne, avait peu

d'effet sur les roches Douvres. Il assaillait l'écueil en travers, et

ne poussait le flot ni sur l'un, ni sur l'autre des deux goulets du

défilé, de sorte qu'au lieu d'entrer dans une rue, il se heurtait à une

muraille. L'orage avait mal attaqué.

Mais les attaques du vent sont courbes, et il fallait s'attendre

à quelque virement subit. Si ce virement se faisait à l'est avant

que la deuxième claire-voie du brise-lames fût construite, le péril

serait grand. L'envahissement de la ruelle de rochers par la tempête

s'accomplirait, et tout était perdu.

L'étourdissement de l'orage allait croissant. Toute la tempête est coup

sur coup. C'est là sa force; c'est aussi là son défaut. A force d'être

une rage, elle donne prise à l'intelligence, et l'homme se défend;

mais sous quel écrasement! Rien n'est plus monstrueux. Nul répit, pas

d'interruption, pas de trêve, pas de reprise d'haleine. Il y a on ne

sait quelle lâcheté dans cette prodigalité de l'inépuisable. On sent

que c'est le poumon de l'infini qui souffle.

Toute l'immensité en tumulte se ruait sur l'écueil Douvres. On

entendait des voix sans nombre. Qui donc crie ainsi? L'antique

épouvante panique était là. Par moments, cela avait l'air de parler,

comme si quelqu'un faisait un commandement. Puis des clameurs, des

clairons, des trépidations étranges, et ce grand hurlement majestueux

que les marins nomment _appel de l'océan_. Les spirales indéfinies et

fuyantes du vent sifflaient en tordant le flot; les vagues, devenues

disques sous ces tournoiements, étaient lancées contre les brisants

comme des palets gigantesques par des athlètes invisibles. L'énorme

écume échevelait toutes les roches. Torrents en haut, baves en bas.

Puis les mugissements redoublaient. Aucune rumeur humaine ou bestiale

ne saurait donner l'idée des fracas mêlés à ces dislocations de la mer.

La nuée canonnait, les grêlons mitraillaient, la houle escaladait.

De certains points semblaient immobiles; sur d'autres le vent faisait

vingt toises par seconde. La mer à perte de vue était blanche; dix

lieues d'eau de savon emplissaient l'horizon. Des portes de feu

s'ouvraient. Quelques nuages paraissaient brûlés par les autres, et,

sur des tas de nuées rouges qui ressemblaient à des braises, ils

ressemblaient à des fumées. Des configurations flottantes se heurtaient

et s'amalgamaient, se déformant les unes par les autres. Une eau

incommensurable ruisselait. On entendait des feux de peloton dans le

firmament. Il y avait au milieu du plafond d'ombre une espèce de vaste

hotte renversée d'où tombaient pêle-mêle la trombe, la grêle, les

nuées, les pourpres, les phosphores, la nuit, la lumière, les foudres,

tant ces penchements du gouffre sont formidables!

Gilliatt semblait n'y pas faire attention. Il avait la tête baissée sur

son travail. La deuxième claire-voie commençait à s'exhausser. A chaque

coup de tonnerre il répondait par un coup de marteau. On entendait

cette cadence dans ce chaos. Il était nu-tête. Une rafale lui avait

emporté sa galérienne.

Sa soif était ardente. Il avait probablement la fièvre. Des flaques de

pluie s'étaient formées autour de lui dans des trous de rochers. De

temps en temps il prenait de l'eau dans le creux de sa main et buvait.

Puis, sans même examiner où en était l'orage, il se remettait à la

besogne.

Tout pouvait dépendre d'un instant. Il savait ce qui l'attendait s'il

ne terminait pas à temps son brise-lames. A quoi bon perdre une minute

à regarder s'approcher la face de la mort?

Le bouleversement autour de lui était comme une chaudière qui bout.

Il y avait du fracas et du tapage. Par instants la foudre semblait

descendre un escalier. Les percussions électriques revenaient sans

cesse aux mêmes pointes de rocher, probablement veinées de diorite.

Il y avait des grêlons gros comme le poing. Gilliatt était forcé de

secouer les plis de sa vareuse. Jusqu'à ses poches étaient pleines de

grêle.

La tourmente était maintenant ouest, et battait le barrage des deux

Douvres; mais Gilliatt avait confiance en ce barrage, et avec raison.

Ce barrage, fait du grand morceau de l'avant de la Durande, recevait

sans dureté le choc du flot; l'élasticité est une résistance; les

calculs de Stevenson établissent que, contre la vague, élastique

elle-même, un assemblage de bois, d'une dimension voulue, rejointoyé et

enchaîné d'une certaine façon, fait meilleur obstacle qu'un breakwater

de maçonnerie. Le barrage des Douvres remplissait ces conditions; il

était d'ailleurs si ingénieusement amarré que la lame, en frappant

dessus, était comme le marteau qui enfonce le clou, et l'appuyait au

rocher et le consolidait; pour le démolir, il eût fallu renverser les

Douvres. La rafale, en effet, ne réussissait qu'à envoyer à la panse,

par-dessus l'obstacle, quelques jets de bave. De ce côté, grâce au

barrage, la tempête avortait en crachement. Gilliatt tournait le dos

à cet effort-là. Il sentait tranquillement derrière lui cette rage

inutile.

Les flocons d'écume, volant de toutes parts, ressemblaient à de la

laine. L'eau vaste et irritée noyait les rochers, montait dessus,

entrait dedans, pénétrait dans le réseau des fissures intérieures, et

ressortait des masses granitiques par des fentes étroites, espèces de

bouches intarissables qui faisaient dans ce déluge de petites fontaines

paisibles. Çà et là des filets d'argent tombaient gracieusement de ces

trous dans la mer.

La claire-voie de renfort du barrage de l'est s'achevait. Encore

quelques nœuds de corde et de chaîne, et le moment approchait où cette

clôture pourrait à son tour lutter.

Subitement, une grande clarté se fit, la pluie discontinua, les nuées

se désagrégèrent, le vent venait de sauter, une sorte de haute fenêtre

crépusculaire s'ouvrit au zénith, et les éclairs s'éteignirent; on put

croire à la fin. C'était le commencement.

La saute de vent était du sud-ouest au nord-est.

La tempête allait reprendre, avec une nouvelle troupe d'ouragans. Le

nord allait donner, assaut violent. Les marins nomment cette reprise

redoutée _la rafale de la renverse_. Le vent du sud a plus d'eau, le

vent du nord a plus de foudre.

L'agression maintenant, venant de l'est, allait s'adresser au point

faible.

Cette fois Gilliatt se dérangea de son travail, il regarda.

Il se plaça debout sur une saillie de rocher en surplomb derrière

la deuxième claire-voie presque terminée. Si la première claie du

brise-lames était emportée, elle défoncerait la seconde, pas consolidée

encore, et, sous cette démolition, elle écraserait Gilliatt. Gilliatt,

à la place qu'il venait de choisir, serait broyé avant de voir la panse

et la machine et toute son œuvre s'abîmer dans cet engouffrement. Telle

était l'éventualité. Gilliatt l'acceptait, et, terrible, la voulait.

Dans ce naufrage de toutes ses espérances, mourir d'abord, c'est ce

qu'il lui fallait; mourir le premier; car la machine lui faisait

l'effet d'une personne. Il releva de sa main gauche ses cheveux collés

sur ses yeux par la pluie, étreignit à pleine poignée son bon marteau,

se pencha en arrière, menaçant lui-même, et attendit.

Il n'attendit pas longtemps.

Un éclat de foudre donna le signal, l'ouverture pâle du zénith se

ferma, une bouffée d'averse se précipita, tout redevint obscur, et il

n'y eut plus de flambeau que l'éclair. La sombre attaque arrivait.

Une puissante houle, visible dans les coups sur coups de l'éclair, se

leva à l'est au delà du rocher l'Homme. Elle ressemblait à un gros

rouleau de verre. Elle était glauque et sans écume et barrait toute la

mer. Elle avançait vers le brise-lames. En approchant, elle s'enflait;

c'était on ne sait quel large cylindre de ténèbres roulant sur l'océan.

Le tonnerre grondait sourdement.

Cette houle atteignit le rocher l'Homme, s'y cassa en deux, et passa

outre. Les deux tronçons rejoints ne firent plus qu'une montagne

d'eau, et, de parallèle qu'elle était au brise-lames, elle y devint

perpendiculaire. C'était une vague qui avait la forme d'une poutre.

Ce bélier se jeta sur le brise-lames. Le choc fut rugissant. Tout

s'effaça dans de l'écume.

On ne peut se figurer, si on ne les a vues, ces avalanches de neige

que la mer s'ajoute, et sous lesquelles elle engloutit des rochers de

plus de cent pieds de haut, tels, par exemple, que le Grand Anderlo à

Guernesey et le Pinacle à Jersey. A Sainte-Marie de Madagascar, elle

saute par-dessus la pointe de Tintingue.

Pendant quelques instants, le paquet de mer aveugla tout. Il n'y eut

plus rien de visible qu'un entassement furieux, une bave démesurée, la

blancheur du linceul tournoyant au vent du sépulcre, un amas de bruit

et d'orage sous lequel l'extermination travaillait.

L'écume se dissipa. Gilliatt était debout.

Le barrage avait tenu bon. Pas une chaîne rompue, pas un clou

déplanté. Le barrage avait montré sous l'épreuve les deux qualités du

brise-lames; il avait été souple comme une claie et solide comme un

mur. La houle s'y était dissoute en pluie.

Un ruissellement d'écume, glissant le long des zigzags du détroit, alla

mourir sous la panse.

L'homme qui avait fait cette muselière à l'océan ne se reposa pas.

L'orage heureusement divagua pendant quelque temps. L'acharnement des

vagues revint aux parties murées de l'écueil. Ce fut un répit. Gilliatt

en profita pour compléter la claire-voie d'arrière.

La journée s'acheva dans ce labeur. La tourmente continuait ses

violences sur le flanc de l'écueil avec une solennité lugubre. L'urne

d'eau et l'urne de feu qui sont dans les nuées se versaient sans se

vider. Les ondulations hautes et basses du vent ressemblaient aux

mouvements d'un dragon.

Quand la nuit vint, elle y était déjà; on ne s'en aperçut pas.

Du reste, ce n'était point l'obscurité complète. Les tempêtes,

illuminées et aveuglées par l'éclair, ont des intermittences de visible

et d'invisible. Tout est blanc, puis tout est noir. On assiste à la

sortie des visions et à la rentrée des ténèbres.

Une zone de phosphore, rouge de la rougeur boréale, flottait comme

un haillon de flamme spectrale derrière les épaisseurs de nuages. Il

en résultait un vaste blêmissement. Les largeurs de la pluie étaient

lumineuses.

Ces clartés aidaient Gilliatt et le dirigeaient. Une fois il se tourna

et dit à l'éclair: Tiens-moi la chandelle.

Il put, à cette lueur, exhausser la claire-voie d'arrière plus haut

encore que la claire-voie d'avant. Le brise-lames se trouva presque

complet. Comme Gilliatt amarrait à l'étrave culminante un câble de

renfort, la bise lui souffla en plein dans le visage. Ceci lui fit

dresser la tête. Le vent s'était brusquement replacé au nord-est.

L'assaut du goulet de l'est recommençait. Gilliatt jeta les yeux au

large. Le brise-lames allait être encore assailli. Un nouveau coup de

mer venait.

Cette lame fut rudement assenée; une deuxième la suivit, puis une

autre et une autre encore, cinq ou six en tumulte, presque ensemble;

enfin une dernière, épouvantable.

Celle-ci, qui était comme un total de forces, avait on ne sait quelle

figure d'une chose vivante. Il n'aurait pas été malaisé d'imaginer

dans cette intumescence et dans cette transparence des aspects d'ouïes

et de nageoires. Elle s'aplatit et se broya sur le brise-lames. Sa

forme presque animale s'y déchira dans un rejaillissement. Ce fut,

sur ce bloc de rochers et de charpentes, quelque chose comme le

vaste écrasement d'une hydre. La houle en mourant dévastait. Le flot

paraissait se cramponner et mordre. Un profond tremblement remua

l'écueil. Des grognements de bête s'y mêlaient. L'écume ressemblait à

la salive d'un léviathan.

L'écume retombée laissa voir un ravage. Cette dernière escalade avait

fait de la besogne. Cette fois le brise-lames avait souffert. Une

longue et lourde poutre, arrachée de la claire-voie d'avant, avait

été lancée par-dessus le barrage d'arrière, sur la roche en surplomb

choisie un moment par Gilliatt pour poste de combat. Par bonheur, il

n'y était point remonté. Il eût été tué roide.

Il y eut dans la chute de ce poteau une singularité, qui, en

empêchant le madrier de rebondir, sauva Gilliatt des ricochets et des

contre-coups. Elle lui fut même utile encore, comme on va le voir,

d'une autre façon.

Entre la roche en saillie et l'escarpement intérieur du défilé, il y

avait un intervalle, un grand hiatus assez semblable à l'entaille d'une

hache ou à l'alvéole d'un coin. Une des extrémités du madrier jeté en

l'air par le flot s'était en tombant engagée dans cet hiatus. L'hiatus

s'en était élargi.

Une idée vint à Gilliatt.

Peser sur l'autre extrémité.

Le madrier, pris par un bout dans la fente du rocher qu'il avait

agrandie, en sortait droit comme un bras tendu. Cette espèce de bras

s'allongeait parallèlement à la façade intérieure du défilé, et

l'extrémité libre du madrier s'éloignait de ce point d'appui d'environ

dix-huit ou vingt pouces. Bonne distance pour l'effort à faire.

Gilliatt s'arc-bouta des pieds, des genoux et des poings à

l'escarpement et s'adossa des deux épaules au levier énorme. La poutre

était longue; ce qui augmentait la puissance de la pesée. La roche

était déjà ébranlée. Pourtant Gilliatt dut s'y reprendre à quatre

fois. Il lui ruisselait des cheveux autant de sueur que de pluie. Le

quatrième effort fut frénétique. Il y eut un rauquement dans le rocher,

l'hiatus prolongé en fissure s'ouvrit comme une mâchoire, et la lourde

masse tomba dans l'étroit entre-deux du défilé avec un bruit terrible,

réplique aux coups de foudre.

Elle tomba droite, si cette expression est possible, c'est-à-dire sans

se casser.

Qu'on se figure un menhir précipité tout d'une pièce.

La poutre-levier suivit le rocher, et Gilliatt, tout cédant à la fois

sous lui, faillit lui-même tomber.

Le fond était très comblé de galets en cet endroit et il y avait peu

d'eau. Le monolithe, dans un clapotement d'écume, qui éclaboussa

Gilliatt, se coucha entre les deux grandes roches parallèles du défilé

et fit une muraille transversale, sorte de trait d'union des deux

escarpements. Ses deux bouts touchaient; il était un peu trop long,

et son sommet qui était de roche mousse s'écrasa en s'emboîtant.

Il résulta de cette chute un cul-de-sac singulier, qu'on peut voir

encore aujourd'hui. L'eau, derrière cette barre de pierre, est presque

toujours tranquille.

C'était là un rempart plus invincible encore que le panneau de l'avant

de la Durande ajusté entre les deux Douvres.

Ce barrage intervint à propos.

Les coups de mer avaient continué. La vague s'opiniâtre toujours

sur l'obstacle. La première claire-voie entamée commençait à se

désarticuler. Une maille défaite à un brise-lames est une grave avarie.

L'élargissement du trou est inévitable, et nul moyen d'y remédier sur

place. La houle emporterait le travailleur.

Une décharge électrique, qui illumina l'écueil, dévoila à Gilliatt le

dégât qui se faisait dans le brise-lames, les poutres déjetées, les

bouts de corde et les bouts de chaîne commençant à jouer dans le vent,

une déchirure au centre de l'appareil. La deuxième claire-voie était

intacte.

Le bloc de pierre, si puissamment jeté par Gilliatt dans l'entre-deux

derrière le brise-lames, était la plus solide des barrières, mais avait

un défaut; il était trop bas. Les coups de mer ne pouvaient le rompre,

mais pouvaient le franchir.

Il ne fallait point songer à l'exhausser. Des masses rocheuses seules

pouvaient être utilement superposées à ce barrage de pierre; mais

comment les détacher, comment les traîner, comment les soulever,

comment les étager, comment les fixer? On ajoute des charpentes, on

n'ajoute pas des rochers.

Gilliatt n'était pas Encelade.

Le peu d'élévation de ce petit isthme de granit préoccupait Gilliatt.

Ce défaut ne tarda point à se faire sentir. Les rafales ne quittaient

plus le brise-lames; elles faisaient plus que s'acharner, on eût dit

qu'elles s'appliquaient. On entendait sur cette charpente cahotée une

sorte de piétinement.

Tout à coup un tronçon d'hiloire, détaché de cette dislocation,

sauta au delà de la deuxième claire-voie, vola par-dessus la roche

transversale, et alla s'abattre dans le défilé, où l'eau le saisit et

l'emporta dans les sinuosités de la ruelle. Gilliatt l'y perdit de

vue. Il est probable que le morceau de poutre alla heurter la panse.

Heureusement, dans l'intérieur de l'écueil, l'eau, enfermée de toutes

parts, se ressentait à peine du bouleversement extérieur. Il y avait

peu de flot, et le choc ne put être très rude. Gilliatt du reste

n'avait pas le temps de s'occuper de cette avarie, s'il y avait avarie;

tous les dangers se levaient à la fois, la tempête se concentrait sur

le point vulnérable, l'imminence était devant lui.

L'obscurité fut un moment profonde, l'éclair s'interrompit, connivence

sinistre; la nuée et la vague ne firent qu'un; il y eut un coup sourd.

Ce coup fut suivi d'un fracas.

Gilliatt avança la tête. La claire-voie, qui était le front du barrage,

était défoncée. On voyait les pointes de poutres bondir dans la vague.

La mer se servait du premier brise-lames pour battre en brèche le

second.

Gilliatt éprouva ce qu'éprouverait un général qui verrait son

avant-garde ramenée.

Le deuxième rang de poutres résista au choc. L'armature d'arrière

était fortement liée et contre-butée. Mais la claire-voie rompue

était pesante, elle était à la discrétion des flots qui la lançaient,

puis la reprenaient, les ligatures qui lui restaient l'empêchaient de

s'émietter et lui maintenaient tout son volume, et les qualités que

Gilliatt lui avait données comme appareil de défense aboutissaient à en

faire un excellent engin de destruction. De bouclier elle était devenue

massue. En outre les cassures la hérissaient, des bouts de solives

lui sortaient de partout et elle était comme couverte de dents et

d'éperons. Pas d'arme contondante plus redoutable et plus propre à être

maniée par la tempête.

Elle était le projectile et la mer était la catapulte.

Les coups se succédaient avec une sorte de régularité tragique.

Gilliatt, pensif derrière cette porte barricadée par lui, écoutait ces

frappements de la mort voulant entrer.

Il réfléchissait amèrement que, sans cette cheminée de la Durande si

fatalement retenue par l'épave, il serait en cet instant-là même, et

depuis le matin, rentré à Guernesey, et au port, avec la panse en

sûreté et la machine sauvée.

La chose redoutée se réalisa. L'effraction eut lieu. Ce fut comme un

râle. Toute la charpente du brise-lames à la fois, les deux armatures

confondues et broyées ensemble, vint, dans une trombe de houle, se

ruer sur le barrage de pierre comme un chaos sur une montagne, et s'y

arrêta. Cela ne fut plus qu'un enchevêtrement, informe broussaille de

poutres, pénétrable aux flots, mais les pulvérisant encore. Ce rempart

vaincu agonisait héroïquement. La mer l'avait fracassé, il brisait la

mer. Renversé, il demeurait, dans une certaine mesure, efficace. La

roche formant barrage, obstacle sans recul possible, le retenait par le

pied. Le défilé était, nous l'avons dit, très étroit sur ce point; la

rafale victorieuse avait refoulé, mêlé et pilé tout le brise-lames en

bloc dans cet étranglement; la violence même de la poussée, en tassant

la masse et en enfonçant les fractures les unes dans les autres, avait

fait de cette démolition un écrasement solide. C'était détruit et

inébranlable. Quelques pièces de bois seulement s'arrachèrent. Le flot

les dispersa. Une passa en l'air très près de Gilliatt. Il en sentit le

vent sur son front.

Mais quelques lames, ces grosses lames qui dans les tourmentes

reviennent avec une périodicité imperturbable, sautaient par-dessus la

ruine du brise-lames. Elles retombaient dans le défilé, et, en dépit

des coudes que faisait la ruelle, elles y soulevaient l'eau. Le flot du

détroit commençait à remuer fâcheusement. Le baiser obscur des vagues

aux rochers s'accentuait.

Les travailleurs de la mer - tome 2 · 第 8 / 17 段